Mme de Linant
Son enfance avail été comprimée par la durelé de son père et l'égoïsme de M. Ernest son frère; maintenant qu'elle élail libre et placée de façon à tendre avec sûreté ses filets, elle ne faisait pas un pas, ne se permettait pas un mouvement, ne disait pas une parole qui, par un détour calculé, ne dût la conduire à son but. Douce, l'œil hieu, la chevelure blonde, le teint transparent, la figure naïve, et, au total, pleine de charme et de séduction, elle attendait... elle attendait surtout M. le préfet, qui ne pouvait manquer de se présenter chez elle, et qui y vint eii
MADAME DE LINAM, T. 3. 1
effet, !i\)Th avoir reçu deux ou trois visites de M. d'Herbois. Charlolle était sous les armes : l'œil voilé par un nuage de tristesse, les boucles de ses cheveux à demi déroulées, mais le visage frais, et sur deux lèvres de corail, un sourire mélancolique. Elle était seule lorsque le préfet se présenta chez elle; aussi, quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, et ce fut avec un petit mouvement nerveux qu'elle serra la main d'Anatole.
— Vous ne m'avez pas oubliée, monsieur? lui dit-elle. — C'eût été pour moi une chose impossible, madame, et j'ai passé par des épreuves qui m'auraient rappelé votre souvenir si j'avais été capable de m'en détacher. — Ainsi donc, vous voilà le mari de madame Xorbert? — Oui, Charlotte, tel est le nom dont nous avons couvert un fait devenu indispensable à l'un et à l'autre, mais vous voyez que nous sommes animés d'un seul désir, celui de rester étrangers l'un à l'autre, et nous en avons pris le moyen : madame de Linant est toujours veuve, et moi je suis toujours garçon. — Et vous croyez que Juliette vivra toujours éloignée de vous? — Je l'espère, et c'est son unique vœu. — Savez-vous que, si elle venait à Rodez, je n'aurais de refuge que ma terre d'IIerbois? — Où vous me permettriez d'aller vous faire ma cour?
Ainsi la glace était rompue, et madame d'Iïerbois avait reconquis sur son ancien adorateur sa première influence. Quelle similitude dans leur position! La première, forcée par son père à épouser un homme qu'elle n'aimait pas; le second, réduit à donner son nom à une femme qu'il haïssait. El le hasard, qui parait aveugle et qui cependant entraîne l'une vers l'autre deux âmes faites pour s'entendre, le hasard les réunissait dans un lieu éloigné de celui où elles s'étaient connues et aimées, les trans|)ortait dans un monde nouveau, comme pour réunir ce qu'une femme méchante et vindicative avait séparé.
C'était M. de Linant qui faisait celte dernière réflexion; madame d Herbois glissa quelques mots hypocrites en faveur de Juliette, et lit observer, en baissant les yeux, que
les faveurs du hasard étaient loin d'être complètes, puisqu'ils étaient tous deux rivés à une chaîne qu'ils ne pouvaient pas rompre.
Juliette n'avait à Paris rien qui pût la distraire des idées douloureuses qui l'absorbaient; elle sentait parfaite- -ment que si son mariage la relevait des calomnies qui avaient couru sur son compte, elle devait achever de reconquérir sa réputation par l'austérité de sa vie, ou du moins par une attention exacte à mesurer toutes ses actions et toutes ses démarches, et elle s'y résolut facilement; mais son nouvel état lui imposait certaines obligations pénibles à remplir; ainsi madame C*** lui fit entendre qu'il était nécessaire de voir madame de Linant la mère, et de la prévenir par une visite. A cette proposition, Juliette se récria et déclara que jamais elle ne se réduirait à une pareille démarche.
— Vous voulez donc, Juliette, lui dit froidement madame C**% perdre tout le fruit du sacrifice que vous vous êtes imposé? Que dira-t-on dans le monde si la bru vil mal avec la belle-mère, surtout votre mari absent? Je ne vous demande pas de vivre dans Tintimilé de madame de Linant, il faut seulement que le public puisse croire que vous êtes bien avec elle et qu'elle est heureuse de ce mariage.
Juliette obéit; elle se transjwrta chez madame de Linant, mais la violence de son caractère l'emporta sur son intérêt et sur sa résolution.
— Madame, vous savez le malheur auquel le sort m'a réduite? — Malheur partagé, s'empressa de dire madame de Linant. — Sans doute, madame, reprit Juliette avec fierté, et quand j"ai dit le sort, je me suis mal exprimée, j'ai voulu dire votre fils... votre fils qui m'a calomniée et qui m'a forcée à un parti pour lequel j'avais autant d'éloignement que vous.
La voix de Juliette s'altéra sensiblement en parhmt ainsi, et, comme celte plainte était juste, madame de Linant se crut obligée de s'expliquer. — Juliette, dit-elle,
vous avez raison; mon fils vous a calomniée, et moi-même j'ai contribué à répandre ces calomnies, mais c'est quand je croyais ne répéter que des choses vraies; j'ai péché contre la charité seulement.
— Seulement, dit Juliette avec amertume. Madame de Linanl baissa les veux.
— J'aurais voulu, reprit-elle, que vous eussiez pu voir comme je vous ai défendue lorsqu'on vous a si vivement ofTenséechezle ministre de l'intérieur. Vous comprendriez, Juliette, que, sans vous aimer, je suis du moins incapable de mentir pour vous nuire. — Il paraît, madame, répondit Juliette, que, sans nous aimer, nous sommes condamnées à en faire le semblant; encore une fois, c'est vous, c'est votre fils, qui me forcez à cette feinte, et c'est ce mensonge qui m'amène. — Je sais bien que votre présence chez moi n'est qu'un calcul, dit madame de Linanl.
— Méritez-vous qu'il en soit autrement, madame? répondit hardiment Juliette; oui, c'est un calcul, madame; ma voiture arrêtée à votre porte est une concession que je fais à roj)inion publique; mais tout cela ne vient pas de moi; sans les conseils bienveillants et judicieux de ma- «lame C***, je ne serais pas ici. Je ne demande ni votre bienveillance, ni votre amitié; j'ai,MS pour moi, c'est à vous de voir ce que vous voudrez faire pour votre fils.
— Parlez, madame.
Juliette continua.
— Je crois qu'il est nécessaire, si vousvoulezqueM. de Linanl conserve le poste qu'il occupe, que vous me fassiez l'honneur de vous présenter chez nioi et que vous paraissiez, avec moi, aux soirées de M. le ministre... Vous mettrez au pied de la croix ce désa;,Tément, madame, et il vous en sera tenu compte dans l'autre monde, et probablement dans celui-ci. — Je ne désire rien dans ce monde, madame, dit la dévote. — Vous désirez la fortune et l'élévation de monsieur votre fils, madame. — Cela est vrai, répondit madame de Linant. — Vous ferez donc ce que je vous demande pour vous-même, madame, el en
expiation des torts que votre fils et vous avez eus envers moi.
Juliette affecta alors de parler de choses indifférentes, puis elle se leva et termina sa visite.
Quand madame de Linant fut seule, elle se livra à ses réflexions.
— Celte femme est venue par ordre, se dit-elle; elle ne l'a point caché, et j'aime encore mieux sa franchise que les mensonges transparents dont une autre se fût servie avec moi. Eh bien! puisque maintenant la voilà plus que mon prochain, puisque la voilà ma bru, lâchons de refréner notre cœur, tâchons de ne la point haïr.
Mais il y a des haines d'intérêt, il y a des aversions féminines, que ni la raison, ni le devoir, ni la religion même ne sauraient diminuer. Madame de Linant, qui se reprochait toujours son faible pour les biens de ce monde, n'avait qu'un attachement terrestre auquel elle s'abandonnait tout entière, celui qu'elle ressentait pour son fils, et elle ne tachait pas de restreindre son amour maternel. Anatole était pour elle la vivante image de M. de Linant le père, c'était son seul orgueil et sa seule joie, et Julielle avait rempli d'amertume la vie d'Anatole; elle lui avait enlevé mademoiselle Charlotte de Meyran, et lui avait suscité une affaire qui pouvait le perdre. Enfin, par une combinaison de circonstances toutes fâcheuses, elle l'avait épousé, malgré lui et malgré elle-même, il est vrai; mais de ce mariage il ne pouvait résulter pour Anatole qu'une vie malheureuse.
Et si madame de Linant, la mère, plongeait ses regards dans l'avenir, elle prévoyait de nouveaux malheurs, faciles, hélas! à prédire. Anatole était jeune; séparé de sa femme, il formerait peut-être une liaison qui compromettrait sa position, son salut, et qui cerlRinement l'éloignerait de sa mère. Une autre chose était à craindre, c'est que ce mariage, formé seulement dans un intérêt de réputation, ne se rompît, et qu'alors les deux époux, si mal assortis, ne recourussent à un divorce, ce qui aurait blessé
tous les senlimenlsreligieuxdemadamedeLinant. Juliette, aux yeux de madame de Linaul, et elle raisonnait avec assez de justesse, était éprise de M. Ernest de ]\Ieyran, et elle chercherait tous les moyens de s'en rapprocher et de l'épouser un jour; Anatole, de son côté, se lasserait de son célibat, et une fois qu'il aurait trouvé une femme ù sa convenance, il aurait recours au divorce. C'était Juliette qui apportait dans sa famille tous ces troubles, tous ces ferments de haine etde division. Comment ne pas la haïr? Comment la voir sans songer ù cet avenir douloureux? Cependant l'intérêt de son fils et la nécessité de ne pas afficher des sentiments hostiles la décidèrent à se présenter au ministère; elle fut bien reçue par madame C***, mais un incident nouveau vint bientôt l'occuper et lui donner de nouvelles craintes. Le ministre la prit à part. — Madame, lui dit-il, avez-vous faitun voyage en Italie? — Jamais, monseigneur. — Connaissez-vous les mœurs decepays? — Très-mal, monseigneur. — Je veux parler de ses mœurs privées, de ses mœurs intimes. — Je les ignore complètement. — Voici ce qui se passeen Italie, à tapies, à Florence, h Milan, à Rome même. Il y est de très-mauvais goût de vivre avec sa femme; quand monsieur est fi droite, vous êtes sûr de rencontrer n)adame à gauche. Les femmes ont des sigisbées, tout un cortégede gens qui prennent sans façon la place du mari, et vous sentez tout cequ'ont à perdre les mœurs dans un arra^ngemcnt |)areil? — Oui, monseigneur. — L'empereur, continua le ministre, change tout cela; il exige que la femme cl le mari se rajjprochent, vivent ensemble, et chassent de leur maison la cohue étrangère qui la souille. — L'empereur, dit madame de Linanl, rend un grand service à l'honnêteté publique. — C'est une tâche difllcile, poursuivit le ministre, et voici comment on y est i)arvenu. La plus grande dame d'Italie n'est pas reçue chez une autorité française si elle n"y vient avec son mari. L'emp«'reur aime les bons ménages, il veut (jue ses fonlionnaires soient raariésctvivent bien avec leurs femmes...
