‹ Mme de la GalaisièreChapitre 2 sur 13 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le samedi suivant, vers trois heures de l'après-midi, Mmes de la Galaisière et Tirotel revenaient en charrette an^jlaise du marché de Saint-Ernoul par le chemin de la forêt. Tout en conduisant, la châtelaine ne pouvait s'empêcher de constater avec une joie enfantine que son beurre, jaune et ferme, avait eu cette fois la tête du marché. Grâce à la cousine Tirotel qui, passant du conseil à l'action, avait tout transformé dans la laiterie, pasteurisé les crèmes, baratté, malaxé, le beurre s'était assoupli, allongé, raffermi sous ses doigts de fée.

Un grand souffle d'air, soulevant le

;iO MADAME DE LA GALAISIÈRE

chapeau de Mme de la Galaisière, révéla son visage rose et fin. La cousine Tirotel ne s'occupait que du cheval dont le trot l'émerveillait. Un taon l'ayant piqué, le cheval fit plusieurs honds, galopa, poussa des ruades, si hien que la châtelaine, un peu effrayée, tendit à sa voisine le fouet et les guides. Avec le manche du fouet, Mme Adolphe écrasa le taon dans le poil de la bête.

— Pourquoi, demanda Mme Adolphe, coupe-t-on maintenant la crinière et la queue des chevaux? Ils ne peuvent plus se défendre des mouches.

Le vent, plus fort, agitait les feuilles, enjportant au loin la poussière et rafraîchissant les voyageuses. Devant elles, au bas d'une côte, uncheveuil sauta la route. La cousine Tirotel mit le cheval au pas, elle l'arrêta même pendant une minute, car le chevreuil, revenu sur la berme. Ion-

geait maintenant le fossé de la route au petit galop, sa queue blanche relevée.

Il fit un saut de côté, montra son flanc fauve, se rasa derrière une cépée et disparut.

— Le beau brocard! s'écria la châtelaine.

— Un des plus beaux de la forêt, il pèse au moins soixante livres, appuya Mme Adolphe.

La côte ayant l'ombre d'une chênaie, elle maintint son cheval au pas.

— Est-ce que vos quatre neveux ont été prévenus de notre passage?

— Oui, oui.

— Alors nous les verrons?

— Certainement.

— Ce sont les fils de l'aîné des Tirotel?

— Oui. C'est un homme qui a mal tourné.

— On me l'avait dit. Ses fils ne lui ressemblent pas?

— Oh ! pas du tout. Dieu merci.

- Comment s'appellent-ils?

— Jac(|ues, François, Guillaume et Cyprien.

— Ils sont mariés?

— Il n'y a que Cyprien qui ne le soit pas; il vit tout seul comme un ours. Oh! c'est un bon marron, mais personne ne connaît son caractère. Jacques est aussi un bon joarron, mais connue il voit tout en beau, nous l'avons marie à une petite femme ([ui a du ju{;ement. (la va. François, lui, n'a aucune idée de i'arf>ent, ça lui fond dans les mains, alors nous lui avons trouvé une petite fenjuje éc(monie. Ça va. Quant à Guilllaume, c'est le moins f^énéreux des quatre. Oh ! très bon garçon, hospitalier, laborieux, }>ai, vif, mais un peu chien. Il est déjà riche.

— Et sa femme?

— Tout à fait fjénéreuse. Il le fallait, vous pensez.

— Guillaume et Jacques sont agriculteurs?

— Oui. Les deux autres sont employés au four à chaux. Ils g^agnent leurs sept francs par jour et, comme les ouvriers, ils ont droit à une part dans les bénéfices, à la fin de l'année.

Au haut de la côte la conversation fut coupée par la vue d'un cavalier; il venait au petit trot, tenant mollement les rênes de la main gauche, éventant sa bête de la main droite à l'aide d'une branche feuillue.

— C'est le baron, fit la châtelaine en rougissant légèrement.

Comme le cavalier s'avançait avec l'intention visible de présenter ses hommages à Mme de la Galaisière, la cousine Tirotel saccagea la bouche du cheval, qui bondit:

la roue {gauche de la charrette vint effleurer la botte du baion Le Forhu qui ne put s'empêcher de crier :

— Maladroite ! Maladroite !

— Arrêtez! Il est dans le fossé!

— Qu'il y reste, répondit Mme Adolphe, d'une voix sourde.

L'allure du cheval devint si vive que le bruit du trot sur la route eût couvert la voix de la châtelaine, si elle eût parlé. Surprise et même un peu choquée, elle se contenta de réfléchir à l'acte brutal que Mme Adolphe venait de commettre. Elle son{][ea d'abord à s'en excuser le soir même par l'envoi d'une lettre.

Si les Tirotel de Pont-Renaud exécraient M. Le Forhu, s'ils le poursuivaient d'une haine mystérieuse, libre à eux d'afjir, njais seuls. Qu'avaient-ils donc et quoi était ce mystère?

