Mme de Linant
Dans celte plaine légèrement ondulée qui s'étend de Saint-3Iandé à Charenton, on voyait encore, en 4805, un parc de peu d'étendue, mais composé d'arbres magnifiques dont le front séculaire s'élevait jusques aux nues. Dans le milieu du parc, sur un terrain circulaire et bien sablé était bâtie une maison de plaisance d'une apparence modeste, mais dont l'intérieur, orné avec un luxe exquis, ne pouvait convenir qu'à une personne très-riche; car ce pavillon (tel était le nom que méritait ce petit édifice] ne pouvait être habité que durant les mois les plus chauds
de l'année; c'était la Folie-Bussière. On avait dllla Folle- Beaujon, la Folie- Bonnet; les habitants de Sainl-Mandé, de Vincennes, de Charenlon, Conflans, Bicêtre et autres lieux circon voisins, appelaient le lieu dont nous parlons, parc et pavillon, la Folie-Bussière. Aujourd'hui ce petit lieu de délices, ombragé par un feuillage touflu et rafraîchi par des eaux courantes, a disparu; les arbres sont tombés sous la cognée, les nymphes des fontaines ont fui, les dryades se sont dispersées, le terrain lui-même a été morcelé et vendu; mais comme il est humide etqu'il tient toujours de sa nature primitivement marécageuse, il a fait la fortune des maraîchers qui le cultivent.
En 1805, la Folie-Bussière se trouvait dans tout son éclat,et l'heureux propriétaire, M. de Bussière, assis dans un salon magnifique, devant une table de jeu, ayant visà-vis de lui sa sœur, madame de Linant, terminait avec elle une partie de piquet. Dans la vaste cheminée brillait un feu clair et flambant, quoique lesoleil de juillet inondai tout de ses rayons; mais la maison, entourée d'arbres, était un peu humide; madame de Linant se plaignait de légères atteintes de rhumatismes; et d'ailleurs, il y a dans le ciel un saint très-recommandable, saint aimable el doux, dont les honnêtes gens de toutes les religions doivent honorer la mémoire, saint François de Sales, qui prescrit l'usage du feu pendant douze mois de l'année. Madame de Linant était trcs-dévole à saint François de Sales, et elle faisait une pratique de dévotion d'un aphorisme de vie privée.
— Le feu ne vous incommode pas, ma sœur? demanda M. do Bussière. — Au contraire, Louis, au contraire.
Et elle rapprocha un peu son fauteuil du feu, sans pourtant s'éloigner de la table.
— 11 me semble, ajouta-t-elle, que j'ai gagné. — Je le crois aussi.
M. de Bussière compla ses fiches, puis (ira sa bourse pour payer sa partie perdue. C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, grand, un peu gros, el d'une
Cgure pleine en même lemps de bonhomie el de malice. Ancien avocat au parlement, il avait passé les jours les plus brûlants de la révolution, enseveli dans celle Folie- Bussière où nous le retrouvons en i805, et oublié sous l'ombrage protecteur de ses arbres séculaires, Cn de ses amis, M, de Ponlis, caché avec lui sous le même abri, y était mort en 1793, el lavait, en mourant, nomme tuteur de sa fille unique, mademoiselle de Ponlis. Les soins à donner à Téducalion et aux biens considérables de mademoiselle de Ponlis, un peu de paresse naturelle et une certaine misanthropie railleuse, rempêchèrent de se ma rier; il devint peu à peu vieux garçon, tandis que sa sœur perdait son mari; elle se rapprocha alors de son frère dont elle s'était éloignée durant son mariage. Le frère el la sœur s'aimaient bej'ucoup, quoique leur caractère fut différent, et peut-èlre à cause de celte différence d'humeur el de façon de sentir. L'un était sceptique el railleur, l'autre d'une crédulilé superstitieuse. M, de Bussière voyait une compagnie élégante el choisie, des hommes de lettres, des artistes renommés; il pouvait ciler parmi ses amis M. de Jouy, Luce de Lancival, Elleviou, le peintre David, Boïeldieu; il fréquentait les hommes polili(|ues les plus éminents d'alors: sa sœur recevait aussi quelques personnages éminents, par égard pour la fortune naissante de son fils, Anatole de Linanl: mais la société ha^bituelle se composait d'une coterie de vieilles femmes, aimables sans doute el inoiïensives, mais un peu trop amoureuses du passé, pour aimer beaucoup le présent. Madame de Linanl avait cinq ans de moins que son frère; et sa mine discrète, ses yeux baissés, indiquaient en même temps une dévotion dont elle tirait un peu vanité, el la ténacité de son caractère en apparence forl doux. Son rapprochement avec M. de Bussière était dû à sa dévotion, car la religion a cela de bon, qu'elle ra|)proche les familles et fait un devoir des liens les plus naturels. — Mon frère, dit-elle eu repoussant|le napoléon que M. de Bussière avait plaeé devant elle, pourquoi de l'or? — Parce
que j'ai perdu el que je m'acquitte. — Mais je n'ai pas entendu jouer aussi gros jeu : je n'ai joué que cinq francs.
— Et moi, j'en ai joué vingt. — Vousvousêles trompé, reprenez votre or. — Kii! non, gardez tout; ce sera pour vos pauvres. — Je ne donne aux pauvres que mon argent, mon cher Louis, riposta madame de Linanl, en faisant passer l'aigreur du i)ropos sous l'épitlièle.
M. de Bussière se contint; il reprit son napoléon, donna un ccu de cinq francs usa sœur. Madame de Linant le regarda quoique temps en silence, puis elle lui dit :
— Louis, vous avez quelque chose à me dire; ce n'est pas poiu" rien que vous m'avez invitée à venir aujourd'hui a votre Folie avec Anatole : soyez franc, Louis. — D'abord, ma sœur, vous savez que j'ai toujours beaucoup de plaisir à vous voir chez moi; Juliette, vous le savez aussi, gagne toujours à se trouver en voire compagnie : il est vrai néanmoins que j'ai à vous parler de quelque chose d important, mais je n'avais pas besoin pour cela de vous attirer ici, je n'avais qu'ù aller chez vous. — Voyons, Louis, de quoi s'agil-il? — Je voulais parler d'Anatole. — D'Anatole? qu'a-l-il fait, Louis? dites-moi, ne me cachez rien.
El en parlant ainsi, son front s'enflamma, ses joues rougirent. Elle craignit que son fils n'eut fait quelqu'une de ces fautes que la jeunesse regarde comme des triomphes el auxquelles toute la dévotion d'unemère n'oppose jamais qu'une barrière impuissante; grand sujet de plaisanterie pour le railleur M. de lîussière.
