FÉLIX
M. de la Galaisière à M. Félix.
a Mon cher Cousin,
u Venez, venez tous les deux. Votre bonne lettre n'a pas fait naître en nous le désir de vous revoir, mais elle l'a augmenté. Ma femme ne parle plus que de cela, non seulement à moi, mais encore au vieux prêtre qui l'a confessée.
« Il y a dans notre voisinage une bourgade catholique. Simone a communié ce matin ; elle est calme et son sourire n'est plus contraint. Est-ce qu'il y aurait, comme on le dit, des guérisons de l'ordre spirituel?
« Je n'ose, pour ma part, demander rien à Dieu. Je l'ai oublié dans la joie et ne me suis rapproché de lui que dans la peine.
« Pourtant, lors({uc je vois ma pauvre
femme si pâle, si faible, si amaigrie, je ne peux m'empêcher de dire : Mon Dieu ! Mon Dieu!... C'est le cri qui monte de toutes les détresses.
« Il y a des moments où je me demande si vous retrouverez Simone vivante; elle reste quelquefois pendant des heures silencieuse et comme prostrée, elle ne se lève plus, elle prie dans son lit et quand le chapelet glisse de ses mains, elle me dit : Lisez-moi quelques-unes de leurs lettres.
« Vos lettres lui rappellent ce coin de terre où nous avons vécu si heureux ; elles font revivre, aussi bien pour moi que pour elle, notre Galaisière. La maison, le parc, les champs, les prairies, les chemins et les fermes, tout nous apparaît. Et votre maison de Pont-Renaud qu'elle comparait à une abbatiale, où, pour la première fois, il n'y a pas si longtemps, nous déjeunâmes si bien, où Simone chanta...
" Qu'ai-je donc à évoquer tout cela?
N'avons-nous plus que des souvenirs et la vie ancienne est-elle effacée à jamais? Je vous entends me répondre : Il faut espérer, vous êtes jeunes.
« Espérer... Enfin, bientôt vous serez là, vous, les incomparables soutiens et les chers amis ..."
« Votre Lucien. »
En apercevant Mme de la Galaisière, les bons Félix éprouvèrent une émotion qu'ils eurent beaucoup de mal à maîtriser. Toute la vie de la malade s'était réfugiée dans ses yeux; le re(>ard seul, mais avec plus d'intensité, leur rappelait celle qu'ils avaient connue vive et forte ; elle était maintenant plus blanche que ses draps et tellement amaigrie qu'il ne restait des tiaits anciens presque plus rien chez elle.
Ils s'approchèrent doucement du lit.
— Que vous êtes bons d'être venus, murmura la pauvre femme; depuis que vous êtes partis je comptais les jours, puis les heures... Asseyez-vous là, près de moi .
Elle les regardait.
Ils la trouvaient si fragile, si près de la mort, qu'ils n'osaient ni l'un ni l'autre prendre la main décharnée qu'elle avançait. M. de la Galaisière appela M. Félix et les deux femmes restèrent seules.
— Je voulais vous parler, dit la malade, en se tournant du côté de Mme Fé-
Elle prit une enveloppe sous son oreiller :
— Mes volontés sont là, les dernières, écrites de ma main. Vous emporterez cette enveloppe comme vous m'emporterez moimême, car il me reste peu de temps à vivre.
Je veux reposer dans le cimetière de Pont- Renaud... Ne pleurez pas, je suis tranquille et presque heureuse de mourir...
J'ai reru l' Extrême-Onction, et la paix qui me fuyait, je l'ai maintenant. Je ne songe plus ([u'à mon mari, qui m'a aimée et qui a souffert. Restez tous les deux avec lui, pour le consoler. Il vous aime autant que moi. Je n'ai vécu jusqu'à votre arrivée que par un effort de volonté, que par la grâce de Dieu...
Fermant les yeux, elle se tut, comme épuisée par l'effort qu'elle venait de faire.
Son visage, aminci et retiré, prit une expression sereine.
A la porte de la chambre, au moment d'entrer, les deux hommes s'arrêtèrent, étonnés de ne plus voir bouger la malade. Mme Félix leur fit signe qu'elle dormait.
Elle dormit jusqu'au soir, mais la nuit
fut a^jitée. A l'aube, elle demanda son mari.
M. de la Galaisière vint et Mme Félix se retira.
— Approchez-vous, Lucien... plus près, ajouta-t-elle en lui passant un bras autour du cou .
Maintenant, elle lui parlait à voix basse. De loin en loin, le malheureux poussait un cri rauque. Il cherchait à se déj^ager, pour mieux voir cette moribonde; elle le retenait. A la fin, elle voulut le saisir avec ses deux bras, qui retombèrent.
Et c'est en disant : Je t'aime, je t'aime, qu'elle expira.