‹ Mme de Linant (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · I.C Lancier de lo Garde · texte numérisé non relu

I.C Lancier de lo Garde

M. Charles Norbert avait les qualités et en même temps les vices des militaires de son époque : irritable, ))rompt, très-brave de sa personne, il était intimement persuadé que tout devait céder au sabre (lu'il traînait après lui. Quand M. de lîussière lui eut appris (jue sa pupille avait le cœur i)ris pour M. Anatole de Linanl, son neveu, il s'était peu alTeclé d'un fait qu'il regardait comme sans gravité. M. Anatole, en efi"et, n'était pas militaire, el le lancier nourrissait dans son cceur un profond mépris pour les jiékiiis. l'n pckin peut bien, qu»"l(|uefois par hasard, plaire à une femme; mais si un militaire se présente, le malheureux bourgeois n'a qu'ù se retirer, et ù aller chercher fortune ailleurs. M. Charles Norbert ne connaissait rien de |)lus beau (|ue lui, Norbert, revêtu de son uniforme el monté sur sou beau cheval de bataille. Mademoiselle de l'untis ne lavait pas bien vu; il demeurait à diner pour se faire admirer à l'aise, et développer avec loisir ses grâces militaires et les avantages dont la nature l'avait doué. Il a\ail sur le front une petite cicatrice, longue d'un

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demi-pouce, qui, sans le défigurer en aucune manière, ajoutait beaucoup à l'impression produite par sa figure martiale. La pointe d'un sabre autrichien avait passé par là, el on se représentait cette pointe homicide, descendant rapidement sur ce beau \isage pour le couvrir de sang.

C'élail à faire frémir les jolies femmes de tous les pays, el surtout les Françaises. Ses moustaches noires faisaient ressortir l'émail de ses dents et donnaient un peu de dureté à sa figure; mais il adoucissait l'expression de ses yeux à volonté, et savait, au besoin, leur donner un air languissant et amoureux. Aussi avait-il eu beaucoup de succès dans les villes de garnison et à Paris même. 11 était adoré à l'Opéra où il avait fait plus d'une caravane. Le corps du ballet en faisait un grand cas; mademoiselle Clolilde avait pour lui une afTection toute particulière; les demoiselles Saulnior ne manquaient pas de lui sourire chaque fois qu'elles le rencontraient. Duelliste, il négligeait, comme on le pense bien, les duels a\ec les pékins, mais cultivait avec soin ceux qui se présentaient quand l'adversaire avait l'honneur de porter l'épée, et surtout si c'était un officier d'infanterie d'un grade supérieur au sien.

Après les pékins, ce que M. Charles Norbert aimait le moins, c'était un officier d'infanterie, les pousse-cailloux qui voyagent le sac sur le dos, comme les porteurs de balle, il avait eu l'honneur de blesser dangereusement deux colonels, el même un général de brigade qui avait bien voulu s'aligner avec lui. Le lieutenant était encore joueur, et il appréciait à sa valeur le vin de Champagne; quand il peidait au jeu, quand la vapeur du vin échauffait son cerveau, il devenait intraitable; ses belles manières le quittaient, pour faire place aux gestes et au langage d'un soldat impérieux et grossier. Ces moments-là étaient rares, parce qu'il avait appris, à ses dépens, que la garde impériale était tenue à des obligations étroites, el que l'empereur savait toujours ce qui se passait dans ce corps. Il demeura donc à la Folie-Bussière pour voir s'il ne pourrait pas l'emporter sur un petit bourgeois va-

nileux; el bienlùl il s'aperçut qu'un mouvenienl extraordinaire agitait tous les habitants. M. Anatole passa devant lui la figure toute décomposée et prit le chemin de la grille.

— Ohî oh! se dit-il, je parais à peine el ce monEieur s'en va! Il* prend son congé sans qu'on le lui donne; il a raison.

Mademoiselle Juliette, la figure pleine de pâleur, s'était élancée dans le vestibule.

— Je suis encore pour quelque chose dans tout ceci, pensa le beau lancier.

Mademoiselle Charlotte et M. de Meyran quiltèrenl, comme on l'a vu, la Folie-Bussière.

— Elle fait bien de s'en aller, se dit encore le lancier; je n'en peux pas épouser deux • elle est fort jolie, celle petite blonde.

Seul et réfléchissant à cette fuite générale, M. Norbert passa devant les fenêtres de M. de Bussière, et, allant toujours devant lui, il arriva aux écuries; la voilure n'était pas encore sous la remise, les chevaux étaient à peine dételés, et une femme d'un certain âge, qui n'était autre que madame de Linanl, causait avec le cocher Picard. Elle s'était facilement aperçue de la fuile de son fils, de l'alléralion de Juliette, du départ précipité de mademoiselle de Meyran, et elle avait pensé que Picard seul pouvait lui donner t]uelque explication. Le cocher ne savait rien siiio^ que, durant la |)romenade, mademoiselle Julielle était entrée dans une si furieuse colère, qu'elle voulait quitter la voilure malgré l'orage (jui venait d'éclater.

— Cette fille est si violente, |)ensa madame de Linanl, que ses gens eux-mêmes s'étonnent de ses fureurs; que deviendra Anatole avec une femme pareille? Ils ne sont pas même mariés, el ils se querellent déjà!

Elle leva les yeux vers le lancier dont elle devinait facilement les desseins; el s'avançanl vers lui d'un air riant :

— Où éliez-vous donc, monsieur, durant l'orage? lui

(lit-elle. J'étais seule au salon, j'avais peur, et je cherchais quelqu'un qui me rassurai un \)en : où éliez-vous, monsieur? — Dans le cabinet de M. rte Bussière, madame, il avait la bonté de me montrer des armes indiennes. — Le fusil de Tippoo-Saëb? — Mais, madame, reprit Norbert, je crains d'être arrivé dans un moment pénible, et que ma présence ne soit ici un embarras? Madame de Linant sourit d'un air fin.

— Vous voulez parler d'une querelle qui s'est élevée entre Juliette ei mon fils? Anatole est prompt, vif, sensible; un mot échappé dans un moment d'impatience, ou même mal compris, le blesse. Juliette est violente, c'est là son seul défaut. Ils sont faits l'un pour l'autre, et ils s'aiment depuis l'en fanée. C'est une querelle d'amanls, un dépit amoureux. Je vous parlais de l'orage qui vient de m'eiTrayer : regardez le ciel; il n'y paraît plus : le ciel est brillant et serein; eh bienî monsieur, demain Juliette et mon fils seront calmes comme ce beau ciel, et ils s'aimeront comme ils s'aimaient ce malin.

Malgré celte assurance, madame de Linant vit avec peine le beau lancier assis à table auprès de Juliette, prodiguant à la jeune fille les compliments et tous les sourires, toutes ces attentions délicates et successives qui conduisent tout doucement à une déclaration. 31. Norbert ne manquait pas d'un certain tact; il était habitué à la bonne comme à la mauvaise compagnie, et il savait prendre le ton qui convenait à la maison où ilse trouvait, il fut donc aimable; mieux encore, il fut adroit.

M. de Bussière, mal instruit de ce qui s'était passé, parla du départ précipité de M. et deraademoisellede Meyran. Norbert, qui avait deviné la jalousie des deux jeunes personnes, déclara qu'il avait vu cette jeune fille au moment où elle montait en voilure pour retourner à Paris.

— C'est une blonde fade, dit-il, qui m'a paru plutôt inquiète et troublée que malade; le frère a l'air d'un jeune homme assez bien élevé. — Trouvez-vous la sœur jolie? demanda Juliette en affectant beaucoup d'indifférence. —

MADAME DE IIÎÏAIST. T. 1. 3

Jolie? Pas du tout, mademoiselle; elle a l'air rusé. Franchement, si j'étais, par malheur, le mari de cette jeune personne, et que je vinsse à ne plus lui convenir, je ne serais pas tranquille.

M. de Bussière se récria en entendant une accusation qui atteignait si durement la fille de l'un de ses amis, et qui n'était fondée sur rien : car M. Norbert ne se donnait pas sans doute pour un disciple de Lavater. Mademoiselle Juliette laissa errer sur ses lèvres le sourire de la haine satisfaite.

— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda madame de Linant. — Voici, madame, répondit le lieutenant sans se déconcerter; il y a trois ans, j'étais à Home sous-lieulenant dans un régiment de dragons, et attendant avec impatience l'ordre de rentrer en France; ce fut même alors que je fis la connaissance du cardinal Fesch, oncle de Sa Majesté l'empereur, dont le crédit ne m'a pas été inutile pour entrer dans la garde. Il y avait dans mon escadron un capitaine nommé Duval, un brave garçon, le fils d'un bijoutier de la rue Saint-Denis; il me semble toujours que je le vois, avec ses moustaches dont les pointes remontaient jusques aux deux yeux, son nez d'aigle, son front pâle; c'était un excellent militaire. Il devint amoureux d'unepetite fille romaine,;blonde,ce qui est rare d Rome, et rusée comme une chouette, ma foi! Cette demoiselle de Meyran dont nous parlons m'a involontairement rappelé la petite I\omaine;Duval l'épousa; il était riche et avait toujours en sa possession d'assez beaux bijoux qui venaient, sans doute, de la succession de son père. Les deux époux vivaient en bonne intelligence; les femmes blondes sont si douces! On remarquait cependant qu'au moment de la parade, quand le capitaine était forcément à la tête de sa compagnie, madame Duval sortait de son logis, pour aller de l'autre côté ihi Tibre, dans le quartier des Vieux Romains, habité par les descendants des Scipion et des Publicola, gens farouches, d'une beauté physique très-remarquable, ennemis des Français et assez

difficiles à réduire. Le capitaine fut instruit de ces allées et de ces venues; il fit des reproches ù Carlina (c'était le nom de sa femme); et admirez la similitude de noms, dit M. Norbert, Charlotte, Carlina...

Il continua :

Madame Duval ne dit rien, elle promit même d'un air assez soumis de ne plus passer le Tibre, puisque son mari le trouvait mauvais. Et cependant, mon ami, ditelle au capitaine d'un air humble, je voudrais bien savoir ce qu'on peut trouver à redire aux visites que je fais à une vfeille parente, pauvre et infirme?

Le capitaine était mieux instruit que ne le supposait sa femme.

— Une vieille parente! s'écria-t-il, une vieille parente qui a un jeune neveu, Giuseppe Ombillio, entendez-vous, ma femme, Giuseppe Ombillio?

Madame Duval vit qu'elle était trahie; son mari savait le nom de son amant; il pouvait le dénoncer aux autorités françaises, et Giuseppe, alors, n'aurait eu d'autre parti à prendre que de subir la prison ou de gagner les Abruzzes.

— Et que fît celte Carlina? demanda avec impatience Juliette. — Je l'ignore, mademoiselle; tout ce que je sais, c'est que le capitaine Duval mourut dans la nuit, d'une congestion au cerveau; sa femme fit éclater une douleur qui approchait du désespoir, et on ne découvrit aucune trace de poison sur le corps du capitaine. — Eh bien? dit M. de Bussière. — Eh bien! monsieur, le capitaine avait soupe la veille au soir avec des broccoli, dont sa femme n'avait pas mangé. Il avait pris il boccone; ces choses-là sont fort communes en Italie. La veuve a épousé Giuseppe Ombillio, et les bijoux du capitaine ont servi à acheter une fort jolie vigne, aux environs de la porte del Popolo, où les époux vivent fort tranquilles.

Cette petite anecdote aurait assombri la fin du dîner, si M. Norbert n'avait eu l'art de faire passer ses auditeurs d'une sensation à l'autre, par des récits variés.

Le dîner fini, madame de Linant s'empara de Julielle, qui se prêta de mauvaise grâce à un entretien particulier, mais qui ne crut pas devoir s'y soustraire.

— Que s'est-il donc passé, mademoiselle, depuis ce malin? demanda la mère d'Anatole. — Rien, madame, que de très-naturel : la conduite des coupables s'explique par leur éloignement. Quant à vous, madame, j'aurai toujours pour vous les sentiments d'estime auxquels vous avez droit; vous avez été trompée par votre fils. — Mon fils est incapable de tromper personne, surtout sa mère. — Si vous ne vous trompez pas vous-même, en parlant ainsi vous êtes sa complice. — Que je suis heureuse, mademoiselle! dit madame de Linant d'un ton doux, mais avec des lèvres tremblantes de colère, vous ne serez jamais ma fille!

En parlant ainsi, madame de Linant sortit du salon, demanda sa voilure et regagna Paris.

Julielle avait, ainsi que le reconnaissait madame de Linant elle-même, un bon scus naturel qui lui permettait d'apprécier les choses sous leur vrai point de vue, autant néanmoins qu'il -est permis à une jeune personne sans expérience de juger sainement ce qui se passe autour d'elle. Elle fut clïrayée des sentiments haineux qu'elle éprouvait et qui l'enlouraient : madame de Linant, mademoiselle Charlotte, M. Anatole, autant d'ennemis irréconciliables.

— X'importe, dit-elle, ils l'ont voulu! Est-ce moi qui ai trahi? est-ce moi qui ai trompé? Ce sont eux qui sont venus me prendre par la main pour m'atlirer dans leurs pièges.

Elle gagna alors le parc pour intcroger sérieusement son cœur et ne pas interrompre une conversation engagée entre M. de Bussière et M. Charles Norbert.

Le lancier avait parfaitement compris que sa demande était agréée; il avait ))lu à mademoiselle Juliette, il convenait à M. de Bussière, son rival avait honteusement pris la juitc : M. Norbert produisait son clTct ordinaire.

Cet astre éclipsait tout dans le ciel et entraînait dans son orbite la constellation qu'il voulait caresser de ses rayons. C'était le cas d'être modeste ; M.Norbert n'y manqua pas. Son cousin le minisire serait comblé de joie, il espérait que l'empereur signerait au contrat de mariage.

— Je vous avoue, luidilavec franchise M. de Bussière, que je ne conçois rien à ce qui s'est passé aujourd'hui chez moi. Ma pupille aimant mon neveu ce malin et le haïssant ce soir; ma sœur qui me quitte sans un mol d'explication; Jlilietle brouillée avec son amie intime mademoiselle de Meyran... Enfin mademoiselle Juliette agrée vos hommages et vous serez reçu ici, avec empressement, toutes les fois que vous vous y présenterez.

M. Norbert savait, lui, à quoi attribuer tous ces événements que M. de Bussière ne s'expliquait pas. Tout cela ne venait que d'une seule cause : il avait paru. Il prit néanmoins modestement congé de M. de Bussière, et chercha dans le parc mademoiselle Juliette pour lui lancer une de ces œillades meurtrières auxquelles les jeunes filles ne pouvaient pas résister; mais mademoiselle Juliette était rentrée chez elle, et ne devait plus être visible ce jour-là.

La journée avait été rude pour la jeune et belle héritière; aussi se coucha-t-elle pleine de soucis; et la tête sur l'oreiller, les bras croisés sur la poitrine comme une personne qui veut se recueillir et concentrer en ellemême toutes les puissances de son àme, se mit-elle à réfléchir profondément, ses yeux ouverts, et suivant sous l'obscurité de ses rideaux ces étincelles fugitives que l'œil projette dans l'ombre et qui ne paraissent que pour s'évanouir. La haine nouvelle qui fermentait dans son cœur contre M. Anatole ne pouvait faire l'objet d'un doute; il fallait donc ne plus s'occuper d'un sujet odieux, si ce n'est pour arranger sa vie de façon à se venger tôt ou tard; or, Juliette était riche, il ne lui manquait donc pour agir que celte émancipation que donne le mariage; un mariage d'ailleurs, et un mariage brillant tel que celui qui se pré-

sentait, satisfaisait son amour-propre cl devait remplir de dépit M. Anatole. Elle avait donc convenablement agi en déclarant à son tuteur que telle était sa volonté : restait à examiner si M. Norbert était réellement le mari qui lui convenait. M. Norbert était un homme superbe, et Juliette, trop raisonnable pour attacher un prix exclusif à la beauté, ne se dissimulait pas quels sont les inconvénients qui raccompagnent : elle amène des rivales, le délaissement, l'abandon; cette espèce de perfidie, cette infidélité de cœur qui venaient de la frapper si vivement dans M. Anatole seraient peut-être les compagnes de son mariage. Mais dans ce dîner où le beau militaire avait employé tous ses moyens de plaire, mademoiselle Juliette l'avait observé, et il ne lui avait pas été diflicile de reconnaître que M. Norbert était un homme vain, très-amoureux de lui-même, et, quoique sans doute fort brave, d'un caractère faible et indécis. Habile comme elle l'était, spirituelle, réfléchie, coquette au besoin, Juliette prendrait facilement un empire naturel sur un époux qui n'était violent que par amour-proi)re et absolu que par vanité; maîtresse une fois, elle le serait toujours.

Elle s'endormit, bercée dans ses projets d'avenir, et les pensées du réveil la confirmèrent dans ses résolutions de la veille.

— Je vais donc éjwuser un lieutenant, se dit-elle en livrant sa tête aux soins de sa femme de chambre, moi qui hier raillais mademoiselle Charlotte de songer à un capitaine.

Il est vrai que ce lieutenant faisait partie de la garde impériale, qu'il était parent du ministre de la guerre, et que son avancement était certain.

— Est-il vrai que mademoiselle va se marier, comnie on l'a dit à l'olïice? demanda la femme de chambre. — Ah! ah! on dit cela à l'olïice, Claudine? — Oui, mademoiselle. — Et qui débite ces nouvelles? — C'est Picard, le cocher, — Voyons donc, Claudine, ce que dit Picard. — Picard a conduit hier mademoiselle dans le bois de Vin-

cennes. — C'est très-vrai. — Il y avait dans la voilure iiiademoiselle Charlolle de Meyran, JM. son frère et M. de Linant, qui aime tant mademoiselle. — Voyons donc, Claudine, voyons, je sais tout cela. — Il y a eu un orage, poursuivit Claudine. — Après? — Durant Forage, mademoiselle et M. de Linant se sont disputés. Mademoiselle a voulu sortir de la voiture, pour ne pas se trouver en face de M. de Linant; celui-ci est retourné à Paris pour ne pas dîner auprès de mademoiselle : brouille complète. — Et c'est pour cela que Picard annonce mon prochain mariage? — Oui, mademoiselle : Picard dit qu'il n'y a que les amoureux qui se brouillent; que pour lui, la veille de son mariage, il s'est presque battu avec sa femme; que pourtant ils ont fait bon ménage pendant vingt ans, et qu'ils le feraient encore si elle n'était pas morte : il la pleure tous les jours. — Eh bien! mademoiselle, reprit Juliette, vous direz à M. Picard qu'il est possible à la rigueur que de son siège il observe exactement ce qui se passe dans l'intérieur de la voiture; mais que lorsqu'il s'avise d'en tirer des conclusions, il se trompe et il donne à l'office de fausses nouvelles. — Comment! mademoiselle n'épousera pas M. Anatole? — Jamais, Claudine, grâce au ciel. — Alors, mademoiselle épousera donc M. de Meyran î

C'était une idée qui n'était pas encore venue à Juliette, et elle trouva qu'il y avait une espèce d'ingratitude à elle, non à ne pas choisir M. de Meyran qui ne demandait point sa main, mais à n'avoir point songé, depuis la veille, à un jeune homme qui, dans la scène pénible soulevée par le flacon d'élher, avait pris ouvertement son parti. La présence du beau Charles Norbert, en jetant Juliette dans un cercles d'idées nouvelles, avait presque enveloppé le frère dans la haine de sa sœur.

— Non, Claudine, non, je n'épouserai pas M. de Meyran. — Alors, c'est donc ce grand bel homme qui a un si beau cheval à son cabriolet? — Précisément, Claudine, et vous pouvez l'annoncer à M. Picard.

l.a lettre nnoiiynic.

Quoique M. IVorbcrl fut riche et volontiers dissipateur, il n'avait cependant pas un hôtel à Paris, parce qu"il était garçon d'abord, et ensuite parce qu'un mol de Tempereur pouvait à chaque instant envoyer la garde à trois cenls lieues de la capitale. M. Norbert occupait donc, dans la rue Castiglione, un fort joli appartement de garçon, où il recevait ses camarades et (juelquefois aussi ces dames do rOpcM-a dont il était si bien venu. Le lendemain du jour où nous l'avons présenté pour la première fois à nos lecteurs, le lieutenant attendait à déjeuner son capitaine et deux sous-lit'ulenants de cuirassiers avec lesquels il était plus particulièrement lié. Les déjeuners de ce (emps-là se distinguaient par l'énormo quantité d'huîtres qu'on y consommait, le nombre indéfini de bouteilles de chablis qui accompagnaient les huîtres. Les bouteilles se vidaient, les cloyères disparaissaient, les convives étaient d'une hu- ■Tiieur charmante, le gibier et les homards de madame Chevet excellents; le Champagne avait remplacé le chablis; c'était le moment des conlidences.

— Je me marie, dit M. Charles à ses amis. — Toi? Allons donc, tu as dix campagnes à faire avant de songer à te marier. — Messieurs, je me marie |)ar ordre supérieur. — Quelque belle que tu as compromise? — Point du tout, j'ai vu hier ma femme jiour la première fois. — Tu épouses donc quehjue petit monstre dont le père est bien on cour? — J'épouse une des plus jolies personnes que j'aie jamais rencontrées, et, qui plus est, une riche héritière. — Et par ordre supérieur? — Oui, il paraît que l'empereur me verrait prendre celte femme avec plaisir, cl le minisire de la guerre m'en a donné l'ordre. —

Par estafette? — Du tout, dans le tuyau de Toreille. — Il est vrai, le ministre est ton parent, dit un des cuirassiers; que je suis malheureux de n'avoir pas dans ma famille un homme de tête qui ait eu l'esprit de devenir ministre de la guerre ou de quelque autre chose! Moi aussi je voudrais bien épouser une belle héritière par ordre supérieur. — Ah çà! dit le capitaine de M. Charles ?sorbert, n'auriez-vous pas, lieutenant, quelque droit de survivance à me laisser à TOpéra ou ailleurs? — A l'Opéra? répondit Norbert, j'ai annoncé hier au soir mon mariage à madame Brancliu, mais sous le sceau du secret, car la nouvelle aurait jeté la désolation dans le corps de ballet. Vrai, messieurs, quand vous verrez ma femme, vous avouerez que jamais ordre supérieur ne fut plus doux à exécuter. — Vous êtes donc amoureux, lieutenant? — J'en ai peur, capitaine. — El vous renoncez à l'Opéra? — Pour six mois : parole d'honneur! — Et vous comptez même rompre avec la petite Olympe, cette coryphée charmante, qui conduit avec tant de grâce le chœur dansant des nymphes? — Mon Dieu! oui, c'est mon projet; je compte lui envoyer pour six mille francs de diamants et ne plus la voir. Il faut être honnête homnje, capitaine... pendant la lune de miel. — Prenez garde, lieutenant, la petite est plus sentimentale qu'il ne convient à une fille d'Opéra; elle vous jouera un mauvais tour. — Vous avez raison, dit Xorbert; eh bien! je n'enverrai les diamants qu'après avoir épousé. — C'est beaucoup plus sûr, reprit le capitaine, car vous manquez de parole à Olympe. — Comment cela, capitaine? Est-ce que cette petite aurait la prétention de m'épouser, par hasard? — Je ne suppose pas, reprit le capitaine, qu'elle pousse le ridicule jusque-là; il faudrait que vous quittassiez l'armée et qu'elle abandonnât l'Opéra, deux choses qui ne conviennent ni à lun ni à l'autre; mais vous lui avez fait des promesses qu'elle suppose sans douJ.e que vous devez tenir. — Lesquelles? demanda le lieutenant, en général aussi prompt à promettre qu'à oublier. — Vous vous êtes engagé à la faire sortir des

chœurs, et même à lui faire danser un pas de deux avec Paul l'aérien. — C'est vrai, capitaine, je n'y songeais plus. Je puis facilement remplir celte promesse; j'obtiendrai un ordre de début, de M. de Rémusal : je verrai Paul et il dansera avec elle; il ne refusera pas d'avoir pour moi cette complaisance. — Très-bien, poursuivit le capitaine; il y a eu encore une petite clause à votre traité. — Parlez, capitaine, je suis un galant homme et je veux laisser une bonne réputation à l'Opéra. — Vous vous êtes engagé, dit le capitaine, à ne pas vous marier avant d'avoir atteint quarante ans; or, comme vous en avez à peine trente... — Oh! capitaine, vous n'êtes pas raisonnable; vous oubliez qu'on s'empare de moi, qu'on me violente; on me conduit pieds et poings liés à l'autel, capitaine : ne vous ai-je pas dit que je me marie par ordre supérieur? — Ah! c'est juste, lieutenant, vous avez raison.

Un domestique annonça mademoiselle Olympe.

— Quand on parle du loup, dit spirituellement un cuirassier, on en voit la queue.

Mademoiselle Olympe entra le sourire sur les lèvres; c'était une petite personne charmante, légère comme une sylphide; sa figure était pétrie de grâces, elle avait une petite fossette au menton, une sur les deux joues, trois nids d'amour; ses yeux étaient ronds comme ceux d'une jolie Chinoise, et ils brillaient comme deux escarboucles; elle sortait de la répétition et prétendait n'être entrée chez M. iNorbertque poursuivre un garçon de M. Chevet, porteur d'une omelette soufïléequi embaumait la rue Castiglione. Elle aurait suivi l'omelette jusqu'au bout du monde. Du reste, ses succès de la matinée l'enivraient; M. Gardel avait loué ses jetés battus, et elle venait do passer un sept; elle mourait de faim. C'était ce qu'on appelle de nos jours un rat, la pire espèce des rongeurs. M. Norbert, n'apercevant aucune espèce de dépit sur le front de la danseuse, se rassura, et ofl'rit galammc;il à iiiademoiselle Olymj)e de manger de cette omelette qui sentait si bon. Mademoiselle Olympe voulut des huîtres,

elle mangea ensuite du gibier, du homard, elle dévora; elle avait aussi un faible pour le Champagne; c'était le rat de ville mangeant des reliefs dortolans sur des tapis de Turquie. On n'aurait pas cru qu'un aussi petit corps piit engloutir tant de choses. Quand elle eut à peu près tout dévoré, elle s'amusa à grignoter un gâteau de Savoie. L'appétit du cuirassier n'était rien, comparé à la faim de la danseuse.

— Ah çà! mon beau Norbert, dit-elle enfin en trempant un morceau de gâteau dans son vin de Champagne, c'est-il vrai? vous vous mariez? c'est Branchu qui l'a dit à Veslris,yestris l'a raconté à Clotilde,elClotildel'a appris à lapetiteMariequi m'adonne cette nouvelle à la répétition. — Voilà comme on garde les secrets à rOpéra,dit un cuirassier. — A l'Opéra, répondit fièrement Olympe, nous sommes honnêtes gens.

Les deux cuirassiers, qui croyaient plutôt à l'honnêteté de la garde impériale quà celle de l'Opéra, firent un éclat de rire assez incivil.

— Voilà le combat qui va commencer, dit le capitaine entre ses dents.

Mais mademoiselle Olympe n'était pas d'humeur à batailler; les jetés battus fatiguent, et la digestion commande un certain repos dont la sylphide voulait jouir à l'aise. Elle paraissait décidée à n'employer que des moyens doux; ni cris, ni pleurs, ni larmes, ni reproches, ni éclats, rien de ce qui aurait pu rappeler les habitudes des dames de la halle; ces façons-là ne pouvaient convenir à une coryphée qui aspirait à devenir premier sujet.

— Mon beau Norbert, dit-elle languissamment, avezvous été faire votre cour, avant déjeuner, à mademoiselle Juliette de Pontis? — Comment, Olympe, s'écria Norbert un peu troublé, vous savez?... — Tiens! est-ce qu'on n'est pas petite cousine de Picard, le cocher de M. de Bussière? Vous croyez donc qu'on ne tient à rien, Norbert? Si vous n'avez pas vu mademoiselle Juliette avant déjeuner, allez la voir après; elle a reçu un paquet qui vous

concerne. — Un paquet qui me concerne? s'écria Norbert furieux; qu'avez-vous fait, niaiiieureuse? — ,01i! presque rien, mon petit; on est allé trouvé le père Girard, l'écrivain public de la rue des Frondeurs, qui est notre secrétaire, à nous, du corps de ballet, et on lui a dicté un petit mol de biographie, pas autre chose.