— Calmez-vôus, ma sœur, dit celui-ci, calmez-vous, il ne s'agit de rien qui doive vous effrayer... Je pense h marier n»on neveu. — Ah! lit madame de Linant avec un soupir d'allégement, mon fils? — Et qui donc? Je n'ai pas d'autre neveu (jue votre fils, ce me semble. — iN'on, du tout; mais encore à qui voulez-vous le marier^ Il est si jeune! — Vingt-cinq ans, ma sœur. — C'est vrai : qui lui destinez-vous? — Permettez, il est auditeur. — Oui, sans doute, et dans quelque temps il sera préfet. — Vous
voulez dire sous-préfet. — Non, préfet; nous couchons enjoué un département. — Et vous le manquerez, à moins qu'Anatole ne soit lesté d'un bon mariage. — C'est possible, mon frère; cependant, j'avais pensé que le département nous ferait avoir le mariage. — Cela s'est vu, mais c'est courir deux lièvres à la fois, et vous savez alors ce qui arrive. — Enfin, mon frère, tout dépend du mariage dont vous parlez; quel est-il? — Vous savez, ma sœur, que j'aime Anatole à peu près comme s'il était mon fils; vous devez donc être tranquille sur ce point; d'ailleurs, il s'agit de Juliette. — Mademoiselle Juliette de Pontis, votre pupille? — Elle-même : le parti vous paraît-il médiocre? la fille laide ou née de parents peu convenables? Parlez, ma sœur. — Mon frère, répondit madame de Linant, mademoiselle Juliette de Pontis est un trèsriche parti, je ne le nie pas; elle est jolie et belle en même temps, cela se voit assez; son père, 31. de Pontis, votre ami, était un bon gentilhomme aussi bien qu'un galant iiomme, j'en conviens; mais Juliette est bien jeune. - L'âge que vous aviez vous-même quand vous avez épousé M. de Linant. — Ecoulez-moi, mon frère : j'étudie depuis longtemps le caractère de Juliette : c'est une lîlle résolue, emportée même; on sent^ rien qu'en soutenant son regard ferme, qu'elle pardonnerait difficilement ù un ennemi; ce sera une bru redoutable; elle est orgueilleuse comme un paon, mon frère; ce sera une femme dangereuse... — Ma sœur, interrompit M. de Bussière que celle nomenclalure de défauts ne mettait pas à l'aise, vous jugez Juliette avec bien peu de charité; vous parlez déjà comme une bellemère; permettez-moi de vous montrer la face d'une médaille dont vous ne voulez voir que le revers : Juliette est belle, ses yeux sont noirs et brillants; c'est ce qui leur donne cet éclat dont vous vous plaignez; pourquoi attribuer un effet physique à une cause morale? Elle est d une taille élevée, elle a le port de Junon ou de Diane, si vous l'aimez mieux; c'est ce qui lui donne, dans le geste et dans la démarche, cette dignité que vous prenez pour de lor-
gueil; elle est vive, mais bonne; emportée, mais promple à s'apaiser; l'âge tempérera cette ardeur qui sied ù la jeunesse. Vous l'accusez de haine? eh! grand Dieu! qui hait-elle? Klle pardonnera, dites-vous, dilïicilement à un ennemi? Elle n'en a pas un; comment savez-vous si son cœur n'est pas aussi miséricordieux qu'il est plein de générosité? Peul-èlre je m'abuse, mais je ne vois en elle que de bonnes qualités, mêlées à un peu de fermeté, et cela ne me déplaît point; je l'aime, je lui tiens lieu de père, et je suis heureux de penser que dans le drame mêlé de la vie elle ne sera point exposée à tous les malheurs qu'entraînent la faiblesse et l'abandon des plus chers intérêts. Mon cher neveu, que nous oublions ici, a sa l'onnc part de défauts de l'espèce humaine. — Mon fils est un modèle accompli... — A vos yeux, aux yeux d'une mère; mais à ceux d'un autre juge, il est d'une ambition un peu vive pour son âge; vous ajjpelez son entêtement persévéraiice; vous le louez enfin d'une fermeté que vous blâmez chez Juliette. Du reste, ma sœur, voici quel a été mon but en vous parlant de l'union qui nous occupe en ce moment : Juliette m'a élé demandée en mariage; elle est fort riche, elle aura une part de mon bien, el j'ai cru, avant de disposer d'elle, devoir vous faciliter les moyens de la faire épouser à Anatole; d'autant plus que je suis persuadé que les deux jeunes gens s'aiment. Cependant, pour que le mariage ail lieu, il faut deux choses : la|)remière, c'est que vous me demandiez formellement la main de ma pupille pour voire fils; la seconde, c'est que Juliette donne son consentenu-nt. — Pour la première de ces deux choses, dit madame de Linant qui au fond était ravie d'élablir aussi richement son fils, je vous l'accorde, mon frère.
Elle se leva et fil une grande révérence 'a M. de Bussièrc.
— Je vous demande, ajouta-l-elle, la main de mademoiselle Julielle de F>onlis, voire pupille, pour M. mon fils Anatole de Linant, votre neveu. —Accordé, répondit
B!. de Bussière, quant à ce qui me concerne. — Ponr la seconde condition, reprit madame de Linanl, je ne vois pas quelle importance vous y mettez, puisque, de votre aveu, les jeunes gens s'aiment? — Eh! que sais-je s'ils s'aiment? répondit M. de Bussière; qui peut connaître le cœur d'une jeune fille? Ce n'est pas moi; le plus habile d'ailleurs s'y tromperait. Juliette a été élevée avec Anatole, elle l'aimait peut-être comme un frère, comme un cousin, comme un ami, et avec tout cela, n'en voudral-elle peut-être pas pour mari. Je ne suis point un tuteur de comédie : ils veulent tous épouser leurs pupilles, ou leur donner pour mari juste l'homme qu'elles délestent. Il faut laisser ce personnage à Picard et ne pas le faire sortir des coulisses de l'Odéon. — Vous avez raison, mon frère.
En parlant ainsi, madame de Linant, qui s'était levée, passa ses mains sur sa robe, comme font les femmes qui, après avoir été longtemps assises, s'apprêtent à marcher ; et une petite araignée de muraille, qui apparemment, durant la partie de piquet du frère et de la sœur, s'était détachée du plafond et à l'aide d'un de ses fils invisibles était descendue jusque sur la robe de madame de Linant; une petite araignée, disons-nous, tomba sur le parquet.
— Ah! mon Dieu! s'écria madame de Linant. — Eh bien! quoi? — Une araignée! — Ma foi, ma sœur, dit M. de Bussière, mes beaux arbres donnent un peu dhumidité, je l'avoue; voilà pourquoi nous avons du feu. Les araignées se trompent, elles prennent mon salon pour une cave. — Une araignée! répéta madame de Linant. — Après? — Ce mariage ne se fera pas. — Pour une araignée? — Sans doute, mon frère, sans doute. — Vous êtes folle, ma sœur. M. de Bussière se leva et écrasa l'insecte.
— Du pied gauche! s'écria encore madame de Linant, du pied gauche! — Ma sœur, répondit flegmatiquement M. de Bussière, j'ai deux pieds : le pied droit et le pied gauche; tous les deux sont bons. — Oh! mon frèrel — Votre frère votis écoute, ma sœur.
Mais madame de Linanl ne se hâtait pas de répondre; il semblait qu'elle lisait écrit sur le parquet l'arrêt du destin : muette, glacée et le front pâle, les lèvres entr'ouvertes, elle demeurait sans pouls et' sans mouvement; enfin elle leva un peu la tête. — Mon frère, dit-elle, Dieu me punit de ma dissimulation : je désirais ce mariage, tandis que j'avais l'air d'opposer des difficultés ; c'étaient autant de mensonges; Dieu me punit, et ce mariage ne s'achèvera pas. — Et Dieu vous apprend cela par une araignée écrasée par le pied gauche? — Oui, mon frère.
M. de Bussière siffla un petit air.
— La pauvre bête paye un peu cher votre mensonge; et cependant elle n'en pouvait mais. Maintenant, écoutezmoi, ma sœur; je ne me chargerai pas de vous guérir de vos idées superstitieuses, ce serait une tâche trop difficile; seulement, parlez de tout ceci à votre confesseur; et si c'est un homme raisonnable, comme je n'en doute pas, il se chargera de vous prouver combien votre façon de faire intervenir la Divinité dans vos aflfaires privées est contraire à la véritable religion. Je veux bien entrer dans vos erreurs, condescendre un instant à vos folies. Anatole est majeur, il ne dépend plus de vous, il peut se marier à son gré... — Mon frère! — Lisez le code, ma sœur. Ce mariage, d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, dépend entièrement de Juliette; or, ni elle, ni votre fils, n'ont vu d'araignée, que je sache... Vous comprenez donc qu'en tenant même vos superstitions pour vraies, cette pauvre petite bêle ne peut être pour rien dans ce qui arrivera. Tenez, voici justement Anatole. — Ne lui parlez de rien, dit madame de Linanl d'un air alarmé. — De l'araignée? ne craignez rien; je ne veux pas exposer un fils à rire des folies de sa mère.