Vous comprenez, madame? — Pas parfaitement, monseigneur. — Madame de Linanl doit aller rejoindre son mari à Rodez. — M. le minisire, répondit la mère du préfet de rAveyron,ce n'est pas moi qui ai marié mon fils à madame Norbert; c'est vous, c'est madameC***, ce soiîl les époux eux-mêmes qui sesont lies pour se soustraireà la position qu'ils setaient faite. Moi, j"ai étécomplétemenl étrangère à tout cela; j'ai même refusé d'assister à la cérémonie civile ainsi qu'à la cérémonie religieuse... — Madame, dit sévèrement le ministre, avez-vous regret de vous être alliée avec ma parente? — Monseigneur, reprit tranquillement madame de Linant, le mariage de mademoiselle de Pontis avec mon fils Anatole était arrêté entre mon frère M. de Bussière et moi, lorsqu'un événement fortuit l'a rooipu. Les deux jeunes gens sesont querellés, et à Tamour a succédé chez eux une haine violente. — Je sais cela, madame. — Vous voyez donc bien, monseigneur, que je n'ai pas toujours rejeté l'alliance de votre parente; loin de là, j'ai compris la perte que faisait alors mon fils; mais je croisqu'il n'aiiointeu tort elquela violence de votre parente a tout fait. Vous savez où les a conduits depuis leur animosité mutuelle, et sous quels auspices ils se sont unis. Quelle mère aurait vu de bon œil un pareil mariage?
Le ministre tendit la main à madame de Linant.
— Vous avez raison, madame, lui dit-il; ne nous irritons pas entre nous, comme ils se sont irrités euxmêmes; ils ont été tous les deux coupables : ne recherchons pas lequel des deux l'a été le premier. J'étais à cette malheureuse cérémonie, ajouta M. C***, la nuit, au milieu de l'orage, un accident est venu augmenter la confusion de ce moment; on eût dit que Juliette se mariait à l'autel des Furies... — Et mon fils, monsieur? — C'est votre fils qui a provoqué ce moyen de réhabilitation, et je lui en sais gré; c'était le seul qui put réparer le mal qu'il avait fait et qu'on lui avait fait. Mais, nous, madame, nous avoDS des devoirs à remplir; il nous faut mainte-
nanl prêcher la concorde et la paix. Vous allez préparer monsieur votre fils ù recevoir sa femme; l'empereur exige que les deux époux vivent l'un auprès de l'autre, et que madame de Linant, votre bclle-fille, fasse les honneurs de la préfecture à Uodez. — J'écrirai, monseigneur. — Un moment : s'il ne s'agissait que d'une lettre officielle je n'aurais pas recours à vous, madame; je désire que vous engagiez votre fils à agir en galant homme, et à chercher de bonne foi à ramener sa femme à lui. — C'est impossible, monseigneur. — Toutes les choses qui sont conformes à la raison, à la morale, à l'honnêteté, sont possibles. Les deux époux se haïssent, mais ils ne se méprisent pas; ils sont tous deux pourvus d'assez de bon sens pour comprendre l'intérêt qu'ils ont à s'unir. L'intérêt joint au devoir agit i)lus que vous ne le croyez, madame, chez les personnes raisonnables. Et qui sait ce qui peut avenir pour M. et madame de Linant de l'obligation de se voir tous les jours, et la nécessité de feindre, devant le public, des sentiments qu'ils n'ont pas? — J'obéirai, monseigneur, dit madame de Linant.
La grande difficulté n'était pas d'engager la mère d'Anatole à écrire, mais de décider Juliette à partir pour Rodez. Ce fut madame C*** qui se chargea de celte mission. Juliette refusa d'abord, et déclara qu'elle irait se cacher au fond de linde, ou demander l'hospitalité à quelque peu|)le de sauvages du nouveau monde, plutôt que de prendre ce parti.
— Il faut être logique, ma chère amie, lui répondit madame C***; vous ne vous êtes mariée que pour reconquérir l'estime publique iïijustemcni perdue; vous devez vous soumettre à ce qu'elle exige; que deviendrez-voiis si elle vous accuse de nouveau, si les conunentaires malveillants continuent et s'aggravent? Allez à Rodez; vous y passerez quelques mois et vous reviendrez à I^aris, parce que l'air de l'Aveyron sera nécessairement contraire à votre santé.
Juliette fut inflexible : ni la volonté de l'empereur, ni
la prière de madame C*** ne purent la décidera quitter Paris.
Elle reçut alors une lettre de M. de Linant.
Anatole ne désirait nullement avoir sa femme auprès de lui; mais il était plus ambitieux qu'elle, et il voulait conserver sa préfecture.
« Madame, écrivait-il à sa femme, je vous prie de croire que je ne suis pour rien dans Tordre qui vous est donné devenir me joindre à Rodez. Mon désir le plus ardent est que vous suiviez en tout votre volonté, et je suis fâché devoir qu'on y fait violence. Je vous prie néanmoins de venir puisque le maître l'ordonne, et qu'un refus compromettrait notre existence à tous deux.
» Il y a, dans la vie des gens comme nous, des détails privés dans lesquels un souverain, quelque absolu qu'il soit, n'entre jamais, et votre fortune vous permet de vivre partout à votre fantaisie. L'hôtel de la préfecture à Rodez est très-vaste, quatre ou cinq ménages pourraient y vivre au besoin. Vous aurez vos appartements qui serontjlrès-éloignés du mien, vos gens,volreéquipage; il est vrai que vous ferez les honneurs de ma table et de mon salon, les jours de cérémonie : mais ces jours sont rares, et nous en diminuerons encore le nombre, si cela vous convient. Ainsi, madame, si, comme cela paraît indispensable, vous venez et vous passez deux ou trois mois à Rodez, vous ne serez réduite à me voir qu'une ou deux tout au plus, et cela officiellement en présence de quarante personnes.
» Ma mère aura l'honneur de se présenter chez vous et vous priera de vouloir bien venir à Rodez; elle sait que vous êtes une femme de trop d'esprit pour ne pas céder à ses prières. »
Juliette partit, et, pour surcroît de chagrin, elle ne put pas emmener Claudine; Varennes tenait à garder sa femme auprès de lui.
Le suicide.
Les lecteurs qui ont bien voulu suivre les événements que nous venons de raconter ici se rappellent, sans doute, que madame C***, désolée de voir Juliette témoigner à M. Ernest de Meyran plus d'estime et d'affection qu'il n'en méritait, s'était imposé la lâche difficile de faire suivre ce jeune homme et d'apprendre, enfln, la raison de l'invincible sommeil qui s'emparait de M. Ernest lorsqu'il était assis devant son bureau. Une femme du monde comme madame C*** comprenait très-bien tout ce que des dossiers ont de fastidieux et de somnifère, mais un sommeil quotidien a une raison cachée; s'il en était autrement, tous les ministres seraient plongés, de onze heures ù trois, dans un repos léthargique, ce qui n'est pas.
Les rapports arrivèrent au moment où ils n'étaient plus nécessaires, c'est-à-dire le lendemain du mariage de Juliette; ils étaient parfaitement inutiles, et madame C*** les jeta au feu. Quand un inspccleur de police fait un rapport pour la femme d'un ministre, il a soin d'en avoir un double qu'il envoie au minisire lui-même: c'est la règle. M. G*** ne jetait pas au feu les rapports de police, il les lisait; et ici les faits étaient tels que M. Ernest dut être rayé sur-le-champ de la liste des employés du ministère; il l'ignorait encore le jour où il accompagna madame de Renoncourt ;1 Tivoli, et néanmoins, ce soir-là même, le sort lui réservait des infortunes plus grandes encore.
I^Iadame de Renoncourt avait dansé la gavotte avec un talent qui, disait-elle, aurait fait envie à madame Gardel; mais elle avait voulu s'étourdir; elle avait dansé, comme on dit, sur un volcan, cl âi deux heures du matin elle
était revenue chez elle en ayant soin de laisser chez lui M. Ernest, que depuis longtemps elle regardait comme un homme dont l'avenir incertain lui inspirait peu de conliance. Ernest prit sa clef et son rat-de-cave chez le portier, et une fois chez lui, son premier soin fut de courir au buffet, parce qu'il avait diné légèrement, et que, lorsqu'on a dansé à Tivoli, on a faim à deux heures du matin. Le temps des petits soupers était passé. Dans ses prévisions, la vieille cuisinière Jeannette devait être couchée et endormie depuis longtemps. Jeannette était dans la salle à manger, assise sur une chaise et les bras croisés sur la poitrine; elle était là, ou endormie, ou livrée à des réflexions profondes.
— Jeannette! dit Ernest.
Jeannette leva la tête.
— Ah! monsieur... Eh! non, ce n'est pas monsieur, ce n'est que vous, M. Ernest. — Vous allez. Jeannette, me donner à souper, je meurs de faim. — A souper? il s'agit bien de souper. — Je veux être pendu si je me couche sans manger quelque chose. Jeannette.
Jeannette se leva, alla vers le buffet, et y prit une liasse de papiers qu'elle mit dans les mains de M. Ernest.
— Voilà un souper, dit-elle.
Ernest feuilleta ces papiers.
— Ah! ah! dit-il, je connais ça, c'est du papier timbré. Jeannette, on ne soupe pas avec ça. Ils ont échangé du bon argent contre du mauvais; tu le leur diras, Jeannette. — Regardez, monsieur, regardez, ce n'est pas pour vous. — Et pour qui donc? — C'est pour votre père.
M. Ernest s'assura de la vérité du fait et partit d'un grand éclat de rire. — Ah! ah! dit-il, mon père en est là? Il est logé à la même enseigne que moi? — Lisez, monsieur, dit Jeannette d'un ton plaintif.
M. Ernest feuilleta d'abord tous ces papiers timbrés d'une main légère; mais bientôt, par suite de quelques
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réflexions fort naturelles, son front s'assombrit et sa figure prit une expression grave et soucieuse. Il avait, en cfTet, dans les mains, des protêls, des assignations, des condamnations, des prises de corps pour des sommes considérables; son père était ruiné, et cette ruine entraînait la sienne,
— Il y a longtemps, dit-il. Jeannette, que vous recevez des papiers pareils? — Très-longtemps, monsieur. — Et pourquoi ne m'en avez-vous jamais parlé? — D'abord, monsieur, on ne vous voit guère; vous rentrez (juand tout le monde est coucbé, vous sortez sans prendre souci de personne dans la maison. Ensuite, monsieur, votre père m'a défendu de vous parler de ses affaires. — Et pourquoi m'en parlez-vous maintenant? — Ah! monsieur, aujourd'hui c'est bien difi'érent; il y a deux gardiens dans la maison : un dans la loge du portier... — Il ne m'a rien dit. — Il ne vous aime pas, le portier, monsieur. L'autre dans la chambre de votre père même : cet homme est couché sur son lit. — Et mon père? — Ah! monsieur, voilà le plus terrible, répondit Jeannette; votre père n'est pas rentré.