A ces mois, le beau Norbert devint cramoisi de colère; et comme il était volontiers brutal avec ces demoiselles, quoique au besoin il leur envoyât des diamants, il quitta la table et courut à une cravache placée sur un fauteuil. Les deux cuirassiers se levèrent pour s'opjmser à une exécution trop militaire pour convenir à une demoiselle du corps de ballet: le capitaine prit mademoiselle Olympe sous sa protection, et la danseuse, qui vil qu'elle n'avait rien à craindre, puisque trois hommes prenaient sa défense, continua tranquillement à grignoter son gâteau de Savoie et à boire son Champagne.

— Calmez-vous, lieutenant, dit le capitaine d'un air railleur, et souvenez-vous que vous avez une réputation à conserver à TOpéra. — Capitaine, répondit Norbert, permellez-moi d'agir à ma fantaisie pour une alîaire privée; ceci est tout à fait en dehors du service.

Le capitaine Volski, tel était son nom, tenait beaucoup à se montrer galant chevalier et à protéger la faiblesse contre la violence; il lança donc à son lieutenant un regard irrité, et déclara nettement qu'il prenait mademoiselle Olympe sous sa protection. Norbert se hâta de dire que puisqu'il en était ainsi, c'était alors ù lui qu'il s'adresserait pour s'expliquer sur cette biographie. Les cuirassiers s'interposèrent, et mademoiselle Olympe, tournant languissamment les yeux vers le capitaiiic :

— Capitaine, lui dit-elle, reconduisez-moi chez moi, rue Sainte-Anne; je suis horriblement fatiguée; vous me payerez un fiacre.

La capitaine offrit son bras à mademoiselle Olympe et sortit avec elle.

— C'est un duel, messieurs, dit Norbert aux deux cui-

rassiers; un duel avec le capitaine, et j'espère que vous avouerez que le bon droit est de mon côté. Une petite misérable me dénonce à une jeune personne que je dois épouser; elle nie fera manquer un mariage superbe; M. Volski prend fait et cause pour mademoiselle Olympe; il s'arroge le droit de la proléger contre moi, qu'elle offense : c'est un duel, messieurs, je compte sur vous.

L'un des deux cuirassiers était un homme de sens, qui, quoiqu'il eût merveilleusement déjeuné, avait bu avec modération et conservait }e sang-froid nécessaire pour donner un bon avis :

— 3[on cher lieutenant, dit-il à Norbert, quant à la conduite de mademoiselle Olympe, il ne m'appartient pas de la juger, et je ne veux point atténuer les torts qu'elle peut avoir envers vous; mais vous n'avez pas à vous plaindre du capitaine. — Comment cela? s'écria Norbert. — Sans doute, le capitaine vous voit sur le point de commettre nne action peu convenable, une action dont vous vous seriez repenti dans une heure, et il a pris le parti de protéger mademoiselle Olympe, pour vous emjiêcher de descendre jusqu'à battre une femme. — Il avait un autre motif, messieurs! s'écria Norbert; cette petite danseuse lui plaît et il veut lui faire la cour à mes dépens. — Eh! que vous importe, lieutenant? N'allez-vous pas vous marier, épouser mademoiselle de Pontis? El comptezvous sérieusement conserver des relations avec une danseuse? Cela est impossible... Vous voulez vous battre : très-bien; c'est-à-dire que vous allez tirer l'épée contre votre capitaine : quelle que soit l'issue du combat, ne comptez pas rester dans la garde; l'empereur ne souiTrira jamais une pareille infraction aux lois militaires; songez bien que si vous tenez au mariage que vous venez de nous annoncer, un duel le rompra. Quel est le père, quel est le tuteur qui donnera sa fille ou sa'pupille à un homme qui, sur les marches de l'autel, se bat pour mademoiselle Olympe? Le capitaine Volski vous a rendu service, et vous lui devez des remercîmcnts.

Ces paroles étaient trop sages pour n'être pas écoulées, et M. Norbert, sans être tout à fait convaincu, céda néanmoins. Ce qui Tinquiétait, c'était cette biographie écrite par l'écrivain juré des demoiselles de l'Opéra. Il fallait éclaircir cette affaire et savoir jusques à quel point mademoiselle Olympe était à redouter. Norbert prit congé de ses deux convives et courut à la Folie-Bussière. Le tuteur était absent; la pupille, seule dans son salon, brodait un voile aussi brillant que celui de Pénélope. Le lieutenant entra d'un air gracieux et commença par admirer la perfection et l'éclat des fleurs qui naissaient sous les doigts de Juliette. Aucun nuage n'obscurcissait le frontde la jeune fille, qui paraissait entièrement occupée de sa broderie.

— Les danseuses sont meilleures personnes qu'elles ne le disent, pensa Norbert; Olympe s'est vantée d'une noirceur qu'elle n'a pas faite.

La conversation s'engagea d'abord sur des sujets indifférents; on parla des modes nouvelles, puis des théâtres, de mademoiselle Mars qui faisait oublier mademoiselle Contât, sa devancière; de Talma qui surpassait Lekain; puis enfin de l'Opéra.

— Allez-vous quelquefois à l'Opéra, monsieur? demanda Juliette. — Jamais, mademoiselle. — J'en étais sûre. — Oserais-je vous demander d'où vous vient cette certitude?

Mademoiselle Juliette souleva le voile dont les plis couvraient sa table à ouvrage, et présentant une lettre ouverte à Norbert, elle lui dit :

— Voilà une lettre, monsieur, qui assure le contraire. Le lancier tendit la main pour s'emparer de l'épître,

Juliette éloigna son bras avec dédain.

— Fi donc, monsieur! une lettre anon>meî Je rougis de la question que je viens de vous faire. Veuillez croire, monsieur, qu'à peine si j'ai lu les premières lignes de cet écrit.

Et elle déchira la lettre, dont elle jeta les morceaux sur le parquet.

— Lne lettre anonyme! reprit-elle, l'arme des lâches.

— bi —

l'arme de ceux qui ne savent pas manier une épée, el qui tremblent devant le canon d'un pistolet. — Vous avez, raison, mademoiselle. — On vous calomnie, monsieur, el moi seule en suis cause, je le sais... Je vous en estime davantage.

Norbert, étonné et ravi de la tournure que prenait cette affaire, crut devoir profiter de ses avantages.

— Je voudrais savoir au moins de quoi on m'accuse, dit-il. — Et qu'importe, monsieur? la lettre n'est pas signée : cela suffit. — Ahî s'écria le lieutenant, si je savais quel est le calomniateur ou la calomniatrice... — Il y a des femmes capables de tout, reprit Juliette avec dédain; mais ici le trait ne part pas d'une femme. — Vous croyez? — J'en suis sûre. — Vous savez donc, mademoiselle, d'où vient cette lettre? — Parfaitement. — Ah! dit Norbert un peu déconcerté, vous le savez? — Oui, monsieur, je suis certaine de ne pas me tromper.

11 faut se souvenir que mademoiselle Olympe s'était vantée d'être petite cousine du cocher Picard; il n'y aurait donc rien eu d'étonnant à ce que mademoiselle de Pontis connût de nom l'auteur de la lettre anonyme; cette possibilité causait quelque embarras au lieutenant. Mademoiselle Juliette ne le laissa pas longtemps dans cette pénible incertitude.

— L'auteur de cette lâcheté, dit-elle en étendant la main vers les fragments de papier qui couvraient le parquet, est un ennemi à moi, un ennemi personnel. — Mademoiselle, s'écria Norbert en quittant son siège avec vivacité, nommez-le, je vous en supplie, nommez-le-moi. — Non, monsieur, jamais. — Vos ennemis sont les miens, dit encore Norbert. — Je vous remercie, monsieur, répondit Juliette, mais réfléchissez : la preuve manque et elle manquera toujours. C'est là ce qui fait qu'une lettre anonyme est la plus basse peut-être des lâchées. Si je vous nommais quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise! ne comprenez-vous pas que le calomniateur lui-même se prétendrait calomnié? — Vous avez raison, mademoiselle.

— Eh bien! les lâches réussissent en partie, même quand on ne lit pas leurs odieuses é()itres; on s'occupe d'eux, et ils troublent ainsi ceux mêmes qui ne veulent pas connaître toute leur malice.

Ainsi l'esprit prévenu de Juliette rapportait tout à l'événement de la veille, et rendait 31. Anatole de Linanl responsable d'un fait dont il n'avait pas la moindre tuiinaissance.

— Je vous prie, monsieur, dit-elle encore à Norbert, de ne pas chercher à deviner quelle est la personne que je soupçonne, et surtout de ne point parler de tout ceci à M. de Bussière.

Norbert fit facilement ces deux promesses qu'il avait intérêt à tenir. Evidemment mademoiselle de Pontis s'égarait dans ses conjectures, elle accusait un innocent et ne connaissait pas la coupable. Toutallaitdoncpour le mieux; et le beau lancier convint en lui-même que le conseil de ses amis élait le meilleur à suivre, et que le capitaine Volski lui avait effectivement rendu service. Plus il voyait Juliette, plus il était émerveillé de sa beauté.

— Je l'aimerai comme un fou avant huit jours, se disait-il, et puisque je passe auprès d'elle .pour ne point aller à l'Opéra, eh bien! je n'y mettrai plus les pieds : heureux ceux qui pourront revenir à la sagesse par un chemin aussi doux (|ue le mien!

Après avoir pris cette résolution magnanime, M. Norbert se livra au plaisir d'être auprès d'ui;e très-jolie personne et de pouvoir s'entretenir d'un amour qu'il commençait h ressentir. M. de IJussière survint, etsa présence dissipa l'espèce de gêne qu'éprouvent deux personnes qui se connaissent h peine, et qui cependant ne peuvent guère se parler que d'une seule chose.

Le mariage fut arrêté; on en fixa même le jour, et il fut décidé (|u'on retournerait ù Paris pour le célébrer. E'empereur, nous l'avons dil, devait signer au contrat; cl Son Excellence le ministre d(^ la guerre honorait les noces de sa présenc»'. M. de Bussière habitait un bel hôtel rue

Cérulli, propriété de mademoiselle de Poulis. Les deux époux logcraienl donc chez eux. sans que pour cela la jeune femme s'éloignât de son tuteur. M. Norbert voulut, sur-le-cliamp, quitter la Folie-Bussière pour acheter la corbeille de noces. Il se prétendait connaisseur en diamants, il avait un goût parfait pour choisir les étoffes, et la femme du ministre achèterait elle-même les châles, les mouchoirs brodés, les mille babioles qui entrent dans une corbeille; bien entendu que tout cela ne devait sortir que de chez les fournisseurs de Leurs Majestés.

— Ecrivez des lettres anonymes, mademoiselle Olympe, se disait le lieutenant en/egagnanl Paris; faites dos biographies, nous sommes au-dessus de toutes ces misères de coulisses. Ah! ah! ma sylphide, vous avez goûté pour la dernière fois à mon Champagne, vous avez mangé ma dernière omelette soufflée.

^aint-Rocli.

Dans un des ouvrages les plus remarquables de Walter Scott, V Antiquaire, se trouvent des notes fort curieuses sur la mendicité en Ecosse, et des détails singuliers sur la corporation des Kincfs bedesmen ou manteaux bleus du roi. Ces hommes avaient une véritable inlluence dans le pays dont ils étaient en môme temps les raccommodeursde vaisselle, les faiseurs de jouets d'enfants et les nouvellistes, lis portaient quelquefois sur euxdes sommes considérables, et pouvaient changer un billet de banque pour recevoir un scheiling. Le même auteur cite encore un vieux bcdesman qui mendiait à la porte de l'université d'Edimbourg, et qui néanmoins avait un fils élevé dans l'université même : ce fils avait un ami que le mendiant invita un jour à dîner en ces termes :

3I.\D.\5IE DE LINATST. T. 1. 4

— Voulez-vous, monsieur, me fiiire l'honneur de venir manger chez moi une épaule de mouton? El niellez une chemise blanche; nous aurons du monde.

En France, la mendicité n'a pas ces traits particuliers, elle en a d'autres moins connus, parce qu'elle se cache avec plus de soin; mais comme partout, elle est avare, quelquefois cruelle, et elle emploie tous les moyens possibles pour faire des dupes. Les mendiants qui s'établissent à la porte des églises sont surtout très-habiles à exploiter les idées superstitieuses et à tirer parti des dévotions craintives. Placés à deux pas de la sacristie, ils savent les nouvelles de la fabrique de première main; elles leur arrivent mutilées, altérées, à peu près comme les questions politiques viennent k la connaissance des garçons de bureau du ministre; mais enfin ils peuvent dire le jour où commence telleneuvainc et celui où finit telle octave; ils savent le nom un prédicateur avec lequel a traité la fabrique, sont à l'affût des noces, des baptêmes, dos enterrements; exploitent les miracles à ravir; et il en est quelques-uns qui se mêlent de prédire l'avenir. Les magistrats ignorent ces menues friponneries, les curés eux-mêmes ne les soupçonnent pas, et au bout du mois, le mendiant court chez un changeur ignoré troquer ses gros sous contre des pièces d'or.

En 1805, il y avait à la porte de Saint-Roch un vieil Italien, nommé André Monli, venu en France après la première campagne d'Italie, et vivant depuis lors d'aumônes. Cet homme s'établissait tous les jours à la porte inférieure de l'église, à deux pas du donneur d'eau bénite, son ami; et là, soit à genoux, soit adossé contre un pilier, mais toujours un rosaire à la main et son chapeau placé à ses pieds, il attendait l'obole des gens charitables, en marmoltanl des prières pour les âmes du purgatoire. Uien de ce qui se i)assait dans l'église n'échappait à sa perspicacité italienne. II connaissait les pénitentes du curé el celles des vicaires, avait la liste complète des mariages, et se mêlait de prédire Tavenir au moyen des sept Psaumes

de la Pénitence, proprement écrits sur de petits carrés de papier, qu'on jetait dans un chapeau, pour tirer ensuite un verset, après avoir fait trois signes de croix. Mais son moyen le plus habituel était Textase : il se relirait dans une chapelle obscure, où il entrait en extase, c'est-à-dire où il s'endormait; durant son sommeil, saint André, son patron, lui dévoilait Tavenir.

Notre pauvre nature humaine est faite de manière que nous cherchons toujours à devancer le présent, et que nous voulons savoir ce que nous apportera le jour de demain. Les personnes passionnées sont les plus sujettes à celte impatience fébrile; Monti avait toujours affaire aux passions : c'était la femme de chambre de madame qui voulait savoir si elle épouserait le cocher de monsieur; le mariage élail affiché à la mairie, mais l'adjoint du maire faisait des difficultés, parce que les pièces n'étaient pas eu règle; la mère du cocher voyait sa bru future de mauvais œil, et la femme de chambre craignait que tout ne se rompît; ou bien une fille faible et mécoiitenle de la tireuse de caries venait consulter le mendiant sur la sincérité de celui qu'elle aimait. Monti vendait à toutes de l'espérance et enjoignait quelques menues pratiques de dévotion : il avait soin en même temps de prendre les noms, prénoms et adresses de ceux ou de celles qui venaient le consulter; il connaissait ainsi l'histoire de tout le quartier et aurait pu, au besoin, venir en aide à un commissaire dans l'embarras. Ce n'était point un méchant homme, c'était un fripon avare, qui, une fois rentré le soir dans son bouge, mangeait son macaroni, buvait un petit vin blanc qu'il affectionnait beaucoup, puis se jetait à genoux, demandait pardon à saint André des mensonges qu'il débitait en son nom; le lendemain il recommençait. Son air béat, la vie en apparence ascétique qu'il menait, etl'absence de toute mauvaise action , avaient donné à Monti une réputation de sainteté qu'il ne démentait pas, parce qu'il n'y a pas le moindre mal à manger du macaroni, et que si, par hasard, il buvait un coup de trop, du moins buvait-il seul, et que

— Sole sommeil de la nuit dissipait les suites de l'ivresse. Quand les prédictions de Monli ne s'accomplissaient pas, il s'humiliait devant sa cliente, il déclarait qu'il était un mauvais serviteur de Dieu, et que saint André avait voulu le punir de quelque faute qui lui était échappée, en lui cachant la vérité; ou bien que sa cliente elle-mcme était la coupable, qu'elle avait négligé de prier, de jeûner, et que son défaut de piété avait excité la colère de Dieu.

Un soir, quelques instants avant que le donneur d'eau bénite quittât son goupillon, et lorsque Monli songeait déjà à sa bouteille et à son macaroni, le mendiant fut abordé par une femme d'une taille moyenne, qu'un ample châle enveloppait tout entière, et dont un voile soigneusement rabattu cachait la ligure.

— Mon brave homme, lui dit cette femme, vous savez lire? — Parfaitement, madame, grâce à Dieu, et cela me permet de dire tous les jours les sept Psaumes du roi David. — Alors, lisez-moi, s'il vous plaît, ce qui est écrit sur cette colonne.

Et du doigt cette dame désignait les annonces de mariages placardées sur une colonne de l'église.

Monli se hâta d'obéir :

« Promesse de mariage entre M. le lieutenant de la garde impériale Charles Norbert, né à Chisy, département de l'Aisne, et mademoiselle Juliette de Pontis, née à Paris, déparlement... »

— C'est bien, dit la dame en interrompant le lecteur, c'est cela même.

Alors elle hésita, cl tandis que Monli la regardait avec ses yeux vifs et |)énélrants, elle détournait la tète et avait l'air de se demander à elle-même, si elle ne se comprometlrail pas davantage avec cet homme, ou bien si elle accomplirait le projet qui l'amenail. Klle donna une pièce de monnaie â Monli et fit quelques pasvtTS la porte de réglise, puis elle revint.

— Je voudrais savoir, dit-elle, toujours en hésitant, si ce mariage se fera? — Celui de mademoiselle de Pon-

lis? dit Monti en baissant les yeux. — Oui, si Dieu ne suscitera pas quelque obstacle qui empêcherait ce mariage de s'accomplir. — Celui du lieutenant Norbert? dit encore Monti, qui semblait éprouver la même hésitation que la personne qui le consultait. — Précisément.

Le mendiant savait très-bien quelle était cette dame, il connaissait aussi mademoiselle de Pontis, ou du moins sa fortune, et il ne se souciait guère de s'expliquer sur d'aussi graves intérêts : c'était compromettre saint André et surtout lui-même. Qu'il fît le prophète avec des femmes de chambre, des filles de portières, rien de mieux; mais s'expliquer sur un mariage qui intéressait une grande dame comme madame de Linant, une riche héritière telle que mademoiselle de Pontis, et un lieutenant de la garde impériale, c'était dangereux;^ il n'osa pas refuser pourtant, et dit d'un air humble qu'il allait adresser ses prières à saint André.

— Et moi, pendant que vous prierez, dit madame de Linant, je vais déposer mes aumônes dans les mains du vicaire de semaine.

Et la mère de M. Anatole prit le chemin de la sacristie. Le mendiant, au lieu de s'endormir, se mit à se consulter.

— C'est une dévote, pensa-t-il; ce que ces femmes-là veulent, elles le veulent bien. Mademoiselle de Pontis est une fille très-riche, c'est un très-bon parti pour le fils de la dévote... les jeunes gens s'aiment sans doute... La fille épouse le lieutenant malgré elle. ..la dévote veut faire un coup de tête... elle veut faire enlever la petite et il s'agit de savoir si l'entreprise réussira... Allons, allons, il faut lui répondre de façon à ne pas la mettre en colère... D'un autre côté, si elle parle... et elle parlera, le lieutenant peut tout apprendre et alors... alors le commissaire de police m'envoie dans un dépôt de mendicité, et saint André m"y laissera.

Il achevait ces prudentes réflexions, lorsqu'il entendit le pas grave et léger de madame de Linant qui revenait

vers lui. Il s'avança doucement, marchanlcn zigzag pour arriver plus lentement, la têle un peu penchée sur le côlé comme un fourbe qui se décide avec peine à articuler son mensonge. Il égrenait son rosaire,il jetait les yeux autour de lui de peur que quelque témoin à portée n'écoutât ses paroles.

— Eh bien! mon ami, lui dit madame de Linant, ne vous troublez pas; je sais que le bienheureux qui vous protège n'est ni à vos ordres, ni aux miens; mais je sais aussi que vos prières on\ du pouvoir et que souvent vous avez détourné des jeunes filles d'une voie dangereuse, ou bien que vous leur avez prédit un bonheur qui, en elfet, les a suivies dans leur ménage... Parlez; peut-être le saint n'a-t-il pas voulu vous instruire : je me soumettrai à tout.

Madame de Linant qui, en cédant ainsi à une superstition ridicule, éprouvait quelques remords, donnait au mendiant un moyen pour se taire, s'il le voulait; mais celui-ci voyait briller l'or dans les mains de la superstitieuse dévole, et celle vue enflamma ba cupidité.

— II y aura des embarras, de grands embarras, madame, mais tôt ou tard M. de Linant épousera mademoiselle de Ponlis.

Rien n'égala la surprise et presque l'effroi de madame de Linant en entendant cette réponse. Cet homme, dont elle ne se croyait pas connue, savait son nom, et il n'ignorait pas qu'elle avait un fils, et un fils à marier. Superstitieuse jusqu'à voir un présage dans la présence d'une araignée, elle dut croire à une intervention surhumaine; d'autant mieux que le mendiant ne l'avait pas flattée et qu'il venait de lui annoncer le contraire de ce qu'elle souhaitait. Quand nous cherchons à connaître l'avenir, c'est parce que nous espérons qu'il nous sera favorable et qu'il comblera nos désirs secrets. Madame de Linant avait bien désiré le mariage qui venait de se rompre, mais instinctivement elle n'aimait pas Juliette, elle la redoutait même, cl craignait qu'une jeune fille d'un caractère aussi allier

ne lui enlevât la tendresse de son fils, et surtout le respect et la soumission dont Anatole avait l'habitude. Elle connaissait parfaitement par le cocher Picard et par Anatole lui-même les détails de la scène qui avait brouillé les deux amants, et elle s'obstinait à n'y voir qu'une querelle amoureuse, que ferait cesser la circonstance la plus imprévue : une rencontre, les amants se cherchent toujours : une lettre, les amants s'écrivent sans cesse, ne fût-ce que pour se jurer une haine éternelle. La présence de M. Norbert à la Folie-Bussière, ce mariage aCTiché à la mairie, annoncé sur les colonnes de l'église Sainl-Roch, tout cela était autant de ruses pour ramener un amant querelleur et faire rentrer l'amour dans le cœur d'Anatole par la porte de la jalousie. Et ce mariage était maintenant ce qu'elle redoutait le plus, par haine pour Juliette et ensuite parce que ce mariage présentait un danger de plus. Si, en effet, Anatole prenait la place de M. Norbert, le lieutenant de la garde s'apercevrait qu'il avait été joué, et un duel entre lui et son rival paraissait inévitable à madame de Linant.

Le mendiant Monti, tout rusé qu'il était, ne pouvait pas deviner ces calculs de haine d'une part, et de l'autre de crainte maternelle; il suivit donc son usage habituel et prophétisa ce qu'il croyait agréable à madame de Linant. Celle-ci fronça le sourcil, puis, faisant rentrer dans sa bourse la pièce d'or qu'elle tenait à la main, elle jeta un écu dans le chapeau du mendiant et quitta l'église.

— Grand saint André, dit mentalement Monti en mettant l'écu dans sa poche, délivrez-moi des grandes dames, s'il vous plaît, et ne m'envoyez que les pièces de trente sous des portières et des femmes de ménage du quartier.

Il serra la main du donneur d'eau bénite, son ami, et se disposa à rentrer chez lui. La nuit était venue. Monti, appuyé sur son bâton, descendait lourdement les marches assez nombreuses de l'église, lorsqu'à moite chemin il fut arrêté par une jeune femme qui paraissait attendre sa sortie.

— Père Monli, père Monli, un moment, s'il vous piuît.

C'élail une voix jeune et dont le timbre n'était pas inconnu au mendiant; il s'arrêta et fixa sur cette femme do petits yeux gris et perçants.

— Tenez, père Âlonti, dit cette femme.

El elle mit dans la main du mendiant une pièce d'or.

— C'est loi. Jeannette? — Oui, père Monli. — Et tu me donnes une pièce d'or? Tu es donc bien riche? — Parbleu! on en gagne; on est à TOpéra.

Monli n'était pas scrupuleux; d'ailleurs, dans ses idées italiennes, il ne regardait pas les comédiens comme séparés de l'Eglise. Il mil l'or dans sa poche et demanda à Jeannette ce qu'elle voulait de lui.

— Père Monti, vous vous occupez toujours des mariages de l'arrondissenjcnl? — Toujours, mon enfant; ils sont affichés devant l'église, el je prie pour le bonheur de ceux qui vont se marier el qui me font l'aumône. Est-ce que lu vas te marier. Jeannette? — Non pas, non pas, père Monti; à l'Opéra, ça nuit de se marier, ça empêche d'avoir de l'avancement : c'est un de mes amis qui se marie. Vous n'en avez pas entendu parler?

Monli leva les yeux au ciel, un peu par habitude, un peu comme un homme qui est dans l'usage de chercher ses inspirations au séjour des bienheureux.

— Dis-moi le nom, ma fille, de cel ami. — C'est un lieutenant de la garde impériale, le lieutenant Norbert, un mauvais sujet. — Qui épouse mademoiselle Juliette de Ponlis, dit le mendiant; el tu as pour anus des mauvais sujets. Jeannette? — Ce sont ceux que nous aimons le mieux à l'Opéra.

Le mendiant comprit qu'il était en mauvaise compagnie, et que le nouveau métier que faisait mademoiselle Jeannette pouvait compromettre un homme comme lui qui avait une réputation h ménager.

— Le mariage aura lieu, dil-il en s'éloignanl un peu de Jeannette, mais il ne sera pas heureux. — Vrai! s'écria Jeannette ou plutôt Olympe; ils feront mauvais ménage?...

— Ils ne feront pas ménage longtemps. — A la bonne heure! dit Olympe en prenant les mains de Monti qu'elle secoua dans les deux siennes; c'est donc une chipie, cette femme? car Norbert est brutal, mais bon enfant.

Mais Monti ne se souciait pas d'entrer dans de plusgrands détails; et laissant saint André, au nom duquel il s'était déjà fourvoyé une fois, il adressa, pour son propre compte, une exhortation pieuse à la jeune fille.

— Te souviens-tu. Jeannette, du temps 'oii la mère était portière chez le marchand de vin, rue Saint-Roch, au bon Coing, la mère Binet? — Alors je ne m'appelais pas Olympe, comme aujourd'hui, reprit effrontément la danseuse, mais Jeannette. — Et tu n'avais pas d'amis à l'Opéra ni ailleurs... — Que le vieux père Monti, dit Olympe, qui me donnait de la brioche tous les dimanches. — Du pain bénit, reprit le mendiant. — Allons, allons, ne parlons pas de ce temps-là, dit Olympe; il me suffît de savoir que mon beau lancier ne sera pas aussi à son aise dans son ménage qu'il l'a été dans les coulisses de l'Opéra... Qu'il y revienne, à l'Opéra, il trouvera à qui parler... On dit que cette demoiselle de Pontis est une rude fille. — Tu la connais? — Non, mais est-ce que Picard, son cocher, n'avait pas épousé une Binet, une tante à ma mère? — Ah! vraiment. — Oui, je viendrai la voir marier après-demain, cette chipie; elle aura un bel homme tout de même. Dites donc, père 3Ionti, quand vous aurez besoin de quelques jaunets... vous savez... rue Sainte-Anne, vis-à-vis les bains.

Olympe gagna un fiacre qui l'attendait^ et que cette fois elle payait elle-même; et le mendiant prit le chemin de sa demeure. Ainsi, une superstition grossière avait réuni des deux extrémités de l'échelle sociale deux femmes, aussi différentes d'âge, de mœurs et d'éducation, que l'étaient madame de Linant et une misérable fille du corps de ballet, dont le nom propre échappe nécessairement à notre plume.