M. Anatole entra, les cheveux baignés de sueur, les joues colorées et la cravate à la main; il élait beau comme l'Antinous; son œil rayonnait de joie cl de santé, son corps souple et bien pris avait cette grâce aisée que donne d'abord la gymnastique du collège et que perfec-
lionne ensuite l'usage du monde; il salua sa mère avec respect, serra la main de son oncle et s'établit devant une glace pour remettre en son lieu sa cravate.
— Parbleu! dit-il, mon oncle, il faut avouer que vous avez chez vous des jeunes filles charmantes. — Des^ répliqua celui-ci. — Ma foi, oui; Juliette d'abord, puis mademoiselle Charlotte de Meyran qui a bien son mérite. Le petit Meyran, son frère, est un peu en dessous, mais au demeurant un fort bon diable. — Je donnerais bien cinquante napoléons pour que S. M. l'empereur entrât par cette porte qui est là au fond, et qu'il vît un de ses auditeurs au conseil dans l'état où te voilà. — L'empereur est un grand homme, répondit tranquillement M. Anatole, il comprend tout, même le jeu; il n'y a pas longtemps encore qu'il jouait aux barres à la Malmaison avec ses généraux. — C'est vrai, dit madame de Linant. — Cela ne rempêcherait pas, ajouta 31. Anatole, dont la toilette était complète et qui avait repris un peu de gravité, cela ne l'empêcherait pas de me nommer préfet.
M. de Bussière fit entendre un hum! hum! de doute, et madame de Linant répondit doucement à son fils :
— Tu vas trop vite, mon ami : une préfecture, c'est une royauté; un préfet doii être un homme établi, bien marié, qui puisse offrir à la société des gages... Il te manque tout cela.
M. Anatole s'approcha de son oncle, le prit par la main et, l'attirant sur un sofa, il lui dit :
— Mon oncle, j'ai une déclaration à vous faire, et, en homme délicat, un avis à vous donner. — Parle, mon garçon. — Je n'ai pas pu voir mademoiselle de Pontis, votre pupille, sans me laisser enchanter par des attraits trop puissants pour qu'on puisse leur résister. — Vraiment? — Oui, mon oncle; je ne trouve qu'en elle seule ce charme secret qui séduit et qui attire, cette douceur qui captive, cette bonté qui pénètre l'âm.e. Ahî Juliette a toutes les vertus qui embellissent encore la beauté. — Et mademoiselle Charlotte de Meyran? — Mademoiselle de
Meyran est charmante, cela est vrai, mais on ne s'en aperçoit que lorsque Julietle s'éloigne. — Allons, je vois que lu es plus amoureux qu'il n'appartient à un auditeur (le l'être; voilà la iléclaralion? — Oui, mon oncle. — Voyons l'avis. — L'avis est que je crois devoir vous dire que, si j'étais M. Bussière, ou je marierais mon neveu avec ma pupille, ou je l'éloignerais d'elle. — Tu le crois donc bien dangereux? — \on, mais il y a des moments où l'amour se met un bandeau sur les yeux et... — Oh! alors tu as raison, je n'aime pas avoir affaire aux gens qui s'avisent de marcher les yeux couverts d'un bandeau; mais je serai franc avec toi, Anatole, comme je viens de l'être avec ta mère. Juliette est un riche parti, en te la donnant je fais du népotisme : cela n'est pas défendu dans certaines limites. Tu as donc mon consentement.
Anatole fit un saut de joie.
— Et celui de ta mère, s'écria madame de Linant, qui parut avoir oublié son araignée. — Mais, ajouta M. de liussiêre, c'est à la condition que Juliette t'acceptera avec plaisir pour son mari; si elle hésite, je quitte ton camp et passe dans le sien... Eh bien! tu te troubles? — C'est que, dit Anatole évidemment déconcerté, je songe ù M. Ernest de 31eyran qui maintenant me paraît un assez joli cavalier. — Allons donc, il a l'air en dessous. — Mon oncle, un homme amoureux craint tout, jusques au fringant oflicier qui passe pour ne plus revenir.
Puis M. Anatole ayant secoué la tête comme pour rejeter loin de lui quelques soupçons ridicules, et revenant à son véritable caractère :
— Bah.' dit-il, elle n'aimait pas, si elle me préférait quelqu'un, je n'en voudrais pas. — Très-bien! mon neveu.
Madame de Linant quitta le salon pour aller chercher Julietle sous les grands arbres du parc, et Anatole demeura avec son oncle :
— Nous commençons un siècle, lui dit-il, qui sera fer-
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lile en miracles; l'empereur a, je crois, une idée singulière. - El laquelle? demanda M. de Bussière. — C'est de faire de l'Europe et de l'Asie réunies un seul et même royaume; TAfrique et l'Amérique seront des colonies; il faudra des consuls et des proconsuls pour les gouverner; or, écoulez-moi bien, mon oncle... — Je Técoule, et je ne savais pas qu'au conseil d'Etal on apprît de si belles choses. — Je ne les ai pas apprises au conseil d'Etat, je les aï lues sur le front augusle de l'empereur. — Très-bien. — Le centre du mouvement sera la France, palais immense où les déjjulés du monde entier viendront demander des maîtres. — Et après? dit 31. de Bussière. — Après, l'empereur nommera des proconsuls auxquels il donnera des contrées immenses à gouverner, comme autrefois le sénat romain envoyait dans le monde soumis les Leiius, les IMetellus, les Sallusles. — Qui pillaient un peu, dit M. de Bussière. — Oui, mais comme nous sommes plus civilisés qu'on ne l'était alors, nous serons plus justes; d'ailleurs il faul bien que la victoire rapporte quelque chose au vainqueur. — D'accord; mais je ne vois pas bien le rapport qui existe entre la conquête du monde par l'empereur et ton mariage avec Juliette? — Le voici, mon oncle : ces proconsuls, l'empereur les choisira parmi les préfets; avant de donner des lois à un vaste lambeau du monde, il sera nécessaire d'avoir fait ses preuves sous les yeux de César, d'avoir administré un déparlement avec talent et fermeté. — El tu veux être préfet, pour devenir proconsul? — Précisément. — Mais Juliette? demandait toujours M. de Bussière, qu'a-telle à faire à cela? — Attendez donc, l'empereur nomme les préfets, mais comme Sa Majesté ne peut pas entrer dans les détails, il les nomme sur la présentation du ministre de l'intérieur, qui désigne les candidats. — Je sais tout cela et je cherche encore où tu veux en venir. — Ce ministre (le l'intérieur, dit enfin Anatole, n'a-l-il pas épousé ane parente de voire pupille? — Ah! nous y voilà, s'écria M. de Bussière; je le disais tantôt à ta mère, lu es ambi-
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lieux, Anatole, et la parenté dont lu parles embellit sans doute Juliette ù tes yeux? — Que vous êtes cruel, mon oncle! répliqua Anatole de Linant; ah! je voudrais que Juliette fût pauvre, inconnue, cachée dans quelque cabane obscure de 4a Sologne; tandis que moi je serais le maître d'un puissant empire, et j'irais mettre ma couronne sur son front; je l'aime pour elle-même, pour elle seule; mais enfin parce qu'elle est riche, faut-il que je renonce à elle? Faut-il que je m'éloigne parce que sa parenté peut me cotv duire aux honneurs? N'esl-il pas doux de tenir fortune, pouvoir, considération, de la main de celle qu'on aime? Et vous, mon oncle, vous, en songeant à me faire épouser votre pu|)ille, n'avez-vous pas un peu pensé à ma fortune et à mon avenir? — C'est vrai, répondit l'oncle; mais moi, j'ai cinquante-cinq ans et je ne suis pas amoureux.