Nous nous nous dispenserons de rapporter ici les imprécations parricides que fit entendre M. Ernest en apprenant toutes ces désastreuses nouvelles. La maison était la proie de l'huissier; les terres, les contrats, les rentes étaient dissipés, vendus, engagés et hypothéqués au delà de leur valeur; M. de iMcyran le père était en fuite, son fils le croyait du moins; c'était une ruine complète.
M. Ernest eut d'abord la pensée d'entrer dans la chambre de son père, de rosser le gardien, do le mettre à la porte, et de se livrer ensuite à un examen minutieux de tous les secrétaires, bureaux et armoires. Il aurait cherché dans tous les coins, fureté dans tous les tiroirs, et peut-être eût-il découvert quelque somme oubliée, quelque billet de banque mis ù l'écart. Il s'arrêta cependant, parce que l'afTairc aurait eu des suites, et que quelques antécédents fâcheux le forçaient à agir avec prudence; il n'était pas
probable non plus que son père eût rien oublié, et toute recherche aurait été inutile.
— Jeannette, donnez-moi à souper, dit-il. — Je n'ai rien, monsieur, il y a bien longtemps que monsieur votre père ne soupe plus, et moi, je me nourris comme je puis. — Vous avez sans doute du pain? donnez-moi du pain.
Jeannette passa dans la cuisine, d'où elle rapporta la moitié d'un gros pain rassis et quelques lentilles éparses dans un plat brun, restes de son propre dîner. M. Èrnesl qui, dans la rue du Mont-Thabor, dédaignait les grosses viandes et témoignait une grande horreur pour les légumes communs, mangea ce qui restait du souper de Jeannette avec un appétit vorace et but de l'eau, parce que depuis longtemps la cave de son père était vide, et que Jeannette n'était pas assez riche pour aller chez le marchand de vin.
— Mon Dieu! mon Dieu! que sera devenu monsieur votre père? disait la vieille iille. — Il aura mis 'cinq ou ^ix cents napoléons dans sa poche, disait M. Ernest, et il aura été à Bruxelles ou à Spa tenter la fortune. — Vous croyez, monsieur? — Ah! continuait Ernest, si j'avais cinq ou six cents napoléons! Mais rien! Et le caissier de l'intérieur qui ne m'avancerait pas une obole sur une lettre de change de mille écus.
L'héritage, qui, deux ans auparavant, avait enrichi M. de Meyran le père, causait sa perte. Quand il était pauvre, son souci journalier était de faire vivre sa famille: le jeu n'était pour lui alors qu'un délassement de l'esprit, que cette portion d'espérance trouvée dans la boîte de Pandore et dont tous les humains ont leur part. Nous avons raconté la manière dont il jouait, s'exposanl à une perte limitée, mensuelle ou hebdomadaire, jamais à deux. Il ne faut pas jouer, mais quand on a un vice, c'est \h la seule manière prudente de s'y abandonner. Dès que M. de Meyran fut riche, il calcula autrement, il ne songea plus aux besoins de sa maison, qui lui semblait trop minime pourdevoir compter dans son budget; il maria sa fille sans dot, éloigna son fils, rompit avec ses amis, et entre
autres avec M. de Bussièrc, et se livra tout entier à sa passion. 11 y a des hommes auxquels la fureur du jeu laisse quelque répit : ils jouent et ils ne sont pas insensibles aux charmes d'une campagne riante et fertile, aux agrémenis d'une fêle à la ville. Ils ont des amis, ils aiment une femme ou un enfant; ils veulent être bien vêtus, bien logés; ils boivent du Champagne avec délices et apprécient convenablement le gibier servi à point. M. de Weyran était insensible à tout. Dans les premiers jours de sa nouvelle opulence, il avait acheté quelques meubles, plutôt pour cacher de l'or dans des tiroirs mystérieux, que pour se donner une jouissance; il avait pris quelques domestiques pour acheter ainsi un crédit nécessaire même h un homme riche; mais dès que mademoiselle Charlotte fut devenue madame d'Herbois, M. de Meyran chassa ses domestiques, vendit leurs livrées à peu près neuves, et ne songea plus qu'à des combinaisons infaillibles, qui devaient quadrupler sa fortune. Son avarice devint sordide. Il éloigna d'abord son fils de chez lui, chose très-facile : il fil ensuite ménage avec Jeannette, dînant d'un morceau de lard accommodé avec des légumes, et au besoin d'eau claire et d'un angle aigu de fromage : ce maigre repas se faisait dans la cuisine, sur le coin d'une vieille table; Jeannette y assistait, et succédait ù son maître.
Le dîner fini, M. de Meyran qui, été et hiver, portait toujours le même habit, passait dans son cabinet, remplissaitses poches d'or et courait dans le haut de la rue dti Bac, par delà ce ruisseau boueux que madame de Staël aurait bien 'oulu voir quand elle était exilée àCoppet. Là s'ouvrait une porte d'allée qui, par un couloir obscur, conduisait à une maison reculée. M. de Meyran montait au second étage, et il se trouvait au milieu de joueurs singuliers, et dont il était le pareil par la naissance el l'éducation. C'étaient d'anciens émigrés, ou des gens que le Directoire avait enrichis inutilement. On voyait là un chevalier de Malle, deux lieutenants généraux de l'ancien régime; des commandeurs, des viconilcs, des marquis,
tous gens que la révolulion avait déplacés, el qui venaient demander au jeu l'oubli du passé el celte animation fébrile qui fait que le temps s'échappe et fuit sans que sa lourdeur soit trop importune. Aucun de ces joueurs n'était riche, et M. de Meyran, arrivant au milieu d'eux muni de sommes considérables, devait nécessairement perdre, sans qu'on employât avec lui aucune manœuvre déloyale, parce qu'une perte modérée arrête toujours un homme pauvre, tandis que l'homme riche se laisse aller au désir de regagner ce quil a perdu, et que ce désir le ruine. Il se glissait aussi quelquefois des personnes suspectes dans cette maison de jeu, des chevaliers d'industrie, qui, à Tabri d'un nom d'emprunt, se faufilent partout où il y a un écu à gagner, et se l'approprient le plus adroitement du monde.
M. de Meyran, muni de ses calculs infaillibles, perdit d'abord sa maison de la rue de la Michodière; il renonça alorsà ses premières combinaisons, en inventa de nouvelles, qui lui coûtèrent sa belle terre de Normandie, et de calculs en calculs, de combinaisons en combinaisons, il se trouva que dans Tespace de dix-huit mois le jeu avait dévoré tout son héritage.
11 pensa alors, non pas à sa fille, mais à son beau-fils, M. d'Herbois, et lui demanda huit ou dix mille francs, pour faire l'essai d'une nouvelle espèce d'engrais, dont il ne manquerait pas de lui livrer le secret, après expérience faile. M. de Meyran avait cru prendre son beau-fils par son faible, il s"élait trompé.
M. d'Herbois répondit courrier par courrier :
« Vous voulez de l'argent, mon cher monsieur, et j'allais vous écrire pour vous en demander, non que j'en aie besoin, mais voire fils me doit, et puisqu'il ne veut pas me payer, c'est à vous de le fajre. C'est six mille francs et les intérêts dun an et demi. Quant à votre nouvelle espèce d'engrais, sans la connaître, je n'en ai pas une opinion très-favorable, ne croyant guère qu'aux engrais que je manipule moi-même : cependant, monsieur el cher
beau-père, si vous voulez me donner une première hypothèque sur votre terre de Normandie, pour les huit mille francs dont vous avez besoin, plus les six mille francs que me doit votre fils et les intérêts, vous pouvez passer chez mon homme d'alïaires, rue de la Loi, 10, à Paris, et l'affaire s'arrangera. »
M. de Meyran s'épargna la peine de passer chez l'homme d'affaires; il ne pouvait pas donner d'hypothèque, la terre de Normandie étant vendue. Il emprunta alors à tous venants; il fit des lettres de change, et comme il avait un nom honorable, comme on le croyait riche et qu'on ignorait le vice qui le rongeait, il trouva facilement des préteurs; les échéances arrivèrent, il ne paya pas, et semblable à un fils de famille prodigue et inconsidéré, il devint la proie des huissiers, qui dévorèrent quelques rognures échappées au lapis vert.
Le jour où M. Ernest de Meyran dansait à Tivoli et où il devait si mal souper, M. de Meyran le père en était à sa dernière pièce d'or; il la serrait dans sa main avec une étreinte convulsive et il s'achemina vers la maison de la rue du Bac. Il était pale et presque livide; la figure amaigrie, le dos voûté et les cheveux en désordre. Il n'y avait pour M. de Meyran, dans ce moment, ni fille, ni fils, ni amis; il n'y avait plus rien que le napoléon qu'il tenait dans la main. Le chevalier de Malte, hôte poli de cet antre, l'aborda; il avait remarqué la main fermée de M. de Meyran.
— Mon cher M. de Meyran, lui dit-il, que tenez-vous dans la main? l'argent que vous allez mettre au jeu? — Oui, monsieur. — De l'or, n'esl-il pas vrai? — Oui, monsieur. — De l'or frappé sous le régime de M. Buonaparte, jf crois? — Oui, monsieur. — Eh bien, je parie de deviner le nombre de vos napoléons. . . Un moment : si je devine, ils sont h moi; si je me (rompe en plus, je compléterai le nombre que je vais dire; si en moins, je vous donnerai la différence. — .lo le w.w bien, répondit M. de Meyran, qui sentit ce que le marché lui présentait d'avantageux.
— Ah! voilà le chevalier qui parie... M. de Meyran, n'acceptez pas celte façon de jouer, le chevalier gagne tous ses paris. — Marquis, dit le chevalier en riant, ne vous mêlez pas de mes affaires, vous les embrouilleriez.
Il est inutile de faire observer qu'on était en petit comité, et que si un seul étranger se fût trouvé dans la salle de jeu, on ne se serait servi d'aucun de ces mots : M. Buonaparte, marquis et checalier.
Le marquis donc s'avança avec politesse vers M. de Meyran, et lui répéta un avertissement qu'il croyaitutile.
— iMonsieur, lui dit-il, le chevalier est dangereux.
Les yeux de M. de Meyran pétillèrent; à Textrcme besoin de gagner se joignait cclteincertitude anxieuse, tourment et délices du joueur.
— >"imporle, dit M. de Meyran. — Quinze! s'écria le chevalier.
M. de Meyran s'empressa d'ouvrir sa main et de montrer son unique napoléon, Le chevalier, un peu désappointé, lui en compta quatorze. A ce gain inespéré, ce vieillard ruiné, poursuivi par de nombreux créanciers, qui ne savait plus où reposer sa tète, et qui avait vu se fondre sur le tapis vert une fortune considérable, eut un moment debonheur et d'espoir; il se figura que la fortune lui était favorable, qu'elle revenait à lui de nouveau, et qu'il allait recouvrer ses trésors perdus. La faim le minait; il était la proie d'une soif dévorante; tout autre que lui, tout autre qu'un joueur effréné, serait sorti un moment pour prendre un potage.
