ÉPILOGUE
Près d'un quart de siècle a passé sur ce drame. M. de la Galaisière et les Beaunoyer sont morts depuis longtemps.
Le baron Le Forhu, même avant que sa terre fût vendue, avait quitté le pays. On ne Ta jamais revu.
L'aîné des Tirotel habite la Galaisière, un autre le Castel, un troisième le logis de Mlle de la Palu. Tous les quatre, à part égale, ont hérité, M. de la Galaisière ayant joint des legs personnels à ceux de sa femme .
Le logis de Mlle de la Palu garde Cyprien, l'archéologue, le seul des Tirotel qui ne soit pas marié. Les autres ont
ajoute, par de nombreux enfant?;, une fjrancle puissance familiale aux forces du pays.
M. et Mme Félix vivent encore; ils sont toujours accueillants et pleins de bonne fjrâce, quoique au fond repliés sur euxnicmes. Ils ont seuls connu le drame et n'en parlent jamais qu'entre eux.
Le chemin qu'ils parcourent le plus souvent est celui du cimetière. Au mois de novembre surtout, vers la fin du jour, ils vont, lents et courbés, ri travers les tombes, retrouver celle de Simone et de Lucien, leurs enfants adoptifs.
Novembre est le mois du souvenir et du deuil. Autour du champ, les haies frémissent, les pommiers noirs lèvent leurs troncs nus et leurs branches suppliciées.
Le mois du souvenir ! Et pourtant, dans le cimetière, c;à et là, des croix penchées, des tombes incultes, des dalles où les noms
s'effacent, des touffes de buis sur des tertres abandonnés, — tous les signes de l'oubli.
Par-dessus les murs, plus loin que les haies, une campagne s'étend; elle monte et s'en va finir à l'horizon qu'elle prend tout entier dans sa grande courbe. Un orme isolé s'y détache au crépuscule comme un haut cyprès .
Et parmi les morts, les bons Félix à genoux restent en prière sous le vent ou la brume, à moins que, venant subitement de la forêt voisine, des fanfares et des aboiements ne les fassent tressaillir et se relever.
Alors, ils se rapprochent l'un de l'autre, ils écoutent... Est-ce l'Hallali par terre ou la Curée ou, dominant les abois, sont-ce les plaintes des Adieux? Qu'importe! La Chasse est revenue, elle emplit les bois de ses accords funèbres,
pendant que les vieux époux songent à ceux qui partaient jadis, ardents et beaux, pour la chasse, pour l'aventure qui devait finir là, douloureusement, sous une croix.
« Versailles, ce 13 novembre 1760,
« J'espère, mon gros papa, que vous
« voudrez bien faire remettre à Mme du
« Motey quatre lettres qui sont dans un
« paquet que j'ay l'honneur de vous
« adresser; il y en a une pour M. du Val-
« Martel, une autre pour M. le chevalier
« d'Orgères, que je vous prie de luy faire
v( tenir. Je ferai partir, la semaine pro-
« chaine, les cafetières de Mme du Val-
'< Martel, je vous prie de le luy dire. Je
« n'ay rien à vous marquer de la Cour,
« on ne dit rien du tout icy. Le duc de
« Bourgogne est toujours bien mal, on
« commence à ne le compter plus à rien.
a Adieu, gros papa, jusqu'au 25 du « présent mois, où j'espère être rendu « chez moi, temps auquel je me flatte « avoir le plaisir de vous embrasser et " vous asseurer de vive voix, etc.
« La Motellerie. »
Cette missive était adressée par messire Louis-Turpin de La Motellerie, gendarme du Roy, à M. l'abbé Doiiillard, chanoine, chez M. du Val-Martel, en sa terre de Cisay, Normandie.
M. Douillard du Val-Martel, frère du chanoine, était conseiller à la Cour des comptes de Rouen .
La lettre nous donne le menu des occupations d'un gendarme royal sous Louis XV ; elle nous le montre, en dehors de sa garde à Trianon, occupé des cafetières de Mme du Val-Martel et rédigeant
des épîtres pour ses voisins les hobereaux normands .
Comme il servait par quartier, Louis Turpin revenait souvent dans sa terre. Il y chassait le gibier poil et plume et séchait ses bottes à la grande cheminée du manoir de rOullerie (Orne) .