Cependant, madame de Linant parcourait les allées du parc, silencieuse et lesprit agité de mille craintes; Irôsambitieuse pour son fils, elle l'était aussi un peu pour ellemême; et le milieu de sa carrière ayant été perdu pour cette passion, parce qu'elle ne pouvait pas se mêler aux agitations révolutionnaires, elle aurait voulu en utiliser le déclin : marier richement son fils et le pousser aux honneurs était un moyen; mais il était nécessaire que la bru fut douce, obéissante et même un peu craintive; malgré les éloges de son frère, madame de Linant ne regardait pas Juliette pourvue de ces qualités; elle avait néanmoins remarqué que la jeune fille avait du sens, et celle qualité la rassurait un peu.
— Une jeune femme de sens, se disait-elle en marchant sur le sable fin des allées sans le faire crier, s'arrête';^ temps, tempère à propos les éclats de sa colère, et ménai;e avec soin ses parents et ses amis, parce que l'intérêt de sa maison la guide sans cesse. Plus lard, l'avenir de ses enfants l'occupe, et sa vie s'écoule ainsi, remplie par des travaux (|ui éloignent les passions.
Elle marchait doucement, guidée par la voix des deux
jeunes filles et de M. Ernest de Meyran, dont le père était voisin et ami de i>l. deBussière. Elle arriva bientôt jusqu'à ces trois personnes, et parvint jusqu'à un grand chêne, derrière lequel elle se cacha : Juliette était debout devant le chêne même; Charlotte et Ernest, assis sur le gazon, cherchaient de petites fleurs bleues dont ils prétendaient que l'odeur douce et fugitive surpassait le parfum de la rose.
— Charlotte, dit tout d'un coup Juliette, voudriez-vous vous marier?
Madame de Linant tressaillit.
— Dans six mois, répondit mademoiselle Charlotte, avec mon cousin Gustave, un beau capitaine de dragons, qui a la croix.
Et l'œil bleu de la jeune fille s'anima et quitta les fleurs bleues pour se fixer sur Juliette.
— Un capitaine! dit celle-ci avec dédain; si jamais j'épousais un militaire, je ne voudrais que d'un général ou d'un capitaine de vaisseau. On est roi dans son camp ou roi dans son navire, et la femme reine. Un capitaine do dragons! songez donc, Charlotte : il vous faudra faire la cour à la femme du colonel, à la femme du chef d'escadron. Pour moi, à peine si je voudrais être dame d'honneur de l'impératrice. — Elle est aussi orgueilleuse que je l'ai dit, pensa madame de Linant. — Et, ajouta Juliette, il y a une chose que je préférerais à tout cela : ce serait un mari beau, jeune, que j'aimerais, qui ne dépendrait ni d'un colonel, ni même d'un empereur, et avec lequel je vivrais dans un beau château, entourée de mes fermiers, de mes vendangeuses, de mes faneuses; je ne manquerais pas d'avoir des poulets et des lapins... Avez-vous un château, M. Ernest? — Oh! mon Dieu! se dit madame de Linant, aimerait-elle le jeune de Meyran?
Elle avança un peu la tête pour regarder le jeune homme; et quoiqu'elle le connût fort bien, elle l'examina avec plus d'attention qu'elle n'avait fait jusque-là. C'était un garçon de l'âge de son fils; d'une figure un peu brune,
mais les traits gracieux et délicats; il était remarquablomenl bien fait, et l'expression spirituelle de son visage ajoutait à sa bonne mine; quelque chose de faux et de cruel se lisait de moments en moments dans ses regards; mais l'œil seul d'un rival ou dune personne prévenue aurait pu découvrir ce symptôme fâcheux; et quoiqu'il n'eùl pas échappé à Anatole, madame de Linanl, ou ne le vil pas, ou ne voulut pas le voir dans le moment dont nous parlons; elle regarda seulement le mariage de son fils comme compromis.
— Non, répondit le jeune homme, je n'ai point de château; mais mon cousin Gustave va en conquérir en Allenjagne; il nous cédera le château de quelque vieux margrave, et nous irons tous l'habiter.
A cette réponse, au moins indinérenle, et qui prouvait que M. Ernest n'était pas épris des charmes de Juliette, madame de Linanl se rassura un peu; dans ce moment, le venthllloltcr l'écharpcde la jeune fille qui entoura le chêne indiscret derrière lequel on l'épiait. Madame de Linanl saisit le bout de celte écharpe et lira un peu à elle, .lulielte comprit que quelqu'un l'entendait et Tappelail. — Cueillez des fleurs, Charlotte, cueillez des fleurs; je parie que dans un quart d'heure j'ai un bouquet plus beau que le vôtre.
Klle tourna autour de l'arbre el se trouva face à face avec madame de Linanl.
— C'est vous, madame? dit-elle.
Madame de Linanl mil un doigt sur sa bouche, cl do l'autre main lit signe à .lulielte de la suivre; elles firent toutes deux quelques pas, prirent une allée qui les éloignait un peu du frère el de la sœur; el madame de Linanl, après avoir passé son bras sous celui de .lulielte :
— Juliette, lui dit-elle, je viens de reconnaître que vous n'aimez pas M. de Meyran. — Pourquoi Taimeraisje? ré|)on(lil Juliette en ouvrant de grands yeux. — Je ne dis pas que vous l'aimez, ma fille, je dis, au contraire, que vous ne l'aimez pas; vous n'aimeriez pas davantage
un mari qui vous traînerait avec lui à la suite des camps, ou qui vous laisserait à Paris, où vous trembleriez à Tarrivée de chaque bullelin. — J'ai dit cela à Charlotte, madame, répondit avec fermeté Juliette; vous nous écoutiez donc? — \on pas, précisément : je vous cherchais et le hasard m'a fait entendre la fin de votre conversation. Enfin, Juliette, vous ne voulez qu'un homme qui vous aime.
Juliette était fière, et puisqu'on avait entendu ses paroles, elle ne voulait pas permettre qu'on les travestit; elle releva la tête, et s'éloignant un peu de madame de Linanl, elle lui répondit :
— J'ai été bien mal comprise de vous, madame, si vous croyez que j'aie parlé ainsi : j'ai dit que je n'épouserai jamais qu'un homme que j'aimerais, pas davantage. — C'est ce que je voulais dire, Juliette, et si je me suis mal exprimée, c'est que jecoiinais, moi, quelqu'unquivous aime et que j'aime aussi; celte idée qui me poursuit a brouillé, malgré moi, mes paroles... Ainsi, Juliette, continua madame de Linanl après un nioment de silence, vous voyez que vous avez déjà un adorateur; il ne manque qu'une seule chose, c'est qim vous l'aimiez. Xe craignez rien, ce n'est pas un militaire; il ne tiendi'a qu'à vous d'avoir un château, deux même, et vous y pourrez vivre ou ailleurs, suivant votre fantaisie.
Ces promesses, celle perspective de bonheur étonnaient la jeune fille, qui était habituée à trouver dans madame de Linanl plutôt un censeur sévère qu'une amie complaisante.
