‹ Mme de LinantChapitre 2 sur 7 · AS · texte numérisé non relu

AS

que veux-tu que j'y fasse? Ce n'est pas le vieux Monti qui peut le rendre ce que tu as perdu. — Peul-clre... s'il le voulait bien, dit Jeannette; mais je ne viens pas lui demander un sou. — Et tu fais bien, mon enfant; je n'ai que mon bâton et mon vieux manteau troué. Des sous, je suis fait pour en recevoir, et non pas pour en donner. — Je ne veux pas savoir vos alTaires, père Monti; mangez des huîtres, je sais que vous les aimez; buvez de ce petit vin blanc, c'est votre péché mignon, et écoulez-moi. — Parle, Jeannellc, je l'écoute. — Je ne vous dirai pas, père Monti, que je veux me convertir et aller prier tous les jours avec vous à Saint-Roch; vous ne me croiriez pas. Mon projet, père Monti, est seulement de faire un métier honnête et de vivre désormais à l'honneur du monde.

Le mendia-U n'avait pas une idée très-favorable de Thumanité, et il pensait que nos actions ont toujours un but intéressé.

— Et pourquoi cela? demanda-l-il. — Parce que c'est plus facile qu'autre chose, répondit Jeannette, et que si l'argent vient plus doucement, on le conserve du moins plus longtemps. — Bien raisonné, dit Monti. — Je veux vendre du ruban, du (il et des aiguilles dans la rue Saint- Ilonoré, reprit Jeannette, vis-à-vis Saint-Roch, à l'Eclieveaii d'or. Je suis une enfant du quartier.

Monti tenait une huître d'une main, de l'autre son verre qu'il allait porter à ses lèvres : il replaça l'huître sur l'assiette cl le verre sur la table. — LEchcveau d'or! Mais c'est la petite Millet qui tient ça; il est vrai qu'elle épouse un tanneur de la rue Mauconseil, et qu'elle pourrail vendre; il faut de l'argent pour acheter un magasin de merceries. — On en trouvera, |)ère Monti. — Le commissaire ne l'a donc pas tout pris, Jeannette? — Il m'a laissé les boucles de diamants que j'ai à mes oreilles, dit Jeannette, ce petit solitaire qui a son prix, et les meubles de la rue du Mont-Thabor, puisque le mémoire est sous mon nom et qu'il est acquitté.

Jeannette détacha ses boucles d'oreilles, ôla le solitaire

qui brillait à son dolgl, el les remit à Monti, qui examina les diamants avec l'œil d'un connaisseur.

— Xous pourrons vendre ça avantagcusemenl, dit-il; les diamants sont recherchés aujourd'hui; toutes les dames de la cour courent après. Je verrai la petite Millet, elle ne se marie pas rue Mauconseil pour habiter la rue Saint-Honoré; elle n'épouse pas un corroyeur pour vendre des aiguilles. — Du tout, répondit Jeannette, toujours méfiante, c'est moi qui la verrai; il me suffit de savoir qu'elle a besoin de vendre. — Alors que veux-tu de moi, Jeannette? dit le mendiant qui, après avoir examiné les boucles d'oreilles et le solitaire, voulut les rendre à leur propriétaire. — Gardez, gardez, père Monti; j'ai besoin de vous pour me défaire de ces cailloux dont je ne peux pas me débarrasser moi-même. — Et pourquoi cela? — Parce que je suis trop connue du commissaire de police pour hasarder un marché semblable. C'est un hasard s'il n'a pas pris ces bijoux avec les autres. Si je vais chez un marchand, il faudra donner mon nom, mon adresse; un quart d'heure après, la police saura qu'elle ne m'a pas tout enlevé, et je ne peux plus acheter VEcheveau d'or.

Monti hésita.

— C'est bien à moi, reprit Jeannette; je l'ai acheté de mes deniers; et si, poussée par de mauvais conseils, j'ai quelquefois été plus adroite qu'il ne convient, j'ai souvent aussi joué loyalement; vous pouvez me croire, père Monti.

La conscience du mendiant n'était pas des plus timorées; il se faisait une loi de croire pieusement ce qu'on lui disait, et il mil les diamants dans sa poche en promettant (l'en tirer bon parti.

— Je suis enchanté, ajouta-t-il, Jeannette, de te voir rentrer dans le bon chemin. Tu as mal commencé, tu finiras bien. Il y a des gens qui font tout le contraire, et ils ne s'en trouvent pas mieux.

Jeannette suivit sans se détourner le plan qu'elle avait adopté; elle quitta les robes de soie, se vêtit modestement d'une indienne commune, et se présenta à l'Echeveau cl'oi\

Mademoiselle Millel avait besoin de vendre, el cherchait un acheteur qui voulût ou qui pût payer comptant. Les meubles de la rue du Mont-Thabor furent vendus, les bijoux confiés à Monti placés avec avantage, el Jeannette, au bout de quelques jours, devint propriétaire de VEchevenu iCor. Le marché fut conclu avec assez de bonheur pour que la jeune femme, les marchandises payées et la quittance du loyer dans ses mains, eût encore par devers elle quelques billets de mille francs. Jamais métamorphose ne fut plus complète; Olympe la danseuse s'était évanouie comme la fumée des quinquets de l'Opéra; madame de Renoncourt n'exislail plus; Jeannette avait oublié le nombre de cartes que contient un jeu, elle n'était plus coquette, elle ne se vantait plus de danser la gavotte mieux que madame Gardel; elle était âpre, avide, intéressée; elle savait accueillir avec son sourire attirant la petite bonne du coin, la femme de chambre du premier, la femme de l'employé du troisième; elle faisait valoir la marchandise avec un art infini, aunait avec uncjustesseadmirable, et, le soir; courbée sur ses livres, calculait niicux qu'un commis les bénéfices de la journée. L'-fc/iermu d'or, grâce à ses soins, vit sa clientèle s'augmenter, et la nouvelle marchande acquitdanslequartier unerépulalion d'intelligence et d'habileté qui lui procura un crédit dont elle n'avait pas besoin.

rs'ous apportons tous dans ce monde certaines qualités qui, bien appliquées, nous conduisent à la fortune et au bonheur; tout dépend de trouver la voie où nous appellent nos facultés. Jeannette, une fois mercière, une fois captivée par l'espoir d"uu gain légitime, nï'ut plus qu'à marcher droit devant elle pour sortir de l'abîme où elle se trouvait quelques mois auparavant.

