LA FAMILLE
Pour vivre, il lui fallait l'excitation de la causerie, le plaisir des yeux, de l'intelligence. Comme par le passé, elle voyait, elle entendait et connaissait tout. On la trouva un jour « toute seule, mêlée à l'auditoire de Pétin, qui exposait alors, au Palais-Royal, les principes de la navigation aérienne; elle se faisait expliquer tous les détails et suivait les théories de l'inventeur avec une attention juvénile ». Il n'était pas de pièces nouvelles, de livres, de tableaux, dont elle ne pût parler. « Elle suivait les» premières représentations avec plus d'exactitude qu'un feuilletoniste. Elle était restée souple de mouvements, enjouée d'humeur et paradoxale. Ne se plaisait-elle pas à prétendre « que le plus bel âge de la femme était soixante ans » ? « A cet âge, disait-elle, plus de vanités, plus de soucis, plus de jalousies féminines, plus de tourments, plus de regrets. On jouit de tout avec une sérénité charmante, des arts, de la nature, des amitiés; une coiffure, une robe ne vous font pas manquer l'ouverture du Prophète, et l'on peut se promener dans les bois sans songer aux rendez-vous ni aux dieux sylvains. »
Elle vit venir la mort sans effroi, avec une douce philosophie. Seulement, elle ne voulait pas que cette demoiselle la trouvât seule. Mme de Girardin devait lui survivre trois ans à peine.
Sophie Gay avait eu cinq enfants : de son premier mariage une fille, qui était devenue duchesse de Canclaux; de sa seconde union, trois filles et un fils. Mme de Girardin a aimé son frère et ses sœurs, tout particulièrement une de ses sœurs, celle qui avait épousé le comte O'Donnel. C'était une femme aimable et jolie, au regard vif et bienveillant. Elle aussi avait de l'esprit; et bien des fois elle a fourni au vicomte de Launay des anecdotes et des traits plaisants. Elle aimait le monde; « à son insu et malgré elle, c'était la vie et le charme des salons parisiens >. Balzac, dont elle avait fait la conquête, ne trouvait pas pour elle assez de louanges. Malheureusement, elle mourut jeune, en août 1841. Puis vinrent d'autres deuils : en l'espace de quelques mois, Mme de Girardin perdit successivement
son beau-frère M. de Canclaux et son frère. Ce dernier avait été blessé mortellement, le 11 mai 1842, sous les murs de Constantine.
Quant à son mari, Mme de Girardin l'aima certainement. S'il ne lui donna pas tout ce que son cœur aurait souhaité, elle eut le courage de ne rien montrer de ses déceptions. Ce qui est sûr, c'est qu'elle l'admirait; et puis elle se faisait de son devoir une idée très noble. Chaque fois qu'Emile de Girardin eut à soutenir de rudes assauts, elle fut près de lui pour le défendre, pour plaider hautement sa cause. Or, Emile de Girardin était sans cesse pris à parti. Le succès de la Presse, la mort de Carrel et aussi des spéculations fort discutées lui avaient valu beaucoup d'ennemis. Alors qu'en 1834 il était entré à la Chambre sans difficultés, en 1837 son élection ne fut validée qu'après des pourparlers laborieux. Sa nationalité française était contestée; si bien que le comte Alexandre de Girardin dut être entendu par le bureau chargé de vérifier les pouvoirs de son fils. Le 4 mars 1839, il fut réélu; mais le 13 avril suivant, par un vote au scrutin secret, la Chambre refusait de l'admettre. Une fois encore, son titre de Français était mis en doute. Mme de Girardin fut atteinte non seulement dans son affection, mais encore dans son sentiment patriotique. Aussi le plaidoyer qu'elle voulut écrire au lendemain .de cette injustice est-il vibrant d'indignation. Parcouronsen quelques fragments; ils nous donneront la note des pièces de ce genre :