M. de Meyran s'assit àla table de jeu, et il risqua,sans sourciller, la deuxième faveur de la fortune. Il perdit d'abord quelques napoléons, il en regagna ensuite quelques autres; enfin, un coup de râteau lui enleva son dernier enjeu : il n'avait plus rien. Il alla alors s'asseoir dans un coin du salon, et il se mit à réfléchir. Que faire? que devenir? A qui s'adresser pour trouver le pain du lendemain, et surtout l'écu qu'il brûlait encore de risquer au jeu? Jeannette n'avait rien, M. de Meyran lui avait tout enlevé.
— Mon fils, se dil-il, mon fils! liah! Ernesl est un mauvais sujet; c'est un joueur; il a le cœur dur; il verrait mourir son père sans lui tendre la main. Non, il ne faut pas songer à Ernest.
11 eut alors une idéelumineuse,une idée qui pouvait lui assurer une fin tranquille et heureuse : il pensa à sa fille.
— D'Herbois, sedil-il, est un homme bon; il ne donne pas son argent volontiers, mais il ne me refusera pas un abri dans sa maison... El Charlotte... Charlotte est douce et elle a un cœur sensible, elleaccueillerason vieux père. Quel mal leur ferai-je d'ailleurs? Je n'augmenterai pas leurs dépenses, et ils sont riches, ils ne peuvent venir à bout de leurs revenus.
11 se dit alors qu'il partirait pour Rodez, qu'il se précipiterait dans les bras de sa fille; et que, soit à Rodez même, soit dans la terre d'IIerbois, il finirait ses jours sans soucis et sans besoins.
— J'ai marié Charlolle, ajoutait-il encoreen lui-même, malgré elle, c'est vrai, mais j'ai fait ainsi son bonheur; elle est heyreuse, elle me récrivait encore le mois passé.
Pour aller à Rodez, il fallait avoir cent cinquante francs, et M. deMeyran ne les avait pas. Il quitta sans bruit sa chaise et se rapprocha du marquis. M. le marquis était un beau joueur, franc, hardi, généreux, qui, sans aucun reproche, avait gagné une partie de l'argent perdu par M. de Meyran. Il se disposait à sortir lorsque le vieillard l'aborda :
M. le marquis? — Monsieur. — Vous sortez, monsieur? — Oui, le temps est mauvais; il pleut, il tonne. J'ai A la porte un cabriolet; au lieu de le renvoyer, je vais m'en servir pour rentrer chez moi. — Voudriez-vous, M. le marquis, me rendre un léger service? — Deux, monsieur, si c'est possible. — Prêtez-moi dix napoléons.
M. le marquis prit dans sa bourse dix napoléons et les remit à M. de Meyran avec unecourloisic de gentilhomme. il quitta ensuite la salle de jeu et alla rejoindre son cabriolet.
M. deMeyran, depuis longtemps besoigneux et habitué aux refus, ne s'attendait pas à être exaucé avec une aussi grande facilité; il compta son or, il le regarda d'un air joyeux et s'apprètaùsuivreTexempledeM. le marquis et à quitter la maison de jeu; mais il pleu\ail, il tonnait, le temps était afTreux, et M. de Meyran n'avait point de cabriolet; pour tout dire enfin, le joueur ruiné savait ce qui se passait chez lui, il n'ignorait pas que sa maison était au pouvoir des huissiers, et il lui répugnait de regagner la rue Ccrutti. Il s'assit donc aujjrès de la cheminée afin d'attendre la venue du jour. Aussitôt assis il s'assoupit.
— Voilà un coup bien singulier! s'écria tout à coup un des joueurs. — Ah! certes : la chose est rare.
A ce bruit, M, de Meyran se réveilla et s'élança vers le tapis vert pour voir ce coup merveilleux.
Il était perdu.
Le jeu est un aimant qui attire : on dirait que du lapis vert s'élèvent de pénétrantes odeurs qui enivrent. M. de Meyran s'approcha pour examiner ce coup merveilleux, et il fut fasciné par la vue des pièces d'or. Entraîné par un calcul qui se présenta tout à coup à son esprit, et qui lui parut plus infaillible que tous ceux qui l'avaient déjà ruiné, il avait dix pièces d'or dans sa poche, il ne lui en fallait que six ou sept pour se rendre à Rodez; il pouvait donc en risquer trois. Dans un quart d'heure, il perdit dix napoléons et soixante sur parole, que lui gagna le chevalier.
— Vous êtes fou, M. le chevalier, dit un des joueurs au gagnant, de jouer sur parole avec cet homme : il est ruiné. — Du tout, du tout, M. de Meyran a été fort riche et il doit avoir encore des bribes de fortune considérables. Ce sont de ces gens qui ont toujours en réserve d'anciens diamants usés et de la vieille vaisselle aux poinçons de Paris. Je parie dix napoléons que je serai payé demain.
Cependant, M. de Meyran avait pris son chapeau et ava t quitté la maison de jeu. 11 se trouva donc à minuit
dans la rue du Bac, dévoré par la fièvre, grelottant el transpercé par la pluie qui tombait. 11 rasait les maisons et s'acheminait vers les Tuileries. Un gros monsieur, bien abrité par un parapluie, vint à passer et lui tendit une pièce de monnaie.
— Tenez, mon brave homme, lui dit-il.
M. de Meyran regarda d'un air fier le charitable passant, et continua son chemin.
— Allons, dit celui-ci joyeusement en remettant son argent dans sa poche; je me suis trompé, j'ai affaire à un prince déguisé.
Hélas! la principauté du malheureux n'était pas de ce inonde! M. de 3Ieyran atteignit le commencement de la rue et s'arrêta un moment près de la maison qui forme le coin du quai el de la rue, el où se trouve maintenant le café d'Orsay. Le cours de ses pensées était changé; il n'entrevoyait plus Rodez, ni un abri hospitalier dans la terre de M. d'Herbois; son gendre n'était plus pour lui un liomme bon el affectueux qui l'accueillerait avec amitié et lui ferait place au foyer, mais un beau-fils frustré d'une dot sur laquelle il comptait, el qui s'était évanouie... Charlotte n'était plus une fille douce et bonne, c'était au contraire une femme avide, intéressée, personnelle, qui n'aimait rien au monde qu'elle et peut-être M. de Liuant... et lui-même enfin apparut ù ses propres yeux ce qu'il était réellement, c'est-à-dire un père indilTérent, dur, coupable, qui avait dissipé la fortune de ses enfants pour satisfaire une passion honteuse, el ù qui M. Ernest, madame d'Herbois |)ouvaienl demander un compte rigoureux de ces maisons, de ces leires, de tout cet or évanouis : il venait de subir le dernier des affronts, un passant lui avait fait l'aumône... et plus que tout cela encore (car la jiassion du jeu ne meurt qu'avec le joueur), il n'avait plus de quoi jouer. M. de Meyran s'avança résolument sur le |)ont Koyal, toujours en longeant le parapet de gauche. Sur le milieu du pont il s'arrêta. L'orage continuait avec \ioIence, les éclairs se succédaient el éclairaient les eaux
de la Seine, qui sont quelquefois jaunes comme celles du Tibre.
— Le moment du repos est venu pour moi, se dit M. de Meyran.
Toujours l'homme coupable, qui ne peut plus supporter le faix des malheurs qu'il a lui-même accumulés sur ses épaules, cherche à nier une autre vie; il veut se persuader qu'il n'aura point de compte à rendre; que lorsqu'il aura exhalé son dernier souille, il trouvera le repos du néant. M. de Meyran invoqua le ropos et monta sur le parapet. Les jambes pendantes en dehors, se retenant par les deux mains sur la pierre glissante, il demeura immobile. Un dragon de la garde se rendait du quai d'Orsay à rétat-major, la lueur d'un éclair lui montra un homme prêt à se précipiter dans la Seine.
— Ho! hé! là-bas, s'écria-t-il en mettant son cheval au galop sur le pont. — Dieu aura pitié de ma pauvre Jeannelle, dit M. de Meyran.
Ce fut son dernier mot, et il se laissa tomber dans le gouffre.
C'était dans ce moment-là même que M. de Linanl épousait Juliette à Saint-Roch.
Le dragon traversa le pont, il attacha son cheval à un arbre du quai, et il descendit sur la grève où se trouvaient quelques cabanes de pêcheurs et une petite cahute dans laquelle étaient déposés des secours pour les noyés.
— Allons, debout! dit le dragon en frappant à une porte vermoulue; debout! un homme vient de tomber à la Seine.
La porte s'ouvrit et le pêcheur demi-nu se présenta.
— Un homme, dit le pêcheur en s'élirant; quel homme? — N'importe quel homme : vite ton canot, la perche. — Et c'est pour ça que vous me réveillez, camarade? Eh bien, les filets de Saint-Cloud ne sont pas seulement pour les chiens.
Une erreur populaire, qui a été longtemps répandue à Paris, c'est qu'il y a' à Saint-Cloud des filets où viennent
s'arrêter les cadavres de ceux qui se noient dans la Seine ou qui s'y précipitent.
La réponse du pécheur excita la colère du dragon, et sous l'empire celte colère était dangereuse, parce que les militaires s'étaient arroge sur les bourgeois une autorité arbitraire, qui, dans celte occasion néanmoins, s'exerçait dans l'intérêt de rhumanilé.
— Marche, pékin, dit le dragon, ou je brise la chaîne qui retient ton canot, je le mets en pièces, et après tu trouveras les morceaux dans les filets de Saint-Cloud, si tu vas les y chercher.
Le pêcheur obéit de mauvaise grâce; il appela un camarade, alluma une lanterne et entra dans son canot suivi du dragon qui ne voulut pas le quitter.
— Et où est-il tombé, cet homme? demanda le pêcheur. — Par le milieu du pont. — En ce cas, il a pris le droit fil de l'eau et il est déjà à Saint-Cloud. — Non, reprit le dragon, le courant l'a rejeté à droite : cherche auprès de ces saules dont les branches baignent dans la Seine. L'eau n'est pas là très-profonde, et il y a, d'ailleurs, des ajoncs qui auront pu retenir le malheureux que nous cherchons.
Le pêcheur releva la tête et arrêta sa rame.
— Vous êtes un enfant de Paris, camarade, dit-il; vous êtes venu là plus d'une fois prendre des anguilles. — Dépêchons, drôle, il y va de la vie ou de la mort.
En deux coups de rame, le canot alteignit l'endroit désigné et le pêcheur chercha avec sa perche.
— Le voilà, dit-il, voilà votre homme: je sens quelque chose.
Alors à l'apathie des deux marins d'eau douce succéda une extrême vivacité; ils se déshabillèrent dans un inilant, entrèrent dans l'eau et ne tardèrent pas à en retirer un corps inanimé qu'ils placèrent dans le canot avec l'aide du dragon, et du canot à terre et sur le lit même d'un des pêcheurs. C'était bien M. de Meyran que la violence de l'eau avait rejeté sur la rive droite de la Seine,
el donl les plantes fluviales et les branches de saule avaient arrêté la dernière course.
