‹ Mme de LinantChapitre 7 sur 7 · MA.D.\ME DE LL\A:^T, T · texte numérisé non relu

MA.D.\ME DE LL\A:^T, T

quelque chose pour sa famille. J'espère donc que vous accepterez une pension de deux mille francs, el que vous me permettrez de vous donner aujourd'hui même une somme pareille... je suis en arrière avec vous d'une année, madame... Vous partirez pour Paris; je vous adresserai à mon médecin, qui soignera votre enfant el le guérira : puisque Tair de la campagne est indispensable à Adrien, vous vivrez tous deux dans ma terre de Pontis, où je ne tarderai pas à aller vous rejoindre; car je ne suis pas condamnée ù vivre toujours à Rodez : dans quelques mois je retournerai à Paris.

Quand elle eut fait ceite bonne action, Juliette se sentit plus libre et plus heureuse; elle respira à l'aise, el par un involontaire retour sur sa propre situation, elle songea à M. de Linant.

Elle ne l'aimait pas; mais le préfet de Rodez élait entouré de trop d'estime et d'éclat dans le département qu'il administrait, pour que Juliette n'éprouvât pas un sentiliment |)énible.

— Pourquoi faut-il que cet homme soit mon mari! pensait-elle; ou pourquoi mon mari n'est-il pas un autre homme!

Et des traits vagues el indécis se présenlaient à son imagination, et empruntaient les formes éparses des Anlinoiis et des Apollons que le hasard lui avait fait rencontrer, ou que les arts avaient offerts à son admiration. Peut-être même ces fantômes qu'elle évoquait avaienl-ils quelque ressemblance avec M. Ernest de Meyran, (ju'elle voyait entouré, il est vrai, de quelques nuages, mais dont elle n'avait point de raisons encore de soupçonner ni l'attachement, ni la probité; l'image du jeune homme était toujours pure j\ ses yeux. L'isolement où elle vivait lui élait insupportable, et le voisinage de Charlolle d'IIcrbois odieux.

— Cette femme, se disait-elle, m'a toujours blessée; rcst elle qui a dévelo|)pé dans mon cœur le senlimenl haineux qui me lourmenle; sans elle, il se serait éleinl,

étouffé par Tamourqueje ressentais pour Anatole; car je le nierais en vain, j'ai aimé M. de Linanl: j'ai été élevée avec lui, et le choix qu'avait fait 31. de Bussière, mon tuteur, ne m'avait pas déplu... Mais si cette femme, si cette madame d'IIerbois méritait l'attachement que M. de Linant a pour elle! Mais une femme fausse, avide, sans entrailles, que le soin de garder quelques écus inutiles pousse au crime!... C'est un crime de laisser mourir un pauvre enfant de faim, de douleur... Oh! que j'ai été mal inspirée quand j'ai fait marier M. d'Herbois avec mademoiselle Charlotte deMeyran... 11 fallait laisser les deux amants s'unir, et j'aurais été délivrée de M. de Linant; et je ne serais pas venue dans une ville de province donner le spectacle d"uue femme délaissée, abandonnée, sans pouvoir, sans crédit, et qui ne pourrait pas disposer d'un écu si son bonheur ne l'avait pas faite riche. Que fais-je ici? Pourquoi me charger du goin de conserver la place de M. de Linant? 11 saura bien la garder lui-même; madame d'Herbois l'y aidera.

Julieite se trouvait alors dans son boudoir, presque couchée sur un sofa et placée de façon qu'elle n'avait qu'à soulever un rideau de mousseline pour voir ce qui se passait dans la cour. Son attention fut attirée par les pas d'un cheval qu'amenait un palefrenier; M. de Linaut ne tarda pas à paraître; il était mis avec une élégance qui faisait ressortir ses avantages personnels; il s'éîança légèrement sur son cheval, et comme l'animal piaffait sous la main qui le retenait encore :

— Vous aurez un cheval tout sellé, dit-il à un domesticiue, et si quelque événement imprévu demandait ma présence, je suis à Clairvaux.

Juliette ne perdit pas une de ces paroles.

— Il va la voir, dit-elle; il ne craint pas d'instruire ses domestiques de ces visites.

Elle se sentit saisir d'un dépit amer, et elle fut sur le point à son tour d'appeler ses domestiques, de faire venir des chevaux de poste, et de dire : « A Paris! » comme

M. (le Linanl venait de dire : « A Clairvaux! » lorsque mademoiselle Rose entra et annonça :

— 31. Ernest de Meyran. — Ernest de Meyranî répéta Juliette, dont le front se couvrit de rougeur; faites entrer.