E<a riio des Frondeurs.

M. Ernest de Meyran avait quitté madame de Renoiicourt le cœur gros de dépit et de colère.

— J'ai eu tort, s'était-il dit, de m'abaisser jusqu'à demander un service à cette femme; c'est un cœur sec, une âme vile; assise sur un monceau d'or elle verrait un ami mourir de faim, sans vouloir lui sauver la vie au prix d'une parcelle de ses richesses. Lecommissaireavaitbien raison quand il m'a conseillé de ne plus mettre les pieds dans sa maison : c'est elle qui m'a perdu!

M. Ernest se trompait : c'était lui-même qui avait redierché une liaison vicieuse et qui s'était mis de moitié dans des manœuvres coupables.

11 négligea de rentrer chez lui et de rendre les derniers devoirs à son père; il lît précisément ce qu'avait prévu le pénétrant commissaire de police : il hanta les tripots, iréquenta les estaminets, et fonda, pendant quelque temps, l'espoir de son dincr sur un carambolage bien fait ou sur un doublé réussi. La nuit, il entrait dans lepremier hôtel garni qui se rencontrait sur ses pas, et suivant le lieu où il avait gagné son souper, il coachait surla rive droileou sur la rive gauche de la Seine. Son ami Léon était oublié, non quil eût renoncé d'entrer dans un régiment; mais ainsi que Jeannette lui en avait donné l'idée, il voulait se vendre, et il courait les bureaux de remplacement pour user de cette dernière ressource. Vn homme de son âge et aussi vigoureux qu'il Tétait devait n"avoir que l'embarlas du choix; cependant, plus le prix d'un remplaçant était alors élevé, plus un père de famille qui lirait de sa caisse une somme considérable voulait être sûr du choix qu'il faisait; on scrutait la conduite passée de l'homme

— Bravée loqticl on s'engageait; on exigeait des certificats de moralité, pareeque, durant un espace de temps assez long, on répondait du soldat qu'on envoyait à Tarniée. Tout cela présentait ù M. Ernest une foule dediflicultés peu aisées à surmonter. L'aiïaire traînait en longueur, et cependant M. Ernest menait cette vie de joueur de bas étage, qui de l'avilissement conduit au crime. Il fréquentait la maison de jeudu Palais-Royal, en attendant qu'une veine favorable le remit en fonds. Ce moment arriva, le tapis vert lui livra son or perfide. El M. Ernest, après avoir réparé les ruines de sa toilette, après avoir renouvelé son linge cliez la lingère et s'être fait habiller chez le premier tailleur de Paris, songea à Juliette. Qu'étail-elle devenue? L'aimail-elle toujours? Que pensait-elle de sa disparition? Il était tellement étranger au monde qu'il avait fréquenté autrefois, qu'il ignorait même si Juliette était mariée. Il s'achemina vers la rue Cérutti. La porte coclière était ouverte, et dans la cour, Picard, un fouet à la main, regardait mélancoliquement Georges panser deux beaux chevaux gras et luisants.

— M. Ernest! dit le cocher dès qu'il vit paraître le jeune homme. Ah! monsieur, on n'est plus ici comme autrefois. — Qu'y a-t-il donc, Picard? Ne pourrais-je pas avoir l'honneur de voir madame de Norbert''* — Comment^ monsieur ignore le mariage de madame ?

M. Ernest prit un air triste et rêveur; il leva les yeux au ciel et il répondit (]\\9 madame Norbert lui avait fait part de l'inlenlion où elle était d'épouser M. de Linant, et que cette résolution l'avait tellement afîeclé que, cédant à une douleur, augmentée encore par la mort de M. de Meyran son père, il avait quitté Paris pendant quelques semaines, de façon qu'il ignorait si ce fatal mariage avait eu lieu,

— Ilélasî oui, mhnsicur, répondit Picard; imaginez qu'un soir... nous étions chez Varennes, le marchand de vin... M. de Linanl nous est apparu comuMî un homme qui sort de dessous ferre; il élail plus blanc que votre

iJDge, monsieur, il a fait arrêter un voleur... — Un yoleur! — Oui, monsieur, un voleur, Jean Picaud; c'est une autre histoire; de là, il est allé chez madame, dans sa chamhre, à minuit; il a fait sortir Claudine, qui est maintenant madame Varennes, et lui a jeté un sort, oui, monsieur, un sort à madame.