— Maintenant, dit un des pécheurs, il faut le pendre par les pieds pour lui faire rendre l'eau qu'il a dans l'estomac; nous lui ferons boire une goutte d'eau-de-vie^ il dormira ensuite une heure ou deux, et demain il n'y paraîtra plus.
Le dragon, meilleur observateur ou mieux instruit, remua la tète d'un air découragé. Il souleva la paupière de M. de 3Ieyran, mit sa main sur son cœur et dit:
— Laissez, laissez, il est mort!
Alors les pécheurs procédèrent à l'examen des poches du noyé. On trouva dans une poche un vieux mouchoir, dans l'autre une tabatière de corne; el enfin un vieux portefeuille usé, où le joueur écrivait des chiffres dont lui seul comprenait le sens et la valeur, mais au milieu de ces chiffres se trouvaient son nom el son adresse.
— C'est un vieux, dit un des pêcheurs, ça doit avoir desenfants, nous aurons la pièces! nous le rapportons chez lui. — El si vous ne recevez rien, dit le dragon, si ce vieillard est sans famille et isolé, voilà une pièce de trente sous.
Le dragon remonta sur le quai, reprit son cheval, et gagna l'élal-major, où il ne manqua pas de faire insérer, dans le rapport du chef de poste, le fait que nous venons de raconter.
— Vous vous êtes bien conduit, dragon, lui dit un lieutenant; mais est-ce l'humanilé seule qui vous a fait agir comme vous l'avez fait? — IVon, mon lieulenant; mon père est tombé une nuit dans la Marne, par accident bien entendu, et un grenadier de la garde, qui se trouvait sur le bord de la rivière. Ta sauvé en exigeant d'un pêcheur ce que je viens d'exiger moi-même des pêcheurs de la Seine. Je me suis promis de rendre un jour à quelque fils ce que l'on a fait pour moi, et je n'ai pas été heureux, mon lieutenant : l'homme était mort.
Le lugubre convoi arriva rue Cérutti, comme M. Ernest achevait son frugal repas,el le jeune débauché, le fils
insensible, regarda d'un œil sec le cadavre de son père. Il n'en fui pas de même de Jeannette, qui se jeta sur le corps de M. de Meyran, l'arrosa de larmes et remplit la maison de ses cris. A ce bruit, le gardien chargé de veiller sur les meubles saisis se réveilla, et il vint voir la cause de ces pleurs et de ces gémissements. M. Ernesi s'empara de cet homme et il l'emmena dans une pièce voisine. — Mon ami, lui dit-il, vous voyez que mon père n'a pu supporter sa ruine; les rigueurs de ses créanciers l'ont réduit à se donner la mort. J'ignore l'état de ses aflaires, elles ne sont peut-être pas aussi désespérées qu'il l'a pensé lui-môme; ne pourriez-vous pas me fournir quelques renseignements sur la conduite que je dois tenir? — Très-volontiers, monsieur, répondit le gardien, qui tira de sa poche une espèce de carnet recouvert en parchemin dont le fermoir était une ficelle; je travaille dans l'étude de Thuissier qui a toutes les pièces relatives à votre père, et j'ai ici un petit relevé des sommes dues.
Le gardien ouvrit son carnet et montra à W. Ernest une série de chiffres dont l'addition était effrayante; sur la page voisine se trouvait l'avoir du défunt.
— Vous voyez, monsieur, ceci est un avoir fictif, car tous les immeubles ici mentionnés ont été vendus ou sont hypothéqués au delà de leur valeur, ^ous ne pourrons que faire vendre quelques meubles épars dans cet appartement, et nos frais seraient compromis si nos clients n'étaient pas solvables. Il y a cependant encore un espoir pour les créanciers. — Et lequel, s'il vous plaîl? — Vous êtes l'héritier de monsieur votre père? — Sans doute. — — Et son seul héritier? — Non, j'ai une sœur. — Eh bien! vous pourrez à vous deux payer les dettes de monsieur votre père... cela se fait, monsieur, c'est fort honorable. — Mon anii, répondit avec un grand sang-froid M. Ernest, j'y réfléchirai; vous me donnez là un bon conseil, mais il me faudrait du temps pour cela. Mes affaires sont maintenant un peu embrouillées, cependant on peut s'adresser à ma sœur, madame d'IIcrbois, à Hodez, dé-
parlement de l'Aveyron; ellejouitde plus dequarante mille livres de rente.
Ce fui au lour du gardien à remercier M. Ernest.
Après s'être permis cette petite ironie aussi déplacée qu'odieuse, le fils de M. de Meyran, bien convaincu qu'il ne trouverait pas un sou à emporter de la maison de son père, prit son chapeau, et, dédaignant de couvrir son insensibilité du moindre vernis de convenance, il quitta Tappartement; le portier larrêta sous le péristyle.
— Une lettre pour vous, M. Ernest.
Et il lui tendit la missive. Ernest prit la lettre et s'enfuit. Quand il fut dans la rue, il la lut à la clarté d'un réverbère; c'était un pli ministériel.
a J'ai l'honneur de vous informer, monsieur, qu'à partir du commencement de ce mois (c'était le 2), vous ne faites plus partie du ministère de l'intérieur; Son Excellence jM. le ministre a pourvu à votre remplacement. »
— C'est le dernier coup, s'écria Ernest; eh bien! tant pis pour ceux qui me tomberont sous la main; me voilà un bohémien, je vivrai en bohémien.
Nous avons dit que l'orage avait cessé vers les trois heures du matin, que toutes les étoiles brillaient au ciel, et qu'à la pluie avait succédé un vent frais, qui annonçait une gelée prochaine. M. Ernest quitta la rue Cérutti et se trouva sur le boulevard.
La Providence, qui avait offert à M. de Meyran le père un dernier moyen de salut, c'est-à-dire un prêteur bienveillant qui lui avait donné la somme nécessaire pour aller rejoindre sa fille, fit au fils une faveur à peu près pareille. M. Ernest vit venir à lui un jeune homme, la casquette en tête, en habit de chasse, le fusil sur l'épaule et la carnassière en bandoulière. C'était un collègue du ministère, M. Léon Darnaut, le fils d'un riche magistrat. Léon reconnut sur-le-champ Ernest et il alla à lui.
— Eh! bonjour, Ernest; à cette heure sur les boulevards? Où allez-vous donc ainsi? en bonne fortune?
Ernest secoua la tête.
— Le temps des bonnes fortunes est passé pour moi, mon ami. .le vais je ne sais où. Vous voyez un homme perdu. — El comment cela? — J'avais un père, dit Ernest. — Il est mort? demanda avec intérêt M. Léon. — Attendez, mon ami, il y a trois ans qu'il se ruine, et il y est si bien parvenu, qu'à bout d'emprunts et criblé de dettes, il s'est noyé celle nuit. — Ah! mon Dieu! — Oui, noyé dans la Seine; on l'a rapporté chez lui, il y a une demi-heure; et s'il fût rentré vivant, il perdait la liberté. La maison est pleine de recors. Je fuis, je vais je ne sais où, comme je vous l'ai déjù dit, pour ne pas les voir. — Croyez, mon ami, dit Léon, que je prends part à votre mallieur. Vous voilà donc orphelin et ruiné? — Oui, ruiné sans ressources. — Heureusement vous avez une place. — Une place! s'écrit Ernest avec colère; ce coquin de ministre de l'intérieur a choisi juste ce moment pour me destituer.
M. Léon n'était pas hahilué à entendre appeler coquin le ministre de l'intérieur, il lit un pas en arrière.
— Calmez-vous, Ernest, lui dil-il, et parlez avec plus de ménagement de M. C***. — Des ménagements! Je voudrais bien voir ce que vous feriez si vous étiez à ma place? — Mon Dieu! je serais fort malheureux, mon ami, et je chercherais à savoir ce qui a pu causer mon malheur. Si je n'avais point de torts à me reprocher, je verrais le ministre; c'est un homme juste, et sans doute il reviendrait sur sa décision. — Bah! 11 y a dans les bureaux un tas de mouchards qui lui ont fait des rapports contre moi. Je passe pour un mauvais sujet. — Il n'y a pas de mouchards, Ernest, au ministère; il y a des chefs qui rendent compte de la conduite de leurs employés, ainsi que c'est leur devoir.
M. Ernest regarda son ami d'une manière indéfinissable; il y avait en môme temps dans ce regard de l'étonnenient et du dédain.
— Oui, oui, dit-il, vous avez raison, mon cher Léon : où allez-vous? -— Vous le voyez, je pars pour la chasse;
je vais tirer des canards sur la Marne... Mais vous, mon ami, iju'aiiez-vous devenir?
M. Ernest leva les épaules d'un air indifférent.
— Moi, rien : je me ferai peut-être saltimbanque, on je jouerai la comédie en province.
M. Léon prit son ami par la main et Tentraîna vers un banc, sur lequel il le fit asseoir.
— Mon cher Ernest, lui dit-il, ce que vous dites n'est pas raisonnable. Si vous agissez ainsi, vous paraîtrez tout à fait mériter voire mauvaise fortune, ce qui serait un grand malheur pour vous. Il faut tâcher d'ouvrir les yeux du ministre ou de le fléchir. — Le ministre! répondit Ernest; j"avais auprès de lui une femme qui empêchait mes eniVemis d'ouvrir la bouche, une femme riche que je devais épouser : j'ignore comment ils ont fait, mais ils sont venus à bout de marier cette femme à un autre, et maintenant ils se croient tout permis; ils me destituent. — C'est encore là une espérance que vous perdez? — Et l'affaire sur laquelle je comptais le plus. — Raisonnons donc, reprit M. Léon, comme doit le faire un homme sans ressources. — D'accord, dit Ernest en frappant sur son gousset vide. — Faites-vous soldat, mon ami. — Soldat! — Oui, Ernest, c'est aujourd'hui le chemin le plus sûr pour aller à la réjiutation et même à la fortune. Vous êtes jeune encore, vous êtes bien, fait, voire figure est intéressante; votre éducation vous promet un avancement rapide. Avant six mois vous serez sergenl, et sous-lieutenant dans un an. — Je ne veux pas servir dans l'infanterie. — Tant mieux, dit M. Léon, entrez dans les hussards sixième régiment; mon oncle en est le colonel. Je vous promets que vous serez protégé. — A la bonne heure, ça me va, répondit Ernest qui, dans les moments où il ne s'observait pas, avait déjà le mauvais ton des compagnies qu'il fréqueiilail; et le régiment estil à Paris? — Non pas, il est en Allemagne, mais le dépôt est à Saumur. — A la bonne heure, Léon, car je neveux plus rester â Paris; Paris me perdrait. — Venez me voir
demain, Eriiesl, et je vous donnerai la lettre nécessaire pour être bien reçu à Saumur... Peut-être, ajouta M. Léon, avez-vous besoin de?...