BI. Ernest de Meyran, grâce aux bons offices de M. de Bussière et au nom emprunté que portait son passe-porl, gagna d'autant plus facilement le département de l'Aveyron, que la police le cherchait à Paris et ne croyait pas qu'il put s'en éloigner. 11 n'eut garde d'entrer dans Rodez, où le hasard pouvait le jeter sur le chemin du préfet; il n'alla pas non plus ù Clairvaux, peu jaloux de voir sa sœur et d'apurer ses comptes avec M. d'Herbois; il s'arrêta un peu avant Rodez, dans la petite ville de Marcillac, ville patriarcale et agricole où l'on fait beaucoup d'huile de noix et où Ton élève des bestiaux; là, chaque maison a son étable, et le pavé des rues est recouvert de paille et de feuilles qui, foulées par les pieds des bœufs et des moutons, produiircnt un -engrais beaucoup meilleur que les combinaisons chimiques de M. d'Herbois; il sedonna pour un jeune hommede Montpellier, àqui les médecins avaient ordonné de coucher dans les étabics et de passer les journées dans les prairies, pour le guérir d'une affection pulnioiiaire qui pouvait devenir dangereuse.

— M. Frélot sera bien habile, se disait-il, s'il me découvre entre une vache et un veau, ou sur les bords du Craynaux.

Le Craynaux est une petite rivière qui fertilise le bnssin au milieu duquel la ville de Marcillac est bâtie.

Mais comme il n'était point venu dans l'Aveyron pour voir couler l'eau d'une rivière, il fil quelques excursions à Clairvaux et se mit en rapport avec un valet de ferme de M. d'Herbois; il n'était pas difficile de se glisser dans le vilhigc aux a|)|)roches de la nuit, d'entrer dans le cabaret que fréquentait le valet de ferme, et, au moyen de quelques brocs de vin, d'apprendre sur le ménage do M. d'Herbois ce que disait la malignité campagnarde.

— Nous étions plus heureux du temps de l'autre, disait Pierre, le valet de ferme, en avalant le vin que lui versait Ernest. — De l'autre? Que voulez-vous dire? — De 31. John Plumer, répondit le valet en clignant l'œil droit, comme un chasseur qui va tii'er un coup de fusil.

— Qu'est-ce que c'est que 31. John Plumer? — Le fils du maire. — Ah! ah! voyons. — Voici, dit le valet de ferme; il faut vous dire que je suis rabatteur; c est-à-dire que, dans la saison de la chasse, comme à présent, par exemple, je rabats le gibier pour les messieurs de la ville qui vont en chasse; un chien, c'est bon; mais un homme, cela vaut encore mieux. — Quel rapport?... — Ecoutezmoi, dit le valet de ferme; vous connaissez madame d'Herbois? — Moi! pas du tout. — Une jolie femme, blanche, blonde, qui a des yeux bleus et de jolies robes. Il vaut mieux rencontrer dans le fond d'un bois une femme comme ça qu'un loup... Eh bien! M. John Plumer...

Ici le valet de ferme cligna les deux yeux, hocha la tête, leva les épaules, si bien que M. Ernest s'écria :

— Oh! oh! — Oui, monsieur, dit le valet de ferme, et c'est moi, continua-t-il, qui étais le rabatteur en chef de 31. John Plumer; brave jeune homme, à qui les écus ne tenaient pas à la main; familier, vous frappanlsur l'épaule; un brave homme, enfin. — Vraiment? dit Ernest. — Vraiment! répondit le valet de ferme; c'était le premier.

— Celui dont vous avez dit : >^ous étions plus heureux du temps de l'autre? — Oui, monsieur. — Continuez votre histoire, Pierre. — Delà patience, monsieur. L'empereur nous a donné un nouveau péfet, un jeune homme; que croyez-vous qu'il soit arrivé?

31. Ernest prit un air bien naïf et dit qu'il lui serait impossible de le deviner.

— 31. John Plumer a disparu. On dit que 31. le préfet lui a fait mettre les fers aux pieds et aux mains, et l'a fait précipiter dans le bassin de Salles-Comla 4X.3Ionsieur ne connaît pas le bassin de Salles-Comlaux? — îSullement.

— Vous n'avez qu'à aller à l'extrémité du vallon de

Marcillac, une petite demi-liciie d'ici, et vous verrez une belle cascade qui, en lomhant, forme un bassin très-profond, dont il est dilficile de sortir quaed on est au fond, surtout avec des fers aux pieds et aux mains; c'est lu qu'est logé M. Plumer, pauvre liommeî et pourquoi cela? parce que 31. le préfet vient tous les jours à Clairvaux. €es deux hommes se gênaient beaucoup: M. Plumern'étall pas endurant; mais M. le préfet est le maître à Rodez, comme l'empereur à Paris.

Tout cela n'apprenait rien de nouveau à M. Ernest, et paraissait fort naturel, excepté néanmoins le traitement fait à M. Plumer : M. Ernest savait fort bien qu'on ne met pas les fers aux pieds et aux mains d'un rival, et qu'on ne le précipite pas dans le bassin de Salles-Comlaux, même quand on est préfet; mais il était très-probable que M. le préfet, habitant la même ville où madame d'Herbois se trouvait établie, eût senti se rallumer son ancienne passion, et que sa présence à Clairvaux eût éloigné M. Plumer. Il continua à interroger le valet de ferme.

— De façon, dit-il ù Pierre, que M. le préfet a remplacé M. I^lumer? — Oui, monsieur; on ne voit plus que lui à Clairvaux. — Vous y avez perdu, parce que M. de Linanl ne chasse pas. — Au contraire, Il chasse souvent; mais je ne suis pas son rabatteur... et même dans quelques jours il sera d'une grande partie de chasse, qui partira de Clairvaux, passera par Marcillac et aura lieu dans les bois du Mourel et de Saint-Julien; tous les chasseurs de Hodez y seront.