— De qui voulez-vous parler? dit-elle subitement. — De mon fils, d'Anatole. — Anatole! il m'aime? — Plus que je n'ose vous le dire. — Osez, madame, osez, si pourtant mon tuteur vous a autorisée à me parler ainsi. — Eh bien! mon enfant, je ne suis, dans tout ceci, que pour mes vœux, car Dieu m'est témoin que jusquici, je n'ai jamais songé à marier Anatole, quoiqu'il soit vrai de dire que, si je lui avais cherché une femme parmi toutes les
jeunes filles de ma connaissance, je n'aurais pensé qu'à vous seule. — El mademoiselle Charlolle de Meyran? dit vivement Juliette. — Mademoiselle de Meyran doit épouser dans six mois son cousin, le capitaine Gustave. , — Cela n'empêche pas, reprit Juliette, qu'Anatole la trouve fort jolie. — Il y a quelque temps, dit madame de Linant d'un air fin, Anatole m'accompagna dans une maison où nous vîmes une miniature d'isabey; mon fils s'extasia devant celle miniature, et il répétait sans cesse ces mots : Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! il avait raison; Isabey est un peintre charmant. En sortant de là, nous allâmes au Louvre; arrivé devant la Vierge â la Chaise, que vous connaissez bien, Juliette, l'admiration d'Anatole n'eut pas de bornes; elle était si vive, si violente, qu'il demeura n)uet devant le chef-d'œuvre; et sans trouver de paroles pour pouvoir exprimer ce qu'il sentait, le cœur était saisi, le génie de Raphaël avait effacé l'atleinle légère causée par le talent gracieux d'isabey. Parlez vous-même à Anatole de Raphaël et d'isabey, et vous vous convaincrez de la Nérilé de ce que je vous dis... Vous me comprenez, Juliette?
La jeune fille tendit sa main tremblante d'émotion à madame de Linant, qui continua :
— Mon fils peut impunément trouver mademoiselle de Meyran jolie... pardonnez-moi, Juliette, mais mon œil de mère n'a pas su découvrir cet amour, et Anatole, en homme honnête, s'est ouvert à son oncle avant de vous parler à vous-même : votre âme généreuse appréciera ce procédé : aimez-vous mon fils? — Oui, ma mère, dit Julielle en tonjbant dans les bras de madame de Linant dont le cœur tressaillit de joie.
Juliette et madame de Linant étaient parvenues en causant devant le pavillon où nous avons laissé Anatole et M. de Bussière; Juliette y pénétra : Anatole s'y trouvait seul. La jeune fille fil alors un pas en arrière et détourna la tête pour voir si madame de Linant la suivait; mais celle-ci, semblable à ces déesses d'Homère qui poussaient
un guerrier sur le champ de bataille et se retiraient au moment où le combat allait s'engager, celle-ci avait disparu. Juliette s'avança bravement comme une fille qui, sans hardiesse, mais non sans fierté, entre dans un salon où elle est maîtresse, et où elle va recevoir les hommages qui lui sont dus.
Elle aimait Anatole d'un amour franc, loyal, d'un amour jeune et frais, auquel cependant, ainsi qu'on l'a vu, se mêlait une pointe légère de jalousie. Le jeune auditeur, de son côté, avait découvert à son oncle, avec trop de laisser-aller, son amour et son ambition, pour ne pas éprouver un peu d'embarras, seul en face de Juliette, et forcé, par sa position, de s'expliquer, il résolut d'agir comme ces enfants qui, condamnés à prendre une médecine, l'avalent tout d'un coup pour n'en pas sentir l'amertume.
— Juliette, lui dit il en lui tendant la main, vous allez m'apprendre si je dois passer ma vie auprès de vous ou si je vous vois aujourd'hui pour la dernière fois. — L'alternative est violente, répondit Juliette, car enfin faut-il se haïr, parce qu'on ne s'aime pas? Au fait, ajoula-t-elle en fixant sur Anatole ses grands yeux perçants, vous avez peut-être raison; eh bien! nous nous aimerons toujours, je viens de le promettre à votre mère.
La glace était rompue, et entre deux personnes aussi fières et aussi passionnées l'une que l'autre, il ne pouvait plus y avoir que des paroles d'amour et de pitié, puisque l'amour-propre de toutes deux était à couvert. Anatole gardait néanmoins par devers lui cette espèce d'irritabilité naturelle à l'homme qui tiendra de sa femme une fortune qui l'enrichira, et Juliette avah vu les yeux bleus et languissants de mademoiselle Charlotte se tourner vers Anatole avec une persistance qu'elle ne pouvait pas oublier. Ils allèrent s'asseoir au bout du salon, loin du feu qui s'éteignait doucement dans les cendres; troublés d'un amour nouvellement avoué, émus de leur position et presque effrayés de se trouver seuls, ils parlèrent de l'a-
MAD.VME DE LINàlVT, T. ! . 2
venir, par une espèce de pudeur qui leur faisait éloigner hi préoccupai ion trop douce du présent.
— Ail! Juliolte, (iil Anatole, quel jour heureux! que nous nous le rappellerons avec plaisir! Je vous jure que je serai toujours pour vous le mari le plus soumis et le plus dévoué. — Dévoué, soit, reprit Juliette, mais je ne vous demanderai jamais d'être soumis, Anatole; ce que j'exigerai de vous, c'est de la confiance; soyez confiant, cela me suffit. — L'amour ne va pas sans la confiance; ne craignez rien, vous pénétrerez dans les i)Iis les plus secrets de mon àme. Je n'ai jamais eu de secrets; si j'en avais un, vous en seriez la première et la seule tonfidente. — Vous n'avez point de secret, Anatole? — J'en avais un ce matin, c'était mon amour pour vous; vous le connaissez maintenant.
Les doubles roues d'un cabriolet, qui faisaient crier le sable, interrompirent cette conversation. Le cabriolet s'arrêta, et un bel officier revêtu de cet uniforme élégant, le seul peut-être qui n'ait point subi d'altération depuis (juarante ans, l'uniforme des lanciers de la garde, corps qu'on ap|)e!ait aussi les clievau-légers polonais, un bel officier, disons-nous, entra dans le salon. C'était le lieutenant Cbarles Norbert, homme de trente ans environ, qui portait l'uniforme avec une rare élégance, et (jui dans l'armée entière ne le cédait en bonne mine qu'au prince Murât. Le lieutenant .Norbert était entré assez tard dans la carrière militaire, c'est ce qui expliquait son grade peu avancé; mais il était |)etit parent de Clarke, uiinistre de la guerre, et très-bien venu de son colonel le prince Krasinski. L'avenir lui était donc ouvert, et il possédait ujie fortune qui pouvait le consoler de son |)eu d'avancement. Il demandait à sortir de la garde cl à commander un régiment.
— L'empereur n'aime pas (|u'on le quitte, mon petit eousin, lui disait le minisire de la guerre; il lui plaît, au contraire, que les officiers de sa garde s'attachent à sa personne et ne s'en éloignent (lu'ù regret. Vous avez trente
ans, que ne songez-vous à un riche mariage? L'empereur alors pensera à vous.
Et le ministre, qui a toujours passé pour être fort attaché aux biens de ce monde, désigna à son parent mademoiselle Juliette de Fontis comme une riche héritière à laquelle il fallait s'attacher. M. Charles Norbert était un de ceux qui, comme l'avait dit M. de Bussière, demandaient la main de Juliette. L'impression que produit la beauté est si soudaine et si involontaire, qu'à la vue du beau lancier, la jeune fille, quoiqu'elle fût auprès d'un homme qu'elle aimait, ne put s'empêcher de tressaillir, peut-être de dépit, en voyant son tète-à-tète interrompu. Elle se leva et s'avança gracieusement pour faire au nouvel arrivant les honneurs de la maison. M. de Bussière survint. - .