Et le bon jeune homme tira sa bourse de sa poche, et partagea avec son camarade une quarantaine de francs qu'il avait sur lui.
— A demain, Ernest, à demain, dit-il en s'éloignant. — Au fait, je serai soldat, reprit Ernest quand il fut seul; c'est facile, je monte déjà à cheval comme FranconI, et l'empereur me fera un jour maréchal de France; alors je dirai deux mots avec ma cravache à M. le ministre de l'intérieur et à M. de Linant.
Le jour était venu, et M. Ernest, en se laissant naturellement aller à suivre un chemin qu'il avait l'habitude de prendre, se trouva rue du 3Iont-Thabor.
liB police
M. Ernest de Meyran, avant de disposer de lui et de devenir un des soldats de la grande armée, crut devoir prendre conseil de madame de Renoncourt : c'était une amie ou plutôt une complice; leurs intérêts étaient mêlés, ils ne pouvaient pas se séparer sans quelques arrangements préliminaires; et le jeune homme croyait avoir quelques droits sur certaines sommes gagnées en commun.
— Le partage sera difïicilc à faire, pensait Ernest, parce (ju'Olympe a la main serrée et (prellc hlche avec peine ce qu'elle lient une fois; mais avec un peu d'adresse et de persistance, j'en viendrai ù bout.
Il tombait de fatigue et espérait ainsi qu'on lui donnerail un lit, ou que du moins il pourrait dormir quelques heures sur un rannpé. II entre cl le portier le laisse pas-
ser sans le prévenir de rien. A la porle de madame de Renoncourt, un grand gaillard lui met la main sur le collet.
— Où allez-vous, monsieur? — Chez madame de Renoncourt. — Vous êtes de la maison? — Oui... non... c'est-à-dire je suis ami de la maison. — Holà! Gros- Bec, voici le maître de la maison.
M. Gros-Bec parut aussitôt; c'était un homme de trente ans, la figure enluminée, les yeux faux, et remarquable par la longueur de son nez crochu, très-caractéristique, qui lui avait probablement valu le surnom qu'il portail; il pria poliment M. Ernest de ne rien craindre, et le livra à un troisième personnage qui conduisit le jeune homme dans la chambre à coucher de madame de Renoncourt. C'était la pièce la plus coquettement meublée de la maison. Madame de Renoncourt s'était bien gardée de se contenter, rue du Mont-ïhabor, de l'ameublement modeste qui lui suffisait rue Sainte-Anne : elle couchait dans la batiste et sous des rideaux de soie. L'or moulu brillait aux corniches, le bronze doré ornait la cheminée et le velours des meubles était encadré dans des baguettes dorées. Au moment où Ernest entra, ou plutôt fut amené dans celte chambre, madame de Renoncourt était levée, une robe en soie puce la couvrait tout entière, et de toute sa personne ne permettait de voir qu'une partie de son cou et sa petite tète gracieuse et toujours souriante, malgré la gravité de la circonstance. Un monsieur au regard fin et d'une figure spirituelle l'interrogeait avec un ton décent et ferme; ce monsieur était assis devant une petite table et il écrivait les réponses de madame de Renoncourt. C'était un commissaire de police.
--Mademoiselle, disait-il, vous vous nommez Jeannette Binet? — Oui, monsieur. — Vous avez dansé à rOpéra sous le nom d'Olympe; et à la suite d'un duel entre deux officiers de la garde impériale, duel que vous avez provoqué, vous avez été enfermée aux Madelonnettes? — Ce fut une injustice, monsieur, s'écria mn^ame
31ADAME DE Ll^AM, T. 5. "^
de Renoncoui'l, parce que... — En sorlanldes Madelonnetles, continua Iranquillemenl le commissaire, vous avez été placée à la tète d'une maison de jeu.'... — Ohî non, monsieur, une table d'hôte... — Où l'on ne payait Pécol, poursuivit le commissaire, qu'en s'asseyant à une table de jeu. — Je donnais des bals, monsieur, dit madame de Renoncourt. — Où l'on arrachait les danseurs à la contredanse pour les conduire an biribi. Ne niez pas l'évidence, madame de Renoncourt; vous avez été d'ailleurs, pendant quelque temps, en règle avec la police; votre maison était non autorisée, mais tolérée, à la condition, cependant, que le jeu y serait loyal et les habitudes décentes. — C'est ce qui est toujours arrivé, monsieur. — Jai des renseignements qui me prouvent le contraire; j"ai même des preuves dans les mains; car, avant de pénétrer jusqu'ici, j'ai fait une visite dans le salon du jeu.
A cette déclaration qui aurait mis toute personne dans l'embarras, madame de Renoncourt répondit seulement par un petit sourire qui lui était habituel. Le commissaire continua.
— Vous avez des bijoux, mademoiselle Jeannette Binet, et assurément ils ne vieiwient pas de l'héritage de madame Binet, votre mère, la portière de la petite rue Sainl- Rocb? — J'ai reçu beaucoup de cadeaux, répondit avec effronterie madame de Renoncourt; c'est l'usage à r()péra. — Permettez; parmi ces bijoux se trouve une bague ornée d'un superbe rubis oriental, qui appartient à M. d'ilornson, un honnête Breton, qui, dans un voyage à Paris, a eu le malheur d'être entraîné chez vous, de perdre son argent et son rubis. — Monsieur, dit madame de Renoncourt, je ne connais pas ce monsieur. — Mais vous connaissez son rubis. — Oui, je me souviens d'avoir gagné une bague contre quinze cents francs. — Ah! voilà que la mémoire vous revient. Le rubis valait mille écus. — Ce n'est pas ce qu'on l'a estimé, monsieur; car je ne l'ai vendu que quatorze cents francs. — Vous ne l'avez pas vendu «l nous lâcherons de le retrouver; c'est un bijou de famille
Tf:
auquel madame d'Hornson tlenl beaucoup. II y a autre chose : vous avez joué ce jour-là avec des cartes biseautées, petit manège fort usité chez vous. — Monsieur, jamais... — Allons donc, Jeannette, j'ai les cartes; le corps du délit est entre mes mains.
Pendant cet interrogatoire, M. Ernest n'était pas à son aise; car si le corps du délit était dans les mains du commissaire, il avait été dans les siennes. L'histoire du rubis, qu'il connaissait parfaitement, lui causait aussi quelque trouble : il fil un mouvement pour quitter la chambre à coucher.
— Un moment, monsieur, dit le commissaire, vous n'êtes point inutile ici... M. Ernest de Meyran, je crois? — Oui, monsieur. — L'associé de mademoiselle? — Du tout, s'écria madame de Renoncourt, qui, craignant peutêtre les indiscrétions d'Ernest, voulut lui faire sentir qu'elle ne le trahirait pas; du tout, monsieur n'est pas mon associé. — Tant mieux pour lui, dit le commissaire; n'importe, que monsieur reste; j'ai besoin de lui.
Ernest s'assit sur un fauteuil, très-fàché d'être ainsi venu se jeter de lui-même dans la gueule du loup. Le commissaire continua son interrogatoire de cet air simple et naturel que prend si facilement un homme qui est sûr d'arriver à son but.
— Où sont vos bijoux. Jeannette? Il me faut cette bague de rubis et beaucoup d'autres choses dont je ne vous parle pas, mais qui sont ici dans la pièce où nous nous trouvons et dont vous ne voudrez pas me forcer à m'emparer en faisant sauter les serrures.
Madame de Renoncourt était fort calme; nous avons dit qu'elle avait l'habitude et l'art de la dissimulation, et elle jugea, en voyant l'air tranquille et posé du commissaire, qu'elle ne gagnerait rien à résister : elle tira donc de sa poche une petite clef qu'elle remit au commissaire avec un de ces sourires équivoque? qui lui étaient familiers.
— Voilà, monsieur, dit-elle en indi(fuant de la main
un pclit meuble de Boule dont elle offrait en même temps la clef au magistral; est-ce que vous comptez me prendre mes bijoux? — Je compte prendre la bague de rubis qui sera rendue à son légitime propriétaire, parce qu'elle lui a été gagnée par des moyens frauduleux. Vos autres bijoux seront déposés au grelTe et probablement vendus a» profit des hôpitaux.
Madame de Renoncourt ne parut pas goûter cette façon de procéder; ses yeux se remplirent de larmes et deux ruisseaux de pleurs couvrirent ses joues. Le commissaire prit la clef, ouvrit le petit meuble et procéda à l'inventaire; il trouva une si grande quantité de choses précieuses qu'il en parut étonné, et M. Ernest, présent à cette opération, témoigna par une surprise non jouée qu'il était loin de croire madame de Renoncourt aussi riche; aucun de ces détails n'échappait au commissaire.
Madame de Renoncourt était mieux fournie qu'une marchande à la toilette. Elle avait des colliers de perles, des petits diamants qui, dans les grands jours, scintillaient ù ses oreilles, des parures de corail, et, comme les vieilles filles avares, des tiroirs remplis de débris de bijoux, de lorgnettes dont on avait enlevé les verres, de boîtes de montres dont le mouvement était absent, et un petit sac rempli de monnaies étrangères, de quadruples, de sequins, de vieux louis et de bouts déchaînes, dépouilles des trois parties du monde; l'Afrique seule avait échappé à la rapacité de madame de Renoncourt.
— Olynipe, Olympe, pensait M. Ernest, que ne m'avezvous donné tout cela! Je l'aurais porté à la Monnaie, cela aurait mieux valu que de le laisser prendre par le coni missaire.
M, le commissaire agissait comme un homme sûr de son fait, et qui nest pas au bout de ses explorations.
— Allons, Jeannette, dit-il, il faut parler maintenant avec franchise et nous dire où sont vos billets de banque.
A ces derniers mots, madame de Renoncourt pâlit et elle jeta des regards efTarés tantôt sur le commissaire, tan-
tôt sur M. Ernest de Meyran; elle cherchait à deviner si l'un était maître de son secret et si l'autre ne Taurait pas dévoilé. Le commissaire savait tout : M. Ernest marchait d'étonnement en élonnement.
— Monsieur, dit madame de Renoncourl, vous avez Ja clef du petit meuble qui contient tout ce que je possède; ouvrez le tiroir de gauche et vous trouverez ce que vous cherchez.
Le commissaire suivit ce conseil et il s'empara d'un portefeuille en maroquin rouge; il y trouva un grand nombre de billets,dontquelques-uns étaient deM. Ernest, débiteur de madame de Renoncourt.
— Voilà, dit le commissaire en les examinant avec soin, une signature qui n'a pas cours sur la place. — Et qui prouve du moins, répondit Ernest, que je ne suis pas l'associé de madame. — Pas le moins du monde, monsieur; cela ne prouve rien; entre deux associé^ il peut y avoir un débiteur et un créancier.
En fouillant avec soin dans le portefeuille, M. le commissaire trouva encore deux billets de banque, l'un de mille francs, l'autre de cinq cents francs.
