CHAPITRE PREMIER
M. Félix Tirotel sauta du lit, s'habilla légèrement à cause de l'extrême chaleur et comme la fenêtre de sa chambre donnait sur l'horloge du clocher, il vit qu'il était cinq heures. Le soleil à son lever chauffait déjà la forêt de Saint-Ernoul et la bourgade de Pont-Renaud, qui consistait en une seule rue dont la maison de M. Tirotel prenait tout le fond, du côté de l'ouest.
Dans la crainte d'éveiller sa belle-sœur, Mme Adolphe Tirotel, M. Félix descendit à pas de loup jusqu'à la salle à manger dont
il trouva la porte ouverte et la table servie. — y)é']ii servie... A cinq heures!... murmura-t-il.
C'était une manie de Mme Adolphe; elle la tenait d'ailleurs de sa mère, Mme Durouvray, qui dressait toujours le couvert deux jours avant l'arrivée des convives. Alors, elle étendait une nappe fine sur la table afin de proté{>er le service contre les poussières.
M. Félix était célibataire et Mme Adolphe Tirotel, veuve depuis deux ans.
Après avoir doté largement trois neveux, fils d'un Tirotel qui n'avait pas bien tourné, Mme Adolphe se faisait encore trois mille livres de rente, mais son beaufrère possédait cinq cent mille francs qu'il avait gafjnés dans l'exploitation d'un four à chaux. Il avait pleinement réussi, grâce à l'emploi d'une méthode de participation
aux bénéfices. Eu quelques années, les employés et les ouvriers du four à chaux étaient devenus propriétaires. Ils avaient tous une maison, un jardin, un champ, un caveau. Avant que Biétry formulât son admirable doctrine, M. Félix l'avait apphquée. Il régnait sur une centaine de ménagées et sur trois cents enfants dont quatre-vinpl-dix-neuf, à la date où cette histoire commence, pouvaient l'appeler parrain. Il les invitait tous les 23 juin, à la Saint-Félix. Il n'était pas facile ce jour-là d'aborder ^Ime Adolphe; elle dressait le couvert sous une tente et quarante-huit heures à l'avance.
Et c'était autre chose, bien sûr, que de recevoir M. Tirotel de la Galaisière et sa jeune femme, car sur la table autour de laquelle M. Félix tournait en cette chaude matinée de juillet, il n'y avait que quatre couverts.
4 MADAME DE LA GAr>AISIEUE
Ces jeunes Tirotel venaient de racheter !e manoir de la Galaisière avec d'inniienses prairies et deux cents hectares de hois. Mme Adolphe disait d'eux : c'est du }|rand monde. On se souvenait de M. Tirotel père, marchand de hiens, cousin et camarade de coHè^e des frères Adolphe et Félix Tirotel. C'est à cette parenté, lointaine malgré la similitude de nom, que M. Félix avait dû la première visite que lui firent les jeunes Tirotel de la Galaisière, nouvellement mariés, nouvellement propriétaires et circulant en auto, par tous le pays, à des vitesses folles. Ils s'étaient arrêtés une première fois devant la maison de M. Félix. Avant d'entrer, la jeune fenmie s'était écriée : — Oh ! la jolie maison, les jolies tourelles, et ces petits carreaux en des fenêtres (gothiques, on dirait d'une abbatiale, n'est-ce pas, Lucien ?
Mais Lucien saluait M. Félix auquel, tout de suite et devant la porte, il présenta sa femme. Elle rejeta son voile vert, qui cachait des cheveux abondants. Elle était petite, mais elle s'élançait en marchant comme si elle eût voulu se grandir ou s'envoler.
— C'est un oiseau, pensa M. Félix.
Il les fit entrer.
— Vous avez là, mon cousin, un salon bien original.
— Ce n'est qu'une salle à manger, ma cousine. Veuillez donc vous asseoir.
Mais elle tournait tout autour de la salle. Un portrait l'arrêta ;
— Oh! Lucien...
— Quoi?
— Mais c'est vous!
— Mon père? interrogea Lucien Tirotel.
— Oui.
— A quel âge?
— A viii{;t-('in(j ans.
— Viiiflt-c'iiKj ans... coiiiiiu; toi, Lucien... Puis elle ajouta, clans un rire (|ui montra toute ses dents :
— 11 en avait une eravote, monsieur votre père!
— Ah! ma cousine, la mode a chance.
M. Félix l'avait contrainte à s'asseoir
et il l'avait trouvée si simple, si spontanée, si (;entille, si heureuse de posséder un logis, des prés et des hois, si contente d'avoir des vaches, d'être campagnarde et tellement déterminée à faire du beurre, qu'il s'était retenu de lui dire : Mais, ma cousine, vous allez abîmer vos jolies mains et vous allez vous ruiner! Vous êtes la descendante des barons de Thi ville du Castel et non une fermière!