Un sourire d'incrédulité effleura les lèvres de M. Ernest; le cocher reprit avec vivacité :

— Enfin, monsieur, expliquez ça? Huit jours après, madame épousait 31. de Linant, M. de Linant, qu'elle n'avait pas vu depuis plus de deux ans, qu'elle haïssait comme mon père el moi avons toujours haï la faim et la soif; el quel mariage, monsieur! Un mariage de nuit, au milieu d'une tempête; on dit qu'à Saint-Roch, le diable s'en est mêlé, monsieur, et que toutes les dalles de la Vierge ont été brisées, monsieur. — Pouvez-vous, Picard, me faire parler à Claudine, qui m'introduira, sans doute, auprès de madame de Linant? — Oh! oui, Claudine est mariée à Varennes, vis-à-vis, au bon Coing; vous n'avez qu'à traverser la rue, vous la trouverez; mais ne lui parlez pas de trop près, parce que Varennes est un peu jaloux, c'est son seul défaut. — Enfin, dit Ernest avec impatience, puis-je voir votre maîtresse? — Madame?... Allons donc, impossible, monsieur; voilà quinze jours que ses chevaux ne l'ont pas vue, monsieur; George, faites rentrer ces chevaux à l'écurie, ils sont assez bouchonnés. — Où est-elle donc? Avec son mari? — M. de Linant! préfet, monsieur, préfet à cent lieues de Paris... On dit, ajouta d'un air mystérieux le cocher, que M. de Linant a un secret pour épouser les femmes malgré elles et pour obtenir des préfectures. C'est peut-être l'anneau de Salonion, monsieur? — Où est donc madame de Linant? — Chez le ministre de l'intérieur; elle n'en a pas bougé depuis son mariage. — Et M. de Linant? — Oh! celui-là est à Rodez; c'est un département, monsieur, où il y a d'assez bons chevaux.

M. Ernest, peu jaloux do profiter de la science hippi •

— Bique (le Picard, s'éloigna assez mal satisfait de sa visite, et siirloiil inquiet de savoir Juliette chez le ministre, où il craignait que sa conduite ne fut dévoilée; il se trompait, madame G*** avait jeté au feu, comme nous l'avons dit, les papiers qui le concernaient, et M. C***, ignorant l'intérêt que prenait j-a parente à un mauvais sujet, ne prononça pas son nom devant elle. Les choses mêmes s'arrangèrent de façon que Juliette sut gré ù M. Ernest de ne pas se présenter chez le ministre et d'éviter de la voir. Quelquefois, assise devant une fenêtre et regardant lesemployés qui allaient el venaient dans la cour et peuplaient les jjureaux :

— Il est parmi tous ces messieurs, se disait-elle; peutêtre est-il derrière ce rideau vert que je vois s'agiter au second étage. Il pense à moi, il m'aime, il me regarde comme une parjure, et il a raison.

Juliette n'était pas néanmoins amoureuse de M. Ernest, elle n'éprouvait pour lui aucune passion sérieuse; seulement, elle le préférait à tout autre, et son aversion pour M. de Liiiaut était telle, que, par le contraste, cette préférence ressemblait un peu à un sentiment plus tendre. Une |)révention favorable conduit à des jugements (|uelquefois si erronés que Juliette en était encore ù admirer la délicalesse de M. de Meyran cl s'humiliait devant le dévouement silencieux du jeune homme.

— Il en mourra! disait-elle; ainsi ceux que j'aime perdent la \ie, l'un par l'épée, l'autre par la douleur; et moi, par un sentiment juste, mais égoïste, je me suis livrée à un homme que je hais, el c'est aux dépens de M. Ernest que j'ai servi de marchepied à la fortune de ÎM. de Linant.

Ces pensées étaient d'autant plus amères qu'elle devait les cacher, que madame C*** devait ignorer l'état de son cdMir, et enfin qu'elle dut obéir à un devoir impérieux et partir pour l'Aveyron.

— Claudine, dit-elle à la femme de Varcnncs au moment de monter en voiture, ne pleurez pas ainsi, vous ne

me quittez pas pour longtemps. J'emmène une fille qui ne me plaît pas, et une fois à Rodez, je la renverrai, c'est convenu. Je ne serai absente que quelques mois; à mon retour, vous reprendrez voire service. Varennes le permettra. — Sans doute, madame, répondit Claudine, je ne quitterai jamais madame tant qu'elle vivra à Paris. Varennes et moi seront toujours h vos ordres. — Juliette partit donc en conservant à M. Ernest les sentiments d'estime et d'amitié qu'elle lui avait voués, et cette disposition d'esprit augmenta encore le chagrin qu'elle éprouvait en s'éloignant de la capitale pour rejoindre son mari.

Le bonheur des joueurs est loin d'être constant : si, dans leurs heureuses mains, comme le dit un de nos poètes comiques, le cuivre devient or, l'or devient à rien. W. Ernest l'éprouva bientôt; la chance tourna, la ronge et noire lui fut infidèle, et il eut besoin de recourir aux emprunts. Dans les maisons de jeu abondaient alors ces prêteurs complaisants, qui ont la prétention déjuger un homme sur sa mine, qui prêtent sur nantissement et quelquefois sur l'espérance d'une veine à venir qui les fera rentrer dans des fonds légèrement hasardés, mais avec Hn bénéfice tel, qu'une bonne afTaire doit les indemniser de deux ou trois mauvaises. M. Ernest s'adressa à un de ces usuriers pour en obtenir de l'argent. Ce prêteur qui ne jouait jamais, et épiait d'un œil observateur les fortunes diverses de ceux qui jouaient, n'était pas un de ces usuriers chauves et rabougris, tels que le théâtre et la peinture nous les représentent; c'était, au contraire, un homme de trente-six ans, robuste, d'une taille élevée, et dont le regard fier et l'œil hardi inspiraient une certaine crainte aux jeunes gens de famille qui avaient recours à lui. M. Frétôt se donnait pour un ancien militaire; il avait, en effet, été quartier-maître dans un régiment, et avait perdu sa position pour quelques erreurs dans ses additions. Très-habile l'épée à la main, d'une adresse remarquable au tir, il mettait, h cinquante pas, une balle dans une pièce de vingt sous, et aurait touché Saint-Georges, si le

fameux mulâtre eùl été encore en vie. M. Ernesl, dès que sa bourse fut vide, se rapprocha de M. Frélôt, el l'enlraînanl dans une pelile pièce qui précédait la salle de jeu :

— Monsieur, lui dit-il, je sais d'un de mes amis que dans un besoin d'argent on peut hardiment s'adresser à vous, et que vous ne refusez pas d'obliger les honnêtes gens. — Jamais, monsieur, je n'ai manqué d'obligeance, répondit M. Frétôt; je suis obligeant, c'est mon caractère. — Je vous demande pardon si, sans vous connaître... — Parlez, monsieur, de quoi s'agit-il? — J'ai besoin d'argent, monsieur. — Rien n'est si facile que de parer à cet inconvénient; comme vous venez de le dire, ma bourse est ouverte à tous les honnêtes gens.