Nous avons déjà parlé du sentiment de jalousie qu'éprouvait M. Ernest en songeant que sa sœur était riche, tandis qu'il était, lui, dans l'abjection et dans la misère; il pensa alors avec amertume (|ue c'était lui-même qui, pour j)laire à madame Norbert, avait fait ce mariage, et que les choses s'étaient arrangées de façon qu'il ne pouvait pas même trouver un asile chez sa sœur; d'abord parce qu'elle ne l'aimait pas, ensuite parce qu'il était le débiteur de M. d'IIcrbois, qui ne |)araissail pas un créan-

cier commode. Enfin, M. Ernesl liaïssait M. de Linant, et M. de Linant occupait une position supérieure; il avait épousé Juliette; cumulant ainsi tous les avantages, il était en même temps l'époux d'une femme riche et l'amant de madame d'Herbois.

— Ils ont tout le bonheur pour eux, se disait-il, la considération, la fortune et l'amour; tandis que moi, je suis fugitif, traqué par la police, et j'en ai été réduit à assommer un vieux mendiant, pour me procurer quelques pièces d'or.

Juliette pouvait offrir une compensation à M. Ernest. Il fallait, non pas la séduire, mais l'enlever, sans lui laisser le tem.ps de réfléchir au parti qu'il lui proposerait. Madame de Linant était, selon lui, une femme non pas tendre, mais violente, mais em|)ortée, pleine d'amourpropre et d'orgueil, qui devait supporter difficilement le mépris de 3J. le préfet etla liaison qui s'était formée entre son mari et madame d'Herbois. Il fallait donc entraîner Juliette dans un parti extrême, qui la rendit sa complice et la forçât de quitter la France avec lui, car il n'y avait de sûreté pour lui qu'à l'étranger. M.deMeyran, joueur, débauché, au besoin parjure, déjà voleur et assassin, avait entrevu, par la connaissance qu'il avait du caractère de Juliette, qu'il était plus facile de faire commettre à madame de Linant un crime qu'une faute.

Plein de cette idée, M. Ernesl quitta Marcilkic, et entrant à Rodez, la nuit, il alla s'établir dans une maison voisine de la préfecture; dans cette maison que le petit Adrien,- attiré par la vue d'un perroquet, regardait au moment même où 31. John Plumer le renversa sur le pavé. M. Ernesl était persuadé que le meilleur moyen d'éviter la rencontre de IM. de Linant, c'était de se placer hors de son atteinte, ou tout à fait près de lui. Il vit l'enfant renversé par M. John Plumer qu'il ne connaissait pas; il vit Juliette s'élancer hors de son hôtel pour secourir le petit malheureux; mais cette scène, qu'il ne comprit pas parfaitement, lui était indifférente. La veille

au soir, sur de son lait el sachant que M. le préfel Iravaillail dans son cabinet, el que Juliette était renfermée dans son appartement, il sortit de chez lui et ne craignit pas de pénétrer dans la cour de la préfecture. Cette cour, dans laquelle on entrait par une porte cochère qui se fermait fort lard, était spacieuse; vis-à-vis de la porte se trouvait un perron qui conduisait au vestibule de Thôlel; à droite était l'écurie, à gauche la remise. Ernest examina les lieux, et il entra dans la remise, espérant y trouver un cocher ou un valet d'écurie, dont il pourrait tirer quelques renseignements. La remise était déserte, mais Ernest entendit un bruit de pas dans la cour, et en se blottissant contre la porte enlr'ouverte qui servait à le cacher, il vil un homme qui s'avançait vers le perron; une femme qui, probablement, attendait le nouveau venu, sortit du vestibule, descendit mystérieusement les marches du perron; tous deux se joignirent au milieu de la cour el se dirigèrent vers la remise. M. Ernest quitta son poste, gagna le fond de la remise et se blottit derrière la voiture de M. le préfet.

— Le diable emporte ces deux imbéciles! pensa M. Ernest; je vais être le confident de la femme de chambre de madame de Linanl et d'un valet de ville.

Cependant, comme tout Tintéressait, el qu'en surprenant les secrets des domestiques il pouvait les forcer à lui dire ceux de leurs maîtres, M. Ernest se lient coi elil attendit.

F.a jeune femme s'assit sur un des brancards de la voiture, le jeune homme se tint debout devant elle el lui prit la main.

— Me voici, Rose, dit-il d'un Ion doux qui démentait sa parole; que me veux-lu? — Ahî Julien, lu ne m'aimes plus; il y a une femme qui s'y connaît el qui m'a dit que, si lu m'aimais, lu aurais levé la tête l'autre jour, quand lu as passé devant la préfecture, parce (jue ton cœur l'aurait dit que j'étais à la fenêtre, occupée à te regarder. — Cette femme se Irompe, Rose, car la vé-

riléeslque je l'aime de tout mon cœur. Mais tu n'as rien, je n'ai que mes bras, et mon père, qui est mon niaîlre après tout, dit qu'il ne veut pas marier la faim et la soif. Qui esl celte femme? — Madame d"Herbois. — Une brave fenjme, dilJulien.