Cependant, M. Anatole de Linant était loin d'avoir les

sentiments que lui supposait sa mère; il avait une haine véritable pour celle Juliette, jusque-là tant aimée; el si mademoiselle de Ponlis avait tenté un raccommodement, il n'aurait pas manqué de le repousser.

— Elle est riche, pensait-il, et il lui faut des esclaves; elle veut que tout se courbe devant sa volonté, qu'à un de ses gestes tout ploie. Que le ciel bénisse ce flacon d'éther, ce malaise qu'a éprouvé l'aimable Charlotte, el jusqu'à cet orage, qui ont permis à mademoiselle dé Ponlis de développer son affreux caractère! Sises regards avaient pu donner la mort, où serions-nous tous à l'heure qu'il est? Excepté pourlanl M.Ernest de Meyran, qui, en abandonnant sa sœur, a trouvé grâce devant cette furie... Oh! non, pour le proconsulal de l'Asie, je ne lierais pas ma destinée à celle de mademoiselle Juliette! elle me ferait payertrop cher les richesses qu'elle m'apporterait... Elle craint l'élher; Tétlier la tue; je le veux bien... mais qu'on me dise comment un flacon d'élher, oublié à Paris, peut la rendre malade dans le bois de Vincennes? Tout cela veut dire : « J'ai des terres, des prés, des bois, des hôtels à Paris, des revenus immenses; souffrez mes caprices puisque nja fortune me place au-dessus de vous. » Ohî oh! il n'en sera rien, pour ma part.

L'envie, l'amour-propre blessé, se mêlèrent au sentiment de haine qui germait dans le cœur d'Anatole, et s'augmenlèrent au point d'en faire une passion plus vio- Icfile que l'amour qu'il avait ressenti ou cru ressentir l)our Jdiielle. 11 élail aussi fier que la jeune héritière, aussi violent qu'elle, et il éprouva une espèce de soulagement quand il se trouva libre d'un engagement qui, tôt ou lard, l'aurait rendu malheureux.

Ce fut avec plaisir qu'il apprit le mariage prochain de mademoiselle Ponlis avec M. Norbert : il connaissait de réputation le lieutenant de la garde; il le savait dissipateur, brûlai, ayant contracté l'habitude des liaisons équivoques, et il pensa que c'était là un vengeur arrivé à point pour punir rorgueilleuse jeune fille.

— Ce beau monsieur, se dit-il, ce brillant officier, malgré sa parenté avec le ministre et sa moustache bien cirée, a néanmoins des façons d'écurie dont sa femme sentira le poids. Les officiers de cavalerie ont le sabre à la main sur le champ de bataille, et dans la vie commune ils ont la cravache... Les plus fières sont celles qui supportent le plus.

Plein de ce doux espoir de vengeance, M. Anatole fit sa toilette, et le désir de revoir la blonde et douce mademoiselle Charlotte, autant que le besoin d'entamer une conversation où Juliette ne serait pas épargnée, lui fit tourner ses pas vers la demeure de mademoiselle de Meyran.

Madame de Linant, que la superstition venait de conduire à une démarche ridicule, subissait la peine due à sa faiblesse et se livrait à toutes les anxiétés qui assiègent une femme dont l'avenir est menaçant.

— Il y aura de grands embarras! répétait-elle d'après les paroles du mendiant. Xon, non, les personnes qui se mêlent de ce mariage marchent par-dessus les embarras qui arrêteraient de simples particuliers. L'empereur a signé au contrat, le ministre de la guerre a décidé que le mariage se ferait aujourd'hui, et il se fera.

Cependant, dans Téglise même, au pied de l'autel, il pourrait surgir telle catastrophe qui donnât raison à la prédiction de saint André. Mais le mariage accompli, madame de Linant ne serait pas rassurée, et le père Monli pouvait encore avoir raison. Elle croyait, en effet, que son fils aimait Juliette et qu'il en était aimé; alors elle supposait un amour adultère; à la suite de cet amour, un divorce et un second mariage, que la loi admettait alors, mais que l'Eglise a toujours réprouvé; c'est-à-dire la chose du monde qu'elle redoutait le plus et qu'elle priait Dieu tous les jours d'éloigner de son fils : un mariage avec une femme divorcée!... Vêtue modestement, les épaules couvertes d'un châle d'une couleur sombre, elle était prête à partir pour Saint-Roch, où elle comptait assister au mariage, cachée dans celte chapelle, ou, si l'on veut, celte

seconde église qui s'ouvre derrière le maître-autel. Avant de partir elle sonna :

— Louise, dit-elle à sa femme de chambre, allez voir si mon fils est chez lui.

La femme de chambre revint lui annoncer au bout de peu d'instants que M. Anatole venait de sortir.

Cette absence l'inquiéta; cependant elle réfléchit au caractère ambitieux de son 111s : un éclat le perdrait. S'opposer brutalement, au milieu d'une cérémoniepublique, à un mariage approuvé par l'empereur et honoré de la présence du ministre de la guerre, c'eût été un acte de folie qu'un simple citoyen n'aurait pas pu se permettre impunément et qui aurait ruiné à jamais la fortune d'un auditeur. Anatole était trop raisonnable pour agir ainsi.

Un peu rassurée par ce raisonnement, madame de Linant prit le chemin de l'église, où elle entra par une petite porte qui donne sur la rue Sainl-Roch, et qui conduit également à la sacristie et à l'église même. C'était le chemin le plus court pour se rendre à la chapelle où elle voulait se placer, et elle échappait ainsi aux observations (lu mendiant Monti.

Mademoiselle Olympe' n'avait pas négligé de se rendre à Saint-Uoch; il lui avait paru de bon goût de se vêtir de deuil; une robe de crêpe couvrait sa petite personne souple et légère; un voile noir était négligemment jeté sur sa lè(e; mais là s'arrêtait le déguisement : il avait été impossible à la danseuse de mettre sa figure d'accord avec son habit. Ses lèvres souriaient, ses petits yeux chinois étaient pleins de malice et de gaieté : évidemment Andromaquc ne pleurait pas Hector. Placée à l'entrée du chœur, tout ù fait sur le chemin que devaient suivre les deux époux pour s'aj)procher de l'autel, mademoiselle Olympe se tenait alternativement debout, puis assise : debout, elle se levait sur la pointe de ses petits pieds et parcourait du regard l'église entière; assise, elle feuilletait un cucologc dans lequel elle aurait été bien en peine de puiser (jnelque pensée pieuse, car alors comme aujourd'hui il était permis à

une danseuse de l'Opéra de ne pas savoir lire. Aussi disait-on autour d'elle :

— Voilà une petite veuve qui ne regrette pas le défunt. — Elle avait épousé quelque vieux richard, et elle attend le petit neveu de son mari qu'elle épousera dans trois mois, soyez-en sûr. Le galant se fait attendre, disait un troisième individu.

M. Anatole n'avait pas négligé, non plus, d'assister à ce mariage. Vêtu d'un habit gris et d'un gilet rouge, le costume qui formait alors la demi-toilette des élégants, il s'était placé dans le milieu de l'église, vis-à-vis la chaire; et en attendant que la mariée parût; il cherchait de tous ses yeux mademoiselle Charlotte, qu'une curiosité haineuse devait aussi conduire à Saint-Roch, et dont la flgure douce et les tresses blondes parurent bientôt à l'entrée de l'église. La jeune fille n'était accompagnée que d'une femme de chambre; elle aperçut M. Anatole du premier coup d'œil, et, n'osant pas le joindre, elle alla du moins se placer sous la chaire même, lieu d'où elle pouvait le voir parfaitement et en être vue de même.

Tout à coup la porte de l'église s'ouvrit à deux battants; le suisse frappa sur la dalle avec sa hallebarde, l'orgue commença à devenir sonore; le prêtre, suivi de deux diacres et de deux lévites, sortit de la sacristie et monta à l'autel : c'étaient les deux époux qui arrivaient. Déjà, en effet, mademoiselle Juliette de Pontis venait de promettre devant l'officier civil respect, obéissance et amour à celui dont elle prenait le nom. Elle était madame Norbert.

— Tiens, tiens, les voici, dit Olympe qui laissa échapper son eucologe de ses mains et monta sur sa chaise pour mieux voir.

Anatole et mademoiselle Charlotte échangèrent un coup d'œil. Norbert entra le premier, en costume de marié, habit bleu à boutons d'or, gilet blanc et pantalon de Casimir blanc, sur lequel montaient jusqu'à mi-jambe des bottes à la Souvarow, rehaussées de glands d'or. Sa bonne mine excita un petit murmure d'approbation qui

parut flatter le bel officier; il reconnut dans la foule quelques-uns (le ses camarades qu'il salua de la main. Après lui venait Son Excellence le ministre de la guerre, donnant le bras à la mariée; le ministre paraissait heureux de conduire une aussi belle personne que l'était Juliette; il se penchait vers elle, il lui parlait à l'oreille, il avait l'air de l'encourager et de lui dire en même temps ces choses gracieuses qu'on prodigue à une mariée. Juliette était belle de sa propre beauté et des diamants qui la couvraient; sa robe blanche faisait valoir sa taille élevée, et le chapeau de la mariée, le bouquet virginal qui couvrait sa tête, donnait à l'ébène de ses cheveux une teinte brillante et azurée. Elle regardait avec complaisance M. Norbert qui marchait devant elle; mais tout d'un coup sa figure prit un air dédaigneux : elle venait d'apercevoir mademoiselle Charlotte. Juliette détourna la tête et elle vit M. Anatole qui, nonchalamment appuyé sur le banc de l'œuvre et une main passée dans son gilet, avait absolument l'air d'un auteur sifflé qui voit api)laudir la pièce d'un de ses confrères. Juliette pâlit, rougit, son bras tressaillit sous celui du ministre, et ce fut elle alors qui se pencha vers Son Excellence et lui parla dans l'oreille. Que lui disait-elle? Le ministre tourna le regard vers le personnage qu'elle lui désignait, et répondit à la demande mystérieuse de la jeune femme.

— C'est bien... oui... vous avez raison, ma cousine.., rien n'est si aisé. — Elle vient de me desservir, pensa M. Anatole; à la bonne heure; j'aurai mon tour... ou elle sera invulnérable, ou je la frapperai à mon tour.

Madame de Linant, en entendant jouer l'orgue et en voyant le prêtre à l'autel, avait jugé que les époux arrivaient; elle sortit de la chapelle où elle s'était placée, et s'avançant vers la rampe qui règne autour du chœur, elle put voir l'entrée de Xorbcrl et le ministre qui donnait le bras <'i Juliette; elle suivit les n^gards de ces deux personnes lorsqu'elles se tournèrent vers le banc de l'œuvre, et alors elle aperçut Anatole.

— Que peut-elle dire de mon fils au général? pensa-lelle. Car assurément elle lui parle de lui.

Cependant, M. Norbert s'avançait toujours vers le chœur où il devait se placer durant la messe, de sorte qu'il se trouva bientôt, et sans s'en douter, à côté de mademoiselle Olympe.

— Bonjour, Norbert, dit celle-ci. — Hum! hum! répondit le nouveau marié, en cherchant d où pouvait venir celle voix familière, et ne pouvant se persuader que ce bonjour sans façon sortît de dessous le voile noir qui lui cachait la danseuse. Olympe écarta son voile et fil voir sa figure espiègle et chifTonnée : — C'est moi, dit-elle, Charles.

Puis elle laissa retomber son voile comme un enfant qui joue à cache-cache. Mais le lancier ne craignait plus rien. Il était marié, et toutes les biographies du monde ne lui auraient pas fait peur. Mademoiselle Olympe pouvait employer les talents de l'écrivain public de la rue des Frondeurs, secrétaire général du corps de ballet: elle pouvait ameuter contre lui tout l'Opéra. Juliette était sa femme; et comme il l'aimait, comme il était décidé à rompre toutes ses liaisons d'autrefois, il défiait mademoiselle Olympe de troubler jamais son bonheur. Il laissa donc tomber sur la danseuse un regard qui voulait dire :

— Dis un mot, mon enfant, pousse un cri, fais un geste, et je te fais flanquer au violon, avec une tranquillité qui t'étonnera toi-même.

Il passa tranquillement et alla s'agenouiller sur le prie-Dieu préparé pour lui. Le lancier n'était pas dévot comme madame de Linant, c'était là son moindre défaut; durant la messe, qu'il trouva fort longue, il passa son temps à établir un parallèle entre les demoiselles de rOpéra auxquelles les jeunes gens ont la sottise de s'attacher, et les filles de bonne maison, qu'un homme bien né et un peu convenablement placé dans ce monde peut toujours épouser quand il le veut bien; entre mademoiselle Olympe et mademoiselle de Pontis. La première était

commune, grossière, sans éducation, sans honnêteté; elle le tourmentait, le compromettait sans cesse et aurait nécessairement fini par le ruiner. La seconde, élevée avec soin, d'un esprit cultivé, de mœurs élégantes, serait une compagne qui lui ouvrirait le chemin des honneurs et augmenterait la considération que son grade lui donnait dans le monde. Au lieu de la ruiner, elle lui apportait un bien considérable; il fallait ajouter encore que la beauté de Juliette surpassait tellement les petites grâces minaudières de la danseuse, qu'il n'y avait nulle comparaison à faire entre ces deux femmes.

— Domine salvum fac imper atorem Napoleonem, se disait-il à lui-même, qui a bien voulu donner l'ordre à son ministre de me marier; et béni soit mon cousin, qui a exécuté les ordres de Sa Majesté avec autant d'intelligence!

11 regardait ensuite le générai Clarke avec des yeux reconnaissants, et préparait le petit discours qu'il devait lui tenir après la messe.

— Allons, mon petit cousin, lui dirait-il, il faut faire quelque chose pour sa famille, pour moi surtout qui vous fais honneur. Faisons un arrangenjenl : pour mon mariage, un garde; et pour chaque enfant, un garde. Avant dix ans, je suis maréchal de France.

Mein de ces idées de grandeur et d'amour, le lieutenant se courba sous le poêle cpie le ministre et M. de Bussière tinrent sur sa tête, et le mariage s'acheva tranquillement. En descendant de l'autel, il fallait passer de nouveau devant mademoiselle Olympe; rien de mieux que de divorcer avec l'Opéra, que de fuir son foyer dangereux; un homme raisonnable s'en serait tenu là. M. Norbert man(juait de mesure; il ne savait pas s'arrêter ù point, il ignorait l'art de s'éloigner sans faire une blessure dangereuse; la bonne fortune d'ailleurs l'enivrait. En passant devant mademoiselle Olympe qui, il est vrai, le regardait d"un air moqueur, il se permit de heurler brutalement une chaise (|ui, tournant sur elle-même, alja (oniber sur

— cola danseuse el l'atteignit à la jambe. Olympe fit un cri et se renversa, évanouie ou feignant de l'être, dans les bras de ses voisins. A ce cri, à celte chute, une émotion soudaine se manifesta dans l'église entière. M. de Bussière se précipita vers la personne blessée; le ministre, plus clairvoyant ou plus instruit que le tuteur de Juliette, s'arrêta aussi et fit un signe à Norbert pour l'engager à continuer son chemin. Juliette, les yeux baissés et le sourire sur les lèvres, feignit de ne s'être aperçue de rien.

— Qu'est-ce? se demandait-on de toutes parts. — Une femmequi se trouve mal. — Il y a tantdemonde ici! ïl fait une si grande chaleur! Ces églises devraient être mieux aérées. — C'est une ancienne, disait-on plus loin; une femme qui a perdu son père et sa mère, vous le voyez, elle est en deuil. Ce beau militaire lui avait fait une promesse de mariage, et il en épouse une autre; rien n'est si commun. — Toutes ces promesses de mariage, s'écriait une marchande de la halle que les beaux équipages arrêtés dans la rue Saint-Honoré avaient entraînée à Saint- Uoch, toutes ces promessas de mariage devraient être sur papier timbré; on les payerait alors comme lettres de change, et tout n'en irait que mieux. Jour de Dieu! si un homme m'avait fait un tour pareil, il ne périrait que de mes mains.

Le ministre de la guerre aperçut dans la foule le capitaine Volski; il lui lit signe d'avancer.

— Capitaine, lui dit-il, prenez soin de mademoiselle, et ramenez-la chez elle. Vous me rendrez service. — Bon! dit la marchande de la halle, voilà qu'on la mène au violon maintenant. C'est toujours ainsi qu'on traite le pauvre peuple.

Avant de sortir del'église, Juliette put voir M. Anatole quitter la place qu'il occupait, et s'avancer vers la personne blessée par son mari.

— Savez-vous, dit-elle à Norbert, quelle est la jeune femme qui vient de pousser un cri? — Hélas! non, ré-

M.VUAME DE LINAM, T. I. J

pondit-il de l'air du monde le plus naturel, je n'ai pas pu voir son visage.

Mad.'ime de Linant traversa Péglise dès que la noce se fut éloignée, et sapprochant du mendiant Monli :

— Il faut m'apprendre, lui demanda-t-ellc celte fois d'un ton ferme et sans hésiter, quelle est cette femme qui vient de se trouver mal. — C'est la petite Jeannette, la fille d'un portier du quartier, dont la mère est morte. — Vous ne savez rien autre chose? — Oh! oui, madame, la petite est à lOpéra, elle chante ou elle danse, je ne sais pas lequel, mais ce que je sais, c'est que le marié est un de ses amis. — Regardez, la voilà qui passe soutenue par un oflicier; connaissez-vous cet officier? — Non, madame.

— Vous savez où je loge? dit encore madame de Linant.

— Oui, madame. — Pourrez-vous, d'ici à deux ou trois jours, déposer l'adresse de cet oflicier chez le conciei'go démon hôtel? — Très-facilement, madame. — J'y compte.

Et madame de Linant quitta Saint-Roch, heureuse d'avoir vu s'achever un mariage, sans autre événement qu'un accident k^er, dont sa haine pourrait peut-èlre tirer parti, mais qui ne pouvait en rien compromettre son fils.

— La voilà mariée, se dit-elle; Dieusoit béni!... Qu';?l-elle pu dire au ministre, lorsqu'elle s'est penchée n son oreille, en lui désignant la placequ'occupait Anatole?

Juliette avait hricvement raconté à son nouveau parent ses anciennes relations avec M. Anatole de Linant: elle avait parlé du mariage presque conclu entre elle et lui, et ajoutant que la préférence donnée à Norbert remplissait ^\. de Linant do courroux, elle lui avait fait remarquer l'air dont l'auditeur la regardait.

— C'est un homme, lui avait-elle dit, d'un caractère violent, d'un naturel emporté et plein d'audace. Qui sait ce qu'il médite?... Je ne voudrais pas que nos noces fussent ensanglantées; un mol de vous au ministre de l'intérieur éloignerait ce monsieur de Paris pour un an ou deux.

— Rien de plus aisé, avait répondu le ministre.

Tout se préparait alors pour la campagne de 4806, qui devait être si brillante, et l'empereur avait besoin d'agents intelligents qui, établis sur la frontière, pussent lui rendre un compte exact de la situation du pays. Le ministre de la guerre n'eut qu'un mot à dire à son collègue de l'intérieur, et Anatole de Linant fut envoyé en deçà du Rhin, dans une petite ville où sa présence pouvait être utile.

— C'est une disgrâce, se dit-il en recevant son ordre de départ, et. je la dois à madame Norbert; voilà le présent de noces qu'elle m'envoie. Oh! je me vengerai!

Il servait un maître qui ne permettait pas la moindre hésitation, Anatole ne prit donc que le temps nécessaire pour faire sesadieuxà mademoiselle Charlotte de Meyran, et pour organiser avec elle un plan de correspondance; il parfit ensuite le cœur plein de dépit, fermement persuadé qu'il allait perdre pour sa fortune tout le temps qu'il allait passer hors de Paris. Il croyait reconnaître dans mademoiselle Charlotte une ilouceur inaltérable et un dévouement absolu pour la personne qu'elle aimerait. La jeune fille paraissait d'ailleurs avoir pour lui une admiration sans bornes; elle partageait toutes ses manières de voir, approuvait toutes ses paroles et le regardait comme destiné à occuper une des premières places de l'Etat. Les gens vaniteux s'enivrent de la bonne opinion qu'ils inspirent, et regardent les louanges qu'on leur donne comme des marquesde discernement; Anatole avait donc tout naturellement pour la jeune fille l'estime qu'elle professait pour lui, et de ce sentiment à une passion plus douce et plus vive en même temps, il n'y avait qu'un pas.

— Elle n'est pas très-riche, se disait-il, mais nos deux fortunes réunies seront suffisantes. L'empereur enrichit d'ailleurs ceux qui le servent avec zèle et avec intelligence. Oui, je l'épouserai, et du moins je serai maître chez moi et plus heureux que je ne l'aurais été avec la fière Juliette de Pontis, Reste à savoir maintenant qui montera le plus haut, du lieutenant ou de l'auditeur.

Mademoiselle Charlolle avait toujours eu pour le jeune homme qui s'attachait ainsi à elle un sentiment de préférence bien marqué, ainsi que l'avait deviné mademoiselle de Ponlis avec un instinct de jalousie qui trompe rarement les femmes; son cousin Gustave, le dragon, la touchait faiblement, et, depuis sa rupture avec son ancienne amie, elle était très-fière d'avoir fait la conquête d'un jeune homme qui avait dû épouser la riche demoiselle de Pontis et qui serail,en effet, son mari, si mademoiselle Charlolle ne s'était pas trouvée là.

— 11 m'aime, il m'aime depuis longtemps, se disaitelle, il n'a jamais aimé que moi; sa mère le contraignait à un mariage qui lui répugnait, et il a saisi le premier prétexte venu pour tout rompre. Ainsi j'épouserai l'homme démérite, l'homme intelligent et habile; tandis que l'époux de mademoiselle Juliette, c'est le soldat grossier, c'est le Iraîneur de sabre.

Mademoiselle Charlotte était néanmoins réduite à renfermer dans son cœur tous ses sentiments, qui trouvaient dans son frère un contradicteur continuel. M. Ernest de Meyran manifeslail une grande admiralioii pour M. Norbert cl parlait de M. Anatole avec lirie légèieté (iiii allait jusqu'à la malveillance : il le regardait comme un jeune homme plein d'orgueil et de fatuité, qui avait non pas du mérite, mais la prétention d'en avoir.

— C'est un homme présomptueux, disait-il, et tenace; un homme qui croit en lui... il parviendra peut-être; son obstination lui vaudra ce que d'autres emportent par leur habileté; il tiendra la place d'un homme de talent, voilà tout. Que madame Norbert est heureuse d'avoir échap|)é au mariage qu'on lui préparait! elle aurait été toute sa vie sous le joug d'un tyran... — D'un tyran! disait mademoiselle Charlotte, rouge de colère et d'indignation. — Oui, ma Sœur d'un tyran : les sots abusent toujours du pouvoir quand ils parviennent à s'en emparer.

Alors mademoiselle Charlotte accusait son frère d'aimer madame Norbert, et lui conseillait charitablement de se

méfier du grand sabre que traînait après lui le lieutenant de la garde. M. Ernest ne se défendait pas de ce reproche, et il faisait observer que quand on aime la femme on se rapproche du mari; ce qu'il comptait faire.

Madame de Linant était heureuse du départ de son fils.

— Votre pupille, disait-elle à son frère M. de Bussière, a voulu nuire à Anatole en l'éloignant de Paris, et elle l'a servi, au contraire. M. Norbert et mon fils n'auraient pu se rencontrer sans qu'une querelle se fut élevée entre eux. Je suppose Anatole vainqueur dans le duel qui serait survenu, il se serait fait un ennemi mortel du ministre de la guerre, et sa fortune éteùt perdue. "Se dites pas cela â madame Norbert, mon frère, elle ferait revenir Anatole.

M. de Bussière leva les épaules.

— Vous manquez toujours de charité pour Juliette, ma sœor.

Jlladeinoisellc Olympe.

Juliette s'aperçut aisément qu'elle était aimée de son mari, et elle-même ne tarda pas à s'attacher à lui. M. Norbert fut d'abord fier de sa femme comme il l'était de son uniforme et de son beau cheval. Peu à peu, il s'aperçut que Juliette lui était supérieure par l'esprit, les connaissances et cette amabilité de tous les moments qui attire d'abord et séduit ensuite; alors il commença, sans s'en apercevoir, à céder à une influence dont il partageait les avantages. Madame Norbert avait dans le monde de très-grands succès; elle régnait à l'hôtel du ministre de la guerre, oii elle ne tarda pas à rencontrer la femme du ministre de l'intérieur, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle était un peu parente. La jeune femme se ressouvint

alors (le M. Ernest de Meyran qui, du reste, faisait partie de sa société. M. Ernest était sans état, mais il avait fait d'excellentes éludes, et il était apte à parcourir toutes les carrières.

— Ne pourriez-vous pas, ma bonne amie, dit un jour Juliette à sa parente, faire entrer M. Ernest de Meyran dans les bureaux du ministre? — C'est un ami de votre mari? demanda la femme de rExcellence. — Pas précisément, répondit Juliette; c'est un ami à moi, un jeune bomme plein d'avenir, qui mérite d'avoir une place distinguée dans le monde, et qui l'obtiendra par son mérite; ne serait-il pas flatteur pour moi de lui avoir ouvert la carrière?

La femme du ministre regarda Juliette en souriant. Celle-ci poursuivit sans embarras :

T-^ Ne vous gênez pas, ma bonne amie; si c'est trop difficile, dites-le-moi francbement. M. Ernest de Meyran a fait son droit, et je parlerai de lui au ministre de la juslice.

Quelques jours après celte conversation, M. Ernest était pourvu d'une place très-convenable au ministère de l'intérieur, el il apprit, à n'en pouvoir douter, qu'il la devait à l'influence de madame Norbert.

Cependant, dès que Juliette se crut sûre de son empire sur son mari, elle eut avec lui une conversation sérieuse.

— Mon cher Charles, lui dit-elle, vous m'aimez, je n'en doute pas; croyez-vous que je vous aime à mon tour?

Le lieutenant, qui était loin d'avoir perdu ses habitudes de fatuité, se regarda dans une glace qui décorail la cheminée, frisa sa moustache, el il allait répondre, lorsque Juliette le prévint.

— Vous clés beau, mon ami, je le sais, lui dit-elle; vous êtes beau comme Endyniion, et certes, c'est une qualité, je ne le nie pas; mais, Charles, je ne suis pas votre maîtresse, je suis voire femme. — Oh! Juliette, s'écria le lieutenant d'un Ion passionné, vous serez toujours ma femme et ma maîtresse... — Du tout, Charles,

du loul, je ne suis que votre fomme; seulement j'entends que vous n'ayez jamais de maîtresse. Mais ce n'est pas li'ila question; je vous ai demandé si vous pensiez être aimé de moi. — Ma foi, oui, je le pense; je ne suppose pas qu'une aussi belle bouche puisse être menteuse; que d'aussi jolis yeux puissent être trompeurs. — Vous avez raison, Charles, je vous aime, et il dépendra de vous que je vous aime toujours,.. Savez-vous qu'il n'a tenu à rien que cet amour que j'éprouve ne se changeât en indifférence et peut-être en hain€? Car je sais haïr. — Comment cela? dit le lieutenant effrayé. — Vous souvenez-vous de cette lettre anonymequej'ai mise en pièces devant vous? — Parfaitement, Juliette.-. El vous savez maintenant qui l'a écrite? — Je le savais alors, el mon opinion sur l'auteur de cette hkheté n'a pas changé. — Ah! fit Norbert. Et me direz-vous?...

— Vous m'avez promis de ne jamais le demander. — C'est juste. — Mais, continua Juliette, je vous ai dit n'avoir lu que quelques ligues de cette lettre, je vous ai Irompé, je l'avais lue tout entière. — Vraiment, madame?

— Oui, monsieur; et j'ai pris quelques informations; il y avait du vrai dans cette biographie. — Songez, Juliette, qu'à l'époque où l'on m'accusa de torts, sans doute exagérés, je ne vous connaissais pas, je ne vous avais jamais vue.