En tout cas, le baron, qui devait être de taille à se défendre, n'avait rien fait, que des politesses, aux Tirotel de la Galaisière; ce serait même ^jVàce à lui qu'ils pourraient suivre les chasses de Saint- Ernoul au mois de novembre, puisqu'il leur avait transmis l'invitation du marquis de Bréchamp. Certes, M. Félix et Mme Adolphe étaient de si braves gens qu'il ne fallait pas non plus briser avec eux pour une fantaisie de femme violente; c'étaient des parents si originaux, tellement dévoués, tellement indispensables. . . Je ferai, pensait la jeune femme, appel à leur amitié ; voilà, c'est bien simple : nous enverrons de la Galaisière un mot d'excuse au baron et la cousine s'engagera solennellement à ne point l'écraser, du moins avec nous, si d'aventure elle le rencontre. Solution fort élégante aux yeux de la châtelaine, dont la mauvaise hu-

meur, au bout de dix minutes, se trouvait tout à fait dissipée (|uand la voiture s'arrêta devant une barrière qu'un grand jeune honniie blond vint ouvrir. En apercevant Mme de la Galaisière, il se découvrit, puis il l'aida galamment à descendre.

— M. Guillaume?

— Oui, madame.

11 attacha le cheval à une boucle, s'en fut chercher une couverture et dit à sa tante :

— Vous ne voulez donc pas qu'on dételle?

— ]Non, mon p'tit gas, va-t'en tirer du cidre à la pignoche. Il faut que Mme Lucien y goûte, à ton cidre sans eau.

— Mais je n'ai pas soif!

— Si, ma cousine, vous avez soif, vous aviez soif devant votre pain de beurre, à Saint-Ernoul.

La femme de Guillaume, toute petite, se montra sur le seuil :

— Si madame veut nous faire l'honneur d'entrer à la maison?

— Volontiers.

Tout brillait dans la cuisine. Mme Guillaume étendit une nappe sur la table, carrée et massive; elle apporta du beurre frais, des noisettes, des poires et des prunes. Guillaume rentra, portant à deux mains une énorme carafe où le cidre flambait.

— Mes frères sont là, dit-il, je les entends venir.

Ils entrèrent tous les trois, Jacques et François précédant Gyprien, qui se cachait derrière eux. Mme de la Galaisière les mit à l'aise, elle leur dit : V^ous allez tous m'appelerma cousine; elle remarqua qu'ils avaient la même barbe blonde.

Elle trinqua plusieurs fois avec eux, et, comme ils la trouvaient tout à fait aimable

et jolie, ils la regardaient, émerveillés.

— Ma cousine, est-ce aujourd'hui que vous visitez les fours à chaux?

— Non, je ne les verrai que de loin, M. de la Galaisière n'étant pas libre. Il doit cependant venir à cheval jusqu'à la Croix des Carrés, où il m'a donné rendez-vous. A sept heures, s'il n'est pas là, je rentrerai seule à la Galaisière.

Quand la collation fut terminée, la châtelaine dit :

— Nous avons le temps d'aller à pied jusqu'au rendez-vous. On va faire suivre la voiture. Qui est-ce ({ui vient?

— Tout le monde !

— A la bonne heure, voilà d'aimables cousins, dit la jeune femme.

Elle sortit.

Sur le coteau voisin, tout un village était devant elle, avec ses maisons éparpillées; derrière, une immense plaine d'où

montaient les fumées du four à chaux.

Elle manifesta le désir d'aller à pied jusque-là, par l'étroite route dont les courbes apparaissaient à travers un bocage de pommiers et de haies.

Elle partit donc avec toute son escorte.

Le lonf]^ du chemin, çà et là, les barrières et les échaliers leur révélaient des enclos où paissaient des vaches, non loin de maisons basses dont les jardins pour la plupart avaient des clôtures de buis. Ils en trouvaient dans le vent l'odeur amère. La châtelaine s'informa :

— Ce sont des lofjis d'ouvriers?

— Presque tous.

— Nous sommes dans le pays des hommes libres, fit tout à coup Cyprien.

Comme la châtelaine le ref>ardait :

— C'est le plus savant des quatre, dit la tante, il est archéolop^ue.

Le jour baissait. Quelques ménagères,

des seaux en inain ou la courge au col, s'en allaient traire. Bientôt, p.ir les sentiers, des travailleurs allaient revenir, fati- }jués, exténués, peut-être, mais satisfaits à l'idée du bon gîte et sûrs du lendemain, car l'entreprise où tous les intérêts se trouvaient confondus marchait si bien et fournissait une telle matière, (|u'on ne j)ouvait suffire aux demandes.

Les piomeneurs débouchèrent dans la plaine qui se déroulait à perte de vue du côté de l'ouest où le crépuscule était d'or et de pourpre. A une demi-lieue, en rase campagne, les fours, d'un modèle ancien, élevaient leurs niasses de pierres coiffées par des échafaudages sous lesquels s'ouvraient, quelquefois en même temps, vingt bouches à feu.

— C'est l'enfer, dit la châtelaine; d'ailleurs, le ciel et l'enfer, tout est rouge. C'est magnifique.

Elle ajouta :

— Sept heures, mon mari n'est pas là, je pars.

