LA FAMILLE
Mais tous deux bien armés, se tenant par la main,
Ils suivaient dans la vie un périlleux chemin.
En célébrant l'honneur d'une patrie aimée,
Elle s'était acquis un peu de renommée ;
Et le doux nom de France, effroi de l'univers,
D'un reflet glorieux avait paré ses vers.
Elle avait de ces cœurs que séduit le courage,
Elle avait de ces voix que fait chanter l'orage ;
Il était sans parents, sans nom et sans appui,
Il était seul et fier, elle courut à lui.
C'est alors qu'il rêva la fortune pour elle ; Mais à ses vœux ardents la fortune rebelle, D'un chimérique espoir le berçant chaque jour, Le cherchait, le flattait, le fuyait tour à tour. Pour l'or qu'on leur suppose au mépris on les livre, Et tous deux en s'aidant ils travaillent pour vivre ; Et le travail fleurit leur modeste maison, Et la muse a brisé sa lyre par raison. Mais lui, que de courage ! et que de fois l'aurore Sur sa table courbé le retrouvait encore ! Il appelait ennuis ce qu'on nomme loisirs ; Car le travail était le seul de ses plaisirs. Nourri dans le silence et dans l'inquiétude, Comme sa seule mère il chérissait l'étude. S'il aimait à soumettre un cheval indompté, C'était là son repos et non sa vanité : Mais il fuyait le monde, et sa grave parole Se pliait avec peine au langage frivole. Aux fêtes de la cour on ne le voyait pas : Il n'allait chez le roi que les jours d'attentats, Que les jours où la mort menaçait sa personne, Que les jours où l'orgueil menaçait sa couronne. Il ne l'encensait point par de flatteurs discours. Et, sans lui rendre hommage, il lui portait secours.
Jeune, traînant le poids d'une pensée amère,
Au malheur préparé par l'oubli d'une mère,
Comme tous les grands cœurs, nés pour les grands combats,
Il a des ennemis, mieux encor, des ingrats.
Mais ce destin n'a rien dont sa raison s'étonne...
20 avril 1839.
En 1848, Mme de Girardin montra plus de véhémence encore, et sa colère l'emporta trop loin. La pièce intitulée : 24 juin — 24 novembre, et dirigée contre le général Cavaignac, fut considérée comme regrettable. « Il faut effacer ces vers de son œuvre, a dit Lamartine, car la plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. »
N'oublions pas qu'au point de vue politique, Emile de Girardin a été l'objet de beaucoup d'attaques. Ses idées étaient versatiles, peut-être trop souples. Ceux-là mêmes qui admiraient le plus son talent ne lui auraient pas donné pleine confiance; aussi, et bien qu'il ait fait successivement desavances à la monarchie constitutionnelle, à la république, à l'empire, il ne put se faire adopter franchement par aucun régime. Par principe, il était indifférent à la forme de gouvernement; il l'acceptait comme un fait et se donnait seulement pour but de l'améliorer. Cette théorie avait cela de bon qu'elle lui permettait tous les ralliements. En réalité, dans ses idées comme dans sa conduite, Emile de Girardin était essentiellement un homme d'affaires.