— El c'est ce qui vous excuse, dit Juliette. — J'ai nié, poursuivit Norbert, par la crainte de vous perdre, parce qu'il y a des choses qu'on ne peul ni avouer ni expliquer à une jeune fille; elle ne les comprendrait ni ne les pardonnerait. Oh! maintenant, celte lettre arriverait, j'avouerais tout. — Vous avez raison, Charles, je comprends cela, dit Juliette; c'eiit été à mon tuteur à vous interroger; aussi avez-vous vu le parti que j'ai pris : j'ai feint de ne rien savoir.

M. Norbert prit la main de sa femme et la baisa tendrement. Juliette continua :

— Vous vous souvenez du jour de notre mariage, Charles? lui dit-elle. — Oh! Juliette, ce jour ne s"effacera jamais de mon souvenir. — Vous n'avez pas oublié celle

jeune femme en noir, que vous heurtâtes en descendant de l'autel, de façon, je crois, à la blesser? — Mon Dieu! non, Juliette, mais... — Permettez, mon ami, permettez : cette jeune femme, c'était mademoiselle Olympe, une danseuse de lOpéra. — Comment! vous savez?... — Je sais tout, Cliarles, parce que je vous aime. Il faut me promettre de ne plus la revoir; et je ne vous parle pas ainsi par jalousie, je sais que vous pourriez vous trouver avec elle sans danger pour la passion que je vous inspire. C'est par vanité que je vous parle; il me serait douloureux d'apprendre que mon mari a conservé des liaisons indignes de lui.

M. Norbert assura à sa femme qu'elle serait obéie; il lui dit même, ce qui était vrai, qu'il n'avait pas attendu ses ordres pour prendre cette résolution.

— Je le savais, Charles, lui répondit la jeune femme, et voilà pourquoi j'ai enlauié avec vous un sujet si délicat; mais il faut m'écouter jusqu'au bout. — Parlez, Juliette, parlez. — Vous avez mal agi envers cette femme, vous l'avez traitée brutalement, vous l'avez blessée, et cela devant moi, devant une foule nombreuse, au moment où votre bonheur devait vous inspirer de l'indulgence et de la modération. Mon amour pour vous ne m'aveugle pas sur le tort que vous avez eu. — Comment, Juliette, vous me blâmez? — Sans doute; et, mon ami, je vais plus loin, je raisonne comme doit raisonner cette femme outragée, et je suis sûre qu'elle songea se venger. — Que m'importe? dit Norbert. — A la bonne heure! mais cela m'importe beaucoup, à moi. Je sens, ajouta Juliette en s'animant, qu'à sa place j'emploierais tous les moyens pour vous nuire, pour vous perdre. — Pour me perdre? Une danseuse de l'Opéra perdre un lieutenant de la garde? Ce serait le pot de terre contre le pot de fer. Vous ne connaissez pas rOpéra, Juliette; c'est un pays où la foudre est un innocent pétard, où l'on s'empoisonne avec du vin de Champagne et où la lame des poignards rentre dans le manche. — Les fenmies sont les mtMiics partout, dit Ju-

lietle avec un sourire équivoque; pour moi, quand je hais, je poursuis ma vengeance aussi loin qu'elle peut aller. Ma Inine a Tair de sommeiller quelquefois, mais elle veille toujours dans mon sein. Enfin, celte femme me fait peur, je tremble pour vous, Charles; il me semble que celle Olympe doit armer contre vous des assassins. Je suis heureuse, Charles; eh bien! quelque chose me dit que cette Olympe me coûtera mon bonheur. — Je vous jure, dit Norbert en embrassant sa femme, que je ne la verrai plus de ma vie, que jamais... — Eh! grand Dieu! Charles, s'écria Juliette, il s'agit bien de cela! Vous êles dans une grande erreur si vous me croyez jalouse comme une pelite pensionnaire... Je veux quitter Paris. — Nous irons à la Folie-Bussière quand vous le voudrez, Juliette.

— Je veux quitter Paris avec vous. — Avec moi? Et mon service? — Vous obtiendrez un congé. — L'empereur n'en accorde pas à la garde. — Je me charge de l'obtenir, moi; ne sommes-nous pas parents du ministre de la guerre? — Et où irons-nous? demanda Norbert en riant»

— En Italie : je veux voir Rome, Naples; je veux voir Venise, Charles. — Ma bonne amie, vous êles charmante quand vous déraisonnez. Le ministre de la guerre, tout puissant qu'il est, n'a pas assez de pouvoir pour donner un congé à un oOlcier de la garde, el cela au moment d'une campagne; il faudrait recourir à l'empereur. — J'y aurai recours. — Comment! vous irez trouver Tempereur?... — Sans doute. — Et vous lui direz : « Sire, mon mari, un lieutenant de lanciers de votre garde, s'est attiré la haine d'une petite danseuse de l'Académie impériale de musique, el comme c'est très-dangereux pour un officier, je vous demande un congé de six mois. » — Charles, reprit Juliette, ce n'est pas vous qui avez peur, c'est moi... Moi, je veux aller à Naples, à Rome, et je veux y aller avec vous; je suis malade, j'étoufîe à Paris... Je vous ai dil que je vous aimais, Charles, eh bien! je veux jouir de mon amour pour vous, sous un beau ciel, dans un pays enchanté, je veux sortir de la boue el du

brouillard de Paris. Nous sommes riches, pourquoi ne profiterions-nous pas de notre fortune, comme font les heureux de la terre? Nous regretterons un jour d'avoir perdu au milieu du tracas de Paris et du souci de l'anihilion cette première année de notre mariage... Comment, Charles, vous refusez d'accomplir mon premier souhait!

Juliette, en parlant ainsi, entourait son mari de ses bras et attachait sur lui ses yeux humides et brillants dont les regards étaient souverains : elle priait elcommandail en même temps,

— Juliette, lui dit Charles en l'embrassant tendrement, vous me feriez déserter mon drapeau! Parlez, commandez, où faut-il fuir avec vous?... CY'sl impossible, dit-il en se levant; quitter le régiment, que dirait l'empereur? — Laissez là l'empereur, Charles, et le ministre! Si vous le |)Ouviez, m'accompagneriez-vous en Italie? — Si je le pouvais, en doutez-vous? — Votre volonté me suffît, Charles; mais je la veux pleine et entière. Je veux, si par hasard vous étiez libre, que vous quittiez Paris avec moi sur-le-champ... demain au plus lard. Vous me le promettez?... — De tout mon cœur, s'écria le lieutenant. — .Envoyez donc votre domestique commander les chevaux de poste pour demain malin; voilà un congé de six mois.

El Juliette lira de. sa poche un parchemin scellé du cachet ministériel, el qui n'était autre chose qu'un congé parfaitement en règle.

— Un congé! s'écria le lieutenant; c'est ma foi vrai... Eh bien! nous partirons, Julielle, nous partirons demain, c'est convenu.

El quoique le fier lieutenant trouvât peu viril de céder ainsi aux séductions de sa femme, et surtout de fuir devant une danseuse, il éprouva cependanl un seciel plaisir en songeant aux douces heures qu'il allait passer avec sa Juliette devant le Vésuve ou dans les ruines du Colisée. Les enchantements d'Armide valent bien les ennuis du Jjivac ou les horreurs du champ de bataille. Julielle Iriom-

pliait, et, s'il faut tout dire, un peu de dédain pour le vaincu se mêlait chez elle aux douceurs de la victoire.

— Que je suis injuste! se disait-elle; je le séduis, et je l'estime un peu moins qu'auparavant, parce qu'il me cède... Eh bienî je l'aimerai davantage... Cependant, ajouta-l-elle en elle-même, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et les yeux attachés sur Charles, cependant si j'étais homme et ofiQcier, une femme ne viendrait pas facilement à bout de moi. Je sais bien qu'il n'a pas peur, je sais bien qu'il regarde mes craintes comme puériles, et qu'il rougit de déserter les champs de bataille où vont s'illustrer ses compagnons d'armes; mais il me cède, et c'est ce que je ne ferais pas à sa place... Allons, c'est fini, je suis le maître.

Et Juliette adoucit l'éclat de ses yeux, fit naître sur ses lèvres le sourire le plus gracieux; et, comme la chatte qui affecte un air nonchalant et disirait, au moment même où elle est sûre de dévorer sa proie, ce fut certaine de dominer son mari pour toujours qu'elle baissa les yeux devant lui et prit avec lui un air timide et presque enfantin.

Le lieutenant sortit pour aller à l'état-major prendre congé de son colonel.

Juliette sonna et donna l'ordre à sa femme de chambre, de préparer tout pour le départ du lendemain.

Nous allons quitter l'élégant hôtel de la grande dame, pour passer dans le petit logement de la coryphée.

On voyait, il y a quarante ans, dans la rue Sainte- Anne, deux maisons jumelles qui ont aujourd'hui disparu pour faire place à un vaste hôtel, dont le rez-dechaussée est bourgeoisement occupé par un marchand de nouveautés, attendu qu'on loue beaucoup plus cher un magasin qu'une écurie ou une remise. C'était dans l'une de ces maisons que mademoiselle Olympe occupait un appartement au troisième. On gravissait un escalier obscur et assez sale; on frappait discrètement à la porte avec le bout de sa canne ou le manche de son parapluie;

si la porte s'ouvrait, on se trouvait dans une pièce tout ù fait privée de jour, dans laquelle s'ouvraient deux portes; l'une qui conduisait à une cuisine toujours froide, parce que mademoiselle Olympe ne dînait convenablement que lorsqu'elle était priée ù dîner; autrement, elle mangeait un morceau sur le pouce et achetait le quart de galantine chez le charcutier du coin; l'autre porte menait à une petite salle à manger, peu habitée, puisque la cuisine ne l'était pas. De la salle à manger, on passait dans le cabinet de travail : le cabinet de travail d'une danseuse qui veut devenir premier sujet; c'était une petite pièce planchéiée où la jeune fille faisait des battements et des ronds de jambe pour se préparer à la leçon qu'elle recevait ensuite de M. Gardel; car la vie d'une danseuse est une vie pénible autant que fatigante, et Vestris prétendait qu'il est plus difficile d'avoir ce qu'on appelle de l'élévation en termes de chorégraphie, que d'avoir de l'élévation tlans le style. — C'est beaucoup plus rare, disait-il, cela se voit moins souvent.

Après ce cabinet, venait la chambre à coucher; la plus belle pièce de l'appartement, et aussi la mieux meublée. Mademoiselle Olympe n'avait point de salon, et, quelque modeste que fût son logement, il excitait cependant l'envie de ses compagnes, moins heureuses qu'elle. Martial, en parlant de ces jeunes filles romaines, qu'il rangeait dans les classes où se trouvait mademoiselle Olympe, invite leurs adorateurs, les fils des préteurs ou des proconsuls qui se ruinaient pour elles, à les visiter.

« Allez dans leurs bouges, dit-il ù la jeunesse dorée de son temps, quelle saleté! quelle ignominie! Lu elles se dépouillent de leurs vêtements d'emprunt, elles quittent l'or et la pourpre qu'elles étalent dans la voie, Sacrée, et comme elles ne veulent pas séduire, elles revêtent d'ignominieux haillons. »

Il n'en était pas de même de mademoiselle Olympe; en dépit de sa cuisine et de sa salle h manger, sa tenue, chez olle, était toujours propre et soignée; une femme de mé-

- ai —

nage attentive et bien payée entretenait avec soin sa chambre à coucher, dans laquelle on ne rencontrait jamais aucune trace de désordre ni de négligence. Fidèle aux habitudes de son enfance et aux enseignements qu'elle avait puisés dans la loge de sa mère, la danseuse cultivait les fleurs; ses fenêtres étaient encombrées de géraniums, de basilics et de cobœas, dont les liges, soutenues par de légers fils de fer, formaient des rideaux verdoyants et embaumés. Sur les deux côtés de sa cheminée se trouvaient deux fleurs alors à la mode et auxquelles on avait donné le nom d'une princesse de la famille impériale, deux hortensias. Entre les deux vases était une modeste pendule, dont le mouvement, enfermé dans une boîte d'acajou, n'avait d'autre mérite que celui de marcher à peu près régulièrement et d'indiquer avec assez d'exactitude l'heure de la répétition ou celle du spectacle. Mademoiselle Olympe avait de l'ordre; de quelque manière que l'argent lui vînt, elle en faisait trois parts: l'une pour le présent, l'autre pour secourir une compagne dans l'embarras ou quelque vieil ami, comme le mendiant Monti; la troisième part était mise de côté pour l'avenir, pour ce moment encore très-éloigné où la jeunesse et l'amour s'enfuiraient pour ne plus revenir. Sobre chez elle et par calcul d'économie, elle était gourmande quand elle ne devait pas payer la carte du restaurateur, et buvait une quantité de vin de Champagne qu'un homme n'aurait pu supporter sans éprouver quelque vertige; mais son estomac était bon et son cerveau à l'épreuve des fumées du vin. Douce et calme, elle jugeait avec sang-froid le parti le meilleur pour elle, et le suivait sans que ni caprices ni passions pussent la faire dévier du chemin qu'elle avait choisi; ainsi elle subissait sans se lasser les fatigues de son état : elle voulait parvenir. Habituellement sans amour comme sans fantaisies, elle ne regardait ses adorateurs que comme des gens destinés à la faire briller sur le théâtre et à l'enrichir. La fortune de mademoiselle Bigottini la charmait; elle rêvait un mari prince, des terres productives, des mai-

sons de campagne aux environs de Paris et des écuries pleines de chevaux. Le seule passion qui chalouiilàt son cœur assez insensible, c'était l'ambition, le goût de la vengeance : mais elle entendait se venger doucement, ù petits coups et par la main d'aulrui.

Juliette, qui n'avait jeté sur la danseuse qu'un coup d'œii à la dérobée, avait néanmoins deviné ces penchants pervers qui, pour un observateur intelligent, perçaient sous les dehors les plus doux. Juliette était haineuse, il est vrai, mais elle haïssait ouvertement; elle se vengerait au grand jour, et elle aurait volontiers dit à sa victime avant de la frapper ;

— Regardez bien la pointe de ce poignard; elle va pénétrer dans votre cœur.

L'astuce et Thypocrisic qu'elle lut sur la figure de la danseuse Tefllrayèrent, la firent trembler pour son mari, et on va voir que ses pressentiments étaient fondés.

Mademoiselle Olympe accepta le bras du capitaine Volski, et sortit en boitant de Saint-Roch; le capitaine voyait parfaitement que sa compagne souffrait, mais il ignorait la cause de sa douleur; n'ayant pas vu l'action brutale de Norbert, il ne comprenait pas bien l'intérêt que le ministre de la guerre prenait à tout cela. Cependant, comme mademoiselle Olympe lui convenait beaucoup, il saisit avec empressement Toccasion de lui être agréable.

— Mademoiselle, lui dit-il, vous boitez; vous avez fait une chute?

La danseuse n'avait pas encore mûri sa vengeance, et elle ne savait pas encore jusqu'à quel point elle pouvait compter sur le capitaine.

— Je vous dirai plus tard tout cela , capitaine; maintenant laissez-moi, parce que je soufïre , comme vous le voyez, et je vais me mettre au lit. J'espère que je vous verrai demain.

Une fois chez elle. Olympe n'eut rien de plus pressé que d'envoyer chercher le médecin de l'Opéra. Il y avait alors, comme il y a encore aujourd'hui, plusieurs méde-

cins attachés à l'Académie de musique, et leur témoignage faisait foi en matière de maladie ou d'indisposition. Si un chanteur se plaignait d'un enrouement subit et forçait ainsi l'administration à changer le spectacle ou à substituer une doublure au chef d'emploi, si une danseuse se plaignait d'une entorse pour ne pas dafiser, il fallait que le médecin désigné à cet effet reconnût la présence du mal et sa gravité; sans cela le délinquant était puni d'une amende ou d'une peine plus forte. La précaution était nécessaire pour prévenir les caprices des comédiens, qu'une rivalité de coulisses ou l'attrait d'une partie de plaisir détournait souvent de leurs devoirs.

Après une demi-heure d'attente, la femme de ménage de mademoiselle Olympe annonça le médecin.

M. Maillet, médecin de service au moment où mademoiselle Olympe le fit appeler, était un homme de quarante-cinq ans environ, qui avait conservé, malgré son âge, toutes les allures d'im jeune homme, et qui papillonnait dans les coulisses de l'Opéra avec la légèreté que mettait le Zéphir Paul à voltiger sur la scène autour des nymphes de Diane ou des compagnes de Flore. Toujours mis avec une élégance recherchée, le docteur avait les manières de l'ancienne cour : sauf l'épée et le chapeau brodé, c'était un marquis. Ses poches étaient toujours pleines de pastilles, de jujubes, de boules de gomme et de réglisse ambrée. Il conijiatissait aux maux des premiers sujets avec une charité tout à fait évangélique, et s'il était un peu rude pour les figurants et pour le corps de ballet, c'est qu'une petite malheureuse qui gagne cinquante francs par mois ne peut pas avoir un gosier aussi délicat qu'une actrice à vingt mille francs, et que les tibias d'une figurante! des corps de ballet ne valent pas-ceux d'une sylphide qui ne touche la terre que par complaisance. Il s'adoucissait toujours devant un joli visage, et il lui arrivait souvent de prendre mademoiselle Olympe par-dessous le menton, pour la forcer à entendre un compliment sur les fossettes dont nous avons parlé. Il s'approcha du

— Si —

lit où la danseuse élail couchée et lui prit le pouls par habitude, puis s'avança vers la cheminée et fourra son nez dans la fleur épanouie d'un iiortensia.

— Eh bien, petite, dit-il d'un air familier, nous avons des douleurs dans la gorge?... Eh! pardon, j'oubliais que vous êtes danseuse, mon enfant; c'est à la cheville que vous avez mal?

Olympe lit entendre un petit gémissement, le docteur continua :

— De la toux. .. et moi qui al laissé ma boUe de jujubes chez la petite Millière... Nous avons la migraine? Nous voulons aller au bois ce soir? D'honneur, je suis fâché que vous ne m'y ayez pas vu ce matin; je montais un cheval... une petite jument que Franconi a dressée exprès pour moi : j'y retournerai demain... Olympe? — Monsieur, répondit Olympe avec des larmes dans la voix.

— Je vous jure que vous n'avez pas de fièvre. Et il se rapprocha du lit.

— Je crains d'avoir la jambe cassée, dit Olympe en pâlissant et en fermant à demi les yeux. — La jambe cassée! une chute? — Non, M. le docteur. — Un coup?

— Oui, M. le docteur. — Ah çù, ma pauvreenfanl... qui est-ce qui t'a battue? Tu es assez jolie pour être infidèle, mais c'est de ton âge, et d'ailleurs à l'Opéra c'est votreélat... Voyons cette jambe?

Et le docteur, usant d'un privilège naturellement accordé aux médecins et aux chirurgiens, allait lever la couverture. Olympe l'arrêta; elle fondait en larmes.

— Moi infidèle! moi, grand Dieu! ô ciel! c'est moi qu'on trompe, c'est moi qu'on trahit. — Pas possible. — Norbert... Charles. — Ah! s'écria le docteur, tu as raison, 01ym|)e, il se marie; j'ai entendu parler de ça... une héritière... Eh bien! Olym|)e, lu as raison de le regretter, c'est un bel homme, un joli ollicier. — Moi le regretter! je le méprise. — C'est lui qui t'a battue? dit le docteur, et pourquoi?

Mademoiselle Olympe raconta alors ccqui s'était passé h

Sainl-Roch, où elle était allée pour voir encore une fois ringrat qui la délaissait. L'action du lieutenant n'était pas méritoire, mais la danseuse l'aggrava tellement el l'entoura de circonstances si odieuses, que IVorbert, s'il avait été réellement aussi coupable que le disait Olympe, aurait mérité d'être cassé à la tète de son régiment.

— Vous savez, ajouta-t-elle, qu'il est parent du ministre de la guerre? — Je l'ignorais. — C'est son cousin, el le ministre a vu tout ce que je viens devons raconter; il en a été tellement indigné, qu'il s'est approché de moi, m'a promis de punir son parent et m'a donné un de ses aides de camp pour me reconduire chez moi.

Le docteur leva les yeux et les mains au ciel.

— J'ai connu il y a vingt ans, dit-il, beaucoup d'officiers du roi; ils se seraient passé leur épée au travers du corps plutôt que d'agir ainsi.

Mademoiselle Olympe jugea qu'il était temps de mettre sous les yeux du docteur la preuve du crime, et elle fit sortir de son lit une petite jambe blanche, rondelette et faite au tour;seulement quelques meurtrissures bleuâtres, quelques gouttes de sang tachetaient l'ivoire de sa peau enlevée à divers endroits. M. Maillet prit aussi délicatement que possible cette jambe dans ses deux mains, il la palpa, il fit jouer l'articulation du genou et celle de la cheville.

— Ah! ah! vous me faites mal, docteur. — Soyez tranquille. Olympe, votre jambe n'est pas cassée; dans huit jours il ne tiendra qu'à vous de vous élever jusques aux frises de l'Opéra. — Huit jours! dit la danseuse, jamais; ahî que je souffre, docteur! — Mettons quinze jours. — M. Charles Norbert est un monstre, docteur. — C'est convenu; vous bassinerez votre jambe avec de l'eau et du sel... Voulez-vous que je vous saigne? — Oh! non, docteur, je vous en prie.

Le docteur fit une attestation dans laquelle il déclarait que mademoiselle Olympe ne pourrait pas danser avant quinze jours; et il promit d'aller le soir même à l'Opéra,

MADAME DE LINAST, T. 1. G

où il raconterail l'événemenl : c'était tout ce que demandait Olympe.

Le lendemain, le capitaine Volski ne manqua pas d'arriver : il trouva la danseuse étendue sur un canapé, les pieds chaussés de pantoufles de satin légères et dont la semelle était aussi mince qu'une feuille de papier; dans les salles de danse,ces souliers s'appellent des chaussons; ils se prêtent à tous les mouvements des pieds, et donnent au 4ianseur l'élasticité de la halle qui rehondit dès qu'elle touche le parquet. Olympe était coiffée d'un madras de rinde qui donnait à sa figure mutine quelque chose d'agaçant et de provocateur; semhlahle à une bayadère de Delhy ou de Mysore, elle était voluptueusement accoudée sur un coussin, et respirait avec délices l'air qui, avant d'arriver jusqu'à elle, s'embaumait de la senteur de ses basilics et de ses cobœas. Le capitaine avait l'air inquiet et soucieux; Olympe, rien qu'en jetant les yeux surluijCompritqu'il savait tout. Volski, évidemment, avait été la veille à l'Opéra, et le docteur Maillet avait parlé.

Né à Varsovie même, d'une famille patricienne mais pauvre, Alexis Volski avait suivi dès son enfance la carrière des armes, et il était parvenu par son courage au grade qu'il occupait dans la garde impériale; c'était un homme de vingt-huit ans environ, qui avait le teint frais et rose d'une jeune fille, des cheveux blonds et une moustache blanchâtre et soyeuse; ses traits, sans être distingués, avaient une finesse singulière, et dans ses yeux changeants, dans ses prunelles quelquefois bleues, quelquefois grises, suivant les passions qui l'agitaient, on pouvait lire l'orgueil, l'amour-propre, la soif des plaisirs et des honneurs, ainsi qu'une finesse et une duplicité qui ne le cédaient en rien à lasluce diplomatique dans la danseuse. C'était un homme que les plus mauvaises passions avaient envahi, parce qu'il était pauvre; il ne possédait que sa solde et il était ainsi privé de tous les plaisirs attachés à la richesse : son seul domestique, c'était un ca-

valierdesa compagnie; son logement, la caserne ou une chétive chambre garnie dans un liôle! médiocre; sa richesse, c'était son cheval, et il le traitait avec des soins infinis, parce qu'il n'aurait pas pu le remplacer sans emprunter, s'il fût venu à le perdre, et le capilaine avait peu decrédit.La pauvreté le piquait sans cesse de ses pointes douloureuses : prodigue par goût, il pouvait à peine suffire à ses besoins; joueur, il devait s'abstenir de toucher à une carte ou à un dé; amateur déclaré du beau sexe, il s'éloignait par prudence des liaisons toujours coûteuses, même quand elles paraissent ne pasdevoir faire débourser un sou.

« Rien n'est cher, pensait-il, comme une femme qui ne coûte rien. »

Le capitaine avait calculé que son entrelien, celui de son cheval et son uniforme payés, il ne pouvait pas acheter un bouquet sans détruire l'équilibre de son budget. Les dettes sont, il est vrai, une ressource, mais l'empereur ne donnait pas d'avancement aux officiers endettés. Volski maudissait le séjour de Paris, et appelait de tous ses vœux le moment de l'entrée en campagne. Il y avait un homme que le capilaine haïssait, comme on aime sa maîtresse, ainsi que le disait autrefois le comte de la Blache, de son ennemi Beaumarchais : c'était le lieutenant Norbert. Volski était supérieur en grade à Norbert; mais celui-ci le surpassait en bonne mine, en crédit; il était parent du ministre, et enfin Norbert était riche, Norbert avait des chevaux dans ses écuries, des domestiques, et il ne pouvait pas tardera devenir capitaine; c'était le moins que pût faire pour lui le ministre. Volski savait très-bien que sa compagnie était très-forte; elle renfermait un nombre de cavaliers plus considérable que ne le voulaient les ordonnances militaires; on devait donc la dédoubler et d'une en former deux. Norbert serait ainsi capitaine aux dépens de Volski dont on diminuerait l'importance; de là une haine jalouse qu'un autre sentiment vint encore augmenter. Les charmes de mademoiselle Olympe avaient

louché Volski, qui connaissait trop bien sa position et les habitudes de l'Opéra pour avoir l'espérance de supplanter son rival. 11 fallait céder à la triple puissance de l'or, de la bonne mine et du crédit. 31ais quand Norbert annonça son mariage, quand la danseuse vint le surprendre à déjeuner pour lui reprocher sa. perfidie, alors Volski comprit qu'il pourrait se rendre uiile autrement qu'avec de l'or, et il espéra que le dépit et le besoin d'un soutien Ini rendraient la danseuse favorable. Le ministre luimême lui vint, par hasard, en aide; et ayant appris, à l'Opéra et de la bouche du docteur Maillet luimême, la conduite de son lieutenant, il accourait plein d'espoir, mais cachant sa joie sous l'apparence de l'indignation.

— Je sais tout, dit-il après s'être assis auprès d'Olympe. — Que savez-vous, capitaine? — J'ai tout appris à l'Opéra; vous avez été insultée, battue, blessée, et cela par un homme, que dis-je, par un officier de la garde môme de l'empereur.

Olympe baissa la tête sur sa poitrine et fondit en larmes :

— On se croit tout permis envers nous, dit-elle. — II n'y a que les lâches qui agissent ainsi, continua le capitaine; pourquoi ne m'avez-vous pas instruit hier? Je me doutais bien de quelque chose, mais qui aurait pu imaginer une énormité pareille? — Oh! mon Dieu! mon Dieuî s'écria OIym|)e en joignant les mains, et moi qui l'aimais lanl! — Vous l'aimiez! — Demandez à l'ambassadeur de Sardaigue, dit Olyni|)e, et vous saurez ce que j'ai refusé pour lui. — Battre une femme! répétait le ca|)ilaine, il mérilerait d'être cassé à la tête du régiment... Olympe, si cet homme n'était pas le parent du ministre de la guerre, à l'heure où je vous parle, il ne ferait plus partie de ma compagnie... Mais la protection... — Ne parlons plus de lui, dit Olympe, je suis faite poursouffrir. — Vous? vous êtes faite pour être adorée, servie à genoux. — Allez le demander à M. Norbert. — M. Norbert, M.Norbert, dit

le capitaine d'un Ion farouche, qu'il prie Dieu de nepasse rencontrer sur mon ciiemin. — Lui'' — Oui, Olympe, lui. — Ah! il se moque pas mal de vous. — Il se moque de moi? dites-vous. — Il se gène! — Je voudrais bien savoir ce qu'il peut dire de moi. — Ah! ce qu'on dit de tous les Polonais. — Etquedit-on des Polonais? — Tiens, vous ne le savez pas? Gueux commedes cadets de Gascogne, buveurs comme des Suisses; c'est bien à cheval, un Polonais, mais c'est bêle àpied;ôtez-lui son sabre, ça ne sait que faire de ses dix doigts... Aïe! aïe! comme ma jambe me fait mal... J'ai cru, capitaine, qu'elle était cassée, parole d'honneur; c'est le docteur Maillet qui m'a rassurée.