— Juliette, dit-il après avoir salué le lieutenant, voulez-vous aller faire une promenade dans le bois de Vincennes avant le diner? La voiture est attelée; il me semble que c'était une partie projetée; voilà pourquoi Picard a mis les chevaux.
Mademoiselle Charlotte entra en courant et prit Juliette par la main pour l'entraîner vers la voiture; Juliette céda et Anatole la suivit.
— Lieutenant, dit alors M. de Bussière à Charles Norbert, allez avec ces jeunes gens, il y a place pour vous dans ma voilure.
Le lieutenant s'excusa poliment et déclara qu'il voulait jouir de la compagnie de M. de Bussière.
— C'est là votre pupille? lui dit-il. — Oui, lieutenant. — Elle est bien belle. — M. Norbert, reprit alors M. de Bussière, je sais ce qui vous amène. — Le plaisir de vous voir, monsieur; car il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrés. Mon cousin le ministre se plaint de vous. Je vous avoue aussi que je mourais d'envie de connaître la Folie-Bussière, on m'en a dit des merveilles et on ne m'a pas trompé : les beaux ombrages! les marronniers des Tuileries sont des nains auprès de vos
chênes. — Parlons franchemenl, monsieur, dil M. de Bussièrc, vous n'éliez pas fâché non plus de voir ma pupille? — Je le désirais avec ardeur. — M. le ministre de la guerre a eu la bonté de me l'écrire. 11 s'agit d'une alliance qui serait aussi honorable pourmoi que pour elle... Vous voyez que je suis franc. — Monsieur, dil le lieutenant, je l'avoue, je suis venu ici poussé par l'espoir d'une alliance aussi avantageuse que je la reconnais au-dessus de mon mérite; mais depuis que j'ai vu votre pupille, un nouveau sentiment s'est emparé de moi, et je sens que je ne puis être heureux que si vous exaucez la prière de mon cousin le ministre. — Ma pupille est la maîtresse, répondit M. de Bussière, c'est à elle à se choisir un époux; cependant je crains que vous n'arriviez un peu tard, et que son cœur ne soit déjà pris. — Monsieur... — Permettez; vous avez vu ce jeune homme qui était auprès d'elle quand vous êtes arrivé, c'est mon neveu, M. Anatole de Linant; il est le premier en date, je le crois aimé. — Mais vous n'êtes pas sûr... — Autant qu'on peut Têlre, je le suis. Il me manque cependant l'aveu de Juliette : je l'attends. Vous nous restez à dîner, monsieur?
M. Norbert fit un signe d'assentiment.
— Je viens de la voir partir pour le bois de Vincennes, mon frère, s'écria en entrant madame de Linant; ils sont comme deux tourtereaux. — Et Taraignée, ma sœur? — ah! bah! morte la bêle, mort le venin. — Enfin, vous voilà raisonnable.
E.C flacon (l'éther.
Cependant mademoiselle Juliette n'était pas aussi satisfaite qu'elle le paraissait à madame de Linant; elle avait demandé de la franchise et suivant elle, Anatole en avait
manqué. Elevée dans l'entière connaissance des grands biens qu'elle possédait, et fîère seulement de ses avantages personnels, elle poursuivait la chimère qui trouble le sommeil des princesses et des riches héritières : elle voulait être aimée pour elle-même. Or là, devant elle, dans le fond de la voiture qui la conduisait dans le bois de Vincennes, se trouvait une jeune fille fpaîche comme Hébé, d'une figure qui appelait le désir et devait inspirer l'amour; dont les yeux languissants semblaient noyés dans une flamme humide; et enfin cette jeune fille n'avait qu'une fortune médiocre. Mademoiselle Charlotte avait bien parlé, il est vrai, de son cousin Gustave, le capitaine, qu'elle devait, disait-elle, épouser dans six mois :-Tuse déjeune fille qui cherche à attirer l'attention, en supposant qu'elle est recherchée, tandis qu'on ne songe point à elle. M. Gustave était à Vienne où il courtisait les jolies Allemandes,si amoureuse*des Français; ou bien sur les champs de bataille, d'où Ton ne revient ni toujours, ni toujours tout entier. Mademoiselle Charlotte qui jetait des regards si coquets sur M. Anatole, ne l'ignorait pas, et ne parlait de son cousin que pour faire croire à l'innocence de sa coquetterie. M. Anatole de son côté, quelque différence qu'il sût mettre entre les vierges de Raphaël et les miniatures d'Isabey, trouvait la jeune fille fort jolie; et qui sait si quelques centaines de mille francs de plus ne la lui feraient pas préférer à Juliette elle-même? Toutes ces idées passaient comme de mauvais rêves dans l'imagination de mademoiselle de Ponlis, qui, riche, belle et aimée, était, comme on dit, trop heureuse dans ce monde, et devait payer son bonheur par des épreuves que la bienfaisante Providence épargne heureusement à celles qui sont moins bien partagées.
Tout en ruminant ainsi des pensées amères, Juliette baissa les yeux, et elle s'aperçut que, soit hasard, soit qu'un cahot de la voiture eût produit cet accident, le genou de M. Anatole touchait à celui de mademoiselle Charlotte; les deux genoux semblaient joints comuie si d'invi-
sibles liens les eussent attachés l'un à l'autre; mademoiselle Charlotte se hâta d'éloigner son genou, et elle devint rouge comme une cerise. Anatole ne s'aperçut pa? de cet incident, il discutait avec M. Ernest de Meyran sur les qualités du gibier de la foret de Fontainebleau, comparées aux rares mérites du gibier de Compiègne...
— Ainsi, disait-il avec feu, le chevreuil de Compiègne l'emporte évidemment sur celui de Fontainebleau, parce que... — Je vous demande pardon, monsieur, répondait Ernest, tous les chasseurs vous diront que... — Mon flacon! mon flacon d'éther! s'écria languissamment mademoiselle Charlotte, j'étouffe.
Et elle mit les mains dans une poche qui s'ouvrait sur le devant de sa robe. Prompte comme l'éclair, Juliette mil la main sur le bras de Charlotte, pour l'empêcher de retirer son flacon. — De l'éther! dit-elle, de l'étherî Vous avez de l'élher, mademoiselle? Voilà pourquoi je souffre depuis que nous sommes dans celte voiture... c'est-à-dire depuis ce matin, depuis que vous êtes arrivée, mademoiselle; vous avez de l'éther? L'élher me tue. — Eh bien! qu'est-ce donc? qu'arrive-t-il? demanda Anatole, effrayé de la vivacité des gestes et des paroles; vous vous trouvez mal, mademoiselle Charlotte?
Si l'auditeur eût jeté les yeux sur Juliette, il aurait pu lui faire la même question; les lèvres de mademoiselle de Pontis étaient devenues bleues, des goulteleltes de sueur perlaient sur son front, une de ses mains retenait le bras rie mademoiselle Charlotte comme dans un étau; l'autre était saisie d'un (remblcment involontaire. — Ne retirez pas votre main de votre poche, mademoiselle; que je ne voie pas cet odieux flacon, j'en mourrais, vous dis-je. — Je ne vous comprends pas, Juliette, dil Anatole; si madcn)oiselle Charlotte a besoin de respirer de l'éther, pourquoi l'en empêcher? — Taisez-vous donc, monsieur, répondit durement Juliette, et mêlez-vous, s'il vous plaît, (le vos affaires; je vous dis que l'éther me tue. — Mais, ma chère Juliclle^ l'élher est le plu9 puissaol des anli-
spasmodiques, et, au lieu d'irriter, il calme, il apaise : vous en auriez besoin.