Ernest respira : il se confondit en remercîmenls, el serra avec effusion la niain de M. Frétôt.

— Combien vous faut-il? lui dit celui-ci. — Une trentaine de napoléons, répondit Ernest. — C'est une misère, dit M. Frétôt; vous êtes homme d'honneur? — Ah! monsieur. — C'est bien, répondit M. Frétôt; je ne connais que riionneur dans ce monde, et je ne traite qu'avec mes pareils.

M. Frétôt mit la main dans sa poche.

— Vous vous nommez? demanda-t-il. — Ernesl de Meyran. — M. Ernest de Meyran, quand me rendrez-vous la somme dont vous avez besoin? — J'attends tous les jours des rentrées, dit Ernest. — Très-bien. — Mettons un mois. — A merveille, dit encore l'accommodant Frélôt; voyez-vous, monsieur de Meyran, il y a des gens qui se fient aux billets, aux lettres de change; il y a des gens qui ont des huissiers, el qui les mettent en campagne; moi j'ai une épée el des pistolets; j'ai été militaire, monsieur, j'ai eu l'avantage de servir, et je suis homme d'honneur. Je casse le bras au fripon qui se déshonore, ou je lui fais une boutonnière dans le ventre, et tout est dil. Voilà ma manière, monsieur. — Il ne s'agit pas de cela, monsieur. — Non certes, il ne s'agit pas de cela; il s'agil de trente napoléons dont vous avez besoin. — Oui, mon-

sieur. — Trente napoléons pour huil jours. — J'ai dit pour un mois. — Je suis un homme d'iionneur, monsieur; vous avez dit pour un mois, c'est vrai; mais vous attendez des rentrées dans huit jours. Voici vingt napoléons. Vous allez me faire une lettre de change de huit cents francs. — Cela fait quarante napoléons, dit Ernest. — Sans doute : dans huit jours vous me rendrez mes vingt napoléons. Je vous en dois dix, je vous les rendrai, et à la fin du mois vous me donnerez vingt napoléons, nous serons quittes. — Ah! ah! s'écria Ernest. M. Frétôt remit ses vingt napoléons dans sa poche.

— Voilà ma manière, reprit-il; je suis un homme d'honneur; je suis rond en affaires. J'agis loyalement; c'est à prendre ou à laisser; vous connaissez mes conditions. Voulez-vous vingt napoléons? Si vous ne me payez pas à l'échéance, il y a un duel.

Quoique le duel offrît à l'esprit de M. Ernest une perspective peu agréable, il accepta. M. Frétôt tira alors de sa poche son portefeuille et il en sortit une feuille de papier timbré.

— Vous allez me faire une lettre de change, dit-il. — Pourquoi cela? Je suis un homme dhonneur, ma parole vous suffit. — Sans doute, mais c'est l'usage. — A quoi bon, reprit Ernest, puisque vous ne vous servez pas d'huissiers, et que si je ne vous paye pas nous devons nous battre?

M. Frétôt laissa errer sur ses lèvres un petit sourire nonchalant et plein de bonhomie.

— Vous n'y entendez rien, dit-il; quand je me bats contre un débiteur qui m'a manqué de parole, je sais très-bien que j'agis contre mes intérêts et que je m'expose h détruire mon gage, car l'homnje mort, qui me payerait? Mais je suis sûr de moi; je sais, à une ligne près, l'endroit oîi je dois frapper. Mon adversaire n'a rien à craindre qu'un petit coup dans les côtes, ou bien d'avoir un bras, une jambe cassés. Bien, voilà mon homme à bas : il no peut plus aller en Belgique. Alors je donne ma

lellre de change à un huissier qui met le malade à Sainlc- Péhigie, où il est traité convenablement; moi, je ne mo mêle plus de rien, et Taffaire s'arrange d'elle-même.

M. Ernest trouva cette morale un peu dure, et il eut un moment regret de s'être adressé à un homme aussi chatouilleux sur le point d'honneur.

— J'aurais mieux fait, se disait-il à lui-même, d'aller voir le vieux Monli; il aurait été plus raisonnable et beaucoup moins à craindre que ce spadassin.

Cependant, l'œil pénétrant deJM. Frélôl ne le quittait pas; reculer, c'était faire soupçonner son intention; et d'ailleurs le jeu était là à deux pas, avec tous ses charmes et toutes ses espérances; quel joueur peut résister à une aussi forte tentation? Ernest ne se fiait pas à des calculs infaillibles comme son père; il avait foi en son étoile.

— Allons, monsieur, dit-il, je vais signer celte lellre de change. — Pas avant, répondit Frétôt, que vous n'ayez louché voire argent; je suis un homme d'Iionneur; je sais avec qui je traite et j'ai un caractère confiant.

Il mil vingt napoléons dans les mains d'Ernest, et celui-ci, pour répoiulre ù cette confiance, s'empressa de signer la lellre de change.