De tout cela, sa femme souffrit certainement. Elle souffrit plus encore de n'être pas mère. Elle avait toujours beaucoup aimé les enfants; jeune fille, elle s'occupait de ses neveux; elle les soignait dans leurs maladies; elle composait pour eux des histoires qu'elle a réunies, peu de temps après son mariage, en un petit volume : Contes d'une vieille fille à ses neveux. Selon le mot de George Sand : « Elle était mère dans son cœur et dans ses entrailles. » Elle a d'ailleurs su le prouver dans des circonstances pénibles. Un jour, son mari lui amena un petit enfant qu'il avait eu d'une autre femme. Son orgueil ne protesta pas; simple et loyale comme toujours, elle n'eut qu'une phrase tremblante d'émotion : « Merci pour cette marque de confiance. > « Elle adopta l'enfant et l'aima comme s'il avait été son propre fils. »
Mme de Girardin avait vu le succès de la Joie fait peur et du Chapeau de l'horloger. Au commencement de l'année suivante, elle préparait de nouvelles œuvres; mais depuis quelque temps « sa beauté avait pris un caractère de grandeur et de mélancolie singulier ». Un mal terrible (un cancer à l'estomac) ravageait ses forces. Toujours vaillante, elle dissimulait ses tortures; et devant ses amis, elle était calme, elle « donnait l'illusion d'une convalescence »; parfois, elle essayait même de se ranimer. Méry, qui la vit dans un de ces moments, a tracé d'elle ce portrait ému : « Elle avait son noble visage un peu amaigri, et ses grands yeux bleus brûlaient du feu de la fièvre. Elle ne mangeait pas, et emportée par la verve, elle eut un tel accès d'inspiration, que nul de nous n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil, et ne le verra ni ne l'entendra" plus. Elle passait d'un sujet à l'autre, laissant sur toute chose une trace lumineuse, tantôt brillante comme Rivarol, tantôt mordante comme Champfort, souvent poétique comme Corinne. Nous étions tous dans l'admiration, et lorsqu'on se leva : - Qu'elle est belle et que d'esprit! dit George Sand, qui était restée silencieuse devant cette improvisation étonnante où se mêlaient la fièvre, l'esprit et le génie. »
Aussi ses amis ne pouvaient-ils croire qu'elle dût sitôt leur être prise. Ils rêvaient pour elle une vieillesse majestueuse, pleine de jours, d'œuvres et de gloire ». Elle les écoutait doucement, depuis si longtemps elle dissimulait ses tristesses sous sa courageuse gaîté . La veille de sa mort, Lamartine, alarmé par de mauvaises nouvelles, accourut chez elle; et il la trouva « peu changée », les traits détendus, admirable de sérénité. Elle était couchée à demi sur un canapé, auprès d'une porte-fenêtre ouverte sur une petite cour. Mme Sand et un jeune écrivain, Paulin de
Limayrac, étaient assis à ses côtés. « La conversation fut légère, souriante, affectueuse. » Les amis se retirèrent « un à un sans bruit », emportant une belle espérance . Le lendemain - c'était le 29 juin 1855 — elle était morte.
La mort, elle l'avait attendue avec une noble simplicité. Elle tenait si peu à la vie. Malgré les affections chères qui l'y rattachaient, elle se sentait seule; ce qu'elle n'avait plus, c'était cette communion avec son époque, qui avait été la joie de sa jeunesse. Depuis des années, elle voyait se former une génération positive, prête à réagir contre les < ouvres et les sentiments qu'elle avait le plus admirés; aussi ce temps ne lui plaisait plus.
Elle était chrétienne. Elle aimait la force et la douceur de la religion. En toute occasion elle avait su le dire hautement, et même dans les Courriers de Paris : < Quoi de plus consolant, de plus sublime que cette pensée que chaque privation nous est comptée et nous rachète une faute? Oh! qu'elle est généreuse cette religion, qui d'un sacrifice nous fait une espérance; qui nous montre toujours après la nuit, et même à cause de la nuit, un beau jour; qui nous promet le bonheur comme une conséquence des larmes; qui nous fait d'un revers un gage de triomphe, et nous dit : Souffrir, c'est mériter.
Ces lignes sont de 1837; plus tard, lorsque Mme de Girardin eut la science de la douleur, elle reprit bien des fois cette méditation. Voici une note qui fut trouvée dans son album, sous les dates mars 1841 -juillet 1851, et qui résume sa philosophie.