Ce manoir fut primitivement un logis carré, bas, sans tourelles, sans abri d'aucune sorte. Le vent, de tous côtés, souffle encore sur lui. Les Turpin s'y installèrent en 1050. Ils furent les compagnons de ces Giroye dont parle Ordéric Vital. Ils se taillèrent un fief en Normandie, au temps du brigandage héroïque. Leur plus lointaine aïeule avait un jour senti, du haut d'un fiord de Norvège, son amour plus puissant que les flots. Elle se joignit au vol des pirates sur la mer et risqua l'aventure dans le drakkar d'un chef blond.
Partis à la conquête tlii monde, les Turpin et ceux de leur li^jnée ne possédèrent longtemps qu'un logis entouré de marécages. Ils guettaient là l'oie sauvage, le canard et le vanneau, chassaient la bécassine ou regardaient de loin, sous le pâle soleil de l'hiver, l'eau courir entre les pattes grêles des hérons innnobiles.
Les fils des pirates devinrent fauconniers. En 16G0, Nicolas Turpin entre dans la vénerie du grand Roy comme fauconnier oiseleur; il s'y trouve en même temps que son parent, messire Chausson des Orgeries, lequel était « piqueur au premier vol du Roy pour la corneille » . En 1716, Jean Turpin, sieur de Boiscertain, est officier dans la vénerie royale.
Leurs portraits nous manquent, mais nous avons celui de Louis Turpin, écuyer, seigneur de la Motellerie, gendarme de la garde en 1752.
C'est le si(}nataire de la lettre au chanoine Doiiillard.
M . de la Motellerie est à cheval , il porte l'habit écarlate galonné d'or, à brandebourgs et parements de velours noir, la veste est couleur de chamois, la culotte rouge. Sur le chapeau s'érige un plumet.
Les officiers de ce corps d'élite, le premier de la cavalerie de France après la maison du Roi, montaient des chevaux blancs. Il n'y avait point de taille pour être admis dans la garde ; il fallait être de famille hors du commun, avoir du revenu pour se soutenir honorablement sans le secours de la solde, laquelle était de 680 livres et suffisait à peine aux menus frais. Chacun avait la liberté de demeurer dans sa terre, à la condition d'y être « en bon équipage de guerre et prêt à se rendre au premier ordre » .
Louis Turpin, même devant les splen-
deurs du Trianon, sonfjeait au logis des ancêtres. Il y revenait souvent, quoiqu'il eût un terrible voisin, messire Roussel de la Boissière. Une lettre du 8 décembre 1761 nous renseigne sur ce personnage :
« Monsieur,
u M. Turpin de la Motellerie , mon « parent, gendarme de la garde, vient « d'avoir une affaire de la dernière im- « portance avec M* Roussel de la Bois- « sière, garde de la compagnie de Ville- « roy. Mon parent a été insulté par ledit « sieur Boissière le jour Saint-André, à " Échauffour, après les vespres ; toutte la « paroisse est en état d'en rendre témoi- « gnage. Je vous prie de luy rendre les « services qui dépendront de vous. J'au- « rais été moi-même vous en prier sans « un î'umatisme qui m'empesche de mon- « ter à cheval. Je n'ay pu voir M. de la
Motellerie à son retour de chez M. de Noiiy, lieutenant des maréchaux de France. Madame sa sœur est veniie au pays sitôt qu'elle a appris cette nou velle. Je me flatte que comme M. de la Motellerie est un bon sujet que Mgr le prince de Soubise et vous luy rendront la justice qui luy est due.
« J'ai l'honneur d'estre, avec un profond respect, Monsieur, « Vostre très humble et très obéissant serviteur,
" Du MOTEY. '•
Le nom du destinataire n'est pas sur la lettre et nous ignorons comment l'affaire se termina.
Ce que la correspondance nous révèle sûrement c'est l'état de fortune de Louis
Turpin, Il était riche et thésaurisait. Té moin ce billet d'une parente :
« Monsieur et cher Cousin, « Mon petit homme me dit de vou « marquer qu'il est trop vray qu'il « vendu sa terre, mais vous ne risqué « rien, cher cousin. Les biens de sa mèr « en sont garants. Ne le pressez point « Vous avez sa parolle, attendez et vou " toucherés vos intérêts.
" D'ailleurs, je suis là, répondant d « mon petit homme.
« Signé : Louise des Haussets. '
La réponse du gendarme fut courtoise la supplique de cette délicieuse «< petit femme » le toucha. Il attendit.