— Maintenant, lui dit encore Frélôl, vous allez jouer?

— Mais oui, répondit Ernest. — Vous gagnerez, ajouta Frélôl; j'ai toujours remarqué que mon argent portait bonheur. Il y a huit ou neuf mois j'ai prêté, toujours par obligeance, quelques écus à un très-joli garçon, M. D***; ch bien! il a aujourd'hui cent mille francs de rente. — Gagnés au jeu? dit Ernest. — Partie au jeu, partie autremont : par un bon mariage. Les jeunes gens comme vous doivent songera faire un bon mariage. — J'y avais pensé, dit Ernest, mais je n'ai pas pu réussir. — La femme est morte? — Non; elle m'aime el elle en a épousé un autre.

— Elle est riche? — Très-riche. — Il faut la suivre, monsieur; une femme riche, c'est comme une bonne veine; il ne faut jamais l'abandonner. — Vous croyez donc que

je vais gagner? reprit Ernest. — Je n'en doute pas. — Faites-moi alors le plaisir d'accepter à souper : nous irons chez les Provençaux d'une heure i^ deux. — Trèsvolontiers.

M. Ernest entra dans la salle du jeu, et pour M. Frétôt, qui probablement n'avait pas lui-même une grande foi en ses prédictions, il quitta le Palais-Royal et rentra chez lui sans attendre le souper auquel il était invité.

— J"ai la lettre de change, se disait-il en pensant h son nouveau débiteur; c'est plus sur que ton souper.

M. Frétôt se trompait, et l'affaire qu'il venait de conclure était une de ces mauvaises opérations qui ruine un homme d'honneur, quelque habile qu'il soit à manier l'épée. M. Ernest perdit son argent, en ayant soin cependant de se réserver un ou doux napoléons, afin de tenir sa parole et de donner à souper à M. Frétôt. M. Frétôt avait quitté la maison de jeu; M. Ernest alla souper tout seul. 11 ne s'enivra pas, mais il but assez cependant pour se laisser séduire par les projets les plus singuliers et les plus hardis.

— Ce Frétôt est un coquin, se disait-il, qui me cassera un membre sans plus de pitié qu"il n'en mettrait à tordre le cou d'un poulet. Si je devenais jamais manchot ou boiteux, je serais perdu, Juliette ne voudrait plus entendre parler de moi. Il faudra donc dans huit jours rendre vingt napoléons à 31. Frétôt; c'est-à-dire dix, puisque sur ces vingt il doit m'en remettre dix de la main à la main... C'est un fameux usurier que M. Frétôt... ÎN'importe, il aura son argent. J'ai huit jours devant moi; il ne m'en faut pas tant pour trouver deux cents francs... Madame de Linant, qui doit savoir maintenant la mort de mon père et l'injustice du ministre à mon égard, pourra m'êlre utile... Rien de si simple que de lui demander de l'argent, puisque mon père est mort insolvable, et que j'ai perdu ma place. Juliette comprendra très-bien que, dans les premiers moments, je dois nécessairement m'adresser à mes amis. Que penserait-elle de moi, si je n'avais pas

- co —

recours h elle?... Elle croirait que ]c joue... Monli^ le vieux niendianl, est tout cousu d'or : j'en tirerai queiciiie chose. Je me ferai connaître h lui comme un vieil ami de madame de Renoncourl.

M. Ernest vil lever l'aurore le verre à la main. Il se résolut enfin à payer son souper et à aller se coucher.

Solliciter les bontés de madame de Linant, était une chose qui avait ses périls pour M. Ernest, et qui surtout allait blesser jusqu'au fond de son cœur un reste de (ierlc mal éteint; il ne se hâta donc pas de se présenter rue de Cérutti, et laissa s'écouler cinq ou six jours. Le septième, il rencontre M. Frélôt qui vient ù lui.

— Monsieur, dit l'homme d'honneur obligeant, voilà quelques jours que je ne vous rencontre pas au Palais- Hoyal, auriez-vous été indisposé? — Pas le moins du monde, monsieur. — Je vois ce que c'est, monsieur, dit M. Frétôl; vous êtes occupé de vos rentrées. Vous savez (jue nous avons demain une petite affaire à régler.

Et M. Frétôt s'éloigna d'un pas majestueux.

11 n'y avait plus à reculer; il fallait se procurer de l'argent. M. Ernest pensa que madame de Linant serait peut-être encore au ministère, et à tout hasard il prépara une lettre où il racontait ses malheurs de la manière la plus pathétique, et où il plaignait M. le ministre de l'intérieur, dont on avait surpris la religion,'elqui, écoulant des voix calomniatrices, et cédant à des jalousies de bureau, lui avait enlevé sa place. Il remettrait cette lettre à Picard, qui la porterait à Juliette. La porte cochère n'était pas ouverte lorsqu'il entra dans la rue, comme lors de sa première apparition à l'holel de madame de Linant; mais au bon Coing, et sur le seuil du marchand de vin, M. Ernest aperçut Claudine et s'avança vers elle.

— Je suis ravi de vous voir, Claudine, lui dit-il; vous me rendre/, un petit service.

Claudine était à peu près la confidente de Juliette, et n'ignorait pas l'attachement de sa maîtresse pour Ernest.

— Un service, monsieur, répondit-elle; très-volontiers. Qu'il y a longtemps que vous n'êtes venu ici, monsieur! depuis ces malheureux événements. — Depuis ce fatal mariage, reprit Ernest d'un air triste. — Ah! oui, monsieur; quel dommage que vous n'ayez pas épousé madame! Elle vous aimait tant! — Elle nVaimail?— Oui, monsieur; et en mariage, il n'y a que ça... Vous savez que j'ai épousé Varennes? Ah! j'ai été bien heureuse; et madame et M. de Linanl, qui ont tant d'aversion l'un pour l'autre... Ce sera un ménage d'enfer. — C'est vrai, Claudine. Vous avez donc quitté votre maîtresse? — Ohî pas pour toujours, monsieur, je l'espère bien. Qu'y a-til pour voire service? — Voici une lettre pour madame de Linant.