Lecapitaine s'était levé; il sepromenaitdansla chambre d'un air agile; il ne feignait plus la colère ni l'indignation; il éprouvait réellement ces deux sentiments, et son visage reproduisait les passions violentes qui le tourmentaient.

— Vrai, Olympe, M. Norbert a dit cela? — Est-ce que je l'inventerais, moi? Est-ce que je sais, moi, si vous êtes bêle à pied, et si vous ne savez que faire de vos dix doigts?

La fille de la portière reparaissait ici tout entière. Le capitaine s'arrêta devant la danseuse, et il la considéra en silence : trop fier pour se laisser duper, il fit, quoique amoureux, quelques réflexions raisonnables.

— Elle ment, se dit-il. M. iVorbert ne s'est point exprimé ainsi; il ne l'aurait point osé : elle veut me faire prendre le change; ainsi je la vengerais en croyant me venger moi-même, et elle serait dispenséede la reconnaissance... Non, non, ma petite danseuse, je veux bien prendre votre querelle en main, mais il faut que vous m'en sachiez gré et que vous soyez ma récompense.

Son visage prit un air plus doux, et il se rapprocha de la danseuse :

— Laissons cette querelle de régiment, dit-il; si mon lieutenant a mal parlé des Polonais, je vous réponds qu'il

trouvera des gens qui lui feront rentrer ses paroles dans la gorge : je ne veux pas m'en mêler. Voyons, vous avouez que vous avez beaucoup aimé M. Norbert, l'aimez-vous encore? — Moi? Un homme qui s'est conduit comme il l'a fait, est-ce que vous l'aimeriez à ma place, capitaine? — Vous avez raison; eh bien! moi. Olympe, je vous aime.

— Vous m'aimez? allons doncî je ne veux plus me laisser aller à ces chansons-là; maintenant, je ne veux plus aimer que la danse. D'ailleurs, si Norbert venait à savoir que j'aime quelqu'un... — Eh bien, Olympe? — Il me casserait l'autre jambe, dit Olympe en jetant un regard de dédain sur le capitaine. — Si vous étiez à moi, répondit Volski en serrant les poings, bien hardi qui oserait seulement vous regarder.

Mademoiselle Olympe vit alors qu'elle avait affaire à un diplomate aussi rusé qu'elle-même, et elle comprit quelle espèce de marché on lui proposait.

— Une femme que votre lieutenant a battue n'est pas digne de vous, dit-elle au capitaine. — Si cette femme m'aimait, répondit Volski, elle serait vengée par un de ces Polonais qui sont bêles à pied, et qui, quand ils n'ont pas le sabre à la main, ne savent que faire de leurs dix doigts.

Olympe se laissa doucement aller sur le coussin qui la soutenait; elle tourna amoureusement les yeux vers le capitaine, puis se mettant avec vivacité sur son séant, elle s'écria comme emportée par le besoin de parler avec sincérité :

— Vous m'en voulez, parce que j'ai dit ou répété que les Polonais étaient bêles? Eh bien! voyez comme vous vous conduisez depuis quinze jours, capitaine. — Moi?

— Oui, vous. J'apprends le mariage de Norbert, et je cours chez lui; vous vous y trouvez... Là, il m'insulte, il prend une cravache pour me battre. Vous m'offrez votre appui, ce que vous appelez votre protection, j'accepte... Quand on offre sa protection à une fille comme moi, c'est qu'on l'aime; quand elle accepte, c'est qu'elle le veut bien.

— Vous voulez bien que je vous aime? s'écria le capitaine. — Eh! sans doute... Ecoutez; cet homme qui m'a insultée se marie impunément : on ne lui demande pas compte de sa cravache levée sur moi. — Pouvais-je m'opposer aux volontés du ministre qui m'aurait brisé comme un verre? — Attendez; il s'agit bien du ministre... Hier enfin, ce même homme m'outrage, me blesse; vous le savez depuis quinze ou vingt heures, et M. Norbert n'a pas entendu parler de vous? Si vous m'aimez, c'est bien...

— Bète, n'est-il pas vrai, Olympe? — Oui, monsieur : si vous ne m'aimez pas, que voulez-vous?

La question était si nettement posée, que toute réponse était inutile; la danseuse faisait comme ces gentilshommes de grands chemins qui arrêtent les voyageurs en leur demandant la bourse ou la vie. La bourse du capitaine ne valait pas la peine qu'on la demandât. Olympe voulait la vie de Norbert; la vie, non, c'est trop dire.

— N'est-il pas vrai, dit-elle au capitaine, que vous êtes de première force Tépée à la main? — Pas un officier de l'armée n'est encore parvenu à me toucher; M. Norbert lui-même n'a jamais eu cet avantage. — Et quand c'est le sabre que vous tenez, capitaine? — Oh! alors, dit Volski, je suis tellement sûr de moi, que je peux à mon gré atteindre mon adversaire où il me plait; soit à la pointe du pied, s'il m'en prend fantaisie; soit dans l'œil gauche ou dans l'œil droit, à volonté. — Je vous demande un peu, reprit Olympe, quel mal il y aurait à ce que cette péronnelle qui a épousé Norbert eût un mari borgne, ou boiteux, ou manchot, n'est-il pas vrai? Un boiteux peut Irès-bien monter à cheval. — Sans nul doute. Olympe.

— Et un borgne peut encore gagner la croix. — Vous avez raison, dit Volski, qui se mit à rire en songeant au beau lieutenant, la figure cachée à demi par un bandeau de taffetas noir. — Je ne veux pas, capitaine, vous faire briser comme un verre par le ministre; je ne veux pas vous faire tuer Norbert, non plus... Oh! non, capitaine, cela vous attirerait des désagréments, j'en suis siirej mais

je ne veux pas non plus qu'il y ait entre nous celte Idée pénible que vous aimez une femme que Norbert a impunément battue, et que moi je suis attachée à un officier, à un capitaine qui n'a pas su me venger.

Ici, ce n'était plus une fille de portière qui parlait, mais une femme haineuse à qui tous les moyens sont bons pour se satisfaire, et dont les moindres paroles sont aiguisées par la passion.

— Et vous m'aimerez quand vous serez vengée? — Je vous ai déjà dit que pour ma part je vous aimais; seulement, je doute de vous. — Demain, à pareille heure, vous serez servie à souhait, dit le capitaine, à moins que Norbert ne soit un lâche. — Franchement, je ne le crois pas, capitaine. — Ni moi non plus; à demain donc.

Il arrive souvent qu'une femme a fait de ses faveurs le prix du sang; mais c'est toujours dans des moments d'exaltation et de fureur, où sa tête en feu a perdu tout jugement et oîi le délire remplace, chez elle, la raison. Mademoiselle Olympe était du petit nombre de celles qui calculent froidement le meurtre et qui ne s'apaisent que devant un cadavre. Le capitaine mettait son sabre au service de son amour; et, duel pour duel, il aimait mieux avoir affaire au lieutenant Norbert qu'à tout autre.

liO lettre.

M. Anatole de Linant avait obéi aux ordres ministériels; il s'était établi à Sarrcguemines, oîi il passait son temps dans la compagnie des officiers de la garnison, rongea ni son frein et occupé à recevoir les déclarations de quelques colporteurs moitié allemands, moitié français, dont les rapports étaient si insignifiants qu'il rougissait de les transmettre au ministre. Si des sensations douces

avalent pu l'emporter sur sa colère et sur son dépit, il se fierait occupé de mademoiselle Charlotte, dont il était vivement épris; mais l'ambition déçue, la honte d'avoir été éloigné sur un mot de Juliette, ne laissaient chez lui point de place à l'amour :

— Comment me tirerai-je d'ici? se disait-il; si madame Norbert s'avise de faire la conquête de son parent le ministre, et elle est aussi capable delelenler quede réussir, je suis condamné à faire pendant dixans le whist du commandant de Sarreguemines... c'est à échanger ma place d'auditeur contre un brevet de sous-lieutenant, et a aller me faire tuer en Prusse.

Il était en proie à celle tristesse qui assiège un homme habitué aux affaires et auxdislractionsd'une grande ville, quand il est réduit à habiter une bicoque où rien ne peut exciter l'activité ordinaire de son esprit, lorsqu'il reçut une lettre de sa mère, madame de Linant. Celle lettre contenait des détails si précis sur les divers personnages de l'histoire que nous racontons, que nous croyons devoir la reproduire :

« Mon cher Anatole, lui disait sa mère, il faut toujours bénir Dieu de toutes choses; mais je crois lui devoir des actions de grâces particulières pour ce qui vient de se passer. Dieu a changé votre cœur, il a fait disparaître l'amour que vous éprouviez pour une femme qui n'était pas digne de vous, el auprès de laquelle votre vie n'aurait été qu'un enfer anticipé; que son saint nom soit béni!

» J'avoue, mon fils, que j'avais donné les mains à votre mariage avec cette mégère, avec ce serpent que mon frère nourrit dans son sein depuis la mort de M. de Ponlis; c'est que je suis loin d'être parfaite, j'ai ma bonne part des faiblesses humaines, et je suis trop attachée, non pour moi, mais pour vous, aux biens de ce monde. Les grands biens de mademoiselle de Ponlis m'ont d'abord éblouie; voyant ensuite que mon frère voulait vous marier à sa pupille, le n'ai pas osé lui résister, toujours fascinée par l'appât des richesses. Vous êtes, mon fils, l'héritier

naturel de mon frère, qui n'en compte pas moins laisser une partie de son bien à Juliette. C'est odieux pour deux raisons; la première est celle-ci selon moi : puisque votre oncle n'a point d'enfant, sa fortune vous appartient légalement; la seconde est que mademoiselle de Pontis, maintenant madame Norbert, possède de fort grands biens, tandis que vous n'êtes pas riche. Mais telle est la volonté de M. de Bussière, et malheureusement la loi lui permet de disposer de son héritage à sa fantaisie. Je craignais donc de l'indisposer en refusant la personne qu'il nous offrait, et d'un autre côté, je voulais ainsi vous faire rentrer dans les biens dont il vous privera injustement. Le mariage rompu par la faute seule de la pupille, votre oncle ne peut raisonnablement pas vous en vouloir, et vous et moi cultiverons son amitié de manière a ce que tout ce qui sest passé tourne à votre avantage.

» Vous ne pouvez pas vous figurer, Anatole, la crainte que j'ai éprouvée quand je vous ai aperçu à Saint-Roch, le jour du mariage de madame Norbert. Vous y veniez, poussé par votre amour pour elle, et peut-être aussi par le désespoir où vous étiez de la voir passer dans les bras d'un autre. Un amant ne peut supporter un pareil spectacle, et je m'attendais à tout moment à vous voir profaner le temple de Dieu par un éclat insensé. C'est alors qu'un miracle s'est opéré, et il m'a semblé voir un ange descendre du ciel, s'arrêter près de vous et verser dans votre cœur une liqueur divine qui a éteint votre amour, et vous a rempli d'indiflérence, même de dédain, pour cette méchante femme.

» Je me souviens, Anatole, qu'en me parlant de madame Norbert, vous m'avez dit, quelques heures avant votre départ, que si elle était violente et impérieuse, elle avait trouvé son maître, et que le lieutenant passait dans l'armée pour un homme difficile à vivre, et qui exigeait autour de lui une obéissance passive. Eh bien! le lieutenant a cédé à l'ascendant de sa femme; il tremble, dit- OD, devant elle, il est son esclave; elle parle, et il obéit;

elle fait un signe, et il se précipite. Vous auriez été bien malheureux si vous eussiez épousé cette furie; ou vous auriez rampé devant elle comme fait M. Norbert, ou vous auriez vécu au milieu de continuelles altercations... Grâce au ciel, elle est à un autre. Cependant je ne suis pas tranquille, j'ai des pressentiments; je crois avoir reçu du ciel certaines communications qui excitent, quand je vous parle de ces choses, votre hilarité ainsi que celle de votre oncle, mais qui me plongent dans l'inquiétude pour l'avenir... Je crains que vous ne soyez un jour le mari de celte femme. Tout vous sépare, il est vrai; mais le joug que subit M. Norbert peut lui paraître un joug si insupportable qu'il se décide à le rompre; alors cette femme devient libre, sinon aux yeux de Dieu, du moins aux yeux des hommes. J'espère, Anatole, que vous ne donnerez jamais à votre mère le chagrin de vous voir épouser une femme divorcée; mais M. Norbert peut mourir; c'est aujourd'hui dans sa profession une chose fort commune : notre empereur est un héros qui augmente la gloire de la France, mais qui ne ménage pas le sang de ses sujets. Dites-moi, Anatole, que vous haïssez cette femme, et que vous ne l'épouserez jamais.

» Votre oncle, qui vous aime toujours et qui a vu avec peine que sa pupille vous ait éloigné de lui, m'a appris une nouvelle, qui vous prouvera l'influence que madame Norbert a su prendre sur le ministre, et qui assure au moins au mari six mois de vie : elle a obtenu pour le lieutenant un congé de six mois. Comprenez-vous cela? un congé, à un officier de la garde, au moment de l'entrée en campagne! M. Norbert, qui est au fond un homme de courage, va servir de risée à tous les officiers; il l'a senti, et a eu beaucoup de peine à accepter cette faveur; mais sa femme a la fantaisie de faire un voyage en Italie, et elle veut être accompagnée de son mari : on prétend qu'elle a dit que si son mari ne se souciait pas de partir avec elle, elle saurait bien trouver un cavalier, et on ajoute que ce cavalier ne serait autre que M. Ernest de Meyran,

— iK) —

jeune homme dont elle soigne la fortune cl auquel elle a fait donner une place importante aupri^'s du ministre de l'intérieur. Quoi qu'il en soit, M. Norbert a baissé lalèle, et part demain malin pour Rome avec sa femme. La gloire est au nord, madame IVorbert entraîne son époux au midi... Qu'un homme est malheureux quand il a une femme pareille!

1» Vous sentez, Anatole, que je ne vous ai point oublié dans tout ceci; j'ai fait sentir à M. de Bussièreque, puisque madame S'orbcrt quittait Paris, il n'y avait pas d'inconvénient à ce que vous y rentrassiez, puisque c'était par sa volonté et à cause d'elle seule que vous en étiez sorti. Monsieur mon frère en est convenu; il ne trouve pas ce trait beau de la part de sa Juliette, et il est allé sur-lechamp trouver le ministre; il lui dira, entre autres choses, que vous êtes indispensable au conseil d'Etal, où vos collègues vous réclament tous les jours; et, comme il a quelque crédit, je suis persuadée que dans très-peu de jours vous serez rappelé, et qu'ainsi finira un exil ridicule.

J'ai à'vous parler maintenant, mon ami, d'une chose délicate et qui mérite toute votre attention, je vais vous parler mariage. Je vous trouve beaucoup trop jeune pour vous marier, et il me semble que vous pourriez encore demeurer garçon pendant cinq ou six ans; mais le hasard jette quelquefois sur les pas d'un homme de votre âge, telle jeune personne qu'il serait imprudent de désigner, parce qu'elle ne peut pas attendre comme lui. Si vous m'avez dit vrai, vous n'avez plus que du mépris pour madame \orbert, et votre cœur ne serait pas insensible aux belles qualités et à la beauté de mademoiselle Charlotte de iMeyran, que pour ma |)art je trouve d'une douceur qui meséduil. La douceur, mon cher Anatole, estla|)remièrc vertu des femmes; j'ai entendu beaucoup de gens la mettre au-dessus de la chasteté elle-même. J'ai donc vu cet attachement sans peine, quoique je Paie trouvé un peu prématuré. Mademoiselle de Meyran n'avait d'ailleurs pas assez de fortune pour vous; mais aujourd'hui les

choses sont changées; M. de Meyran, son père, vient d'hériter d'un oncle mort sans enfant, et mademoiselle Charlotte devient ainsi un très-bon parti. Le père est un l»omme peu accessii)le, mystérieux et dont il n'est pas facile de savoir la volonté. 11 est probable que la nouvelle fortune de la jeune personne lui attirera des prétendants. Je sais que mademoiselle Charlotte vous voit d'un œil assez favorable : je vous conseille donc, dès votre retour à Paris, de vous rapprocher des Meyran. La fille vous aime, Anatole; il ne vous reste qu'à vousconcilier le père, et, si vous le voulez bien, cela ne vous sera pas difificile. Si l'affaire réussit, vous pourriez vous marier dans un an. Mon frère est très-bien avec M. de Meyran, c'est son voisin et son ami; il vous sera sans doute utile; il fandra qn'en faveur de ce mariage, il vous assure une partie de son bien et vous récompense ainsi du dédain de sa pupille que vous méritez si peu.

Madame de Linant finissait cette lettre par des témoignages de tendresse et par la promesse de s'occuper toujours activement de la fortune de son fils.

M. Anatole relut deux fois celte épître qui flattait toutes ses passions, et il tressaillit de joie. Il allait quitter Sarreguemines et être rappelé à Paris, où il serait certain de ne pas rencontrer madame Norbert, dont la vue seule l'aurait péniblement afTeclé.

— Elle part, se dit-il, elle s'éloigne; pendant six mois, elle ne pourra pas me nuire. La fortune me devait cet espace de temps pour préparer avec soin une vengeance ou du moins pour ne pas succomber dans la lutte; car elle est plus ardente, plus audacieuse que moi, et de son côté elle ne négligera rien pour m'accabler si elle le peut.

Il pensait ensuite à mademoiselle de Meyran, que la fortune venait de favoriser, et qui ne pourrait pas dire qu'il eut attendu sa foriune pour s'attacher à elle. Le père de mademoiselle Charlotte lui paraissait un homme facile à persuader; pour le frère, M. Ernest de Meyran, c'était autre chose; s'il aimait madame Norbert, ou si seulement

il la regardait comme un instrument utile à sa fortune, M. Ernest serait un ennemi... il le braverait; M. Krnesl ne disposait pas de sa sœur, elle ne dépendait pas de lui. Anatole regardait d'ailleurs M. Ernest comme un jenne homme sans importance, et qui probablement ne se permettrait pas de se mêler du mariage de sa soeur.

Le lendemain même, une dépêche ministérielle le rappelait à Paris, et il quitta Sarreguemines avec un empressement peu flatteur pour le commandant de la garnison, dont il avait eu l'avantage de faire le whist durant son exil.

Tandis que Juliette faisait ses paquets, et envoyait demander des chevaux pour le lendemain dix heures, le danger que sa perspicacité avait deviné était devenu réel, c'est-à-dire que le capitaine Volski sortait de chez mademoiselle Olympe, à peu près décidé à l'obtenir le sabre à la main. Cependant, quand il fut dans la rue, quand il n'eut plus sous les yeux la figure séduisante de la danseuse, il réfléchit plus mûrement à ce qu'elle exigeait de lui. Il y allait de son avancement. Le ministre ne pardonnerait pas un duel avec son cousin, pour une cause aussi légère, et surtout si Volski se donnait le tort d'être le provocateur. Mademoiselle Olympe pouvait donc lui couler sa fortune militaire. D'un autre côté, son habileté les armes à la main le rassurait. Il était à peu près f,ûr de donner à un duel l'issue qui lui conviendrait, de le rendre à son gré ou mortel ou peu dangereux. M. le ministre était un militaire, il n'en voudrait pas élernellement à un homme qui tirerait seulement un peu de sang à son cousin; et dailleurs il n'aimait pas Norbert, et tout en vengeant Olympe, il se donnait le plaisir de se satisfaire luimême.

— Allons, se dit-il, mademoiselle Olympe sera contente, je ne tuerai pas mon lieutenant, je ne l'éborgnerai pas; mais il aura un cou|) de sabre dans le gras de la jambe; ce sera la peine du talion.

Il entra dans le Palais-Royal cl sarrêta devant le

théâtre Montansier, où jouait alors le comique Brunel qui, deux ans plus lard, fonda le Ihéàlre des Variétés. Sur la porte d'un café voisin, se trouva ieut des ofliciers qui l'appelèrent.

— Volski, un verre de bière. Avant un mois, nous boirons de meilleure bière que celle-là. Capitaine, a votre santé! — Que voulez-vous dire, messieurs? — Vous ne savez pas les nouvelles? — Je ne sais ([ue les nouvelles de rOpéra, messieurs, répondit Volski, qui, comme tous les officiers supérieurs d'alors, aimait à se vanter de ses relations avec les artistes, et surtout avec ceux de l'Opéra. — Avant un mois, capitaine, vous boirez de l'eau de la Sprée ou vous irez à l'Opéra de Vienne, à votre choix. — Comment cela? — Oui, capitaine, l'empereur veut aller faire une peiite visite dans le Xord, et il mène son armée avec lui. — Ah! ah! et quand partons-nous? — Pour nous, capitaine, nous partons demain; la garde ne se mettra en mouvement que quinze jours après nous. Vous avez quinze jours pour consoler les affligées, capitaine.

Un officier de In garde vint se joindre aux buveurs de bière; il confirma les nouvelles du départ de l'armée, el s'adressant à Volski :

— Capitaine, lui dit-il, vous devriez bien demander au colonej de me placer dans votre compagnie. — Et pourquoi cela? Mes officiers sont au complet. — Pardonnezmoi, capitaine, il vous manque un lieutenant. — Vous vous trompez, monsieur. — Permettez, capitaine; je viens de l'état-major et j'ai appris que le lieutenant ?sorbert vient d'obtenir un congé. — Un congé au moment d'entrer en campagne! c'est impossible. — C'est la vérité, capitaine. — Ah! ah! dirent les officiers, il vient d'épouser une jolie femme; et il est plus doux de rester à Paris avec elle que d'aller se faire tuer ou estropier avec nous dans la forêt Noire.

Et un des officiers se rail à chanter ce refrain populaire :

Amis, si vous voulez m'en croire, N'allez pas, n'allez pas à la forêt Noire.

— Ceci demande vérification, nmessieurs, dit Volski, qui se leva, et, après avoir salué les officiers, prit le chemin de i'élal-major. — Ah çà! dirent entre eux les officiers, il paraît que dans la garde il y a des gaillards qui ont peur des boulets. Vous verrez qu'après la campagne on le fera capitaine, ce beau lieutenant.

Volski, pour se rendre à l'étal-major, devait traverser le Palais-lloyal ; il était contrarié de ce qu'il venait d'apprendre, non qu'il tînt à ce que la députation de Norbert ne souffrit aucune atteinte; mais il y a parmi les officiers une certaine solidarité dont la haine même ne les fait pas se départir; et le capitaine était blessé de ce qu'un officier de sa compagnie donnait lieu à des propos outrageants, dont le blâme retomberait en partie sur les lanciers de la garde.

— Ah! disait-il, ce ne serait pas un Polonais qui se conduirait ainsi.

Nous avons vu que Norbert avait quitté Juliette pour se rendre à l'étal-major; il y avait été reçu avec une politesse froide, avec les égards dus à un parent du ministre; mais quelque chose de contraint se mêla à l'accueil qu'il reçut. Norbert sortit bien décidé à renvoyer son congé au ministre, en déclarant qu'il n'entendait pas en profiter.

— Juliette, se dit-il, ira ù Rome avec qui elle voudra: je ne (piille pas le régiment.

Le Palais -Hoyal était alors le rendez-vous de tous les étrangers, et principalement des officiers qui se trouvaient temporairement à Paris. Le malheur voulut que Norbert, dont ce n'était pas le chemin pour se rendre chez lui, eût l'idée d'y entrer. Il y rencontrerait quelque camarade auquel il raconterait la faveur ministérielle qu'il avait reçue

el h cas qu'il en comptait faire. A peine dans le jardin il vit venir à lui son capitaine, dont nous savons qu'il était mécontent, et qui avait le tort, à ses yeux, de prendre parti contre lui auprès de mademoiselle Olympe, dans le seul but de lui succéder. Ce n'était pas à Volski qu'il voulait faire sa confidence; il feignit de ne pas rapercevoir,et prit un peu à gauche, comme s'il voulait entrer dans une boutique des galeries; mais Volski marcha droit à lui, et l'abordant avec brusquerie :

— Lieutenant, lui dit-il, je viens d'apprendre que vous désertez le drapeau au moment d'entrer en campagne. Je vous déclare que je ne le souffrirai pas; il ne se fera point de lâcheté dans la compagnie tant que je serai à sa tête. Pourquoi avez-vous demandé un congé sans m'en prévenir?

Norbert n'était pas patient, et le ton du capitaine n'était d'ailleurs pas fait pour être supporté par un homme de cœur. La colère s'empara du lieutenant, ses pommettes se colorèrent, ses yeux noirs lancèrent des éclairs, il grinça des dents, et, agitant une cravache qu'il tenait à la main, il en cingla un coup violent à travers la figure du capitaine.

— Lâche! dit-il, moi, un lâche! Lâche vous-même, mendiant polonais!

Les officiers que Volski venait de quitter n'étaient qu'à deux pas, ils virent la querelle et accoururent se jeter entre les deux adversaires. On les sépara, de peur que cette querelle n'attirât la garde, qui se serait emparée des délinquants, ce qui aurait donné à cette affaire une autre issue que celle qu'elle devait avoir d'après les lois de l'honneur. Volski écumait de rage et essuyait sa figure ensanglantée; Norbert voulait mettre en lambeaux le misérable qui l'avait si grièvement insulté.

— Demain, lieutenant, lui dit-on, vous aurez la réparation qui convient à un officier; le capitaine est aussi offensé que vous, et il ne demande qu'une rencontre... Maintenant, quittez le Palais-Royal, un groupe de curieux

se forme d^jà autour de nous, et voici des soldats qui s'avancent. Demain, à sept heures, à la porte Maillot.

ISorberl avait non-seulement Tliabitude et le goût des duels, il en avait encore l'inslinct. Il s'apaisa sur-lechamp; une tranquillité posée succéda à sa fureur, cl «'adressant à l'un des officiers :

— Vous connaissez sans doute, monsieur, lui dil-il, ce qui m'a fait couper la figure de Volski avec la cravache que voilà? Il vous quittait quand il est venu 5 moi. — C'est vrai, lieutenant. — Voulez-vous m'assister demain? — Avec le plus grand plaisir. — Je crois, continua Norbert, qu'il n'est pas convenable de nous rendre à la porte Maillot; c'est le lieu habituel des rencontres pareilles à la nôtre. L'auloriié ne peut manquer d'être avertie. On nous dérangerait. — A Vincennes, soit, répondit l'officier; cela conviendra au capitaine Volski, j'en suis certain.

L'officier qui parlait ainsi se nommait Durand; il était capitaine de dragons et logeait boulevard du Temple. Il donna son nom et son adresse à Norbert, qui promit d'être chez lui le lendemain à six heures du matin.

Norbert alors quitta le Palais-Royal.

Le capitaine Volski ne s'apaisa pas aussi facilement que sou lieutenant; plus rude et plus dissimulé que Norbert, il ne put néanmoins se maîtriser et cacher la honte qu'il éprouvait d'avoir été frappé à la figure.

— Il ne tiendrait qu'à moi, disait-il, de le faire fusiller... Il a porté la main sur son capitaine... Je pourrais le traduire devant un conseil de guerre. Et c'est un lâche, un homme qui n'ose pas suivre l'armée, qui m'a traité ainsi!

On fit comprendre au capitaine que l'afTaire était toute personnelle; que d'ailleurs il avait eu le tort grave d'insulter son lieutenant sans même l'avoir entendu, et on l'entraîna hors du Palais-Royal.

La Folle-Busslère.

Norbert rentra chez lui Tair ouvert et le visage gaî; il trouva sa femme dans le salon où il Tavait laissée deux heures auparavant. Le congé signé du ministre, qui venait de placer le lieutenant dans une position si critique, était encore déposé sur la cheminée. S'orbert s'assit auprès de sa femme.