Voici un autre billet féminin :
« Versailles, ce 18 août 1762.
" Je vous suis fort obligée, Monsieur
« de VOUS être opposé, avant votre clë-
i< part, à ce que les bottes de M. de Bois-
« robert fussent de nouveau prêtées à
u M. du T*** qui en abuse. A votre
u retour, on ne manquera pas de vous en
« remercier.
« Louise DE B*"**. '^
Le retour s'opéra, quelques semaines après, sur l'ordre suivant :
A M. Tiirpin de la Hôtellerie, gendarme de la garde du Roy, en sa terre d'Echauffour, par Cisay, Normandie.
« Monsieur iMOn Compagnon,
« Je vous ay destiné pour servir près " du Roy ce quartier d'octobre prochain ; " je compte sur votre exactitude et que « vous ne manquerez pas de vous rendre « icy le 28 septembre, bien monté, pour
« aller à Fontainebleau accompagner Sa « Majesté.
« Accusez directement à M. de Veri< nège la réception de la présente.
« Je suis, Monsieur mon compagnon, " parfaitement à vous.
« Le Maréchal Prince de Soubise. »
Et Louis Turpin, en grand équipage, les cuisses collées à l'étoffe de la selle, l'épée au flanc, ses deux pistolets dans les fontes, trottinant d'Échauffour à Versailles, s'en allait rejoindre à petites journées sa compagnie.
C'était un rude gentilhonnne, épris, au fond, de solitude et bien Normand par l'ancestral et curieux attachement au sol. Il agrandit son domaine entre les guerres. Il aimait la chasse, le bon vin, les longs repos, mais il n'apparaît pas qu'il ait iamais boudé devant son service.
Tous les matins, dit une note, on détache un gendarme pour aller recevoir l'ordre de Sa Majesté même, qui le donne ordinairement en passant pour aller à la messe. Cette compagnie, lorsque le Roy va en voyage, prend son poste derrière le carrosse de Sa Majesté après les gardes du corps.
Versailles, Fontainebleau, Compiègne, noms magiques pour ceux qui vivaient alors dans l'exil forcé des vieilles provinces, à l'ombre un peu triste des bois, au milieu des herbages, sur les coteaux qui montrent les routes plus longues au lever comme à la chute du soleil.
C'est dans l'une de ces lumières, au bord d'un chemin que dominent les tourelles d'un haut manoir, qu'au mois d'avril 1770 le beau gendarme s'arrêta.
Il était officier, encore jeune et fort amoureux. Il mit pied à terre. On le
reçut avec la politesse du temps; il parla d'abord de la cour et de la ville et fit ensuite une demande qui se trouva vite agréée, puisque trois mois plus tard il épousait damoiselle Elisabeth Biseul de In Haute-Dorerie, fille de Jean-François Biseul, écuyer, et de noble dame Catherine Collet.
Sont-ce les traits de Mlle de la Dorerie que nous g^arde ce vieux pastel, rongé des mites et suspendu dans la salle à manger du manoir? Les cheveux sont blonds, les yeux bruns, la bouche est petite avec la lèvre inférieure épaisse et retombante. Un cordon noir glisse le long du col blanc, il laisse une croix d'argent s'insinuer en un pli, à la naissance du sein. Le reste est mangé.
iVvons-nous là Mme de la Motellerie, dernière du nom? Elle sourit, comme autrefois.
Coninie autrefois, la grosse cheminée du manoir fume sur un petit chemin de traverse, le vent fait claquer les lucarnes et se pique au fer aigu de la girouette; l'immense herbage s'étale autour de la gentilhommière. En été, les fenêtres basses du logis s'avivent de lumières, les carreaux étroits profitent tous du soleil et, de loin, semblent rire.
Aux jours froids et pluvieux, d'autres flammes renaissent dans la cuisine, le bois des fagots crépite amont la cheminée, des langues de feu glissent sur le corps d'un arbre et vont lécher la suie des écussons jumeaux qui bombent la plaque Tout miroite : les chaudrons de cuivre, les faïences du dressoir, l'acier du tournebroche au coin de l'âtre, les chenets, immémoriaux sur la dalle.
Et c'est là, qu'il y a cent soixante ans, Louis Turpin, écuyer, seigneur de la
Motellerie, compagnon du prince de Soubise et gendarme du Roy, vint sécher ses bottes, rêver, lire et s'étendre après la chasse dans cette bergère d'indienne, aux bras vides. ..