L'attention de M. Ernest redoubla. Rose reprit la parole:

— Eh bien! dit-elle, puisque tu m'aimes, nous nous marierons. — El commeul cela, Rose? — Madame d'Herboir me donne une dot. — Une dot! — Oui, une dot de six mille francs.

Julien, qui aimail vraiment la jeune fille, l'embrassa sur les deux joues; et M. Ernest fit quelques réflexions sur la conduite de sa sœur, qui probablement lui refuserait un écu, et mariait les jeunes filles à Rodez à six mille francs par tète.

— Mais il y a une condition, dit Rose. — Voyons la condition, dit avec vivacité Julien; s'il faut me jeter au feu pour elle, je suis prêt.

Alors Rose entra dans tous les détails que le lecteur connaît; elle raconta à Julien l'aversion que 31. et madame de Linant ressentaient Tun pour l'autre; elle dit que madame d'Herbois l'avait fait entrer à la préfecture, et à quelles condiiions elle y était entrée, elle parla de l'amour que M. le préfet et madame d'Herbois paraissaient avoir l'un pour l'autre, et du désir qu'avait celte dernière de voir Julielte s'éloigner de Rodez, désir partagé par les époux de Linant; enfin, elle en vint à avouer que la dot de six mille francs serait le prix de quelques gouttes d'une liqueur inconnue, verséedans la boisson de madame de Linant, et qui devait lui donner une maladie légère, prétexte naturel pourun subitrelouràParis. Acetteconfidence inattendue, Julien s'épouvanta et déclara qu'il ne voulait pointdedolà ce prix.

— Et pourquoi cela? dit Rose; c'est une liqueur fort innocente; madame d'Herbois en a fait plusieurs fois usage pour elle-même. — L'as-lu vu de tes yeux,

Rose? — Il paraît qu'il n'eût tenu qu'à moi de le voir, car jY'lais au service de madame d'IIerbois lorsque, à faide de celle liqueur, elle a feint une maladie pour amener son mari à lui acheter un collier de diamants, et avant cela même, lors de son mariage, madame d'Herbois n'aimait pas monsieur, elle prit quelques gouttes de cette eau; elle fut malade huit jours, et si son père n'avait pas été un homme inflexible, M. d'Herbois ne serait pas le mari de sa femme.

Julien était un ouvrier d'un esprit droit; dans ces feintes maladies, dans ce breuvage donné à l'insu de la personne (jui devait en ressentir les effets, il voyait quelque chose (le louche d'abord, et ensuite de dangereux pour Rose.

— .le n'aime pas tout ce micmac. Rose, dit-il h la jeune fille, et je ne veux pas six mille francs de dot au prix de quelques gouttes de poison. — De poison! s'écria Rose. — Qui sait? répondit Julien; dans tous les cas, reprit-il avec bon sens, c'est une mauvaise manière d'entrer en ménage que de favoriser, pour nous épouser, Tamour d'un homme qui a une femme, pour une autre femme qui a également un mari. — Ecoute-moi, lui dit Rose. — Oui, répondit Julien.

Rose reprit :

— Ce que tu viens de me dire, je l'ai pensé; madame d'Herbois m'a parlé avec tant d'autorité, elle peut tellement nous nuire en dévoilant notre amour, que je n'ai su que lui répondre. — El quand tout cela s'est-il passé? demanda Julien. — Il y a une heure. — Gomment! il y a une heure? — Oui; madame d'Herbois vient de m'envoyer prendre; elle m'a envoyé ses ordres et elle est repartie pour Clairvaux; avant de rentrera l'hôtel, j'ai passé chez loi, où j'ai prié ta sœur de l'envoyer ici... Je voulais le consulter... mais je pensais ne le voir que demain, lorsqu'eu montant dans ma chambre, je t'ai aperçu dans la cour, et me voici.

Mademoiselle Rose en était là de ses c<ynfidences, lorsque la voix du concierge se fil entendre; ce grave person-

nage était sur les premières marches du perron el allait fermer la porte cochère.

— A demain soir, dit mademoiselle Rose.

Elle s'élança hors de la remise et courut au-devant du concierge, qu'elle retint un moment sur le perron.

— C'est vous, mademoiselle Rose? Vous rentrez bien tard; j'allais fermer la porte. — La couturière de madame que je viens de reconduire jusque dans la rue. — Trèsbien; il n'y a plus personne chez madame? — Non, monsieur.

Mademoiselle Rose regagna sa chambre sans avoir pu profiter des bons avis de Julien, mais à peu près certaine, comme lui, que les ordres de madame d'Herbois cachaient un piège funeste. Julien, durant les quelques mots échangés entre Rose et le concierge, sortit de la remise et gagna la rue; M. Ernest le suivit un moment après, et put également sortir de la cour, sans être vu ni du concierge, ni de Rose, ni de son amant. Le cœur de M. Ernest nageait dans la joie; il venait de surprendre un secret important, dont il pourrait tirer un parti avantageux... Seul dans la petite chambre garnie qu il avait louée à deux pas de la préfecture, il se livrait à toutes ses réflexions.