Laissant Mme Tirotel avec ses neveux, elle remonta seule en voiture.

A l'est, une église élevait ses toits en bâtière au-dessus d'un groupe de maisons où se reflétait le couchant.

C'était la bourgade de Pont-Renaud.

Plus loin dans la vallée, en avant d'un massif, elle aperçut un petit château dont le soleil faisait aussi briller les fenêtres, le toit d'ardoise et les tourelles. C'était l'habitation du baron Le Forhu. De loin en loin, assez avant dans la nuit et par l'unique fenêtre qui s'ouvrait au midi, des fanfares de chasse partaient de là ; les sonneries montaient et se déployaient, traversant la futaie de la Galaisière. Et comme elle aimait le chant de la trompe, elle se remémora quelques-unes de ces sonne-

ries. Elle les fredonnait le long de la route.

Arrivée à l'embranchement d'un chemin vicinal et de la route de Pont-Renaud, comme la nuit n'allait pas tarder à venir, elle eut l'idée de demander à un cantonnier qui se trouvait là, s'il n'y avait point un raccourci pour la Galaisière.

— Si, si, madame, .l 'n'avez qu'à prendre, à (juinze cents mètres d'ici, le petit chemin de la Closerie, ça va vous raccourcir d'une demi -lieue. G chemin-là passe quasiment devant la porte à M. le baron.

Du reste, ajouta le cantonnier, j 'allez ben sûr le rattraper, m'sieu le baron, piqui vient d'passer.

— Il vient de passer?

— Y a pas cinq minutes. J'cré ben qu'c'est li f|u'on voit là-bas, dans l'mitan d'ia côte.

— Merci, mon brave homme.

Elle prit le chemin vicinal et conmie sa bête allait vite, elle rattrapa Le Forhu.

— Monsieur, lui dit-elle, je suis bien aise de vous retrouver, pour vous demander s'il ne vous est rien arrivé de fâcheux tantôt ?

— Absolument rien, madame, sauf que j'ai vivement regretté de ne pouvoir vous présenter mes hommages.

— Et moi mes excuses. Vous avez qualifié justement la personne qui conduisait de maladroite .

— Comme il s'agit d'une femme, je regrette le mot, fit-il en souriant.

— Je vous aurais écrit.

— Je ne saurais vous dire à quel point je suis touché, murmura le cavalier.

Et son regard en disait plus que ses paroles.

11 trouva un sujet de conversation :

— Avez-vous reçu l'invitation des du Vorniier?

— Pour leur séance littéraire? Non, pas encore.

— Vous la recevrez bientôt; la séance a lieu la semaine prochaine.

— Qu'est-ce qu'on y entendra?

— Des vers.

— Et puis?

— Et puis la prose d'un honnne qui sera bien enchanté de vous avoir comme auditrice.

— Serait-ce vous, par hasard?

— Vous l'avez dit.

— Très bien. Et vous parlez...

— Vénerie. Cela vous intéresse?

— Beaucoup.

— .le n'en serai que plus troublé, fit-il en se rapprochant.

V^oyant venir les p,alanteries, elle voulut

y couper court par un brusque départ.

Elle lui tendit une main qu'il baisa. Puis, il la retint encore en lui donnant quelques détails sur le lunch des du Vormier.

Ils ne se doutaient pas que leur conversation avait un témoin. Un autre cavalier, masqué par un buisson, les écoutait à une vingtaine de pas.

C'était M. de la Galaisière à qui le cantonnier avait crié de loin, en le voyant venir à cheval sur la route de Pont- Renaud :

— Eh ! m'sieu , Eh ! m'sieu , si vous cherchez vot' dame, elle vient de s'en aller par la Closerie.

Surpris et devenu tout à coup méfiant, M. de la Galaisière avait tourné bride et mis son cheval au trot le long du chemin, sur la berme où s'étouffait le bruit du trot.

Sa femme avait-elle un rendez-vous

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avec Le Forhu?... Cette pensée lui faisait honte, mais il la {^^ardait, en proie à une colère qui lui faisait épcronncr sa bête. A l'angle d'une haie, il s'arrêta.

Mme de la Galaisiêre et le haron causaient ensemble à vingt pas de lui.

Bien que l'acte lui répu^o^nât, il se mit à les épier.

Quand il vit le baron s'incliner vers sa femme pour lui baiser la main , il se dit que la conversation allait prendre fin.

Comme elle continuait, il s'étonna. Des phrases décousues, des rires et des mots étranfjes que la brise du soir apportait, avivèrent sa jalousie. Il allait peut-être s'élancer et faire un éclat, lorsque la voiture démarra, suivie du cavalier. Mme de la Galaisiêre et le baron s'en allaient vers la Closerie.

Ils s'enfoncèrent dans un vallon, par un petit chemin très ombragé...

La Galaisière hésita. Courir après sa femme lui semblait ridicule. Le mieux était de rebrousser chemin. C'est ce qu'il fit, résolu d'abord à provoquer une explication loyale à son retour, puis, en fin de compte, s'arrêtant à la pensée, cruelle et mauvaise, de garder, au moins pour un temps, le secret de cette aventure.

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