Il les avait invités à déjeuner et le lendemain il s'en fut chez eux renouveler son invitation.
Et ils allaient venir et c'était pour eux que Mme Adolphe avait retiré du dressoir les belles assiettes rouf>es, car ces Tirotel de la Galaisière c'était tout à fait du fjrand monde.
M. Félix, arrêté devant la table, se croisa tout à coup les bras, en homme résolu : Je vais les recevoir de mon mieux, ils goûteront à tout ce qu'il y a de plus fin dans mon caveau, mais ils ne sortiront pas d'ici que je ne leur aie au moins donné l'avis qu'ils ne me demandent pas et qu ils auraient dû me demander avant de se lancer ainsi dans l'agriculture. Il a vingt-cinq ans et elle vingt-deux. Ce sont des enfants.
Comment! reprit-il, voilà le fils de feu mon vieux camarade Jean Tirotel, qui avait, lui, tant de jugement; voilà un jeune homme élevé à la ville et qui, tout
8 MADAxME DE LA GALAISIERE
d'un coup, parce (ju'il est docteur en droit, s'iiua{;lne ({u'il peut s'improviser ap,riculteur! il ip^nore donc qu'un af>riculteur doit tout savoir, ([u'il se trouve en rapport avec tous les corps de métiers : couvreurs, maçons, tonneliers, carrossiers, charpentiers, bourreliers, (|ue saisje! Et les enp,rais? Et les labours? Et les semailles? Et l'achat des bestiaux mai{;ies? Et la vente des bestiaux pras? J'ai le droit d'en parler, moi, de tout cela : mon père était cultivateur, il m'emmenait aux foires quand j'étais jeune et nous (t estimions n les vaches, les };énisses, les bouvards et les bœufs, assez bien, ma foi.
Il en était là de ses réflexions ({uand la porte de la salle à manp,er s'ouvrit et Mme Adolphe, en camisole et jupon court, fit une entrée bruyante. Elle avait son tablier plein de pêches et de reine-claude qu'elle échafauda sur des assiettes rouges,
cependant que M. Félix, enfoui maintenant dans un fauteuil, la regardait faire.
C'était une femme de trente-huit ans, aux yeux métalli([ues, au menton volontaire. Elle se levait tous les jours avant l'aube, mais elle se couchait comme les paysans, de très bonne heure, et dormait à poinpjS fermés.
Son beau -frère la refjardait un peu connue un amoureux, avec un plaisir mélangé de crainte et de dépit, car, ayant rêvé d'elle à vingt-cinq ans, il s'était vu, malgré de timides avances, tout à coup supplanté par un frère plus jeune et plus hardi.
Terrible aventure, mais souffrance silencieuse qu'une bonne grâce inaltérable cacha désormais à tous les yeux. Lorsque après vingt ans de mariage Adolphe mourut, Félix eut beaucoup de chagrin, mais sa belle-sœur étant venue habiter avec lui,
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la peine en s atténuant Ht place un jour à I espérance et à l'ambition.
Le mirafje de la vin^itiènie année ne s'étant point évanoui, Félix, encore amoureux, chercha la formule d'une demande en mariaf;e; (juand elle fut trouvée, il se risqua timidement et sans doute un peu tôt puisqu il fut froidement accueilli.
Quelle créature énif^matique! Jeune fille bizarre et femme étranf^^e... Toutefois, dans sa pensée, l'homme s'obstinait, malgré cette demande froidement repoussée ou plutôt à cause d'elle.
Et voilà pourquoi M. Félix, en ce matin de juillet, vof]^uait toujours en pleine chimère, quoique l'ardeur même de son désir au fond l'attristât. Pourquoi sa belle-sœur ne disait-elle rien? Elle était là, près de lui, penchée sur la table, dans une pose qui faisait valoir sa grâce natu-
relie. Sous ses doifîts fins, des pyramides de fruits s'élevaient. Puis, elle sortait, rentrait, faisait encore vivement le tour de la table, s'en allait tirer les rideaux, sans doute pour qu'un Ilot de lumière éveillât et fît parler l'homme qui, non plus, ne disait rien.
Il la suivait d'un œil mélancolique.
A la fin, il lui demanda :
— Léonie, qu'est-ce que tu as commandé pour nos hôtes?
— Un haricot de mouton.
— Tu ne trouves pas cela conmiun?
— Le haricot? C'est la petite cousine qui l'a demandé.