— Ah! ahî se disait-il, nous avons des liqueurs innocentes qui font tomber, en langueur, qui flétrissent les traits du visage, el qui, au besoin, donneraient la mort. Nous prétendons les avoir essayées sur nous-mêmes, pour ne pas épouser ce bon M. d'Herbois; mais il n'en est rien; j'étais là, j'en sais quelque chose... Ah! ah! par la main d'une femme de chambre, nous voulons nous débarrasser de madame de Linant;elle morte,notre filtre puissant nous restera toujours; iM. d'Herbois ne tardera pas à tomber, il succombera à son tour; nous héritons, et rien ne nous empêche pius d'être la femme de M. le préfet. Non, ma petite sœur, disposez de M. de Linant, disposez de votre mari; mais pour Juliette, halte-là! elle m'est nécessaire; j'ai besoin aussi que la fortune et les plaisirs me sourient.

M. Ernest, dt^jà familiarisé avec le crime, le supposait facilcnieiit dans les autres, et lout en pénétrant dans le dessein de sa sœur, plus avant peut-être que n'allait la j)ensée de niadan)e d'Herbois elle-même, il ne craiijnail pas d'englober M. le préfet dans ses soupçons.

— Rien n'est fatigant, se disait-il, comme d'avoir sans cesse à ses côtés une femme qu'on n'aime pas, et d'aller chercher hors de chez soi celle que l'on aime, surtout dans une petite ville, et lorsqu'on est préfet. Tous les regards sont fixés sur vous; on fait journellement le compte des heures que vous passez à Ciairvaux; et si le ministre ou l'empereur lui-même viennent à cire instruits de ces petits manèges, on peut perdre sa place; le moyen trouvé par madame d'IIerbois arrange tout; car les morts ne parlent pas.

M. Ernest s'endormit plein de ces idées, et le lendemain il se mit à sa fenêtre pour guetter le moment où M. le préfet quitterait son hôtel et prendrait le chemin de Ciairvaux. Ce moment arrivé, il se présenta hardiment ù la préfecture et demanda madame de Linant.

— Faites entrer, avait dit Juliette.

Madame de Linanl était outrée de fureur et pleine d'une jalousie qu'elle cherchait en vain à se dissimuler; elle se sentait isolée dans une ville où elle était presque inconnue, elle était privée de lout appui et n'avait auprès d'elle aucun ami qui put la i)laindre et partager sa douleur. L'arrivée subite et inattendue de M, de Meyran lui fil sentir un mouvement de joie inespérée; ce n'était pas un adorateur, un amant; c'était un ami d'enfance, un confident auquel elle pourrait raconter combien son amourpropre était humilié, et qui |)eut-êlre aurait assez d'ascendant sur M. et madame d'Herbois pour rompre une liaison qui la blessait. M. Ernest n'avait pas négligé sa toilette, , et un air de doute répandu sur son visage, et qui pouvait passer pour l'éniotion qu'éprouve un honmie bien é|)ris en se retrouvant en face d'une femme aimée, augmentait encore ses grâces personnelles.

. — M. Ernest, dit Juliette, vous ici?... Vous n'oubliez pas vos amis... — Jamais, madame, vous surtout, dont il est impossible de perdre le souvenir. — J'ai, en effet, pensé quelquefois, monsieur, qu'il ne serait pas impossible de vous voir dans l'Aveyron... à Rodez même... Vous y avez des parents? — Ce ne sont pas eux qui m'y ont amenée, madame; je vous avoue même que je ne les ai point vus... Je ne suis bien ni avec monsieur ni avec madame d'Herbois. Et vous, madame? se hasarda à demander Ernest qui craignait toujours que quelque rapport indiscret n'eût mis Juliette au courant d'une partie de ses affaires. — Moi, monsieur, répondit la jeune femme, je n'ai point d"amis ici. — Et vous êtes faite cependant pour en avoir partout, dit Ernest; mais j'espère, madame, que mon voyage à Rodez ne sera point perdu et que je pourrai vous y être utile. — Avez-vous affaire à M. le préfet? dit brusquement Juliette; dans ce cas, ce n'est point à la préfecture que vous devez le chercher, mais à Clairvaux, chez madame votre sœur; il n'en sort jamais. M. Ernest fit un geste d'indignation.

— Je le savais, dit-il. — Vous le saviez? Vous saviez donc ce qui m'attendait à Rodez? On dirait que je ne suis venue que pour assister au triomphe d'une rivale!

Cette expression : une rivale! étonna M. Ernest, qui s'empressa de dire :

— Oh! madame, une rivale! j'espère que vous ne faîtes pas tant d'honneur à M. de Linant. — Dieu m'en garde^ monsieur! mais vous comprendriez bien mal ram.our-propre d'une femme, si vous ne sentiez pas qu'il ne s'agit ici que de dignité personnelle. — Sans doute, madame. 0 ciel! comment M. d'Herbois souffre-t-il un pareil scandale?— M. d'Herbois? c'est un sot : ne le connaissez- vous pas? — Parfaitement, madame... Vous ne pouvez plus demeurer à Rodez. — Aussi, suis-je décidée à m'en éloigner. — Dieu fasse que vous puissiez y réussir! — Comment! est-ce que je serais prisonnière dans cette maudite ville? Madame votre sœur dispose-t-elle de moi jusque-là?