— Vous avez commandé des chevaux pour demain, Juliette? — Oui, mon ami, nous partirons à dix heures : tout sera prêt. — Vous partirez seule, .Juliette, je n'irai point à Rome avec vous. — Et pourquoi cela, monsieur? J'ai votre parole, ce me semble? — Voici pourquoi : la campagne va s'ouvrir, comme je le prévoyais; la garde part dans quinze jours; je ne veux point quitter mon régiment lorsqu'il marche au feu.

Juliette se leva, s'approcha de la cheminée, prit le congé de son mari et le mit en pièces.

— Mon ami, lui-dit-elle en l'embrassant, est-ce que tu crois que ta femme veut te faire manquer à ton devoir? Est-ce que tu penses que j'aurais de l'amour pour un mari sans courage, que je voudrais porter un nom déshonoré? Nous n'irons point en Italie; mais, Norbert, je veux obtenir une faveur de vous: nous partirons toujours, et au lieu d'aller en Italie, nous prendrons le chemin du Rhin.

— Vous voulez faire la campagne avec moi, Juliette? — Nullement, je veux voir les bords du Rhin, je veux que vous et moi quittions Paris; soit faiblesse, soit pressentiment, je frémis pour vous. Je ne veux point passer quinze jours dans la crainte continuelle d'un guel-apens, dans l'appréhension d'une lutte odieuse entre vous et une fille...

Norbert se mit à sourire.

— Eh bien, Juliette, dil-i!, nous partirons pour Strasbourg, puisque vous le voulez : on se moquerait de moi au régiment, si on savait combien je suis faible auprès de vous! N'importe.

Il se leva, ramassa les morceaux épars de son congé et les mit dans sa poche.

— Juliette, ajouta-l-il, je viens d'acheter un cheval d'escadron, que j'essaye demain; je sortirai donc ù six heures et je rentrerai à dix : cela vous convient-il? — Si à dix heures vous êtes prêt à monter en voiture. — Je vous le promets, Juliette.

El Norbert passa dans son appartement, où la seule précaution qu'il crut devoir prendre fut d'écrire au ministre de la guerre qu'il ne profiterait pas du congé que sa femme avait demandé pour lui, et qu'il ferait la campagne entière avec son régiment, ne voulant ni se séparer de ses frères d'armes, ni laisser échapper une occasion de servir son pays.

Le lendemain, ù six heures précises, il était chez le capitaine Pierre Durand. Celui-ci l'attendait devant un flacon d'eau-de-vie. Norbert dut raconter exactement la scène qui s'était passée la veille entre lui et le capitaine Volski; il ajouta que sa femme avait en effet demandé un congé pour lui et qu'il devait le passer en Italie; mais tout cela s'était fait évanl que la campagne fût décidée; dès qu'il avait appris le départ de la garde, il avait pris la résolution de ne jamais la quitter. Le ministre était instruit de ce fait au moment même où il parlait, et il l'aurait probablement communiqué à son capitaine, si Volski ne i eût abordé brutalement avec l'injure à la bouche et en l'appelant d'un nom qu'un soldat français ne peut supporter.

— El, capitaine Durand, dit-il, je ne vous raconte pas cela pour que vous cherchiez à accommoder celle affaire; ni Volski ni moi, ne sommes dans une position à accepter des excuses; je liens seulement à vous faire savoir quej'évilais

le capitaine el qu'il n'a tenu qu'à lui que notre conversation ail été tout à fait pacifique. Je suis persuadé qu'à ma place vous auriez agi comme je l'ai fait. — Certainement, certainement, répondit le capitaine d'un air grave; un soldat ne peut jamais se laisser appeler lâche. Je crois, sapredié! que si l'empereur lui-même se permettait cette épithète-là avec moi, je tirerais mon sabre, sauf à être fusillé un quart d'heure après. D'un autre côté, Volski a reçu un coup de cravache sur la joue, et cela ne peut pas se pardonner. Il ne vous reste qu'à vous battre comme deux jolis garçons, voilà mon avis. — Il n'y a pas l'ombre d'un doute, reprit Norbert, mais je voudrais savoir lequel de nous vous regardez comme l'agresseur? — Volski, assurément, dit le capitaine. — Bien; maintenant vous allez me voir à l'œuvre.

La conscience d'un duelliste est fort délicate, elle a toujours besoin d'être rassurée. Norbert fit monter son témoin dans uncabriolet et il pritlechemin deVincennes. Sur la route, un homme à cheval le salua; c'était le docteur Maillet qui se livrait à son goût de centaure et faisait caracoler un petit cheval hongre.

— Quel est cet original? demanda le capitaine Durand à Norbert. — Un des médecins de l'Opéra, répondit Norbert, qui affadit le cœur des demoiselles du corps de ballet avec ses déclarations el ses pastilles de jujube.

Durand se mit à rire brusquement, et le cheval du docteur ayant fait un écart, celui-ci perdit soa équilibre et n'évita une chute qu'en se retenant à la crinière de son cheval; alors Norbert éclata à son tour, et le docteur, s'élant remis en selle, leur lança des regards furibonds; il fit même un geste de menace.

— Si nous n'avions pas autre chose à faire, dilNorbert, je relèverais l'insolence de ce pékin.

Ils arrivèrent en face du donjon, tournèrent le château et mirent pied à terre, pour prendre une certaine allée du bois qui devait les conduire à une espèce de rond-poinl désigné pour lieu du combat. Volski les y attendait; soû

témoin était un Polonais de sa compagnie, le soldat qui brossait ses habits et éirillait son cheval. Le capitaine était en uniforme, la figure bleuie par la cravache du lieutenant et la main sur la poignée de son sabre. 11 avait couché à Vincennes pour s'épargner une course qui, en donnant de Tagilation à son sang, aurait pu faire trembler sa main. Dès le point du jour il s'était levé, avait fait déjeuner son lancier et s'était transporté avec lui sur le lieu du combat, pour choisir la place la plus avantageuse, pour familiariser ses pieds avec les accidents du terrain et son œil avec les arbres qui devaient l'entourer : ainsi, un acteur, avantle lever du rideau^ étudiele théâtre surlequel il représentera Macbeth ou Oreste.

— Vous venez bien tard, lieutenant, dit-il à Norbert d'un air farouche. — Vous allez trouver tout à l'heure que je suis venu trop tôt, lui répondit celui-ci. — Messieurs,dirDurand, on me faisaitétudierllonière et Virgile; ces deux messieurs racontent les faits et gestes des officiers d'autrefois qui, avant de s'envoyer un mauvais petit javelot, font des discours qui n'en finissent plus. La garde impériale nedoitpas agir ainsi. En avant, messieurs, puisque l'affaire ne peut pas s'arranger...

Volski déboulonna son uniforme, ^'orbert ôla son habit. L'un et l'autre avaient leur sabre d'ordonnance, avec cette différence pourtant que la lame de Norbert était un damas des plus précieux; mais Volski, qui avait perdu l'envie de ménager son adversaire, comptait sur la vigueur de son poignet et sur un coup de pointe auquel il lui semblait impossible que Norbert échappât. La crainte d'offenser le ministre de la gue'^re s'était effacée de son esprit.

— Toutes les fois, pensait-il, qu'un officier a la figure dans l'état oii se trouve la mienne, il doit tuer son homme. — Je suis prêt, dit Norbert en mettant le sabre à la main. — Allez donc, messieurs, leur dit le capitaine.

Le combat ne pouvait pas cire long, et h l'attitude seule des deux champions, le témoia de Norbert jugea qu'il se-

rait sanglant. Il dura néanmoins assez longlemps, par la crainte qu'avait Volski de blesser légèrement son adversaire, et d'èlre alors obligé de s'arrêter. Le désir d'une victoire complèle était même chez lui tellement vif, que par une manœuvre dangereuse il se découvrit pour engager ainsi Norbert à sortir de garde. Le lieutenant, en effet, laissa tomber son damas sur Tépaule gauche de Volski et Tentama jusqu'à l'os; mais celui-ci, d'un coup de pointe, enfonça sa lame entière dans la poitrine de Norbert. Au même instant, un bruit de branches froissées ou cassées par le passage d'un homme ou d'un animal se fit entendre derrière Volski, qui tourna la tête, et Norbert eut encore la force d'abaisser sa lame et de rendre au capitaine blessure pour blessure. Les deux sabres étaient engagés daus la poitrine des deux officiers, leurs mains défaillantes lâchèrent chacune la poignée de l'arme meurtrière; ils chancelèrent et tombèrent inanimés sur Vlierbe arrosée de leur sang. La lancier avait entendu le bruit qui, à deux pas pliîs loin, avait dérangé le capitaine au point de lui faire tourner la têîe et de causer ainsi sa mort; iî s'élança vers l'endroit où ce bruit s'était fait entendre, et ses deux mains portées en avant tombèrent sur la bride d'un cheval, qu'il entraîna dans le rond-;;oinl où venait d'avoir lieu le tragique duel. Sur ce cheval était le docteur Maillet.

— Voici le coquin qui a tué mon capitaine, s'écria le lancier.

Et il s'apprêtait à tirer son sabre pour le passer au travers du corps de Tinoffensif médecin.

— Arrête, drôle! lui cria le capitaine Durand, dont la lèvre supérieure était décorée d'une superbe moustache, et qui, quoique en habit bourgeois, avait cependant un ruban rouge à la boutonnière; c'esl-à-diie que d'un geste il pouvait se faire obéir d'un soldat. Le lancier s'arrêta, en clTet; Durand s'avança vers le docteur : — Vous êtes l'homme que j'ai rencontré ce matin sur la chaussée qui conduit à Vincennes, et vous êtes médecin?

— Oui, monsieur, médecin île l'Opéra, dit le docteur Maillet en se redressant sur ses élriers. — Allons, vite, descendez de cheval et soignez ces deux officiers si vos soins peuvent leur être utiles.

Tout cela avait été dit rapidement; le docteur Maillet était d'ailleurs placé de façon à ce qu'un arbre lui cachait les deux corps qui gisaient dans le milieu du rond-point.

— Quels officiers? dit-il.

Le capitaine Durand tira à lui le petit cheval hongre qui fit un pas.

— Ah! mon Dieu! s'écria le docteur.

Et il descendit de cheval; le capitaine Durand s'approcha de Norbert, comme pour indiquer au docteur que c'était du lieutenant qu'il devrait d'abord s'occuper; celuici s'avança, et se penchant vers le moribond :

— Oh! dit-il, M. Charles Norbert? Je l'ai beaucoup connu à l'Opéra. — Voyez, docteur, voyez s'il y a quelques moyens de sauver cet officier ou du moins de le soulager*.

Le docteur Maillet, qui quoique d'un caractère léger n'en était pas moins un homme de talent, plaça sa main sur les lèvres pâles du lieutenant.

— Hélas! dit-il, le cœur a cessé débattre, les poumons d'aspirer et de respirer, les lèvres sont déjù glacées... je ne sens aucun souffle... Qui m'eût dit, il y a un quart dheure, que cet homme qui se moquait de ma façon de me tenir à cheval, serait ici immobile pour toujours... étendu pour ne plus se relever?... Un nouveau marié, je crois? — Un bel officier! dit Durand, il est mort? — Hélas! oui, à la manière dont il a été blessé, il a dû mourir avant de tomber. — Voyez donc si son meurtrier respire encore.

Le docteur n'eut qu'à se retourner pour remplir son office, tellement les deux adversaires étaient proches l'un de l'autre. Volski était tombé sur le côté, et par suite du mouvement qui l'avait perdu, sa tète était tournée vers son épaule droite : les dents étaient serrées, les lèvres un peu écartées, et les yeux ouverts semblaient encore lancer

des regards de haine et de fureur. Le docteur n'eut qu'à jeter un simple coup d'œil sur l'endroit où la lame du damas avait pénétré; il se releva aussitôt.

— Mort! s'écria-l-il; mort, et d'un furieux coup.

Il prit le sabre par la poignée et le relira de la plaie.

— Ali! cela ne pouvait pas être autrement. Regardez, monsieur, une lame de Damas. Un de mes confrères qui a suivi Sa Majesté en Egypte, et qui se trouvait à la bataille d'Héliopolis, m'a raconté de singulières choses de ces damas, monsieur; ils entrent tout seuls.

Durand éloigna un peu le docteur du corps inanimé de Volski et il l'éloigna surtout du lancier.

— Et que me répondriez-vous, M. le docteur, si je vous apprenais que ce n'est pas ce damas qui a tué le capitaine Volski, mais vous? — Moi, monsieur? s'écria le docteur.

— Oui, vous : le bruit qu'a fait votre cheval l'a étonné; il a craint Dieu sait quoi! et le lieutenant n'a eu qu'à abaisser sa main mourante, pour tuer à son tour Volski!.. avec ce damas qui entre tout seul. — Monsieur, dit le docteur en mettant sa main sur son cœur, je vous jure que je suis venu auprès des deux combattants, conduit par le hasard seul; aucun bruit de fers croisés et grinçants l'un contre l'autre, aucune curiosité ne m'y ont amené : de quoi puis-je être coupable? — Vous avez raison, monsieur, répliqua le capitaine; on assure que l'empereur est fataliste... — Oui, on dit qu'il a emprunté cette croyance en Egypte aux mameluks, à 3Iourad-Bey. — C'était donc écrit là-haut, reprit le capitaine. Quoi qu'il en soit, voilà deux bons oftlciers de moins dans l'armée. Mais il est nécessaire de prendre un parti, nous ne pouvons pas laisser là ces deux hommes morts; déjà les curieux arrivent de Vincennes... Holà! lancier, allez chercher un fiacre, vous en trouverez à la barrière, nous y placerons le capitaine Volski que vous conduirez à la caserne.

Un homme déjà d'un âge mûr, un de ces curieux dont parlait Durand, s'avança la figure remplie d'effroi. C'était Picard, le cocher de M. de Bussière. Picard qui, depuis

- no —

le mariage de Julielte, avait beaucoup de loisir, rôdait sans cesse de la Folie-Bussière à Saint-Mandé, buvant un verre de vin avec tous les cocbers de sa connaissance et mÎMne avec ceux qu'il ne connaissait pas. Ayant poussé la promenade jusqu'au donjon de Vincennes, il accosta le cocher de cabriolet qui avait conduit le malheureux lieutenant. — Eh bien! camarade, lui avait-il dit, la journée commence-t-elle bien? — A merveille, répondit le cocher de cabriolet; deux ofllciers, deux bons enfaiits, m'ont pris à si\ heures et demie;. il y en a un qui va se battre. Ça me vaudra dix francs au moins. — Ah! ils vont se battre? — Je crois bien, ce sont des lurons de la garde; ça ne boude pas.

Et Picard, ayant une heure à perdre avant le second déjeuner de ses chevaux, prit le chemin du bois, afin de voir deux oITiciers se rafraîchir d'un coup de sabre, il arriva un peu après le docteur Maillet, et n'eut besoin que d'entrer dans le rond-point pour reconnaître Noibe: t.

— Ah! monsieur, dit-il au cai)ilaine Durand, c'est notre maître, c'est-à-dire c'est le mari de notre maîtresse, mademoiselle Julietle... Et M. de Bussièrc qui vient de la marier, il n'y a pas quinze jours! — Mon ami, lui dit Durand, il nous faut rendre ce corps à sa famille, ou du moins le déposer dans un endroit décent, afin qu'un ami ou qu'un parent puisse préparer madame Norbert à la fatale nouvelle qui l'attend.

Picard ne trouva rien de mieux que de faire transporter le lieutenant à la Folie-Hussière. On i)lara le corps de Volski dans un fiacre qui prit le chemin de Paris. Des artilleurs vinrent avec un brancard, sur lequel Norbert fut couché, et le convoi fuiirbre se mit en marche. Durand et le docteur Maillet venaient derrière.

— Le diable m'emporle, disait le capitaine au docteur, c'est une chose terrible que les duels! Avant le combat, on les regarde comme inévitables; après, on est désolé de ne pas les avoir empêchés. Je me souffletterais, docteur, si je croyais que celte affaire eûtpu s'arranger... je ne l'ai pas

même lenlé : c'était impossible. Un officier qui en appelle un autre lâche! un officier qui reçoit un coup de cravache dans la figure! et cependant, en suivant le cadavre, je me reproche d'avoir permis le duel. J'aurais voulu que ces deux hommes mourussent autrement, à la tète de leur compagnie, par exemple. — Vous avez raison, monsieur, répondit le docteur, mais il faut vous dire que si le duel n'avait pas eu lieu, on n'aurait pas permis à ces officiers de mourir à la tête de leur compagnie; c'est un honneur qu'on ne leur eût pas laissé. — Oui, oui, je me disais cela avant; mais après, docteur, après, j'ai des remords. — Je crois que votre ami, le lieutenant, était fort brutal, M. le capitaine, dit le docteur. — Le lieutenant n'était pas mon ami, je ne le connaissais même que de nom; et en l'assistant ce malin, j'ai fait seulement une chose qui ne peut guère se refuser entre officiers, et je crois que dans cette malheureuse affaire il n'avait pas lort. — Comment, pas tort? il a failli casser la jambe de mademoiselle Olympe? — Une danseuse du corps de ballet, dit le docteur, une jolie petite créature que le lieutenant aimait beaucoup et qu'il a été obligé de quitter en se mariant, non sans quelque arrière-|)ensée d'y retourner plus tard; le capitaine V'olski aimait la donzelle; il s'en est rapproché au moment où le lieutenant s'éloignait... Avez-vous jamais vu une chatte entre deux matous? C'est le rôle qu'a joué mademoiselle Olympe avec les deux officiers. Il n'y a rien de dangereux comme les demoiselles de l'Opéra, monsieur; moi je me borne à leur donner de la jujube ou du jus de réglisse... Vous savez maintenant, monsieur, le motif du combat.

Deux coqs vivaient en paix : une poule survint...

Le capitaine Durand leva les épaules.

— Laissez-moi donc tranquille, dit-il, avec vos jujubes et votre Olympe! Je lui aurais tordu le cou, à cette danseuse, plutôt que de supporter que de braves gens missent

le sabre à la main pour une pécore pareille. — De manière que vous vous croyez mieux instruit que moi? — Parbleu! — On voit bien que vous ne fréquentez pas l'Opéra. — Je fréquente mes dragons, qui sont d'autres lapins que vos danseuses et qui valent mieux. — D'accord, mais cependant...

Ils étaient sortis du bois et un officier d'artillerie se présenta inopinément devant eux. Il arrêta les artilleurs:

— Un homme blessé? dit-il ù ses soldats. — Non, lieutenant, un homme mort. — Un officier? — Oui, lieutenant, un officier de la garde. — L'affaire s'est-elle bien passée?

Le capitaine Durand s'avança :

— Oui, lieutenant, ils se sont battus en gens d'honneur. — Suffit; je conseille à l'autre de se rendre aux arrêts. — Morts tous les deux, dit le capitaine Durand. — Ah! très-bien!

Le lieutenant salua, fît signe aux artilleurs de continuer leur route et poursuivit lui-même son chemin.

Les duels étaient alors fort communs, et quand tout s'était passé régulièrement, l'autorité militaire fermait les yeux.

Picard avait pris le devant, il avait été annoncer à M. de Bussière la mort du lieutenant, et il revenait plus pâle et plus défait qu'une demi-heure auparavant pour guider le convoi funèbre. H fit entrer le brancard par une petite porte qui s'ouvrit du côté des écuries, et on le déposa silencieusement dans ce salon où Norbert avait vu pour la première fois .luliette, mais auprès d'Anatole, et dans lequel une araignée avait appris à madame de Linant que le mariage de son fils n'aurait pas lieu.

Le capitaine Durand tira sa montre de son gousset; il était huit heures, ses devoirs militaires le rappelaient à Paris, il crut d'ailleurs avoir rempli son office jusqu'au bout; il salua donc d'un dernier adieu le corps inanimé du lieutenant et quitta la Folie-Bussière pour rejoindre 5es dragons. Le docteur Maillet ne crut pas devoir l'imi-

1er; il pensa que dans un moment pareil la présence d'un médecin pouvait être nécessaire. Il demanda à \oir la femme du lieulenant-

— Heureusement elle est à Paris, répondit Picard. — Mais le maître de ce logis?

On le conduisit auprès de M. de Bussière qui, à peine levé, venait d'apprendre une nouvelle à laquelle il ne pouvait pas croire.

— Je suis médecin, dit M. Maillet en entrant dans la chambre à coucher du tuteur de Juliette, et le hasard m'a rendu presque le témoin du malheureux duel qui vous prive d'un parent.

En parlant ainsi, il jeta un regard vers la fenêtre, comme pour engager M. de Bussière à s'en approcher : le cheval du docteur était là sous la fenêlre, tenu par un enfant qui l'avait amené.

— C'est donc vrai, dit M. de Bussière, Norbert est mort!

— Très-vrai, mon cher monsieur, je conaissais M. Norbert depuis longtemps et ne puis pas commettre d'erreur. La lame du capitaine Volski a traversé la poitrine de votre parent et doit avoir offensé une oreillette du cœur, tellement la mort a été instantanée. — Le capitaine Volskiî répéta M. de Bussière; mais qui donc a pu les rendre ennemis? C'était son capitaine. — Hélas! monsieur, dit le docteur d'un air confldentiel, je suis peut-être le seul qui puisse vous donner des renseignements certains sur cette affaire, car il paraît que M. Norbert n'a pas jugé à propos de s'ouvrir entièrement même à son témoin. — Parlez, monsieur, parlez, dit M. de Bussière.

— Je suis médecin de l'Opéra, reprit le docteur, et comme tel j'ai la connaissance de beaucoup d'intrigues dont le secret ne parvient pas heureusement dans Tintérieur des familles; mais le jour de la mort est celui des grandes révélations. — Le lieutenant s'est battu pour une actrice! — Du tout, monsieur; le capitaine Volski s'est battu pour une actrice, ce qui est bien différent. M. Norbert était, avant son mariage, avec une demoiselle

Olympe dont je suis le médecin, puisqu'elle tient à l'Opéra; le^lieulenanl Ta quittée, ce qui était agir en honnête homme; mais, monsieur, il l'a battue. Les demoiselles de rOpéra sont vindicatives; je ne sais cequ"01ympea promis au capitaine Volski, si celui-ci consentait à la venger. Bref, voilà le sujet du duel. Le capitaine, ajouta le docteur, n'aura pas la récompense promise, à moins qu'il n'ait été payé d'avance, car il est aussi bien morl que son adversaire : je vous en réponds.

La conversation en était là, lorsque la porte s'ouvrit, et Picard se précipita dans la chambre à coucher.

— Monsieur, dit-il, mademoiselle Juliette, c'esl-Adire madame Norbert... elle est au bout de l'avenue. J'ai reconnu la voilure. — Qu'on ferme les portes du salon, s'écria iM. de Bussière, et qu'on conduise Juliette ici, enlendez-vous, Picard?.,, monsieur, continua-t-il ens'adressant au docteur, aidez-moi, je vous en prie, à adoucir la violence du coup que va recevoir cette pauvre femme... une mariée d'hier, monsieur, il me semble que c'était hier, et déjà veuve!

Cependant, la visite matinale que faisait Juliette à son tuteur était toiile simple. La jeune femme allait quitter l'aris pour un mois ou deux peut-être, et elle ne pouvait guère se dispenser de prendre congé de M. de Bussière. Une heure après le départ de son mari, elle avait donc fait mettre les chevaux à sa voiture et s'était dirigée vers la Folie-Bussière.

— Je suis persuadée, se disait-elle en s'achcminant vers le faubourg Saint-Antoine, que je trouverai Norbert chez mon tuteur. Oui, il y sera, il lui doit une visite avant de quitter Paris.

Quand sa voiture eut gagné l'avenue qui conduit à Vincennes et que pour aller à Saint-Mandé elle devait traverser en partie :

— Il me semble, pensa-t elle encore, qu'on peut ^ussi bien essayer un cheval ici qu'au bois de Boulogne.

A l'endroit où Juliette devait quitter l'avenue pour

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tourner à droite el prendre le chemin de Saint-Mandé, la voilure faillit se heurter contre un fiacre qui ne voulot ni s'arrêter, ni diminuer son pas. Or, les cochers qui ont l'honneur de conduire des voitures de maître ne se laissent jamais couper par de modestes fiacres et prennent toujours le pas sur eux. Le cocher de Juliette leva le fouet et menaça son confrère; l'Automédon à trente sous par heure n'en continua pas moins son chemin :

— Place, dit-il, place, je porte un mort.

Juliette n'entendit pas parfaitement, mais elle ordonna à son cocher de s'arrêter. Le fiacre qui transportait le capitaine Yolski passa donc sans encombre, et Juliette reprit sa route.

Juliette arriva chez son tuteur quelques minutes après cette rencontre. Elle descendit de voilure à moitié de l'avenue, el, légère comme l'oiseau, elle courut vers le salon où le corps de son mari était déposé. Picard gardait la porte fermée.

— Bonjour, Picard, dit-elle en lui mettant une pièce d'or dans la main; voilà pour toi... Mon mari est-il venu? Oui, voilà un cheval.

Puis, considérant avec plus d'attention le petit cheval que le docteur montait et qu'il avait choisi, sans doute, afin de laisser reposer la jument dressée par Franconi :

— Oh! non, dit-elle, ce cheval n'est pas à Charles, ce n'est pas là un cheval d'escadron; un officier ne monterait jamais un cheval pareil. — C'est le cheval d'un médecin, dit Picard d'une voix tremblante. — Mon tuteur est malade? — Je ne dis pas cela, madame, je dis qu'il est avec un médecin et... — Et... quoi. Picard? — M. de Bussière vous fait prier de monter chez lui. — El vous êtes sur que mon mari n'a pas paru? — Non... non, madame.

Juliette, sans remarquer l'air embarrassé de Picard, pensa que son tuteur, homme fort soigneux de sa santé, avait été pris dans la nuit d'un accès de goutte; elle s'élança joyeuse dans l'escalier qui conduisait à la cham

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bre à coucher de M. (leBussièrc,elyenlra sans plus de cérémonie qu'elle n'en aurait mis à entrer dans la chambre de son mari. La jeune femme avait le rire sur les lèvres.

— Vous avez la goutte, mon tuteur, dit-elle en embrassantM. deBussière; etsivous voulez mêle permettre, je ne laisserai pas à monsieur Thonneur de la guérir.

Le docteur Maillet s'inclina; Juliette continua :

— Venez avec nous; j'emmène mon mari sur les bords du Rhin; vous changerez ainsi d'air, de régime; la voiture vous fera du bien... Un charmant voyage... Norbert est gai, moi je suis la femme la plus accommodante du monde quand on ne me contrarie pas... et mon mari fait toutes mes volontés : absolument comme vous, mon bon tuteur... Allons, décidez-vous; dans quinze jours, Norbert ira tuer les Prussiens et vous me ramènerez à Paris.

M. de Bussière s'assit et appuya sa tète sur sa main.

— Norbert, dit-il d'un ton mélancolique, nepartira pas pour les bords du Rhin!

Mais il semblait que rien ne pût ouvrir les yeux de Juliette.

— Et vous aussi, s'écria-t-elle avec vivacité, vous êtes contre ce voyage? Personne ne veut que je parle; je voulais aller en Italie, il faut y renoncer. Maintenant, je parle d'aller dans le Nord et vous vous y opposez! Norbert est plus raisonnable que vous, et les chevaux sont commandés. — Mais, madame, dit le docteur Maillet, s'il était arrivé à votre mari un accident... — 11 serait tombé de cheval? dit Juliette avec effroi. Il en essaye un ce matin.

Le docteur et M. de Bussière se regardaient, comme pour se donner l'un à l'autre le courage dont ils avaient besoin. Le docteur surtout était fort embarrassé. Juliette le parcourait du regard et semblait vouloir lire dans ses yeux. Il ne s'agissait point ici d'une danseuse du corps de ballel,dont la douleur peut être vraie, mais n'est pas toujours avouable : le docteur se trouvait devant une jeune femme dont le caractère lui paraissait rempli d'ardeur et

de passion, une nouvelle mariée, amoureuse sans doute du beau lieutenant, et dont l'amour n'avait encore éprouvé ni mécompte, ni langueur.