Ces derniers mois parurent à Juliette un sarcasme; elle se figura qu'Anatole exerçait sa raillerie sur la colère à laquelle elle s'abandonnait, et le jeune homme put voir le sourire amer qui passait sur ses lè\res. Cependant mademoiselle Charlotte, effrayée de cette violence dont elle seule connaissait la cause, penchait la tête dans l'angle de la voiture, fermait à demi les yeux et poussait des petits soupirs plaintifs : M. Anatole, qui ne se doutait pas de la haine naissante qui venait d'éclater entre ces deux jeunes personnes, et qui pensait de bonne foi quel'éther pouvait ieurdonnerducalmeel apaiserleurs nerfs irrités, M. Anatole voulut détacher la main qui serrait le bras de mademoiselle Charlotte, il chercha à s'emparer de celte main :
— Quoi! s'écria Juliette avec indignation, vous iriez jusquesà la violence? Comment! vous vous i)ermettez de porteries mains sur moi? Ah! M. Ernest, je suppose que vous ne le permettrez pas.
31. de Meyran, qui jusque-là ne s'était pas mêlé à la querelle, dit alors avec dignité que son secours était tout acquis à mademoiselle de Pontis.
— Mais, Juliette, M de 3Ieyran juge mieux de mes intentions que vous-même; il s'agit de secourir sa sœur, voilà tout : vous convienl-il que mademoiselle Charlotte ne sorte pas de l'évanouissement où vous la voyez? Je vous assure que l'éther ne vous fera aucun mal, au contraire. Ah! s'il y avait du musc dans ce flacon, je vous comprendrais! mais de l'éther! — Picard, Picard, s'écria Juliette pâle de colère, et en s'adressant au cocher, Picard, arrêtez; je veux descendre; je ne resterai pas ieipluslongtemps. Je retournerai à pied chez mon tuteur.
Picard, qui entendait les cris et qui distingua son nom, arrêta sa voiture et se peiicha un peu sur le siège pour savoir ce qu'on exigeait de lui. Mais |)endant cette querelle, quanti- la plus violente passion fermentait dans le cœur de Juliette, il s'était passé en dehors de Rotablfis
changements. Les plus beaux jours ont leurs tempêtes. Le malin le soleil s'était levé radieux, il s'était élancé brillant de clarté dans un soleil sans nuages; il avait inondé de ses feux Paris et ses environs; tout à coup, et tandis que le malheureux flacon d'élher excitait de si vives colères dans la voilure de M. de Bussière, d'épais nuagc*s s'amoncelèrent dans le ciel et cachèrent l'astre impuissant ù dissiper ces vapeurs; le vent se déchaîna; il souleva d'abord la poussière du sol, puis, s'élevant jusques aux nuages, il les poussa les uns contre les autres, il les fit se heurter, et la pluie tomba par torrents. Ce fut au milieu de cet orage que Picard s'entendit appeler.
— Qu'y a-t-il, mademoiselle? que désire mademoiselle? — Ouvrez la portière. Picard, je veux descendre. — Descendre? par le temps qu'il fait? — Oui, je veux descendre, — Vous n'y songez pas, mademoiselle, mes chevaux sont dans l'eau jusqu'aux jarrets. — N'importe.
Le cocher n'entendit pas, ou supposa qu'on lui donnait l'ordre de retourner à la Foiie-Bussière.
— J'y retourne, dit-il.
Et il fouetta ses chevaux.
Juliette frémissait de rage.
M. Ernest de Meyran prit alors la parole et dit à sa sœur avec beaucoup de calme et de politesse :
— Charlotte, que l'élher soit nuisible ou non à certaines personnes, ce n'est pas la question; mademoiselle do Pontis en redoute l'approche, cela doit vous suffire; cherchez dans votre poche votre flacon d'éther et jetez-le par la portière. — Mais, mon frère... — Vous n'êtes poinl malade, ou du moins la légère incommodilé quevous avez dû ressentir s'est évanouie. Faites ce que je vous dis, jetez votre flacon. — C'est-ù-dire, répliqua Anatole qui avait perdu son sang-froid, vous êtes malade, jetez le remède. — Monsieur, répliqua avec beaucoup de politesse 3L Ernest, permettez-moi de prescrire à tua sœur ce que je crois son devoir.
Juliette laissa enfin libre le bras de mademoiselle Charlotte, et plaça son mouchoir sous son nez pour ne sentir aucune émanation de cet éther qui l'incommodait depuis le matin. Mademoiselle Charlotte se soumit; elle fouilla dans sa poche et tira d'abord son mouchoir, puis un petit agenda en cuir de Russie, puis une pelote garnie d'épingles, puis enfin une bonbonnièrç en écaille qui contenait des boules de gomme; après il n'y avait rien, la poche était vide.
— Ah! mon Dieu! dit-elle, j'ai laissé mon flacon à Paris... oui, je me le rappelle, je l'ai renfermé hier au soir dans ma boîte à ouvrage, je l'y ai oublié.
La figure paie de Juliette passa du blanc au rouge; ses oreilles s'empourprèrent, ses tempes battirent, mais quelque chose de brûlant la mordit au cœur; elle était comme la tigresse qui bondit, et, au lieu de tomber sur sa proie, se laisse choir dans un piège. Il était facile à M. Anatole de se montrer généreux; il n'avait pour cela qu'à être poli. Loin de là, il était blessé, lui aussi, il croyait avoir une revanche à prendre : quand il vit donc qu'il n'y avait pas un atome d'élher sur mademoiselle Charlotte, ni par conséquent dans la voiture, il partit d'un bruyant éclat de rire.
— Ah! ah! dit-il, l'éther me tue, l'éther me lue; et où est-il Télher? Juliette, vous avez l'imagination trop vive, et franchement vous devez des excuses à mademoiselle Charlotte, vous lui avez fait mal au bras. — Je vous charge de mes excuses, monsieur, elles seront plus douces en passant par votre bouche.
Picard ouvrit la portière; on était arrivé. Juliette s'élança sur la première marche du perron; et avant de disparaître sous le vestibule, elle lança à M. Anatole un regard où il y avait tant de haine et tant de mépris, que celui-ci sentit l'amour s'évanouir dans son cœur pour faire place à un autre sentiment.
— Je n'ai jamais subi le mépris de personne, se dit-il, et cette fille me mépriserait? Xon, non; elle vient dem'hu-
niiiier devaul M. de Meyran el devant sa sœur; il inc faut, une réparation, el je vais raUendre.
Ne consuilanl que son dépil, il quitta la Folie-Russière, gagna Saint-Mandé, où il prit un cabriolet qui le ranjcna ù Paris.
Juliette traversa comme un trait le vestibule; semblable îl une bicbe effarouchée, elle passa devant M. Norbert qui s'avançait au-devant d'elle, et courut chez M. de Bussière qui, commodément assis dans un bon fauteuil, revoyait ses comptes de tutelle, parce que son neveu Anatole était un homme mélhodique el rangé, el sa sœur, madame de Linant, une femme qui mettait encore plus d'exactitude dans ses affaires de fortune que dans ses affaires de conscience.
— 3îon tuteur, s'écria Julielte en entourant de ses deux bras le cou de M. de Bussière, est-ce que vous voulez me marier avec votre neveu M. Anatole?
M. de Bussière se dégagea doucement de Pétreinte de sa pupille; il mit son cou en liberté, et après avoir fait asseoir Juliette :
— Mon enfant, dit il, Anatole t'aime bien; j'ai rarement vu un jeune homme plus amoureux! — Oui, monsieur, vous avez raison; M. Anatole est très-amoureux... de mademoiselle Charlotte de Meyran. — Que dis-lu, Julielte? impossible. — Devant moi, monsieur, sous mes yeux, ils n'ont j)as craint de se livrer à leur coupable passion; ils ne se sont pas donné la peine de dissiinnler leur intelligence, et cela au moment niènie oii madame de Linant venait de m'arracher le secret de mon amour pour son fils... car je l'aimais! au moment même où M. Anatole s'était permis de me jiirer un jimour éternel! Ah! monsieur, qu'on est (luelqucfois mallieureux d'être riche!