La mort n'égalise rien : à sa dernière heure, l'homme qui a lâchement vécu n'est pas l'égal de celui qui a vécu noblement. A son dernier soupir, l'homme dont l'existence est douce et belle n'est pas non plus l'égal de celui qui a souffert toujours. Les vertus sont des titres, les souffrances sont des droits. Oh ne s'améliore pas en vain ; on ne souffre pas inutilement. Dieu est un maître équitable qui récompense chacun selon ses œuvres et surtout selon ses peines. Heureuse l'âme qui a l'intelligence de ses douleurs ; pour elle, les larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses qu'elle écoute.
Oh ! qui de nous ne l'a senti, qu'en nous frappant Dieu s'engage et qu'il est de certains chagrins, tourments inouïs, insupportables, horribles, qui le compromettent avec nous pour l'éternité.
Non, ceux qui auront toujours ignoré ces affreuses peines ne seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les auront connues et dévorées.
Ainsi cette femme, en apparence vouée au monde, savait trouver un refuge dans de hautes et larges pensées. Pour « vivre noblement », elle gardait au fond de son cœur la confiance en Dieu, l'amour des grands devoirs humains. La mort ne pouvait la surprendre. Dès le 8 août 1844, elle avait donné le détail de ses volontés dans ce testament :
Je ne veux pas qu'on ouvre mon corps. — Je veux être enterrée dans le cimetière de la paroisse où je mourrai. — Si je meurs hors de France, on coupera mes cheveux, on les rapportera à ma famille. — Si l'on peut rapporter mon corps sans l'embaumer, 'on le rapportera, mais je ne veux pas qu'on le touche. — Si je meurs au printemps, on mettra quelques fleurs autour de mon cercueil sur le corbillard. — On mettra sur ma tombe une croix pour seul ornement. — Je nomme Emile de Girardin, mon mari, mon légataire universel et mon exécuteur testamentaire. — Ma famille n'a rien à réclamer de lui, je ne lui ai rien apporté en mariage. Je n'ai que la propriété de mes œuvres, je la lui donne. — J'adopte pour mon fils, Alexandre ; toute ma maison et ma famille m'ont vu donner des soins à cet enfant, qui a cinq ans aujourd'hui. — Je prie Emile de faire, en mon nom, présent à Anatole O'Donnel, mon neveu, et à Paul Garre, mon filleul et neveu, d'une somme de cinq mille francs à chacun. — J'estime à dix mille francs la moitié de la valeur de mes ouvrages pendant vingt ans, savoir : dix mille francs à mes neveux, dix mille francs à mon mari.
Delphine Gay de Girardin.
Dans une lettre jointe à ce testament, Mme de Girardin adressait à M. de Lamartine quelques mélancoliques reproches. Elle le priait aussi d'achever son poème religieux de la Madeleine.
« Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande âme. » A ses obsèques « les salons mornes où tout le siècle •avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les couçs, le jardin, l'avenue même des Champs-Elysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de cœur et d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil ».
Ses amis lui ont consacré des pages attendries; mais entre tous, Hugo, dans un beau poème des Contemplations, Lamartine, dans la plus pieuse des biographies, l'ont gardée vivante pour nous.
Que laissait-elle encore? des œuvres, une image, un exemple. Dans ce siècle, dont elle restera « la Sévigné » par ses chroniques étincelantes, elle est une magnifique' incarnation de courage et de poésie. Et puis, elle nous apparaît si française! Française, elle l'est par son goût sûr et délicat. Ni les succès, ni les travaux intellectuels ne desséchèrent jamais son cœur. Elle se plaisait à dire que « le bonheur n'est pas une grosse belle pierre précieuse qu'il est impossible de trouver... que le bonheur, c'est une mosaïque composée de mille petites pierres. » En un mot, elle sut rester femme. « Oh! les femmes! les femmes! Elles ne comprennent point leur vocation; elles ne savent point que leur premier intérêt, leur premier devoir est d'être séduisantes. Qu'elles s'instruisent... bien, mais qu'elles ne négligent pas pour s'instruire ce qui doit faire leur véritable attrait. »
De toutes les choses belles et captivantes que nous avons admirées en Mme de Girardin, la plus précieuse, ne seraitce pas ce secret de plaire?