Claudine hésita un moment. Maintenant qu'elle était mariée, elle comprenait qu'on lui demandait quelque chose de grave. Elle finit néanmoins par tendre la main vers la lettre en disant :

— Je la lui ferai remettre, monsieur. — Au ministère? — Comment, au ministère? Madame n'y est pas. — Elle est chez elle? — Vous ne savez donc pas que madame est partie? qu'elle a rejoint son mari à Kodez? — M. de Linant a exigé que sa femme vînt auprès de lui? — Oh! non, monsieur. Ce n'est pas comme Varennes, qui n'a pas voulu que j'accompagnasse madame. El mon mari est le maître: M, le maire nous l'a dit. M. de Linant, au contraire, ne demandait pas mieux que de vivre éloigné de sa femme, mais l'empereur veut que la femme et le mari vivent ensemble. — L'empereur! — L'empereur luimême. Il veut que la femme du préfet fasse les honneurs de la préfecture, et il a fallu obéir. Ah! madame a bien pleuré, monsieur. Donnez-moi votre lettre, M. Ernest, je la ferai passer à madame.

Cette absence imprévue changea les dispositions de M. Ernest; sa lettre n'avait pour but que de lui procurer une entrevue, et ne devait point aller à Rodez.

— Non. dil-il, puisqu'elle est auprès de son mari, c'est inutile.

El il quitta Claudine plein de fureur et de dépit.

— Voilù un jeune homme bien amoureux, pensa Claudine en allant rejoindre son mari; pauvre garçon! — Tout me manque ù la fois, se disait M. Ernest en gagnant le boulevard; ils sont tous heureux, ils sont tous riches, jusqu'à ma sœur qui a trouvé un imbécile qui a quarante mille livres de rente; et moi seul, je n'ai rien, je suis dans la boue, je ne sais pas comment je dînerai ce soir; et faute d'une misérable somme, un fripon d'usurier me cassera probablement un membre demain... Oh! certes, non, à quelque prix que ce soit, il faut me tirer de là, et je m'en tirerai.

Il avait appris de Claudine deux choses dont il se promettait de tirer parti : c'était d'abord que Juliette Taimait toujours, ensuite que la jeune femme était allée rejoindre son mari malgré elle, tandis que M. de Linant la voyait arriver à Rodez avec répugnance. II fondait là-dessus mille projets pour l'avfnir, mais les dilïiculk's du présent ne diminuaient pas, et le lendemain l'épouvantait.

Sur quelques paroles échappées à madame de Renoncourt, M. Krnest s'était persuadé que l\lonti était riche, qu'il prêtait à usure, et qu'une partie de son trésor était enfouie dans le grenier qu'il habitait, f.e fait était vrai, ]M. de IMeyran résolut d'aller trouver le n)endianl, et, de gré ou de force, d'en obtenir au moins de quoi satisfaire le spadassin Frélôt. Ce serait diflicilc, parce que la vieillesse est méfiante, et que le jeune homme ne se dissimulait pas (ju'il inspiraii peu de confiance. Il espérait réussir néanmoins en se donnant pour un ami de Jeannette, en venant même en son nom et comme envoyé par elle. Au besoin, il comptait effrayer le vieillard |)Our arriver à son but; il se dirigea donc vers la rue des Frondeurs.

La rue des Frondeurs, dont le nom rappelle une époque romanesque de notre histoire, est bâtie sur le penchant de la butte Saint-Uorh, et commence à la rueSaintllonoré pour finir aux rues de l'Anglade cl de lEvôque;

elle compte à peine quelques maisons, et M. de la Tynna, dans son savant ouvrage sur les rues de Paris, fait remarquer que le dernier numéro pair est 6, le dernier numéro impair 7. Les maisons de celle rue sont hautes, ont peu de largeur et s'ouvrent par des portes d'allées; elles sont babitées par des petits bourgeois, des ouvriers en chambre et quelques boutiques aux vitrages poudreux donnent asile au marchand d'habils, au grènelier, au cordonnier en vieux, qui joint à l'industrie de raccommoder de vieilles chaussures, l'avantage d'offrir à ses pratiques des bottes de hasard, des escarpins racornis, fonds de boutique altérés des cordonniers en renom : c'était du moins l'aspect que présentait la rue des Frondeurs à l'époque dont nous parlons, et cet aspect n'a pas changé : seulement on trouve aujourd'hui chez le marchand d'habits des uniformes de la garde nationale, qu'on n'y voyait pas sous l'empire.

Monli habitait dans la rue des Frondeurs une maison qu'on appelait la maison du grènelier, et qui, à l'heure où Ernest s'y présenta, n'était guère occupée que par des femmes, si ce n'est cependant au troisième étage, où se trouvait un garçon de quinze ans, petit, mince, lymphatique, lequel, établi sur le palier, dégrossissait des barreaux de chaises.

— Où allez-vous, monsieur? denanda le jeune garçon en arrêtant le travail de rinslrumenl d'acier qu'il tenait des deux mains.

Dans une maison sans portier et dans laquelle les visiteurs étaient assez rares, la question était naturelle; elle arrêta M. Ernest qui, néanmoins, se hasarda à dire qu'il allait chez le vieux Monli.

— Ahî le père Monli? — Oui, mon ami. — Au sixième, au fond du corridor.