— Oh! alors...
— Il y aura aussi des ris de veau, deux truites à la crème, un canard sauvage et une salade de chicorée.
— Et comme dessert?
— Un pudding, des prunes et des
pêches, si tu veux des {jriottes, tu n'as qu'à porter l'échelle double dans le verfjer.
— Bien, nous cueillerons des griottes tout à l'heure, mais, dis-moi, qu'est-ce que tu penses de M. et Mme Tirotel de la Galaisière?
— C'est de la haute.
— Ce sont nos cousins. La petite dame est née du Castel, mais Lucien n'est de la Galaisière ({uc par son lo^^is.
— Ils sont charmants tous les deux.
— Oui , ce sont des êtres sympathiques. J'ai cependant bien peur (jue notre cousine ne (^agne rien avec son beurre h la Marie-Antoinette et je crains surtout que Lucien Tirotel n'aille à la ruine avec ses (piinze vaches et ses deux cents bœufs.
— A la ruine! Us ont soixante mille livres de rentes...
— Soixante mille et c'est tout, puisqu'ils sont orphelins tous les deux. Plus rien à espérer. On niante facilement deux millions.
— Tu radotes.
— Tant mieux.
— Les bœufs, ra ne va pas loin, fit Mme Adolphe en venant se camper devant son beau-frère, mais il y a autre chose de plus g^rave, que tu ne soupçonnes pas.
— Quoi donc?
— Les visites du baron Le Forhu à la Galaisière.
— Les visites!... répéta M. Félix en sursautant.
— Une dizaine depuis trois mois !
— A propos de quoi ?
— A propos de chiennes, puisqu'il leur fait élever deux chiennes.
Après avoir jeté ces mots à la face de son beau-frère, Mme Adolphe tourna les
talons; elle sortit en l'erniant violemment la porte, et INl. Félix, eonnne soulevé aussi par une colère, se mit à marcher à grands pas dans la pièce :
— Le Forhu ! Ces La Galaisièrc étaient donc léfîers au point de venir s'installer dans un pays sans consulter qui (jue ce soit? Pour eux les relations de voisinage avaient-elles si peu d'importance qu'on pût les nouer ainsi sans information, sans avis, sans renseignement d'aucune sorte?
Le Forhu ! Ce bellâtre, ce Lovelace, Don .luan de chasse à courre, forestier besogneux qui, pour entretenir une maîtresse et payer des dettes criardes, faisait abattre jusqu'aux petits chênes de ses taillis, jus({u'aux hêtres de son parc.
Le Forhu, le beau sonneur de trompe, était d(îjà reçu là-bas comme un familier? Un honmie dangereux ; élégant, soit, mais d'autant plus à craindre ((ue sous ce
vernis d'élë^i^ance il cachait des passions. Diable! Gomment prévenir M. de la Galaisière sans passer tout de suite pour une mauvaise langue, surtout sans avoir l'air de manquer de confiance envers cette jeune cousine, si honnête et si franche?
— Et si jolie! soupira M. Félix en se replongeant dans son fauteuil.
Il était perplexe. Des plis maintenant barraient son front, imprimant à sa physionomie, ordinairement douce, une réelle dureté.
Gomment ne pas détester Le Forhu, qui trouvant un jour Léonie dans les bois lui avait manqué de respect. Aux cris de la femme le mari était accouru :
— Misérable !
Et c'est en ricanant que le baron avait continué son chemin.
Le frère n'ayant pas voulu qu'on parlât de cet événement, impossible main-
tenant d'y faire la moindre allusion.
M. Félix, en proie à ces rcHexions, s'en fut dans le verger cueillir des p,riottes. Il était tellement préoccupé ([u'il oublia, pour la première fois de sa vie, en traversant la basse-cour, de jeter aux volatiles des poifpiées d'orge et de petit blé. Le vieux garçon ne pouvait s'empêcher de penser aux La Galaisière, à ce ménage heureux que les manœuvres d'un séducteur devaient fatalement troubler. Sur la terre était-il un bonheur auquel on pût croire, une joie <|ui méritât d'être goûtée? Etait-ce bien la peine d'avoir préparé des mets, monté de l'yquem et du romanée, levé d'un déjeuner charmant, pour que l'ombre d'un Le Forhu s'étendît déjà sur la table?...
A midi tapant ce jour-là, (juand l'automobile des Tirotel de la Galaisière s'arrêta
devant sa maison, M. Félix, d'un pas dégagé, s'en fut à la rencontre de ses hôtes; il aida Mme de la Galaisière à descendre et comme le chapeau de la jeune femme était immense, il ouvrit la porte à deux battants. Elle put passer.