Chaque mot de Juliette blessait et irritait en même tem|)s M. de Bussière; il ne pouvait pas se dissimuler le peu d'amilié de madame de LinanI pour la jeune fille qui, si elle n'eût pas été riche, n'aurait jamais paru A sa sœur uu parti convenable. Quant t^ M. Analole, une idée
seule le dominait; il voulait être préfet et proconsul, quand l'empereur aurait conquis le monde; l'amour ne venait qu'après, chez ce jeune homme ambitieux. Il est vrai qu'Anatole prétendait faire marcher deux passions sur la même ligne; mais lorsqu'on parle ainsi, à vinglcinq ans, on se trompe; on prend pour de l'amour l'effervescence de la jeunesse; on n'est qu'ambitieux. Juliette avait raison; mais alors pourquoi s'attacher à la petite de Meyran? Etait-ce fantaisie, caprice, libertinage de cœur ou d'esprit? Et lui qui avait été au-devant du piège! qui avait proposé sa pupille à la mère! qui s'était émerveillé de la délicatesse du fils, lequel voulait s'interdire sa maison, pour un amour qu'il ne ressentait pas! Heureusement Juliette avait autant de perspicacité que d orgueil; mais elle pouvait se tromper. M. de Bussière aimait son neveu, un peu trop rassis, un peu trop attaché à ses intérêts, pour son âge, suivant lui, mais honnête au fond; il estimait sa sœur, dont la superstition grossière venait une heure auparavant de lui prouver sa sincérité. Il fallait donc, dans l'intérêt même de Juliette, qui avouait son amour pour Anatole, marcher avec précaution et ne pas rompre un mariage convenable, pour un mouvement de jalousie, peut-être sans fondement. M. d^ Bussière n'en fut pas moins péniblement affecté, en voyant Juliette accuser sa sœur et son neveu de duplicité et de mauvaise foi.
— Juliette, lui dit-il, ma sœur m'a demandé ta main pour son fils, Anatole a joint ses sollicitations à celles de sa mère, et moi-même je désire ce mariage; mais tu es la maîtresse. >. — Ah! s'écria Juliette avec un soupir de soulagement, ah! à la bonne heure! — Prends garde, Juliette, de céder à un moment de mauvaise humeur! lu peux regretter toute la vie de fêtre trompée, tu peux croire ce qui n'est pas. — J'ai vu de mes yeux... — Le témoignage des yeux est souvent trompeur, nos sens nous abusent.
Le cabinet de M. de Bussière donnait sur l'avenue; des fenêtres de ce cabinet, on voyait la grille du pavillon; au
delà de la grille, le chemin qui alors conduisait à Sainl- Mandé. Juliette jeta les yeux dececôlé, et elle vil M. Anatole qui gravissait ce chemin et gagnait Saint-Mandé en toute hâte
— Voyez, monsieur, dit-elle, regardez, le coupable se rend lui-même justice, il s'éloigne.
M. de Bussière se leva et il vit, en effet, Anatole qui s'éloignait sans tourner la tête.
— C'est lui, dit-il en reportant ses regards de son neveu à sa pupille.
Il demeura stupéfait. La Gorgone est belle; ôtez les serpents qui entourent sa tête, abaissez ses narines dilatées, éteignez le feu dévorant de ses yeux de flamme, effacez l'expression de haine qui circule sur ses lèvres écartées, ce n'est plus le monstre que Minerve a placé sur son bouclier; c'est une belle princesse grecque, qui pouvait exciter l'envie des déesses de l'Olympe. La belle Juliette ressemblait à la Gorgone, tellement sa haine avait défiguré ses traits, tellement ses cheveux épars sur son front et déroulés le long de ses joues lui donnaientun air étrange et effrayant. M. de Bussière recula et se rejetant sur son fauteuil :
— Tu ne réjjouseras pas, Juliette, tu ne l'épouseras pas; n'en parlons plus.
Un autre incident, fort naturel dans la situation des choses, vint encore convaincre M. de Bussière que ce mariage était devenu impossible, et que son neveu avait dû commettre une de ces fautes que les jeunes filles ne pardonnent pas. Vn domestique se présenta de la part de mademoiselle Charlotte de Meyran, chargé d'informer M. de Bussière de son départ subi'.. Mademoiselle de Meyran s'était trouvée mal durant la promenade au bois de Vincennes; et son indisposition augmentant, elle avait hàle de regagner Paris. M. de Meyran se trouvait forcé d'accompagner sa sœur.
— Elle va le rejoindre, dit Juliette avec un froid dédain; ils sont bien dignes l'un de l'autre.
Où —
Versez une seule goutte de fiel, dit Horace, dans une coi*i)e du meilleur falerne, la liqueur généreuse se corrompt, et vous ne pouvez plus en approcher les lèvres; ainsi l'amour de Juliette s'était, non pas éteint, mais tourné en rage et en haine. Anatole, le confident de tous ses chagrins d'enfance, le compagnon de tous ses jeux, ce jeune homme dont elle ne pouvait nier ni la beauté ni le mérite, il l'avait trompée par de faux semblants d'amitié; il y avait quelques heures à peine, il venait de lui jurer un amour qu'il ne ressentait pas, et cela pour rire ensuite de sa crédulité avec une Jeune fille, sa compagne aussi; fille déjà pervertie et qui, avec son indigne complice, faisait d odieux calculs d'intérêt. Elle frappait alors du pied avec violence et s'écriait, parlant ainsi presque malgré sa volonté :
— Jamais, monsieur, n'est-il pas vrai? jamais. — Soyez tranquille, Juliette, jamais... Il faut que mon neveu soit bien coupable, ajouta M. de Bussière.
Un regard de la jeune fille et une légère rougeur qui vint colorer ses joues, telle fut sa seule et muette réponse.
— Il paraît, Juliette, dit avec quelque hésitation M. de Bussière, que tu Taimais beaucoup? — C'est possible, monsieur, répondit fièrement Juliette; mais il y a si loin de ce matin même à l'heure où nous sommes, qu'à peine si je me souviens de cet amour dont vous me parlez. Cet homme, cependant... dit la jeune fille avec le dédain d'une reine outragée. — Mon neveu? demandaM. de Bussière. — Oui, monsieur, reprit Juliette, cet homme a eu un moment l'espérance de m'épouser; vous, moi, sa mère, tout le monde a concouru à le lui faire croire : il faut qu'il perde cette espérance. — Il me semble, dit M. de Bussière en montrant le chemin de Saint-Mandé, qu'Anatole s'en es! allé seul; l'espérance l'eût retenu; il nous quitte, parce qu'il n'attend plus rien de toi, Juliette; enfin que veux-tu faire? — Il faut me marier, mon tuteur.
M. Charles Norbert avait été retenu à dîner par M. de
Bussière, el il n'avait eu garde de s'éloigner, pensant, avec raison, que quitter le champ de bataille, c'est s'avouer vaincu sans combattre; un beau garçon a toujours des chances auprès d'une jolie fille. Il se promenait dans le parc en attendant que ses hôtes parussent au salon; il vint à passer devant les fenêtres de M. de Bussière :
— Le veux-tu? dit celui-ci en étendant les mains vers le lieutenant.
Juliette fit un signe de tête alïirmalif.
— Que je suis malheureusel s'écria-l-elle en se jetant dans les bras de son tuteur.