M. Ernest remercia l'enfant et monta encore trois étages sans rencontrer personne. Là il trouva le corridor qui conduisait au grenier de Monli. Il le traversa dans toute sa longueur et arriva devant une porte solide, quoique peut-être aussi pleine de pièces de rapport que l'était

le manteau du mendianl. Monli lui-même nvait changé les ais vermoulus el doublé sa porte soit avec du bois, soit avec des morceaux de fer-blanc, solidement attachés par des clous. La serrure était forte et un pêne épais sortait de la serrure et entrait d'un demi-pouce dans la gâche : on voyait que le déliant locataire avait cherché tous les moyens possibles de prévenir une effraction. M. Ernest examina avec soin celle porte, qui ressemblait h celle (fun de ces vieux coffres-forts incrustés dans une muraille. Il frappa ensuite doucement et à petits coups. A sa grande surprise, la porte s'ouvrit presque aussitôt.

— C'est toi, garçon? Entre, entre, dit Monti.

Le mendiantétait dans son lit, ou pour mieux dire sur son grabat, et ayant cru reconnaître la façon de frapper du petit ouvrier du troisième, son commissionnaire el son ami, il avait tiré un cordon qui arrivait jusqu'à lui, ella porte s'était ouverte. Quand il reconnut son erreur cl qu'il vit un étranger, il manifesta une surprise qu'Ernest prit pour de la frayeur, et il s'assit sur soji grabat. La chambre était grande, spacieuse, quoique mansardée; elle prenait du jour sur le toit par une fenêtre à tabatière, et ne contenait guère, outre le lit, que deux chaises, une table boiteuse, un grand coffre et une vingtaine de bouteilles vides, rangées contre la muraille, comme les pions d'ébène d'un jeu d'échecs. Les murs eussent été nus sans les images multipliées de saint André, qui représentaient le bienheureux patron de Monli dans les diverses phases de sa vie; le crucifiement du saint, ses prédications, ses extases, et deux ou trois miracles dont l'authenticité n'est pas douteuse en Italie. Quehiues chapelets et un vieux scapulaire accompagnaient ces gravures grossières. Dans le coin qu'occupait le lit et contre la muraille, se trouvaient un vieux mousquet dépourvu de sa baïonnette, cl un sabre qui, grâce à l'absence du fourreau, laissait voir sa lame Fouillée. M. Ernesl s'avança vcm's le mendianl.

— Vous fermez la porte? dil celui-ci. — Préférezvous qu'elle reste ouverte? — Cela m'esl égal : mais vous

ne vous trompez donc pas? Vous venez donc chez moi?

— Oui, ftlonti. — Vous savez mon nom? — Sans doute, et vous devez connaître le mien. — Qui ê(es-vous? — ErnestdeMeyran. — Connais pas. — Comment! vous ne me connaissez pas?... Un ami de madame de Henoncourt. — Madame de Renoncourt, dit le mendiant en regardant au plafond, qui n'était autre chose que les ardoises du toit; madame de Renoncourt, connais pas. — Vous ne connaissez pas madame de Renoncourt... la petite Olympe, qui était à l'Opéra? — Ah! Jeannette; oui, oui, sans doute; eh bien! que lui voulez-vous, à Jeannette? Vous voulez savoir son adresse? Rue Saint Honoré, vis-à-vis Saint-Roch, à l'Echeveau cVor.— Il ne s'agit pas de cela, Wonti. — Et de quoi s"agil-il donc? dit le mendiant, qui, voyant que M. de Meyran lui en voulait personnellement, se mit en devoir de se lever. — Ne vous dérangez pas, Monli; ce que j'ai à vous demander est peu de chose, et nous aurons fini dans un instant.

]Monli parcourut le jeune homme d'un regard étonné et demeura dans son lit.

— Vous savez mieux qui je suis, reprit M. Ernest, que vous ne voulez Tavouer; vous savez que je suis un ami de Jeannette, que nous avons gagné ensemble beaucoup d'argent, rue du Mont-Thabor, et... — Ah! vous étiez avec elle rue du Mont-Thabor? — Oui. — Pauvre fille! on lui a pris tout son argent, dit Monti. — Pas tout à fait tout, vous le savez bien, car je l'ai quittée au moment où elle venait vous consulter pour placer le resle.

A ce détail vrai, Monti se rassura; il était possible que M. de Meyran vînt lui demander un service pareil à celui qu'il avait rendu à Jeannette, et il avait alors devant lui un jeune homme qui, comme la jeune fille, voulait faire une bonne fin.

— Et, continua Ernest, c'est Jeannette qui m'envoie.

— Elle a eu tort, monsieur; il fallait venir me trouver à Saint-Roch. Je ne reçois personne ici. — Enfin, dit Ernest, j'ai de l'argent comme Jeannette; mais j'ai été plus

fin qu'elle, je ne l'ai pas laissé prendre par le commissaire. — C eux qui ont de l'argent, dit le prudent xMonti, sont bien heureux. — Nous ne faisions pas, Jeannette et moi, reprit Ernest, une vie qui pîil durer. Nous serions devenus trop riches. Ce n'était pas juste; il faut qu'il y en ait un peu pour tout le monde. Mon argent est en sûreté, Monti, je l'ai envoyé à ma famille, qui m'en tiendra compte, et je n'en suis pas en peine.

Pendant cette conversation, Monti cherchait à deviner le motif qui amenait M. Ernest auprès de lui. Quoiqu* peu scrupuleux, il ne pouvait pas se dissimuler que cet argent que M. Ernest se vantait de posséder venait d'une source impure, et il en toucha un mot par une réflexion générale.