— Le gardez-vous, ce monument? lui demanda son mari.
— Non. Aidez-moi donc à l'enlever.
— Ah! ma cousine, vous avez d'aussi beaux cheveux que Jeanne de Chantai.
— Vous ne l'avez pourtant pas connue, fit-elle en s'asseyant.
Elle portait une robe de linon blanc dont le moule étroit la gênait un peu. Quant à M. de la Galaisière, son veston crème, son gilet noisette et son pantalon couleur de singe malade étaient minces comme du papier. Il fit :
— Quel temps! Quelle abominable chaleur! Les herbages sont rôtis.
— Plaifjnez-vous, répliqua la jeune femme, moi (|ui ai perdu ce matin pour cent cinquante francs de beurre !
— Et pourquoi ? demanda M . Félix .
— Parce qu'il était mou, mou, mou...
M. Félix fut sur le point de s'écrier :
Eh ! ma cousine tout n'est pas rose dans le laitage.
Mais il juf»ea qu'il était trop tôt.
— La fièvre aphteuse est tout près de nous, constata mélancoliquement M. de la Galaisière.
— La cocotte, la terrible cocotte, répéta M. Félix.
Il fut pour ajouter : Gare à vos bœufs !
Mais il jugea encore qu'il était trop tôt. Il ne voulait pas les empêcher de manger.
On se mit à table. La servante venait d'apparaître avec le haricot de mouton qui remplissait un grand plat creux d'où s'élevaient des vapeurs. Les narines de
Mme de la Galaisière frëinirent. Ou lui préseuta le haricot.
— Quel fumet! dit-elle.
Après uue minute de silence, Lucien fit:
— Ma chère amie, je n'ai jamais mangé rien d'aussi bon.
— Ni moi.
— Et je suis bien heureux, ajouta Lucien, d'être reçu chez le vieil ami de mon père.
— Vous me comblez. Ma cousine, un verre de château-yquem.
— Volontiers.
— Vous savez que les roux disposent bien les papilles et font valoir le vin.
— Je l'ignorais. Vous êtes gourmand, mon cousin? M. Félix rougit.
— Ne rougissez pas ! Dans ma famille tout le monde était gourmand. Un de mes grands-oncles est mort à table.
— Connue Griniod de la Reynière.
— Ma cousine, si nous trinquions, proposa Lucien, en se tournant vers Mme Adolphe.
Ils trin(juèrent,
— Vous nous aiderez à monter notre caveau, nous n'avons que très peu de vin, à la Galaisière, et nous voulons en avoir beaucoup.
— Et du fanjeux, déclara la châtelaine.
— Pensez -vous qu'avec dix mille francs?. . .
M. Félix tressauta. Dix mille francs!
Il fut sur le point de dire : Mon ami, si vos deux cents beufs attrapent la cocotte, vous perdrez vingt-cinq mille francs cette année.
Il réfléchit, trouva cela cruel et demeura muet.
On apporta deux truites (pii, dorées au feu du {>ril, s'allon^jeaient maintenant dans
la crème, ponctuée de fines herbes.
— Dieu ! que c'est appétissant, s'écria Mme de la Galaisière.
— Vous allez trop manger, ma chère amie.
— Je le crois, d'autant que j'adore le canard sauvage.
— Le canard est de trop, hasarda Lucien.
— Non pas, il nous aidera tout à l'heure à déguster le romanée; le rôti fait aussi valoir le vin.
— Vous savez tout.
— Oh ! ma cousine. . .
Il remarqua qu'elle avait le nez légèrement de travers, mais l'on s'y habituait vite.
Le rôti fut présenté, mais entier, et M. Félix voulut le découper, à la vieille mode, qui permet de manger chaud, tout en buvant sec.
2â MADAME DE EA GALAISIEUE
Mme Adolphe versa le roiminée, ((u'elle avait décanté. C'était un vin d'une {^lande année, acheté jadis par son mari.
— Mon (Vèie était encore plus {jourmand (|ue moi, constata M. Félix.
Mme Adolphe s'excusa :
— .le vais surveillei l'entremets, dit-elle. Quand elle fut sortie :
— Quelle femme charmante et simple et honne, lit M. delà Galaisière.
— Et brave, continua M. Félix, visiblement flatté. C'est une chasseresse. Elle tire les merles au vol et les lapins au déboulé, .le l'ai vue lo{jer une halle dans l'œil d'un saii(jlier (jui nous chargeait, elle et moi. C'était justement dans vos bois où fort heureusement pour moi Léonie avait voulu me suivre, ce jour-là. Depuis deux heures la meute du baron Le Forhu chassait le san(>lier. L'animal blessé, soudainement mis en fureur par une dizaine de
chiens qui voulaient le coiffer, prit une li^ne et vint droit sur nous.