— Peut-être, madame. — Peut-êlre? Expliquez-vous, monsieur.

M. Ernest hésita, ou plutôt parut hésiter.

— Parlez, monsieur^ parlez! s'écria Juliette. — Madame, dit Ernest, permettez-moi de rappeler mes anciens sentiments pour vous, non pour revenir sur le temps passé, mais pour vous expliquer le motif de mon voyage à Rodez. Vous m'avez fait l'honneur de m'expliquer les raisons (|ui ont amené votre mariage, et je n'ai que trop bien compris la cruelle position où vous vous trouviez. Il n'en était pas moins vrai que vous épousiez un homme que vous n'aimiez pas et qui aimait ma sœur. Votre excuse, c'est que M. de Linant ne vous paraissait pas indigne d'estime; mais on ne voit pas le fond du cœur, et peutêtre vous étiez-vous trompée. — Que voulez-vous dire, monsieur? — Avant de vous parler de M. de Linant, permcitez-moi de vous parler de moi. Une fois mariée, la carrière des honneurs a été ouverte à votre époux; il a obtenu ce qu'il voulait, et soit hasard, soit plutôt par suite de ses inlrigues, il a été nommé préfet de l'Avcyron, et les choses se sont arrangées de façon qu'on a pu dire que M. de Linant n'avait consenti à vous épouser (ju'à la condition de se rapprocher de madame d'IIerbois, qu'il aimait... Ainsi cette liaison dont vous vous plaignez, vous passez pour en être la complice.

A celle insinuation perfide, Juliette poussa un cri de rage. M. Ernest reprit :

— Pour moi, quand je sus le dépari de M. de Linant pour l'Aveyron, je me présentai chez vous afin de vous éclairer sur votre position, et j'appris que vous aviez abandonné votre hôtel pour celui du minisire de Tinlérieur. J'avais au ministère non |)as des collègues, mais des ennemis jaloux de la protection que vous m'accordiez, et qui |)ouvail me porter à im poste élevé; ces messieurs me calomnièreni, me dénoncèrent, elle ministre circonvenu me priva de ma pl.icc Hélas! il était injusie de deux façons : dans la favcui' quil accordait à M. de Linant cl

dans la disgrâce dont il me frappait. — Vous avez perdu voire place, monsieur? — 31. C*** me l'a enlevée. — Si vous n'osiez pas vous présenter au ministère, que ne m'écriviez-vous un mol? — €'est ce que j'ai fait, madame. Je me suis présenté à votre hôtel une lettre à la main, j'ai vu votre cocher Picard, j"ai vu voire femme de chambre Claudine, j'ai appris d'eux que vous étiez à Rodez, et alors une lettre était inutile. — C'est juste, dit Juliette. — Madame, continua Ernest, je connais ma sœur, je sais de quoi elle est capable; j'ai frémi et je suis venu. — Mais, mon Dieu! que pouvez-vous pour moi, M. Ernest? — Je puis prévenir les desseins de vos ennemis et vous venger. — J'ai déjà succombé une fois, dit tristement Juliette, sous les coups de la calomnie, et vous avez été mêlé aux injures dont on m'a accablée; je vous sais gré de votre bonne volonté, mais votre secours me serait dangereux. — Oh! madame, pardonnez; vous ne gavez pas de quoi il s'agit. — Qu'y a-l-il donc que j'ignore? — Vous êtes entourée d'ennemis, madame; vos gens vous trahissent. Votre femme de chambre, une nommée Rose, a été placée auprès de vous par madame d'Herbois, à laquelle elle est dévouée. — Rose! Rose! dit Juliette étonnée. — Rose, reprit Ernesl, était au service de ma sœur avant que vous n'arrivassiez à Rodez, el M. de Linant ne peut pas l'ignorer. C'est ma sœur qui l'a placée ici, dans les fonctions qu'elle remplit, d'accord, sans doute, avec votre mari. — 0 mon Dieu! s'écria Juliette, je suis donc trahie de toutes les façons! On espionne tous mes pas; un mot, un geste, un regard, tout est redit. Et à qui? A madame d'Herbois. Et 31. de Linant s'est prêté à cette infamie! — Ce n'est rien encore, dit M. Ernest. — Comment, ce n'est rien? Connaissez-vous une plus grave injure, monsieur? — Je connais, madame, un plus grand crime. — Un crime, monsieur? Vous m'épouvantez! — Votre vie est en danger, madame : on en veut à vos jours. Rose a reçu le poison nécessaire pour se défaire de vous.

La surprise où l'arrivée subit de M. Ernest de Meyran avait jeté Juliette, la colère où elle était au moFiicnt où le jeune homme était entré dans 'son boudoir, avaient donné à cette conversation une vivacité telle, que contre les usages ordinaires de la société, Ernest était resté debout devant madame de Linant, assise sur un sofa. Elle se leva à celte dernière accusation.