— Et c'est là tout? dit le commissaire. — Vous le voyez bien, monsieur, répondit brusquement madame de Renoncourt. — J'ai cependant sur moi, reprit le commissaire, les mémoires du boucher, du boulanger, de l'épicier, du tapissier, de la couturière, de la faiseuse de modes et de beaucoup d'autres fournisseurs, qui s'élèvent à une somme très-forte; j'ai fait une addition de tout cela; vous devez cent mille francs, Jeannette.
Madame de Renoncourt se mit à sourire.
— Vous payerez avec mes bijoux, dit-elle. — Vous savez, Jeannette, que le produit de vos bijoux est destiné aux hôpitaux. Il faut cependant que vos dettes soient payées, parce que vos créanciers sont d'honnêtes gens, qui ont dû se fier à vous. Vous les avez leurrés par un grand luxe et par le soin que vous avez pris de les payer d'abord comptant. La crainte de perdre une aussi bonne
pratiqae que la vôtre les a ensuite engagés à vous faire crédit, et les choses sont venues au point que deux ou trois d'entre eux seraient ruinés, s'ils ne rentraient pas dans leurs avances. — Je ne serai pas plus riche qu'eux, dit madame de Renoncourl en levant les épaules, puisque vous me prenez tout ce que je possède; je fais comme le banquier X***, je fais banqueroute. — D'accord, continua tranquillement le commissaire; je veux bien croire que les mémoires de vos fournisseurs sont un peu enflés, et qu'on peut en retrancher quelque chose; dix pour cent, par exemple, ou quinze, ou vingt... C'est cela, vingt pour cent, mais rien au delà.
En parlant ainsi, M. le commissaire regardait madame de Renoncourl avec un air si calme et en même temps si absolu, que l'ex-danseuse ne put pas réprimer un petit mouvement de crainte, et le commissaire reprit la parole.
— Comment voulez-vous, Jeannette, que je paye ces brades gens avec les misérables quinze cents francs qui sont dans ce portefeuille? car je ne dois pas faire entrer en ligne de compte les créances que voilà; elles \iennent de gens tarés et insolvables, de gens de tout point pareils à M. Ernest de Meyran. — Monsieur! s'écria Ernest. — Taisez-vous, lui dit durement le commissaire.
Et il poursuivit :
— Vous étiez fort heureuse au jeu. Jeannette; vous avez gagné beaucoup d'argent... Vous êtes économe, rangée, vous êtes même avare, et vous n'avez pas payé vos fournisseurs... Ce jeune homme qui nous écoule a quelquefois partagévos gains illicites; niais lui est un dissipateur, ce qui lui est venu par la flûte s'en est allé par le tambour... Vous, non, Jeannette, vous avez amassé, vous avez mis billets de banque sur billets de banque, et comme vous ne vous fiez guère qu'à vous-même, votre magot est ici, caché quelque part dans cette chambre à coucher... Allons, Jeannette, livrez-moi cet argent.
Madamcde Renoncourl, malgré la clartédeces paroles, ne perdit pas toute espérance; elle se leva, et s'appro-
chanl un peu de la table où éxîrivaii le commissaire, elle lui dit:
— Mon Dieu! monsieur, vous me Iraitei bien durement, et cela parce que vous ne connaissez pas ma position. — Voyons, Jeannette, expliquez-vous. — Je parais être ici la maîtresse, et il n'en est rien; je suis ici pour le compte d'une personne qui est responsable de tout, et... — Un moment, Jeannette, un moment, je sais de qui vous voulez parler. Je connais cette personne, elle a été interrogée. L'industrie qu'elle exerçait n'est sans doute pas approuvée par la morale; mais enfin, on peut mettre de l'honnêteté même dans les choses malhonnêtes. Ce monsieur, que vous appelez voire capitaliste allemand, a géré cette maison avec une probité relative;c'est-à-dir&<}ue de son temps on payait le fournisseur et que le jeu surtout était loyal; il s'est retiré, Jeannette, soitparcequ'ilsetrouveassez riche, soit parce que votre grande habileté l'a effrayé; et quoique cet établissement lui appartienne encore, il est convenu que les dépenses ou les gains vous regardent seule, et qu'il n'est plus responsable que du loyer; vous voyez que je suis bien instruit. C'estdepuiscemomentquele jeu aété frauduleux chez vous, et qu'au lieu de payer comptant, vous faites des dettes. — Le jeu frauduleux chez moi? s'écria madame de Renoncourt, c'est une calomnie, monsieur, demandez à M. Ernest. — Belle caution! dit le commissaire. — M.Ernest vous dira, continua la jeune femme, que vous avez dans vos mains tout ce que je possède, et que... — Faites entrer Gros-Bec, dit le commissaire à un de ses agents.
M. Gros-Bec était cet individu qui avait accueilli Ernest à la porte de l'appartement; il était alors vêtu d'un habit noir et porteur d'une cravate blanche : le personnage qui entra sur l'ordre du commissaire était couvert d'un bourgeron, avait autour du cou un mouchoir de couleur et portait sur ses épaules voûtées tout l'allirail d'un menuisier, la scie, le marteau, la trousse où sont renfermés les clous et les tenailles; il avait toujours la /Jgure enluminée et son nez crochu: M. Ernest ne le re-
connut pas; en le voyant, madame de Renoncouri poussa un cri.
— Ah! dilelle, je suis perdue, vous m'avez trahie, père Mathieu; je vous ai pourtant bien payé. — Il n'y a plus de père Mathieu, dit l'agent de police en donnant à sa taille toule l'extension dont elle étaitsusceptible; je me nomme Louvain, dit Gros-Bec, attaché au ministère de la police; et père Mathieu, le menuisier, dans l'occasion, quand il s'agit de faire des ouvrages délicats dans les appartements des belles dames.
Le trait principal du caractère de madame de Renoncourt, c'était de savoir abandonner à temps les parties perdues; mais ici sa fermeté ordinaire lui fit défaut; elle versa un torrent de larmes et se meurtrit la figure. — Monsieur, dit-elle au commissaire, monsieur, épargnezmoi, cet argent m'appartient, je l'ai légitimement gagné. — • Je ne crois pas, répondit le commissaire; dans tous les cas, sauf les bijoux, rien ne vous sera enlevé, votre argent servira à payer vos créanciers.
Ce n'était pas le compte de madame de Renoncourl, dont les pleurs ne s'arrêtèrent que devant l'impassibilité du commissaire.
— Tous ces gens-là, pcnsorl-elle, ont des cœurs de rocher; il serait plus facile de faire courir les statues des Tuileries que de les attendrir.
Elle sécha ses larmes, et son petit menton à fosselt'î appuyé dans sa main, elle se mil à considérer M. Gros- Bec qui cherchait de l'œil la lame du parquet qu'il devait enlever pour faire voir le jour au trésor caché de l'avare n)adame de Renoncourl; cela était d'autant plus facile ù l'agent de police que lui-même avait été appelé pour pratiquer ce réduit mystérieux.
— Ah! voila, dit-il en se courbant, voilà la petite vis que j'ai placée moi-même : il doit y en avoir une seconde à gauche : c'est cela même; nous y sommes.
M. Gros-Bec avait dans sa trousse un tournevis excellent; il le prit cl n'eut besoin que d'une ou deux oiinutes
pour achever son ouvrage. La lame de noyer fut enlevée, et madame de Renoncourl vil passer dans les mains du commissaire un pelil paquet, pas plus grand que la main, recouvert en grosse toile, et cousu avec un soin extrême. C'était là son unique trésor; c'était avec ce précieux talisman qu'elle comptait être fermière, élever une basse-cour, ou bien se faire bergère, mener paître ses petits moulons dans des prés fleuris et épouser quelque riche campagnard; c'était la fable du Pot au lait. Mais ce qui surprit le plus madame de Renoncourl, ce fut la conduite du commissaire.
— Jeannette, lui dit-il, il y a là dedans quatre-vingt mille francs, ni plus ni moins; le compte est juste, vous le savez. Vos créanciers, je vous l'ai dit, se décident à perdre vingt pourcent. Voici leurs mémoires acquittés. Avanl la fin du jour ils seront tous payés.
II mil les quatre-vingt mille francs dans ses poches et lira de l'autre les mémoires qu'il rendit à son légitime propriétaire. Ainsi la police savait, non-seulement le lieu où elle avait caché son trésor, mais en connaissait encore avec exactitude Timportance, secret qu'elle n'avait confié à personne et dont elle était sûre d'être seule dépositaire. 11 fallait que les yeux perçants de M. Gros-Bec eussent eu le rare privilège de lire à travers la toile?
— Maintenant, dit le commissaire en se levant, vous vous attendez sans doute. Jeannette, àêtre arrêtée et conduite dans un lieu que vous connaissez? — Comment, monsieur, arrêtée? s'écria madame de Renoncourl avec effroi. — Ce serait juste et fort naturel, continua le commissaire; mais le propriétaire du rubis a déclaré qu'il se tiendrait trop heureux de le recouvrer, et il n'a point porté de plainte contre vous; vos autres dupes l'ont imité, parce qu'il est pénible de paraître devant une cour et d'avouer au public qu'on fréquente une maison comme la vôtre et qu'on s'y laisse voler son argent; vous ne serez donc point arrêtée aujourd'hui, mais prenez garde à vous... Adieu, Jeannette... M.deMeyran, suivez-moi.
Le commissaire se leva et quitta iach<jmbre de madame de Renoncourt.
— Quand madame aura besoin d'un menuisier, je suis ù ses ordres.
C'était M. Gros-Bec qui prenait congé.
Ernest suivit 31. le conmiissaire, assez incertain de ce qui allait arriver. S'il n'était pas l'associé de madame de Renoncourt, il était du moins son complice, et il n'avait pas, comme elle, des bijoux et des billets de banque pour réparer une partie de ses fautes et pour payer ses dettes. L'air calme et tranquille du commissaire, son regard pénétrant et froid n'annonçaient rien de bon.
— Monsieur, dit le magistral au jeune débauché quand ils furent dans la rue du Mont-ïliabor, déserte à celle heure matinale, vous entrez bien jeune dans une mauvaise voie; vous êtes plus coupable que celle femme qui n'a point reçu d'éducation; qui, enfant, a été abandonnée h tous les vices, tandis que vous, vous avez élé élevé avec soin, et les bons enseignements ne vous ont pas manqué. Votre père est mort, monsieur, victime de la passion du jeu; il s'est noyé dans la Seine; et tandis que le lils vient dans une maison plus que suspecte rechercher une femme avilie et coupable, le cadavre du père n'est veillé que par une servanle qui a plus de respect pour la mémoire de ce père malheureux et plus d'allachemenl que vous-même.
ÂL Krnesl voulut ouvrir la bouche, le commissaire continua :
— Vous venez d'être chassé du ministère de l'inlérieur oîi vous occupiez une place dont vous n'étiez pas digne. Qu'allez-vous devenir?