— Le baron ne suivait donc pas? demanda Mme de la Galaisière.
— Le baron . . .
— Le Forhu? acheva-t-elle.
M. Félix ne répondait pas, il se mordait les lèvres... La Galaisière aussi demeurait muet.
— Qu'est-ce qui les prend? se demanda la jeune femme.
Mais, très fine et très souple, elle changea la conversation.
— Est-ce vrai, mon cousin, que monsieur votre frère était poète?
— Poète et vigneron.
— Vous avez ses œuvres?
— Oui, ma cousine, elles sont là, musique et paroles, sur l'épinette dont vous avez trouvé l'autre jour les sons si harmonieux.
— Alors, nous allons les chanter!
— Oh! ma cousine, quelle joie pour moi, qui suis mélomane et quelle surprise pour ma hellc-sonn!
— Elle aimait son mari?
— Si elle l'aimait!... soupira M. Félix.
— La cousine doit savoir tous les vers de son mari par cœur?
— Elle n'en sait aucun. Elle n'a de 1 œuvre (ju'une connaissance auditive, mais, dès qu'on la chante, elle est subjuf>uée et ses yeux se mouillent.
— Pourcjuoi monsieur votre frère étaitil vif>neron?
— Parce que nous avons encore des vifjnes en Hourj^^o^ne d'où nos ancêtres sont venus, il y a trois cents ans. Nous sommes Bourjjuignons par les femmes.
— Alors, trinquons, proposa Mme de la Galaisière.
Elle laissa M. Félix remplir son verre.
— Simone, vous allez vous étourdir.
— Je le crois.
— Et vous ne pourrez plus chanter.
— Ah ! par exemple. . .
Elle s'élança vers le piano, juste au moment où la cousine Tirotel entrait avec un puddinjO qui flamhait.
Après un court prélude , on entendit Colin et Colette :
Colette, soyez ma feiniue,
S'écriait un jour Colin.
Vous aurez mon cœur, mon âme
Avec mon petit moulin.
Il chante sur la rivière.
Viens donc l'entendre chanter,
Viens, ma mule sera Hère
Si tu veux bien la monter.
x\ssise et les yeux fermés, dans l'attitude que son beau-frère avait décrite tout à l'heure, Mme Aldophe écoutait. Il semblait que rien n'existât plus pour elle.
O ma voisine, est-ce un rêve?
J'ai sanglé mon plus beau «ac
Et pendant que je l'enlève, Mon cœur aussi fait tic tac.
Tu t'inclines sous la branche, Tu trottes, ta mule en main, Et je suis ta coiffe blanche Dans l'ombre du vieux chemin.
La musique était simple et conforme au sentiment de la chanson; la voix s'était faite plus caressante et les trois auditeurs étaient sous le charme.
Brusquement, la chanteuse quitta l'épinette, revint vers la table et comme de f^rosses larmes roulaient sur les joues de la cousine Tirotcl, Mme de la Galaisière l'embrassa, puis elle la servit, l'obligeant à accepter une part du pudding, la plus belle pêche et du vin blanc, car elle n'aimait que le vin blanc.
Les quatre convives, trop émus pour engager une conversation , même banale, firent cependant honneur au dessert.
Ce fut Mme de la Galaisièie qui rompit le silence.
— Ah! ma cousine, s'écria-t-elle, j espère que vous voudrez bien venir de temps en temps chez moi, dans cette laiterie où j'ai perdu ce matin pour cent cinquante francs de beurre. Il était mou, mou, mou, que c'en devenait comique.
Au fond cela m'attristait. On a beau dire : C'est la chaleur, c'est la chaleur... Vous viendrez, n'est-ce pas, ma cousine? Vous m'apprendrez à faire le haricot de mouton; le vôtre était, passez-moi le mot, divin.
— Divin, répéta M. de la Galaisière.
— Maintenant, continua la jeune femme, si vous le voulez bien, nous servirons le café. Ces messieurs boiront, fumeront et seront bien enchantés d'être débarrassés de nous.
— Oh! cousine... protesta M. Félix.
Les doux loiniiies passèrent dans la cuisine, d'où elles revinrent bientôt, l'une portant la cafetière et l'autre les flacons.
Le café versé, toutes deux disparurent.
— Où vont-elles? demanda Lucien.
— Dans le ver^yer, répondit M. Félix en allumant un cigare.
Et il ajouta :
— Laissons-les faire, voilà une grande amitié qui connnence.