— C'est impossible, monsieur, dit-elle; M. de Linanl empoisonneur! — Madame! — Four votre sœur, je n'ai rien à dire; de sa part tout est croyable; mais... — Madame, répondit Ernest, puisse mon zèle pour vos intérêts m'emporter trop loin! Je tremble pour votre vie. — La preuve, monsieur? — La- preuve est dans votre maison même; il vous est facile d'interroger mademoiselle Rose.

Juliette sonna.

— Vous seriez donc venu m'arracher à la mort? dit-elle avec attendrissement; vous, Ernest... Mais non, encore une fois, c'est impossible... M. de Linant abject à ce point!... madame d'Herbois imprudente jusqu'à se compromettre par un meurtre!... Votre amitié pour moi, Ernest, a grossi les objets, a créé des fanlômes qui n'existent pas.

— Madame, voici votre femme de chambre. Mademoiselle Rose entra. C'était une jolie personne,

au regard franc et doux, au sourire fin et s|)irituel; elle était fort pâle, par suite des événements de la veille; et Pacte de bonté qu'une heure auparavant elle avait vu faire à Juliette, lui avait donné pour sa maîtresse un respect et surtout un dévouement qui, quoique nouveaux, se manifestaient dans ses regards. Juliette, incapable de dissimuler, et agitée par les révélations extraordinaires de M. Ernest, commenta brustiuement Tinterrogatoire qu'elle voulait faire subir à sa hîmme de chambre.

— Mademoiselle, lui dit-elle, vous avez été au service de madame d'Herbois? — Oui, madame. — Et vous êtes sortie de chez <'lle pour entrer chez moi? — Oui, madame.

— l'ar ses ordres? — Oui, madame. — Vous aviez mission de tout voir, de tout entendre et de tout redire? —

Oui, madame. — L'avez-vous fait? — Non, madame. — Pourquoi? — D'abord, madame, répondit mademoiselle Rose, parce que j'ai répugné au rôle qu'on m'avait donné, 6! que je n'avais accepté que parce que madame d'Herbois peut me perdre, du moins elle me l'a dit, si je lui refuse quelque chose. — Et ensuite? — Ensuite, parce que, depuis que je suis chez madame, je n"ai vu qu'une fois madame d'Herbois, et qu'elle ne m'a point fait de questions. — Très-bien, point de questions, soit; mais voilà monsieur qui prétend qu'elle vous a donné un ordre. Rose regarda fixement M. Ernest.

— Est-ce que vous connaissez Julien, monsieur? lui demanda-t -elle. — Un peu, répondit celui-ci. — Alors, il vous a tout dit? — Il ne m'a pas dit un mot. — Que signifie tout ceci? s'écria Juliette; répondez, mademoiselle.

M. Ernest sentit facilement qu'il ne lui convenait pas de se faire une ennemie de mademoiselle Rose, qui d'ailleurs n'était point coupable, et il prit la parole.

— Madame, dit-il, je vais vous expliquer ce mystère. Hier au soir, à huit ou neuf heures environ, je n'étais pas aussi bien instruit que je l'ai été quelques moments plus tard; j'avais cependant un vif désir de me présenter chez vous; j'ai donc pris le chemin de voire hôtel et j'ai pénétré jusque dans votre cour: elle était non-seulement déserte, mais encore obscure. Au moment de franchir le perron, je réfléchis que j'étais inconnu à vos domestiques, et qu'en province, une visite aussi tardive que la mienne pourrait donner lieu à quelques commentaires que je voulais éviter... Veuillez bien vous souvenir, madame, que je voulais m'épargner la rencontre de M. le préfet. J'allais me retirer, lorsque j'entendis le pas d'un homme qui, de la rue, venait vers moi. Ce pouvait être un de vos gens. Je pris par le côté de la cour et entrai dans une remise. Mademoiselle vint au-devant du visiteur nocturne, et tous deux entrèrent dans la remise où j'étais caché. Je passai derrière une voiture dont ils occupèrent les bran-

cards." — Après? après? disait l'impalienle Juliette. — Cet inconnu, reprit M. Ernest, était un amoureux. Mademoiselle Rose a grande envie de l'épouser; le jeune homme ne demande pas mieux, et madame d'Herbois doit les doter, pourvu que mademoiselle Rose jette dans votre verre quelques gouttes d'une certaine liqueur que votre femme de chambre a dans sa poche. — Voilà le (lacon, dit Rose en metlanl dans les mains de Juliette le flacon que lui avait remis madame d'Herbois; puisque vous avez tout entendu, monsieur, ajouta-t-elle en s'adressant à Ernest, continuez.

Juliette prit le flacon d'une main tremblante, plutôt d'horreur que de crainte.

— Non, Rose, dit-elle, parlez vous-même.

Rose fondait en larmes; elle se jeta aux pieds de madame de Linant, prit sa main qu'elle couvrit de baisers.

— Non, madame, s'écria-t-elle, vous permettrez que monsieur conlinue, sans que j'ajoute un mot; vous verrez si j'ai quelque chose à me reprocher, et si Julien n'est pas un brave garçon.

Juliette était accablée; elle s'assit sur un sofa, en tenant toujours le flacon dans ses mains.