— Il est tombé de cheval, mon cher tuteur? s'écria Juliette en joignant les deux mains. Et voilà ce qui m'explique la présence de monsieur, qui est médecin. Picard me la dit, — iNon, madame, il n'est point tombé de cheval, dit gravement le docteur.

M. de Biissière s'arma de tout son courage.

— Plût à Dieu, Juliette, dit-il, qu'il fût tombé de cheval !

Les lèvres de la jeune femme frémirent, ses yeux s'agrandirent, elle demeura muette un moment, puis tout h coup elle s'écria :

— Parlez, parlez, si vous avez un peu de pitié pour moi, parlez.

M. de Bussière, qui aimait sa pupille autant qu"il aurait aimé sa fille, était incapable d'ouvrir la bouche. Le docteur prit la parole :

— jMadame, monsieur votre mari a eu un duel ce matin. — Il est mort, il est mortî — Un duel avec le capitaine Volski. — Il est mort, monsieur, dit Juliette, il est mort! — Tous deux ont succombé, monsieur, tous deux sont morts. — Où est-il, où est Charles? — Venez, madame, dit le docteur en présentant la main à Juliette.

M. de Bussière voulait s'opposer à ce que Juliette quittât sa chambre, le docteur déclara que ce que demandait madame Norbert était juste et raisonnable.

— Prenez garde, cependant, madame, à ce que vous demandez : vous allez voir un spectacle douloureux; la mort est toujours une chose terrible, et une jeune femme peut-elle soutenir la vue d'un objet aimé, sans mouvement, sans couleur, et qu'une agonie de quelques minutes seulement a défiguré? — Allons, monsieur, allons. — Votre main est plus froide que le marbre, continua le docleur. — Eh! non, monsieur, je brûle : où est-il? Dites-moi donc où il est? — Vous avez raison, madame,

MADAME DE Ln'A.M, T. 1. 8

reprit le docteur, voire main était de glace; elle brûle maintenant, calmez-vous! — Eh! qu'importe, monsieur? Allons! — Pas avant que vous n'ayez bu quelques gorgées d'eau.

Le docteur s'approcha d'une table de toilette , remplit à moitié un verre, et y fit tomber ensuite deux ou trois gouttes d'une liqueur contenue dans un flacon qui ne le quittait jamais.

— C'est un calmant, dit-il.

Il présenta ensuite le breuvage à la jeune femme, qui l'avala d'un trait.

— Maintenant, madame, acceptez ma main.

Elle descendit d'un pas ferme et les yeux sec?. M. de Bussière suivait. Les portes du salon s'ouvrirent, et Juliette vit, étendu sur le funèbre brancard, cet époux qui, deux heures auparavant, l'avait quittée plein de force et de santé. Le lieutenant était élendn sur le dos, un de ses bras sortait du brancard et pendait jusque sur le parquet, l'autre serrait sa plaie comme pour la compriuicr; sa main était souillée d'un sang noir qui était caillé sur la peau et tachait sa chemise. Les yeux étaient fermés, mais la bouche conservait nn air de menace et de fureur. Juliette s'arrêta devant ce brancard, puis elle tomba à genoux; et prenant dans ses bras la tête de Norbert, elle la serra contre sa poitrine, la couvrit de baisers et de larmes. Tout d'un coup son visage pâlit, ses yeux se fermèrent, et elle tomba sans mouvement sur le parquet, entraînant avec elle son mari. M. de Bussière poussa un cri. Le docteur appela les domestiques qui replacèrent le malheureux lieutenant sur sa dernière couche, tandis que la femme de charge et quelques filles de la maison s'emparèrent de Juliette, la transportèrent dans la chambre qu'elle occupait avant son mariage et la mirent au lit.

— Je lui ai administré quelques gouttes de laudanum, dit le docteur à M. de Bussière, et un sommeil de quatre ou cinq heures va lui donner l'oubli des douleurs jusqu'au réveil. Si, en rouvrant les yeux, elle pleure abondamment,

ainsi que je l'espère, elle est sauvée. — Vous ne nous quitterez pas, docteur? répondit M. de Bussière en prenant les mains de M. Maillet. — Au contraire, monsieur, je vais retourner à Paris. Il est important que madame Norbert en se réveillant voie une autre figure que la mienne. Moi je ne peux lui rappeler que le malheur qui l'accable. Faites appeler le médecin qui a soigné son enfance; un homme étranger à ces récents et funèbres événements. Cependant faites enlever le corps du lieutenant et qu'on le transporte à Paris.

11 y avait dans ces conseils autant de délicatesse que de véritable connaissance du cœur humain, et ils furent suivis.

Cependant, mademoiselle Olympe était vengée au delà de ses désirs; au lieu d'un homme borgne ou boiteux, deux officiers étaient tombés dans le bois de Vincennes pour ne plus se relever. Le docteur Maillet raconta le duel, au foyer de TOpéra, avec tous ses détails, et il ne manqua pas d'attribuer ces deux morts tragiques à la beauté de mademoiselle Olympe, qui, selon lui, devait être le prix du vainqueur. La danseuse, médiocrement touchée de la mort de Volski, regretta le beau Norbert; mais tel lion de l'époque (et en 1805 on donnait encore quelquefois aux lions le nom de muscadins), tel lion de l'époque, qui ne l'eût pas remarquée la veille, la trouvait d'une beauté achevée maintenant qu'elle avait causé la mort de deux ofticiers de la garde impériale; un accident facile y prévoir arrêta le cours des conquêtes de la danseuse, et vint retarder indéfiniment ses débuts.

La police militaire fit un rapport circonstancié du duel que nous venons de raconter, et l'attribua à une querelle survenue à propos d'un congé obtenu du ministre de la guerre pour M. Norbert. Le fait était vrai, mais il avait un antécédent. Ce rapport tomba dans les mains de Fouché. Le ministre de la police jugea que TafTaire était grave, puisqu'elle louchait deux officiers de la garde, dont l'un était parent du ministre de la guerre. Il mil ses agents en

campagne, et il apprit bientôt qu'à l'Opéra on attribuait le duel aux charmes meurtriers d'une petite danseuse, qui se faisait gloire et se vantait presque de ce fatal événement. Fouclié ne dit rien, ne fit point d'éclat, point de bruit; mais un beau malin, mademoiselle Olympe fut enlevée de son domicile, rue Sainte-Anne et conduite aux Madclonnettes, où il ne lui fut permis ni de faire des battements, ni de cultiver des hortensias.

Ainsi donc la première nouvelle qu'apprit en arrivant à Paris M. Anatole de Linant fut la mort du mari de Juliette.

— Le bonheur des méchants, lui dit sa mère, s'écoule comme l'eau d'un orage. Madame Norbert est veuve.

Cette mort eût réjoui un ennemi vulgaire; M. Anatole voyait l'avenir de plus hiut et de plus loin. Non qu'il donnât le moindre regret à la fin prématurée du jeune oflicier; mais il songea h la position qu'aurait à Paris une veuve, jeune, belle, riche, bien apparentée, libre dans tous ses mouvements, ne répondant de sa conduite à personne et nécessairement entourée d'adorateurs attirés par sa fortune et par sa beauté. Juliette était femme à profiter de tous ces avantages.

— Ma mère, dit-il à madame de Linant, notre ennemie triomphe, au contraire, et ce veuvage nuira plus ù ma fortune que vous ne pensez. Je veux bien que madame Norbert aimât son mari, et je vous accorde qu'aujourd'hui elle est dans les larmes et dans le désespoir. Mais la mort est le malheur dont on se console le plus aisément, parce que c'est un malheur irrémédiable. Là où il n'y a point d'espérance, le cœur humain se résigne. Nous sommes ainsi faits. Un poêle l'a dit, et il parlait d'une jeune veuve :

Sur les ailes du temps la tristesse s'envole.

Dans six mois, Juliette libre, heureuse et consolée, bril- U'Vii à la cour, sous le patronage de son puissant cousin,

par l'influence de son amie, madame de C***, et elle aura un crédit tout-puissant.

Ce n'était pas l'avis de madame de Linant, qui regardait, au contraire, un mari, et un mari dans la garde impériale, comme un adversaire redoutable pour son fils.

— On lui élèvera, disait-elle, un beau mausolée au Père la Chaise, où sa veuve inconsolable ira, toutes les semaines, pleurer en équipage. Netrouvez-vouspas, Anatole que le capitaine Volski est fort heureux d'avoir été tué sur le coup? L'empereur lui aurait fait épouser cette petile danseuse, cause du duel, et voilà un homme déshonoré. — L'empereur, répondit Anatole, ne se serait pas mêlé de tout cela. Si le capitaine Volski vivait, il partirait aujourd'hui même à la tète de ses lanciers, et à la première affaire il aurait été emporté par un boulet ou fait chef d'escadron, Yoilà tout. — Cependant, ajouta madame de Linant, mademoiselle Olympe, c'est, je croîs, le nom de cette fille, est aux Madelonnettes. — L'empereur l'ignore. — Je le veux bien: mais écoutez-moi, Anatole: ne pensez-vous pas que Juliette retournera auprès de son tuteur? Cela serait fâcheux pour vous ; vous ne pourriez voir votre oncle sans rencontrer cette femme, qui obsédera M. de Bussière, et dont les caplations seront d'autant plus dangereuses que mon frère l'aime déjà beaucoup et a déjà l'habitude de ne voir que par ses yeux. — Oui, dit Anatole, et c'est encore là un des périls que nous amène la mort du lieutenant. Du reste, je suis persuadé que madame veuve Norbert gardera ses gens, sa maison; ee sont là des moyens d'indépendance et de séduction dont elle ne voudra pas se priver. Mais le danger est le même puisque, comme vous le savez, l'un et l'autre habitent la même maison. — Mais, Anatole, je ne sais pas pourquoi vous vous occupez sans cesse de celte femme. — C'est vous, ma mère, qui m'en parlez. — Moi, j'en ai peur, mon ami, maintenant que la voilà libre, elle m'effraye plus que jamais. — Cependant vous vous êtes réjouie de la mort du mari. — Oui; selon moi, le lieutenant était

dangereux pour vous. Ce duel qui a eu lieu, je le craignais mire M. Norbert et vous. Maintenant, je ne sais quel pressentiment, je ne sais quelle faiblesse superstitieuse me font craindre un rapprochement entre vous cl celte femme

Anatole s'écria avec violence :

— Moi me ra|)proclier de cette femme? Moi, je ne dis pas l'aimer, mais vivre dans un lieu qu'elle habiterait?... Jamais, ma mère; ah! je ne sais quel avenir le destin me réserve, mais je ne fais qu'un vœu... — Voyons, que désirez-vous, Anatole? — Vous le savez, je désire épouser celle douce Charlotte de Meyran, auprès de laquelle ma vie s'écoulera calme et tranquille, soit que l'empereur veuille enfin faire ma fortune, soil qu'il me néglige et en favorise d'autres. — Soyez donc heureux, mon ami; M. de Bussière, que madame Norbert ne domine pas encore entièrement, M. de Bussière se charge de parler pour vous à M. de Meyran, le père de celle que vous aimez.

l.e coup d'essai.

Anatole de Linanl parlait avec franchise quand il assurait sa mère de son amour pour mademoiselle Charlotte; il aimait véritablement cette jeune personne qui, de son côté, ne désirait rien tant que d'épouser un homme qu'elle croyait destiné à une grande fortune, et évidemment supérieur aux jeunes gens qui l'entouraient. Mais chez quelques individus, certaines passions se développent plus tard que d'autres; il faut je ne sais quel choc pour déterminer chez eux ces mouvements violents qui s'emparent de l'existence entière et ne laissent de place dans le cœur que pour une seule idée, ou plutôt pour un désir unique. Anatole aimait donc beaucoup mademoiselle Charlotte;

mais cet amour, n'ayant point encore éprouvé d'obstacle, lui permettait d'avoir encore de la haine et de l'ambition. L'empereur s'obstinait à ne pas songer à son avancement, et l'ambition du jeune auditeur était ainsi déçue; quanta sa haine, elle paraissait devoir être impuissante. La catastrophe qui avait brusquement rempli de deuil la maison de M.Norbert, avant que les guirlandes nuptiales fussent fanées, excitait l'intérêt universel. On s'apitoyait sur ce mariage si brillant et sitôt rompu par la mort. Une si jeune femme, qui ne rêvait que bonheur, que joie, qu'amour, passer tout d'un coup des bras de son mari à un spectacle de meurtre, sans que sa bouche aimée ait pu formuler un dernier adieu, sans un dernier regard de l'époux, sans un dernier souvenir! Encore si le lieutenant fût mort sur le champ de bataille, s'il fût tombé, comme tant d'autres braves, sous le fer ennemi, la gloire aurait pu, sinon consoler la veuve, du moins diminuer ses douleurs; mais Norbert était mort parce qu'il avait plu à une créature ignoble de se venger, parce qu'un de ses frères d'armes n'avait pas rougi de prendre en main la cause d'une de ces femmes qu'on ne fréquente qu'en les méprisant, et qui sont tellement en dehors du droit commun, qu'un homme évite avec soin de soutenir leur cause, même quand elle est juste. M. Anatole sentit parfaitement que madame Norbert était, pour quelque temps du moins, en dehors de toute atteinte. Il voyait avec assiduité mademoiselle Charlotte. Celle-ci était devenue l'irréconciliable ennemie de Juliette, car la haine s'était emparée de toutes ces personnes que leur jeunesse et leur position semblaient destiner à des passions plus douces. Mademoiselle de Meyran avait vu avec effroi la mort du lieutenant, et cela par le même motif que madame de Linant; elle craignait toujours qu'une circonstance fortuite, un rapprochement imprévu, ne missent en présence deux personnes dont elle redoutait que la haine ne devînt de l'amour. Une jeune fille amoureuse pouvait, en effet, avoir cette pensée : la forlune de Juliette s'était augmentée d'une partie de celle du

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lieutenant; M. de Bussière devait toujours désirer d'unir son neveu à sa pupille; enfin mademoiselle Charlollo n'ignorait pas qu'Anatole avait toutes les ambitions; chaque fois que l'amour calcule aussi juste et qu'il se mêle h d'autres sentiments, il n'est pas bien vif. Charlotte aimait donc Anatole, quoique au fond sa principale qualité eût été, d'abord, aux yeux de la jeune fille, le titre de> mari qu'il ambitionnait. Une jeune fille sans fortune ne voit rien de pire au monde que de vieillir sans être sérieusement recherchée.

Lorsque la fortune vint ajouter un charme de plus aux yeux bleus et séduisants de mademoiselle Charlolle, plus sûre alors de ne jamais manquer de mari, elle aima Anatole un peu pour lui-même, et beaucoup par haine pour Juliette.

— Notre mariage, disait-elle souvent à Anatole, dépend beaucoup moins de nous que de votre mère; c'est madame de Linant seule qui peut déterminer mon père à me marier. — Ma chère Charlotte, répondait Anatole, le vœu le plus ardent de manière est de nous voir unis, mais ce v(tu a peu d'influence sur M. de 3Icyran; mon oncle seul peut faire notre mariage. — M. de Bussière? — Mon Dieu! oui. — Qu'il se hAle donc, reprenait la jeune fille; madame Norbert a de l'influence sur mon frère, qui ne vous aime pas; surM. de Bussière, qui préférera toujours sa pupille à son neveu : vous voyez que nous sommes dans les mains de nos ennemis.

Anatole ne négligea pas ces conseils, et M de Bussière, pressé par madame de Linant, se présenta bientôt chez son ami pour lui demander la main de sa fille.

M. de Meyran, plus jeune de dix ans que son ami M. de Bussière, avait passé les plus belles années de sa vie dans une médiocrité à peine dorée, qui lui imposait journellement de fâcheuses privations et la nécessité de retrancher trouvent sur ses véritables besoins ce qu'il voulait donner au luxe. Sa maison était montée sur le pied de la plus sévère économie; une vieille cuisinière servait seule ses trois

maîtres, et si mademoiselle Charlotte avait besoin d'une robe, si MM. de Meyran voulaient échanger leurs vieux vêtements contre des habits nouveaux, le rôti disparaissait pendant des mois entiers de la table frugale du gentilhomme.

— Habit de velours, ventre de son, disait la vieille cuisinière.

Mais grâce à l'amour-propre de la famille et à la fidélité de la servante, le secret de cette pauvreté était exactement gardé; personne ne se doutait de ce dénùmcnt, organisé avec un ordre qui l'empêchait de grandir. De temps en temps, et à des époques réglées, M. de Meyran enlevait à son modique trésor un écu, et entre six et sept heures du soir, au moment où toutes ses connaissances étaient retenues chez elles par le dîner, il allait mystérieusement dans une maison de jeu du Palais-Royal, et il tentait la fortune; si la rouge et noire était favorable, il remettait son premier enjeu dans sa poche, et jouait sur le velours; s'il perdait, au contraire, il revenait tristement chez lui, calculant le temps qui devrait s'écouler avant qu'il pût risquer un autre écu. C'était celte passion du jeuy combinée avec le manque de fortune, qui donnait au père de mademoiselle Charlotte des habitudes solitaires et un dégoût prononcé pour la société. Mais quand un héritage inattendu vint enfin le rendre riche, tout changea dans la maison du gentilhomme : les meubles furent renouvelés, la vieille cuisinière eut de nombreux fournisseurs, etdeux domestiques, en livrée convenable, stationnèrent dans l'antichambre et servirent à table.

M. de Bussière trouva son ami dans un cabinet décoré avec goût et assis devant un bureau à cylindre rempli de tiroirs mystérieux, éminemment propres à cacher des billets de banque et des rouleaux de pièces d'or.

— Mon cher M. de Bussière, dit le père de Charlotte en se levant, vous devez m'en vouloir de ne m'être pas présenté chez vous depuis la mort de M. Norbert; j'ai tort, mon ami, mais vous savez combien ma fortune est chan-

gée, el vous n'ignorez pas les tracas qui suivent la ri chcsse?

M. de Bussière répondit que, n'ayant pas encore quitté la campagne, non plus que sa pupille, il était naturel qu'un homme occupé ne vînt pas l'y chercher.

— Du reste, mon cher Meyran, dit- il, éloignons tout souvenir douloureux; nous sommes dans un monde où le plaisir succède à la peine et oiî les scènes de joie marchent nécessairement à la suite d<î la douleur et du deuil. — Vous voulez parler, mon ami, de mon héritage? La perle d'un parent, l'arrivée de la fortune... — Ce n'est pas précisément ce que je voulais dire; franchement même c'est votre nouvelle fortune qui me cause quelques emharras. — Comment cela? — Mon cher ami, dit M. de Bussière, j'aurais été un mauvais diplomate; il m'est impossible de cacher ce qui me préoccupe. Je viens vous demander la main de votre fille pour mon neveu. — Charlotte? — Elle-même. — Pour M. Anatole de Linant? — Oui, mon ami; c'est un jeune homme qui fera son chemin; il a quelque fortune, du talent, de Tambilion, une place qui peut le conduire fort loin; d'ailleurs je suis là. — Je le vois souvent chez moi, dit M. de j\leyran, mais je ne soupçonnais pas que ses visites fussent intéressées. — Intéressées, mon ami! s'écria M. de Bussière. Allons, vous ne vous souvenez pas d'avoir été jeune... Sachez donc qu'Anatole aime votre fille depuis longtemps avant qu'elle ne fut riche. — Ma fille n'est pas riche, dit M. de Meyran d'un ton sec. — Tant mieux, mon ami; nous avons horreur d'îs jeunes filles riches. — Permettez, dit encore M. de Meyran; n'aviez-vous pas le projet de marier votre neveu avec volrepupille? — Vraiment oui. Et voilà ce qui prouve la passion d'Anatole; il a refusé la main de Juliette par amour pour votre fille. — Mais, dit encore M. de Meyrau, madame Norbert est libre denouveau, el M. de Linani pourrait... — Epouser Juliette? reprit avec vivacité M. de Bussière; il me semble que puisque je viens vous demander pour lui la main de votre fille, c'est qu'il

n'y songe pas... Il y a antipathie entre ces deux personnes. — Ma fille n'est point à marier, monsieur. — Vous refusez mon neveu? — Positivement.

M. de Meyran prononça ce dernier motavecun accent si ferme, un ton si résolu et si dur, que M. de Bussière, justement irrité, se retira en lâchant quelques sarcasmes contre les amis qui font des héritages et les neveux qui exposent leurs oncles aux dédains des nouveaux enrichis. Après le départ de M. de Bussière, M. de Meyran fît appeler son fils.

— Ernest, lui dit-il, on me demande ta sœur en mariage : maintenant que je suis riche, les prétendants accourent. Et qui veut épouser Charlotte? Un de tes amis, M. de Linant.

M. Ernest, déclara à son père que depuis quelque temps M. de Linant n'était plus de ses amis; il avait des obligations à madame Norbert; il lui devait la place qu'il occupait, et sa reconnaissance tout comme ses inclinations particulières Fobligeaient à rompre avec un homme ouvertement Tennemi de madame Norbert.

— Alors, lui dit son père, tune seras pas fâché de mon refus? — Au contraire, répondit Ernest, j'en suis ravi; car j"ai certain projet que ce mariage aurait entravé et peut-être ruiné. — Et quel est ce projet, mon ami? — Ce ne sont que des espérances vagues et qui ne pourront pas se réaliser de sitôt, mais elles font mon bonheur, el j'espère qu'un jour elles se réaliseront. — Peut-on savoir quelles sont ces espérances? — Vous m'approuverez, mon père, j'en suis certain. Je n'ai pu voir madame Norbert sans éprouver un sentiment qu'elle fait naître partout autour d'elle. — Vous aimez la pupille de M. de Bussière? — Oui, mon père,

M. de Meyran se leva el fit quelques tours dans son cabinet.

— Je ne connais pas un homme, s'écria-t-il, plus malheureux que moi. J'ai été pauvre jusqu'aujourd'hui, et Dieu sait les saciifices que je me suis imposés pour élever

!iies enfants! Me voilà riche par un hasard que je n'espérais pas, cl je deviens le point de mire de toutes les iinibilions, le but de toutes lesspéculations. M, deLinanl veut épouser ma (ille, sans doute pour me soutirer une <lol... Il l'aimait avant que je ne fusse riche, me dit-on : d'accord; mais il ne la demandait pas alors en mariage. 3\Iou fils est amoureux de madame Norbert, et il espère sans doute que, si son amour est écouté, je lui ferai une position au moins égale à celle de la femme qu'il venl épouser... — Mon père, s'empressa de dire Ernest, vous vous trompez; je ne vous demande rien. Je serai trop fieureux elassez riche si j'épouse jamais madame Norbert. — A la bonne heure, répondit le père, je ne vous empêcherai jamais de faire un bon mariage, mon fils; mais je vous déclare que ni voire sœur, ni vous, n'aurez un sou de mon bien qu'après ma mort.

M. Ernest ayant ainsi apaisé son pèrOj celui-ci voulut bien entrer dans quelques détails sur l'amour du jeune homme pour Juliette.

— Vous êtes un assez joli garçon, Ernesl, lui dil-il, cl vous ne manquez ni d'esprit ni d'adresse, j'en conviens; mais avez-vous bien réfléchi ù ce que vous allez entreprendre? Epouser madame Norbert, une femme qui vient de perdre un mari qu'elle adorait, et cela d'une façon si tragique, que ce souvenir la suivra peut-être jusqu'au tombeau... une femme qui, à l'heure oîi nous parlons et où vous disposez de sa main, est folle de douleur! — Aussi, répondit Ernest, vous ai-jt» ditque je n'avais que des espérances éloignées, et qu'il me faudrait du temps pour venir h bout de mon dessein. — Je vous ai dit que vous étiez un joli homme, je crois, continua le père, peut-être suisjc aveuglé par la faiblesse paternelle; dans tous les cas, vous ne pouvez pas soutenir la comparaison avec feu le lieutenant Norbert, un des plus beaux ofliciers de l'armée; vous êtes au lieutenant ce que le pommier nain ou le prunier rabougri est au chêne; or, pour épouser la veuve, il faut vous en faire aimer.

M. Ernest sourit avec fatuité, et, quoique intérieurement blessé d'avoir été comparé à un prunier rabougri, il répondit avec modération :

— Ce ne sont pas les plus belles choses qu'on aime le mieux, mon père; le voyageur altéré aime mieux rencontrer un prunier rabougri, mais chargé de beaux fruits, qu'un chêne superbe dont le gland ne saurait lui convenir.

— Voilà une comparaison à laquelle je ne m'attendais pas. — Vous sentez bien, continua le fils d'un ton doucereux et dans l'intention de se rendre son père favorable, que je ne me hâterai pas de parler de mon amour à madame Norbert; je laisserai fuir le temps qui apaise toutes les douleurs, et qui effacera peu à peu le souvenir d'un premier mari : cela arrive toujours; pourquoi Juliette ne suivrait-elle pas la loi généraie? — Juliette! dit le père. Vous vous permettez, Ernest, de la nommer par son prénom? — C'était ainsi que je rappelais avant son mariage, et je crois qu'alors je ne lui étais pas indifférent. Si M. N'orbert ne se fût pas présenté, elle aurait peut-être songé à moi. — Ernest, mon ami, tu te fais des illusions dangereuses. — Si ce sont là des illusions, mon père, elles sont du moins sans danger. Mais remarquez que pendant son mariage, qui a duré si peu cependant, elle s'est occupée de moi. C'est à elle que je dois ma place, et que je devrai, sans doute, un avancement prochain. — C'est vrai, je le reconnais. — Vous voyez bien, mon père, que mes illusions reposent sur quelques probabilités. — Vous avez raison, Ernest; je vous souhaite une bonne chance... Vous pouvez maintenant vous retirer, j'ai quelques actes de propriété à examiner. — Mon père... — Qu'y a-t-il? — Vous savez la gène dans laquelle nous avons vécu jusqu'ici? — Oui, n'en parlons plus, mon fils. — Il n'est pas étonnant que j'aie contracté quelques dettes. — Des dettes? vous avez des dettes? — Oui, mon père.

M. de Meyran, qui s'était levé, s'assit devant son bureau.

— J'ai quelques délies, mon père, conlinua le jeune liomnie, que la néccssilé seule m'a forcé de contracler. 3Iescréanciers sonl âpres elexigeanls; si vous vouliez... — Que diles-vous"^ — Si vous vouliez me donner un billol de cinq cents francs?

M. de Meyran (il rouler sur ses charnières le cylindre de son bureau, fil jouer le pêne de la serrure el mil la clef dans sa poche :

— Cinq cenls francs! s'écria-t-il en se levant, et pourquoi faire? Pour payer les dissipations d'un fils prodigue? Non, monsieur, vous avez une place, desappoinlemonts... des appoinîemenls, monsieur, plus élevés que le revenu (|ui nous faisait tous vivre autrefois. Je ne vous donnerai pas un sou.

Il indiqua de la main la porte du cabinet, et son fils n'eut qu'à se retirer sans ajouter un mot. M. de Meyran n'était point avare; il était joueur, et il avait assez longtemps pratiqué l'usage des petites mises pour comprendre les avantages des martingales el du doublement successif de l'enjeu.

Cependant M. Anatole ne tarda pas à apprendre le véritable motif de la mort du lieutenant Norbert, ou du moins la raison apparente du duel. Ses amis, les olliciers (le Sarregucmines, l'avaient chargé de leurs commissions pour les camarades de Paris, et la mort de Volski, celle de Norbert, faisaient renlrelien de toute l'armée.

— Il est bien fâcheux, lui dit-on, que ce malheureux Norbert se soit marié. — Pourquoi cela? — C'est que ce mariage a causé sa mort. — Et comment? J'ai entendu dire qu'une danseuse... — Il ne s'agit pas de danseuses. Voici le fait: il paraît que le lieutenant avait épousé une belle femme, dont il était passionnément amoureux. Il n'a pas pu prendre sur lui de la quitter. Il a demandé un congé. Un congé au moment d'entrer en campagne! Le capitaine Volski n'a pas pu supporter qu'un de ses lieutenants fît un pareil acte de faiblesse; quel mauvais exemple pour l'armée! de là le duel.