— Il n'y a que l'argent bien gagné qui profile, dit-il. — Voilà pourquoi le mien fructifiera dans mes mains, Monti : j'étais là quand le commissaire a fait sa visite chez Jeannette, et il ne m'a pas adressé un seul reproche. — Bien, bien, dit Monti; mais voilà neuf heures trois quarts qui sonnent à l'horloge de Saint-Roch; je ne veux pas manquer à la messe de dix heures; ça me nuirait. Que me voulez-vous? — Je vais vous demander de l'argent. — A moi? à un vieux mendiant à qui M. le curé fait donner un pain de quatre livres tous les samedis? — Je sais que vous êtes riche, Monti.

Le mendiant leva les yeux au ciel et croisa ses bras sur sa poitrine.

— Mon bon saint André, lui dit-il , tu sais si j'ai autre chose que mon bâton et ma besace. Ah! monsieur, si aujourd'hui les àmescharilables ne me font pas entre elles une pièce de dix sous, il faudra que le vieux Monti se couche sans souper. — A d'autres, Montiîje saisquevos habits sont cousus d'or; vous prêtez â la petite semaine, Monti; vous prêtez sur gages, vous prêtez sur de bons papiers.

Monti s'effraya sérieusement, et il tendit la main vers le cordon qui arrivait jusqu'à son chevet pour ouvrir la porte. Ernest s'empara du cordon et il le lança vers le haut

de la muraille où un clou qui se trouvait là le retint et l'empêcha de retomber sur le chevet de Monti.

Le vieillard, après un moment d'hésitation, regarda résolument Ernest et lui dit :

— Cela n'est pas vrai. — Je ne vous demande pas des aveux,reprit Ernest, mais de Targenl; il m'en faut. Ecoutez-moi, peut-être de votre vie n'aurez-vous jamais fait une meilleure affaire que celle que je vous propose. Je suis riche, comme jevous Taidit, et ma famille lest également. J'ai une sœur que vous connaissez. — 3Ioi? — Oui, vous; rien de ce qui s'est passé depuis sixou sept ans, deSaint- Roch aux boulevards, ne vous est étranger. Vous savez que ma sœur a épousé un homme très-riche... c'est ma sœur qui a mon argent. Vous connaissez madame de Linant la mère, M. de Linant le fils; vous savez qu'iJ est le mari d'une femme très-riche, que, moi-même,je devais épouser, et que, si j'en avais besoin, la bourse de cette femme me serait ouverte. Jeannette a dû vous dire tout cela? — Jamais, répondit Monti. — Oh! oui, j'en suis sûr, vous le savez. Vous allez donc me donner deux mille francs; je vous ferai une lettre de change de trois mille, quema sœur acquittera à son échéance, et nous serons bons amis. — A ce compte-là, je voudrais pouvoir vous prêter seulement deux mille sous, qui font, si je ne me trompe, deux cents francs, et je gagnerais ainsi cent francs, c'est-à-dire plus que je ne gagne en six mois. — Allons, 3Ionti, soyez franc; loin de perdre avec moi, vous gagnerez. — Ohî c'est un bon marché que vous me proposez là. — Sans doute, Monti. — • Mais pas pour un mendiant; pour un banquier. Allez chez un banquier, monsieur. Je vois ce que c'est : vous êtes venu ici par partie de plaisir, et pour vous moquer un peu du pauvre de Saint-Roch. — Je vous dis qu'il me faut de l'argent, Monti; que vous en avez et que vous m'en prêterez.

Celte scène commençait à devenir excessivement désagréable pour Monti, non qu'il cédât à un sentiment de peur, nous avons dit qu'il était courageux et résolu; mais

celle conversation pouvail ne pas finir tranquillement, cl les prétentions de M. Ernesl pouvaient aussi être connues dans le quartier : alors que devenait-il? Si l'on apprenait jamais qu'il avait de l'argent, et qu'on s'adressait à lui pour des prêts usuraires, il était perdu; adieu les aumônes, adieu la bienveillance du curé, il devait alors quitter Sainl-Roch et établir ailleurs des pénales improductifs. Il était vrai qu'il prêtait à usure et sur gage, mais jamais dans son quartier. Il avait dans le faubourg Saint- Marceau un vieux compatriote, son ami depuis Tenfance, auquel il confiait ses fonds et qui les faisailvaloir. Il possédait encore chez lui, dans la paille de son grabat, une bourse cachée dont son ami même ne soupçonnait pas l'existence. Qui avait découvert ses secrets dangereux? Jeannette. Oui, Monti comprenait que l'esprit délié de Jeannette avait pu pénétrer ce mystère, mais seulement d'une façon vague et indécise. Il se reprocha alors de n'avoir pas pris Jeannette pour confidente; il l'aurait liée par un aveu, tandis qu'elle avait pu parler inconsidérément devant ce jeune homme et lui attirer ainsi cette pénible visite : c'était précisément ce qui était arrivé. Deux partis se présentaient pour Monti : ou il avouerait posséder une petite somme d'argent qu'il prêterait à des conditions avantageuses, en atlirmant que cette somme n'était pas chez lui, mais dans un lieu qu'il indiquerait; ou il nierait avoir en sa possession un seul centime. Le premier de ces partis était dangereux, parce que c'était dévoiler son secret a un homme qui ne lui inspirait aucune confiance.Monti n'était pas assez simple pour croire à de l'argent envoyé à une famille riche, et pour se laisser persuader que la sœur payerait les dettes usuraires du frère. Le second parti lui parut ne présenter aucun danger, et il l'adopta : il savait cependant qu'il ne faut jamais renvoyer un emprunteur sans espoir cl il dit :

— Vous en croirez ce que vous voudrez, je n'ai rien, monsieur; mais il me vient une idée.

M. Lrnesl s'assit sur une vieille chaise, à deux pas du

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