M. Krnesl, comprenant enfin qu"il n'avait rien à cniindre et que sa liberté n'était jias compromise, reprit une partie de sa sécurité, mais il n'en aiïecta pas moins un air hnrnble cl soumis en écoulatit le comniissaire.
— Monsieur, lui répondit-il, j'ai eu des torts, je le reconnais; il faut lesallribuer à tna jeunesse et au malheur de m'être trouvé dans le monde sans guide et livré à
— vtô —
moi-même. Je les réparerai, monsieur. Je reçois aujourd'hui une rude leçon. — Vous les réparerez, et comment?
— Par une bonne conduite, monsieur. — Cela est trèsbien; mais moi, monsieur, qui connais votre vie passée, qui sais tous les dangers qui vous entourent et qui ai sur votre position les renseignements les plus exacts, je pense qu'il vous est plus facile de prendre de bonnes résolutions que de les exécuter. Vous êtes sans état et sans un sou : encore une fois, qu'allez-vous devenir? Allez- vous vous mêler à la lie de Paris, et grossir le nombre de ces individus demi-escrocs, demi-voleurs, dont le seul domicile est une maison de jeu, sur lesquels la police a l'œil toujours fixé, et qui tombent dans nos mains tôt ou tard? Répondez, monsieur. — Non, monsieur, je vais prendre un autre parti. — Et lequel? — Je vais entrerdansun régiment. — A la bonne heure, c'est le seul parti qui vous convienne.
— Dansquelques jours, reprit M. Ernest, je pars pour Saumur, et j'entre dans un régiment du hussards. — Trèsbien, monsieur, dit le commissaire; évitez mademoiselle Jeannette qui se fait appeler madame de Renoncourt; voilà le conseil que je voulais vous donner.
M. le commissaire quitta alors Ernest et le laissa libre. Celui-ci, malgré sa fatigue et son besoin de repos, se dirigea vers les Tuileries, entra dans un café établi alors au-dessous de l'allée des Feuillants, et, se plaçant dans un angle au fond du café, il demanda une côtelette et un carafon de vin; ce modeste repas servi, M. Ernest ferma peu à peu les yeux, et, appuyant sa tête contre la muraille, il s'endormit profondément. Son sommeil, d'abord tranquille, fut ensuite troublé par des rêves pénibles; il s'agita, il parla tout haut et un garçon le réveilla.
— Monsieur, dit le garçon, ne désire pas autre ehose?
M. Ernest paya, et sortit du café; il avait dormi trois heures; ses membres avaient repris toute leur élasticité, sa fatigue s'était dissipée, et son esprit était calme et serein. Malgré la promesse faite h son ami Léon et les cou-
seils du commissaire, au lieu d'aller rejoindre le camarade qui devait lui ouvrir la dernière voie de salut qui lui restât, il reprit le chemin de la rue du Mont-Tliabor.
Madame de Renoncourt avait fait comme M. Ernest, elle avait pris un repos dont elle avait besoin. Après le départ du conmiissaire, elle s'était remise au lit, et lorsque Ernest arriva, elle achevait sa toilette et était prête à sortir.
— Que dites-vous de celle matinée, Ernest? demandal-elle au jeune homme. — Je ne vous savais pas si riche. Olympe, dilErneslsans répondre directement à la question qu'on lui adressait. — Malheureusement, reprit madame de Renoncourt, il y avait quelqu'un qui était mieux inslruil que vous, M. Gros-Bec, le père Mathieu, que le diable emporte; si jamais je cache encore de l'argent, je ferai moi-même le nid de mon trésor. — Il se passera bien du temps, Olympe, avant que vous en soyez là. — Qui sait! — Oh! oh! vous avez encore de l'argent? La saignée de M. le commissaire ne vous a pas mise à sec?
Madame de Renoncourt avait de la fermeté et surtout de la ténacité dans le caractère; elle avait aussi assez de sens pour comprendre enfin que, puisque les voies tortueuses de fortune amenaient infailliblement des revers soudains et dangereux, il fallait essayer ies moyens honnêtes de s'enrichir.
— Vous me demandez si j'ai de l'argent, Ernesl? J'en ai assez pour prendre un parti convenable et qui m'empêchera de me perdre tout à fait; car je suis, comme vous le voyez, dans la serre de M. Gros-Bec et de M. le commissaire; il faudra que je marche droit, si je veux vivre tranquille; mon nom est écrit sur une mauvaise page dans le livre de ces messieurs. — Eh bien! Olympe, que ferezvous? — Je vais me mettre dans le commerce. — Je vous conseille. Olympe, d'ouvrir un restaurant; tos amis iraientvous voir de cinq à six heures, el j'en connais qui vous feraient volontiers régulièrement deux visites par jour. — Oh! non, Ernest, ô l'avenir vous ne serez plus
de mes pratiques; vous avez pu voir ce malin qu'une association ne serait bonne ni pour vous ni pour moi. Je veux me faire mercière. — Pour faire banqueroute dans un an eu deux... comme un banquier, dit Ernest. — Du tout, pour m'enrichir honnêtement et pour montrer mes livres à M. le commissaire quand il me les demandera; je suis lasse de craindre et de cacher mon jeu; je veux désormais jouer cartes sur table. Il faut essayer de tout, Ernest; j'ai ouï dire qu'être honnête dans ce monde, c'était tout simplement être habile. Je veux voir. Parlons de vous, Ernest, qu'allez-vous faire? — 11 semble, dit Ernest avec mauvaise humeur, que toutes les personnes que je vois depuis hier, ou plutôt cette nuit, se sont donné le mot pour me faire cette question; mon père s'est tué. Olympe, il ne laisse que des dettes; je n'ai point de parquet, moi, sous lequel je puisse cacher mes billets de banque, .le n"ai rien. — Voilà pourquoi on vous demande ce que vous comptez faire, Ernest. — Je vais m'engager. — Bêtise, dit madame de Renoncourt; il faut vous vendre, mon ami. — Me vendre? — Sans doute; vous avez satisfait à la conscription, et vous voulez vous faire soldat; il faut vous vendre. Vous trouverez beaucoup de jeunes gens de famille qui vous donneront cinq ou six mille francs, si vous consentez à prendre leur mauvais numéro et à partir à leur place.
C'était une idée lumineuse, qui prouva à M.Ernest qu'Olympe était beaucoup plus habile que lui, et qu'elle était véritablement faite pour le commerce.
— Vous avez raison, dit-il, je prendrai ce parti, puisque je ne puis plus vivre à Paris. Je trouverai facilement la somme que vous venez de dire, et elle me sera bien nécessaire. — Je n'en doute pas, Ernest. — Vous allez. Olympe, me prêter une centaine d'écus dont j'ai besoin; je vous les rendrai sur le prix que je recevrai en échange de ma liberté.
Madame de Renoncourt leva les yeux au plafond, puis elle ramena son regard sur M. Ernest avec cet air souve-
raiuenienl imperlinenl qu'elle avait jadis à l'Opéra, quand un figurant du corps de ballet s'émancipait jusqu'à lui adresser la parole.
— Que diles-vous, Ernest? — Je vous demande de me prêter cent écus pour quelques jours. — Quelques jours! répondit Olympe en levant les épaules, comme si on ne savait pas ce que cela veut dire... D'ailleurs, Ernest, vous n'êtes pas raisonnable; il y a quelques heures, on m'a pris mes bijoux, on m'a pris quatre-vingt mille francs, et vous me demandez de vous prêter de l'argent; cela n'est pas possible. — On ne vous a pas tout pris, Olympe? — Non pas tout précisément; mais si j'ai encore quelques écus, ne faut-il pas que je les conserve pour acheter un magasin de merceries et pour le garnir de marchandises? — Vous avez des billets de banque encore dans un certain portefeuille de maroquin rouge que le commissaire vous a laissé.— Deuxseulement, un de mille, l'autre de cinq cents... Mais à propos de ce portefeuille... vous voulez de l'argent, Ernest, je vais vous en donner.
Madame de Renoncourt tira de son secrétaire le portefeuille en question et se mit à feuilleter les papiers qui s'y trouvaient.
— Vous désirez trois cents francs, Ernest? — Trois cents francs, cinq cents francs, ce que vous voudrez.
Madame de Henoncourt prit un papier dans son portefeuille et le remit à Ernest.
— Tenez, dit-elle, voilà cinq cents francs; c'est un bon effet; il est de vous.
M. Ernest prit l'effet et le déchira.
— Si vous n'avez que cela à me donner, dit-il, je n'ai que faire de vos dons.— Il ne fallait pas le déchirer alors, reprit Olympe ; c'est cependant bien cinq cents francs que vous me deviez, et on ne sait pas ce qui peut arriver; vous pouvez devenir riche... Adieu, Ernest. — Où allez-vous, Olympe?dil Ernest, qui maîtrisait sa colère. — .levais h Saint-Hoch. — Est-ce que vous allez vous faire en même temps marchande et dévoie, pour surfaire vos pralicpiesen
sûreté de conscience? — Non, je vais voir le TieuxMouti, pion ami, et lui demander conseil... Adieu, Ernest; vous pourrez vous vendre sept mille, sept mille cinq cents, si vous vous y prenez bien. Économisez bien voire argent quand vous Taurez, car on n'en trouve pas sous les pavés... — Et celui qu'on cache sous les parquets, on vous Tenlève, dit rudement M. Ernest.
5Iadame de Renoneourt n'eut pas l'air d'entendre cette éj)igramme, ni même de remarquer la mauvaise humeur de M. Ernest; elle sorlil pour se rendre à Saint-Uoch, el se débarrassa ainsi d'un emprunteur malencontreux. Si la police connaissait tous les secrets de i'ex-danseuse, celle-ci de son côté avait toute sa vie exercé une espèce de surveillance sur le mendiant Monti, et elle savait au besoin le prendre par son faible. Sur un signe de la jeune femme, Monti quitta son pilier, sortit de l'église et suivit son guide chez le marchand de vin du coin. Jfadame de Renoneourt demanda des huîtres, fit venir du vin blanc, el mettant de côté toute vaine délicatesse, elle s attabla avec le mendiant.
— Jeannette, dit Monti, est-ce que nous avons fait quelque nouvelle folie, que nous venons chercher le père 3Ionti pour raccommoder nos affaires? Est-ce que ce sont les nouvelles de celte nuit qui nous amènent? — Buvez, père Monti, et écoulez-moi; mes folies sont faites et sont |)ayées; il faut maintenant parler et agir comme des personnes raisonnables.
Jeannette Binet, car madame de Renoneourt était décidée à reprendre son véritable nom, el à n"en plus changer, raconta alors tous les événements du matin, la visite du commissaire et le dénùment où elle se trouvait par la perte de son argent et de ses bijoux.
— Quatre-vingt mille francs, Jeannette! s'écria le vieillard; tu avais quatre-vingt mille francs? — Tout autant, j)ère Monti. — Et cet argent s'en est allé comme il était venu? — Pas de la même manière, père Monti, et beaucoup plus vite, je vous assure. — Eh bien! mon enfant,