Bientôt M. Anatole apprit que ce congé avait été sollicité par Juliette et à l'insu de son mari, qu'elle avait usé et abusé, pour l'obtenir, de son influence sur le ministre de la guerre : de façon que le véritable auteur de la mort de M. le lieutenant Norbert, c'était Juliette, sa femme.

— Voilà le monde, disait 31. Anatole dans les sociétés qu'il fréquentait, et où il avait soin de raconter le fait en l'exagérant, bien entendu, en le revêtant des circonstances les plus odieuses; voilà le monde. Une jeune femme s'éprend de l'amour le plus violent, le i>lus insensé; elle ne voit plus rien, ni honneur, ni vertu, ni devoir; périsse la réputation d'un brave militaire, plutôt que d'être privée des caresses d'un jour, plutôt que de ne pas promener son amour sur les bords voluptueux de la baie de Naples; car c'était à Xaples que madame >'orbert voulait aller cacher son mari... Pour satisfaire cette fantaisie, deux braves militaires s'égorgent; et commesi ce n'était pasassezdedeux victimes, comme il faut que la grande dame devienne l'objet de l'intérêt public et un texte pour les lamentations des grandes dames ses pareilles, on va chercher à l'Opéra une malheureuse danseuse, bien ignorée, bien inconnue; on l'accuse de tout le mal et on la met aux Madelonneltes; c'est la fable des Animausc malades de la peste; la i^este est en grand deuil aujourd'hui : voilà le monde.

Ces accusations envenimées portaient coup et diminuaient rintérêt qu'inspirait la jeune veuve. C'était la calomnie la plus dangereuse qu'on i)ùt employer, parce que le point de départ était vrai et qu'il était difficile de démêler la vérité d'avec le mensonge. Ainsi, il était vrai que Juliette eût demandé un congé de six mois pour son mari; mais il était faux qu'elle l'eût demandé pour garder Norbert auprès d'elle ou pour le soustraire aux dangers dune campagne; elle avait voulu au contraire l'arracher à la vengeance de mademoiselle Olympe dont le capitaine 'V^olski aurait été l'instrument. Quand elle avait demandé et obtenu ce fatal congé, l'armée n'avait point encore reçu d'ordre de départ. Mais M. Anatole ne voulait point admettre

ces (lislinclions : sa haine était si violente, que les bruits qu'il semait étant venus aux oreilles de M. de Bussière, il refusa non-seulement de les démentir, mais encore de cesser de les propager.

M. d'IIerbois.

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons de raconter, et Juliette quitta enfin la trisle livrée du veuvage pour reparaître dans le monde avec tous les avantages qu'elle tenait d'elle-même et de sa position. Elle avait passé six mois à la Folie-Bussiére, ensevelie dans sa douleur, sans vouloir sortir de ce salon où elle avait vu son époux pour la première et, hélas! aussi pour la dernière fols. Elle se jetai! dans un fauteuil, et là, les yeux fixés sur l'endroit où avait reposé le fatal brancard, elle se laissait aller aux plus tendres et aux plus douloureux souvenirs, et ses beaux yeux se remplissaient de larmes. M. de Bussière n'avait point assez de crédit sur l'esprit de sa pupille pour parvenir à la consoler. Les premiers six mois écoulés, une amie de pension, veuve comme elle, mais d'un vieux mari, l'entraîna dans une petite terre en Normandie, où les deux veuves mirent en commun leurs douleurs. Ce qui devait augmenter l'afiliclion de Juliette la diminua : deux douleurs réunies se trouvèrent moins violentes qu'une seule; enfin, mad-ime C***, femme du ministre de l'intérieur, revendiqua le droit de parenté, et Juliette passa les six derniers mois de son deuil dans un joli château de la Touraine, avec la femme du minisire. Cette dernière hôtesse n'était point veuve, et elle ouvrait volontiers la porte de son château au plaisir et h la joie. Ce fut là que Juliette apprit les calomnies que M. de Linaul répandait

sur son compte, et l'opinion de quelques officiers qui regardaient un congé obtenu comme la cause du duel. Juliette ne pouvait pas admettre un motif pareil.

— J"ai demandé ce congé, disait-elle à sa parente, quand je croyais que le régiment du pauvre Charles demeurait à Paris; ne valait-il pas mieux parcourir une voie romaine que de traverser deux fois par jour le faubourg Saint-Antoine pour aller à la Folie-Bussière? Dès que l'armée a dû partir, j'ai moi-même déchiré ce congé, et au lieu de partir pour Tllalie, je m'apprêtais à partir pour le Rhin.

M. Ernest de Meyran, ayant obtenu de la gracieuseté du ministre un léger avancement, se permit d'écrire à madame Norbert, comme à la personne à laquelle il était réellement redevable de cette faveur. Il écrivit une première lettre, puis une seconde, enfin il prit l'habitude d'écrire régulièrement toutes les semaines. Juliette trouvait ces lettres agréables; M. Ernest parlait des modes de Paris, des théâtres; il racontait l'anecdoledu jour, et il savait toujours finir par quelque chose de galant et de gracieux qui allait à son adresse.

— Votre protégé, disait madame C*** à la jeune veuve, ne manque pas d"esprit. Est-il bien? — Oui, c'est un assez joli cavalier. — Eh bien! vous nous le présenterez cet hiver; il n'y a jamais trop d'hommes aimables dans le salon d'un ministre.

Juliette arriva à Paris à demi consolée; elle parut dans le monde où on la considéra d'abord avec la curiosité qui s'attache à une jeune femme dont le nom se mêle à une catastrophe à laquelle elle n'est peut-être pas tout à fait étrangère; mais bientôt ce léger nuage s'évanouit, et on ne vit dans la veuve qu'une femme belle, jeune et extrêmement riche. Elle eut sa société, ses jours de réception; elle donna des fêtes. M. Ernest de Meyran était un des hôtes assidus de son salon.

Parmi tous ceux qui y venaient habituellement, on remarquait un homme de quarante ans environ, gros, court,

MAI>\ME DE l,I"«\Nr, T. 1 . 9

— loi —

la figure épanouie, l'oreille un peu dure, mais l'œil fin et intelligent; il se nommait M. d'Herboià; c'était un pelil cousin de feu le lieutenant Norbert. M. d'Herbois, riche propriétaire du département de l'Aveyron, passait l'été dans ses terres, et durant l'hiver il habitait la belle ville de Rodez, dont il était un des principaux citoyens. Il n'eût tenu qu'à lui d'être le maire de sa ville, mais il avait d'autres soucis : membre de la société d'agriculture, il faisait des mémoires sur les charançons, des rapports sur les marrons d'Inde et des essais sur l'emploi du coquelicot dans la teinturerie. Il était venu à Paris pour recevoir des mains du ministre du commerce une médaille décernée à un mémoire de sa façon, sur l'utilité des engrais dans le département de l'Aveyron; utilité qui, je crois, n'a jamais été contestée, ni dans l'Aveyron, ni ailleurs, mais qu'il trouva bon de prouverdans un écritdequatre cents pages, que la société d'agriculture de Rodez fit imprimer à ses frais, et dont il offrit, lui, un exemplaire doré sur tranche à madame Norbert.

M. d'Herbois, en arrivant à Paris, n'eut rien de plus pressé que d'aller présenter ses hommages à la veuve de son cousin. Il fut reçu agréablement, et comme il trouva la maison bonne, le diner excellent, les fauteuils moelleux, la société polie, il s'installa sans façon chez la veuve. On le voyait arriver tous les jours à quatre heures et demie.

— Ne vous dérangez pas, cousine, disait-il avec son air épanoui; c'est moi, c'est le cousin, c'est l'agriculteur de l'Aveyron.

11 dînait avec appétit, buvait sec, et dans la soirée il était toujours prêt à compléter une table de boslon, ou bien à accepter la quatrième place dans une loge.

— Je ne veux pas quitter Paris, disait-il quelquefois, que la cousine n'ait obtenu |)our moi la croix d'honneur. — Qu'avez-vousfait |)our cela? lui demandait-on. — Mon mémoire sur les engrais.

« Il n'y a qu'un moyen, pensa Juliette, de me "débarrasser de mon gros cousin : il faut le marier. »

— Mon cher Ernest, dit-eile un jour à M. de Meyran, voire sœur Charlotte nie hait toujours bien, n"esl-il pas vrai? — Oui, madame; c'est un des moyens qu'elle emploie pour prouver sa constance à M. de Linant. — El celui-ci est toujours amoureux? — Il le dit, du moins. — Votre père est toujours inflexible? — ]\fon père faiblit, madame. — Il faiblit? s'écria Juliette. — Il est si bien attaqué! dit Ernest; d'abord, mademoiselle Charlotte, ma sœur, est une jeune personne fort rusée cl d'une ténacité très-remarquable : elle ne quitte jamais mon père, suit tous ses mouvements, épie toutes ses sensations et profite de tous ses moments de lassitude; vient ensuite madame de Linant... — Madame de Linant! s'écria Juliette, encore une ennemie implacable. — Madame de Linant, poursuivit Ernest, attaque mon père de deux façons : la première,en luiassurant que son fils n'exige point de dot; mon père est comme l'avare de Molière, il veut marier sa fille sans dot; la seconde, en lui faisant sentir que Tamitié de M. de Bussière est à ce prix. Vous savez, madame, que le refus de mon père a brouillé les deux amis. — Parfaitement; et M. de Meyran va céder? — Je le crains. Ce qui le retient encore, c'est la position de M. de Linant. Vous savez, madame, qu'il va être nommé préfet? — En vérité! dit Juliette avec un sourire équivoque. — On le dit, et mon père craint qu'une fois préfet, M. de Linant ne fasse des dettes et ne recoure à lui pour les payer. — Il ne sera pas dans cet embarras, M. Ernest, dit Juliette; M. de Linant ne sera point préfet, je vous en réponds. Dans ce cas, monsieur, ajoula-t-elle avec un sourire dont Ernest put apprécier la valeur, je vous avoue que, malgré tout le plaisir que j'ai à vous recevoir chez moi, il me serait impossible de conserver aucune intimité avec un allie de M. de Linant et de sa mère. — Mais, madame, s'écria Ernest, je m'oppose à ce mariage de toutes mes forces, et rien ne me serait plus désagréable que d'avoir pour beau-frère M. de Linant... La mère est si adroite!... mademoiselle Charlotte si amoureuse!... —

AIiî elle l'aime! il y a des femmes qui peuvent aimer ce monsieur?... Eh bien, Ernesl, que ne mariez-vous voire ^œur? — Moi, madame? — Sans doule! si nous nous en mêlons, vous el moi, il est facile d'en venir à bout; c'est uiie jolie personne; pourvu qu'elle n'épouse pas M. de Li- Danl, je lui reconnaîtrais volontiers loules les qualités |iossibles. — jMadame, je ne demande pas mieux que de la ujarier; mais M. de Linant exce|)(é, je ne vois pas un prélcndant. — Vous vous trompez, Ernest; j'en connais un; j'ai un mari pour voire sœur. — El qui donc? — Un homme riche, qui au lieu de demander de l'argenl à monsieur votre père, lui en prêterait au besoin, el c'est là une raison que je vous prie de faire valoir quand vous parlerez de celle affaire à M. de IMeyran. Heprésenlez-lui que si mademoiselle Charlolle entre jamais dans la famille de Linanl, il ne sera plus maître ni de sa fille ni de sa fortune. Madame de Linanl est une femme trop habile pour que monsieur votre père entre en lice avec elle : il succomberait. — Oui, dit Ernesl; mais Charlolle? — Mon Dieu! mademoiselle Charlolle est comme loules les jeunes filles; ce qu'elles veulent d'abord, c'est un mari, et un mari riche; M. de Linant ne l'est pas. Mademoiselle votre sœur elle-même n'a point de dot, el elle le sait; elle épousera l'homme qui voudra d'elle. — Et cet homme, c'est?... dit Ernest. — Vous ne devinez pas? C'est mon cousin, 31. d'IIerbois. — M. d'IIerbois! s'écria Ernest en riant. Ainsi, vous n'échapi)erez pas à la jjarenté : ma sœur serait \otre cousine. — L^ne |)arenle de Rodez! dit Juliette, une cousine du département de l'Aveyron! — Et M. d'Herbois connaît ma sœur? — II ne sait pas seulement si elle esl au monde. — Il veut se marier? — il n'en a pas la moindre envie. — El vous voulez faire ce mariage? — Je veux qu'il soil achevé avant quinze jours si vous me secondez : vous n'avez qu'à dire à monsieur voire père que M. d'IIerbois demande la main de sa fille; vous ajouterez que M. d'Herbois esl un des notables de Rodez, qu'il a (|uaranle mille livres de rente, cl dans sa

caisse les revenus de trois années en écus sonnants; le reste me regarde. — J'en parlerai ce soir même à moa père. — Faites, Ernest, et revenez me prendre à dix heures, ici; je veux voir le dernier acte de la Vestale.

Ce jour-là même, madame Norbert refusa sa porte h tout le monde, excepté pourtant àM. d'Herbois,elelledîna tète à tète avec son cousin.

— Comment trouvez-vous ce gibier, mon cousin? — Excellent, ma cousine; cependant, nous avons dans TAveyron des lièvres supérieurs à celui-ci, quelque bon qu'il soit. — Apparemment vous êtes mal servi. — Au contraire, ma cousine, je crois qu'on a mis tout le râble dans mon assiette; j'en suis honteux, ma cousine : il n'en reste point pour vous. — Je ne mange jamais de gibier, M. d'Herbois, un blanc de poulet suffit à mon dîîKr... Buvez donc... vous n'aimez peut-être pas ce chamberlin; c'est le vin de prédilection de Sa Majesté. — Oh! pour le vin, il vaut mieux que celui de mon cru, cousine. — On dirait que vous n'en faites pas car-, tellement vous vous ménagez... Ou'avez-vous, M.d'Herbois?vous me paraissez lout triste. Je parie que le niJfiislre du commerce vous aura mal reçu ce matin. — Il ne m'a pas mal reçu du tout, cousine, et j'ai cependant passé trois heures dans son antichambre. — J'admire, dit Julielte en riant, la simplicité deshommes d'es|(rit et la naïveté des savants! Voilà M. d'Hcrbois, un jeune homme recommandable... — J"ai quarante ans, dit M. d'Herbois. — Cest être jeune aux yeux du ministre, répondit Juliette; M. d'Herbois, reprit-elle, un jeune homme riche, membre de la société d'agriculture de Rodez, connu par des ouvrages qui ont fait sensation... — Trois mémoires sur les charançons, un sur les engrais, dit M. d'Herbois. — Cet homme, continua Juliette, veut avoir la croix. — C'est la seule récompense que j'ambitionne pour prix de mes travaux, ma cousine. — Cet homme voit que le minisire fait semblant de ne pas l'entendre, il voit que moi, sa cousine, moi, sa parente, je n'obtiens rien, malgré mes sollicitations et mes prières, et cet homme d'esprit ne devine rien.

M. d'IIerbois ouvrit de grands yeux pour regarder sa cousine, cl, sa fonrchelle d'une main, son couteau de l'autre, il demeura un moment immobile.

— Moi! s'écria-l-il enfin^ je ne de\ine rien? Et que voulez-vous que je devine? — Il faut, poursuivitJulielte, que je ferme ma porte à tout le monde et que je me ménage un tète-à-lète avec lui, pour lui apprendre enfin la vérilé. — La vérité? s'écria M. d'Herbois en laissant tomber sur son assiette le morceau de ràble piqué par sa fourcbette. Est-ce que le ministre n'approuve pas mon système d'engrais? Est-ce que je n'aurai jamais la croix?

— Au contraire, mon cousin, le ministre a lu deux ou trois fois votre mémoire, et il ne cesse d'en faire l'éloge; mais comment récompenser l'auteur? — La croix, dit M. d'IIerbois. — Très-bien, reprit Juliette; mais d'abord, toutes les nominations sont soumises à l'approbation de Sa Majesté l'empereur, qui ne donne pas la croix h un homme pour qu'il aille l'enfouir dans une société d'agriculture.

— Je m'établirai à Paris, dit M. d'Herbois. — Pas du tout, il faut vivre ù Rodez, y représenter, se mettre en évidence, recevoir la bonne compagnie : en un mol, mon cher cousin, il faut vous marier. Qu'est-ce qu'un garçon? L'd être qui ne lient à rien, qui n'est entouré d'aucune considération et qu'on accuse toujours d'indifférence et d'égoïsme. L'empereur, mon cousin, aime les nombreuses familles. Supposez-vous marié demain, M. d'IIerbois, après-demain vous avez la croix. — Vous croyez, ma cousine? — J'en suis certaine. Ecoutez-moi, mon cousin, vous me promettez de n'être pas indiscret? — Je vous le jure. — Eh bien! mon cousin, j'ai mes raisons pour vous parler comme je le fais. — Je ne vois pas pourquoi je ne me marierais pas, si vous croyez que je sois encore assez jeune? dit M. d'Herbois. — Vous n'avez que quarante ans. — C'est vrai, reprit d'Herbois, et je connais à Rodez une jeune personne... — A Rodez? — Pas précisément, à Clairvaux... quatre lieues de Rodez, pas davantage, à côté de ma terre d'IIerbois... une jeune personne

qui aura bien un jour quinze mille livres de renie. — Ce n'est pas à Rodez qu'il faut vous marier, mon cousin, mais bien à Paris : j'ai votre affaire. — A Paris? — Sans doute. Je ne sais pas si vous avez remarqué chez moi un jeune homme, qui hier, était assis à table auprès de vous? — M. de 3Ieyran? — Lui-même. C'est un employé du ministère de l'intérieur; il est très-bien avec le ministre. La femme du ministre en fait grand cas. — Et vous aussi, ma cousine, à ce qu'il m'a paru. — Mon Dieu! oui, moi aussi. C'est un jeune homme qui est bien placé; il a déjà une certaine influence, et cette influence augmentera tous les jours. Il peut être utile. Ce jeune homme a une sœur à marier, une très-jolie personne... — Riche? demanda M. d'Herbois. — Elle est riche pour vous, répondit Juliette; elle ne le serait pas pour un autre. — Je ne comprends pas, dit M. d'Herbois. — C'est cependant bien facile à comprendre : le père de mademoiselle Charlotte de Meyran est très-riche, mais avare; il ne donne point de dot à sa fille, et la succession sera d'autant plus forte; mademoiselle Charlotte est donc fort riche pour vous qui pouvez attendre. — 11 est vrai, ma cousine, que je ne peux jamais parvenir à dépenser mon revenu. — Vous voyez bien! Ajoutez qu'il sera très-avantageux pour vous d'avoir à Paris un beau-frère placé sur le seuil du pouvoir, qui sollicitera pour vous, fera valoir vos ouvrages et ne vous laissera pas oublier du ministre.

Cette dernière raison détermina M. d"Herbois qui fît encore quelques légères objections, plutôt pour se faire presser que pour refuser le parti qu'on lui offrait.

— 11 faut savoir maintenant, dit-il, si mademoiselle de Meyran voudra de moi.

Juliette jeta sur son cousin un de ces regards qui donnent du courage à l'homme le plus timide.

— Vous plaisantez, 31. d'Herbois, lui dit-elle, un homme comme vous, un des hommes les plus distingués de l'Aveyron, qui a quarante mille livres de rente! Une jeune personne refuser quarante mille livres de rente?

Cela ne s'est jamais vu... ù Paris, du moins; je ne sais pas comiuenl les choses se passent à Rodez; mais à Paris, quand le père parle, la lille obéit. — 11 en est de même ù Rodez, ma cousine; mais de tels mariages ont plus lard des inconvénients. — Quand le mari est pauvre; quand il est riche, jamais. Du reste, si mademoiselle de Meyran vous refuse, nous choisirons ailleurs. — J'espère qu'elle ne me refusera pas. — 11 faudrait qu'elle connut bien peu ses véritables intérêts, dit Juliette, et remarquez dans quelle position formidable vous vous trouvez : supposons que niademoiscl!e Charlotte eût aimé quelqu'un, qu'elle eût un goût particulier pour un tel ou un tel, ce que la jeune Glle appelle une passion; une fois mariés, vous parlez pour votre département, et cette préférence de pensionnaire s'évanouit à mesure que vous vous éloignez de la Seine, et meurt enfin... — Oui, oui, interrompit M. dllerbois en se frottant les mains, meurt et se noie dans les eaux de l'Aveyron. — C'est cela même; il est une chose dont il faut que je vous prévienne, dit encore Juliette; j'ai été liée avec mademoiselle de Meyran; il y a aujourd'hui un peu de froideur entre nous; nous avons même cessé de nous voir. Vous voyez, par ce que je fais pour elle, que je ne sais point haïr et que je suis toujours fidèle à mes anciennes amitiés. On ne donne pas tous les jours à une jeune fille sans dot, et qui n'a que des espérances, un |)arenl aussi distingué et aussi riche que vous l'êtes. — Ces sentiments vous iionorent, ma cousine; je crois d'ailleurs que vous aimez trop le frère pour haïr véritablement la sœur.

Juliette rougit légèrement et continua :

— Il me semble donc inutile de parler de moi dans tout ceci, et de dire surtout que l'idée de ce mariage vient de moi. Vous connaissez M. Ernest de Meyran, vous lui avez manifesté l'envie de vous marier, il vous a parlé de sa sœur et les choses se sont arrangées toutes seules. — Comme il vous plaira, ma cousine.

M. dllerbois fil alors quelques questions sur la fortune

— Ui —

de mademoiselle de Meyran; Juliette était certaine de séduire son cousin en y répondant avec franchise. L'héritage que venait de recueillir M. de Meyran était considérable; sans parler de l'argent comptant, ni de deux maisons à Paris, l'heureux légataire avait encore hérité d'une superbe serre dans la vallée d'Auge, à quinze ou \ingl lieues de !a capitale.

— Et veuillez remarquer, mon cousin, dit Juliette, que M. de Meyran n'a que deux enfants. Il vous est loisible de passer chez son notaire, dont je vous donnerai le nom et l'adresse; rien ne vous empêche même d'aller visiter la terre de Normandie. — C'est ce qui pourra bien arriver, dit M. d'Herbois, si ce M. Meyran agrée ma demande. Je puis donner à son fermier de très-bons conseils sur l'emploi des engrais.

j4Uietie n'avait pas de haine contre mademoiselle de Meyran, mais seulement de l'antipathie.

— C'est une jeune personne, pensait-elle, qui ne me convient pas, voilà tout : cela vient peut-être de ce qu'elle est blonde et que je suis brune.

Elle ne répugnait donc pas à lui faire faire un riche mariage; ce qu'elle voulait, c'était enlever à M. Anatole une femme qu'il aimait, et M. d'Herbois était précisément l'homme qu'il lui fallait pour cela; aussi n'eut-elle de repos que lorsque son cousin eut vu la jeune personne. M, Ernest la seconda merveilleusement; jaloux de plaire à une femme recherchée et qui, en l'épousant, pouvait l'enrichir, il mit tout en œuvre pour faire accepter à son père la proposition de M. d'Herbois, et il y réussit. La bonne fortune de Juliette voulut aussi que le cœur assez insensible de M. d'Herbois s'amollît devant les charmes de mademoiselle Charlotte, et que, dès qu'il l'eut vue deux ou trois fois seulement, il oubliât la demoiselle de Clairvaux qui avait quinze mille livres de rente et brûlât du désir de conduire à Rodez la belle Parisienne.

— Ma fille est à vous, lui dit enfin un jour M. de Meyran le père; vous avez inspiré à mon fils une telle amitié,

qu'en vous choisissant pour mon gendre, je cède autant h ses instances qu'aux vôtres, monsieur — C'est beaucoup d'honneur, assurément, répondit M. d'Herbois, et je n'oublierai jamais ce que je dois à votre fils et à vous; mais mademoiselle votre fille est-elle devotre avis? — Ma fille?

— Oui, monsieur, mademoiselle Charlotte? — Cela importe peu. — Sans doute, cela importe peu, et j'éprouve pour elle un amour si violent, que, si elle ne le partageait pas, je crois que, fort de votre assentiment, je l'enlèverais comme jadis les Romains enlevèrent lesSabines. Cependant il y a cerlaineschoses qu'un mari est bien aise de savoir : mademoiselle Charlotte m'aime-t-clle ou ne m'aimet-elle pas? — Vous voulez savoir si ma fille vous aime?

— Oui, monsieur, c'est une affaire de curiosité. — Dites que c'est une alTaire de délicatesse. Voilà, monsieur, un sentiment qui vous fait honneur. Vous serez satisfait. Ma fille s'expliquera lihrrment avec vous.

M. de Meyran avait le cœur depuis longtemps endurci par la passion du jeu et les douloureuses alleinles de la pauvreté. Il s'expliqua avec sa fille d'une manière nette et précise :

— Ma clière Charlolte, lui dit-il, votre frère nous amène depuis quelques jours un monsieur que voire jolie figure a séduiL car je dois vous faire le même com|)liment que je fais quchpiefois à voire frère; vous êtes fort bien. Je veux parler de M. d'Herbois. — Ce monsieur, dit Charlotte, qui veut vous faire marner votre (erre de la vallée d'Auge? — Oui, il veut aussi vous épouser, el c'est là son principal but.— Mais, nnm nèrc... — Kcoulez-moidonc, Charlolle : ce monsieur a quarante mille livres de rente; c'€sl un des principaux propriétaires de i'Aveyron. Je sais ce que vous allez me dire; M. de Linant vous aime et vous ne le haïssex pas. Mais vous savez que j'ai refusé son alliance et que jn suis brouillé pour cela avec mon ami, M. de Hussière. Celaauraitdù lui faire perdre toute espérance... Point du tout, ce jeune homme continue à vous rechercher, sa mère m'obsède, et je suis résolu à

me débarrasser des poursuites de l'un et de l'autre. Quarante mille francs de rente, Charlotte! réfléchissez. Un homme doux, inoffensif, que vous conduirez à voire fantaisie. D'un autre côté, M. Anatole que vous n'épouserez jamais que contre mon gré, et si vous en veniez là, vous pourriez dire adieu à ma succession; madame de Linant vous dédaignera dès qu'elle vous verra sans biens. Je crois que vous allez bientôt avoir vingt et un ans, Charlotte; encore quelques années, et vous êtes une vieille fille. M. d'Herbois viendra demain; il vous parlera de sa passion, vous lui répondrez ce que vous voudrez; mais, ou vous l'épouserez, ou vous partirez demain pour le Dauphiné, vous y vivrez chez une vieille parenteaussi dévote que madame de Linant, et qui désire vous avoir auprès d'elle.

Mademoiselle Charlotte connaissait le caractère de son père et ne doutait nullement de ce qu'il lui disait. Elle se voyait en roule pour le département de Tlsère, arrivant dans un mauvais village bàii sur la pointe d'un rocher comme Taire diin aigle, etvivant auprès d'une vieille fille, acariâtre, revêche, qui faisait sa société de sa servante dans la semaine, elle dimanchede son curé. Mademoiselle de Meyran était peu romanesque et savait mesurer les chances de sa passion au poids de son intérêt. Faire changer d'avis à son père, c'était impossible : vieillir dans le célibat, c'était une de ces résolutions pénibles qui conduisent au désespoir, c'était un long suicide dont M. de Linant lui-même ne lui tiendrait peut-être pas compte. Elle jugeait ensuite M. d'Herbois avec cet instinct infaillible qui ne trompe jamais les femmes : M. d'Herbois, un savant agriculteur, ou du moins un homme qui avait des prétentions à la science, qui préférait l'étude d'un grain de blé à la conversation de la plus belle femme du monde, qui avait quarante mille francs de rente. Une femme dont le mari a quarante mille francs de rente est une puissance à Rodez et ailleurs. Mademoiselle Charlotte se décida à accueillir convenablement M. d'Herbois, plutôt que de

mourir fille; el le lendemain, l'auteur du mémoire sur la nécessité des engrais dans le département de rAveyron eut lieu d'être satisfait de la façon dont il fut reçu, el put croire qu'il plaisait également au père, au fils et à la lille. Le mariage fut arrêté.

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