— Cette fille est honnête, reprit Ernest, et madame d'Herbois a pris, pour la séduire, un soin qui en aurait trompé d'autres. Elle a commencé par l'instruire de la division qui existe entre votre mari et vous; elle lui a dit que le séjour de Rodez vous était odieux, et (|ue vous ne demandiez qu'un prétexte pour retourner à Paris, cl Rose avec quelques gouttes de celle liqueur vous fournissait ce prétexte qui devait satisfaire également vous et M. de Linant. Une petite maladie, pas davaulagc, qui vous aurait fait croire h la malignité de l'air de Rode^.

On frappa à- la i)orte du boudoir.

Au coup assez rude fra|)pé à la porte, les Irails de M. Ernest prirent l'expression d'une vive contrariété.

— Ne serait-ce point 1\1. de Linant? dil-il. — M. de Linant ne vient jamais chez moi, répondit Juliette d'une

voix amère; il est à Clairvaux, il attend pour pénétrer dans cet appartement que je sois à Paris... Ouvrez^ Rose.

L'individu qui entra était Julien; ce jeune homme tourmenté par la confidence qu'il avait reçue la veille, et craignant que Rose n'eût pas le courage de parler, venait trouver madame de Linant pour lui faire des aveux. Il déclara que ni Rose ni lui ne voulaient d'une dot acquise au prix d'une mauvaise action, et il ne fut tranquille que lorsqu'il vit le flacon dans les mains de Juliette. La déclaration de M. Ernest, les paroles de Rose, la démarche de Julien, tout prouva que Rose n'était coupable que d'être entrée à la préfecture dans le but, il était vrai, d'espionner sa nouvelle maîtresse; mais la crainte que lui inspirait madame d'Herbois pouvait l'excuser, et d'ailleurs elle n'avait jamais exécuté la promesse faite, et jamais un seul mot de ce qui se passait chez madame de Linant n'avait été redit par la femme de chambre.

— C'est bien, mes amis, dit Juliette aux deux amants; vous êtes d'honnêtes gens; laissez-moi un moment seule avec monsieur. — J'ai passé une nuit plus cruelle encore que cet honnête Julien, dit Ernest dès que le jeune ouvrier et Rose furent sortis; il ne craignait qii'unc imprudence de la part de cette jeune fille, et moi, je craignais pour votre vie. Non que cette tentative dût réussir; la parole de Rose m'avait rassuré; mais je tremble pour l'avenir.

Juliette lendit la main à M. Ernest, cette main élait brûlante et agitée d'un tremblement nerveux. Juliette n'avait pas peur; la mort, qui paraissait s'être approchée de bien près, ne lui donnait aucune crainte; c'était sa colère qui l'animait, c'était la haine, c'était le désir de la vengeance; elle éprouvait le besoin de rendre coup pour coup, blessure pour blessure. L'émotion morale qu'éprouvent quelques personnes violentes est quelquefois si vive, qu'elle excite une douleur physique qui les subjugue et les enivre. Une lueur de feu passa dans le cerveau de Juliette, ses tempes battirent; elle parcourait son boudoir,

comme Hermione-Duchesnois, lorsque sur la scène française elle abandonne Pyrrhus à la fureur d'Oresle.

— Et moi, se disait-elle mentalement, qui demandais dans mon cœur à cet homme des égards, de la générosité, tandis que, auprès de cette femme, il allait attendre les rapports de mademoiselle Rose, ou peut-être tandis qu'il guettait les premiers effets de cette liqueur que j'ai là dans ma main, de cette liqueur qui donne la mort... Eh bien! M. Ernest? s'écria-t-elle. — Eh bien! madame, vous l'avez entendu... vous savez maintenant la vérité... Vous m'avez demandé une preuve... vous l'avez. — Je resterai, monsieur, je resterai! Ils me tueront s'ils l'osent. — Que n'oseront-ils pas! répondit Ernest; ma sœur... je nose plus lui donner ce nom... madame d'IIerbois n'a rien à craindre, elle en sera quitte pour nier. M. de Linanl ne saura rien; il sera étonné, confondu; il ne comprendra pas une accusation semblable; M. d'Ilerbois, qui regarde sa femiï^ comme un ange descendu du ciel pour faire son bonheur, soutiendra l'honneur delà dame, et quelque respect qu'il ait pour vous, il vous sacrifiera au repos et à l'honneur de sa maison. — Mais ce flacon, dit Juliette, ce flacon? — M. d'Ilerbois, reprit iTuesl, expliquer» facilement cette circonstance; il paraît qu'elle est maîtresse d'un secret qui peut compromettre Uose; elle prétendra l'avoir chassée de chez elle, et attribuera l'accusation de Rose à la vengeance. Personne ne peut déposer contre madame d'Ilerbois, qui fera croire à une complicité entre votre femme de chambre et vous. On vous accusera donc vous-même; on dira que votre fiircur jalouse n'a pas reculé devant les moyens les plus odieux pour se satisfaire. Rose sera perdue, et vous deviendrez l'objet des sarcasmes et des plaisanteries d'une petite ville. — Et c'est M. de Linant qui me place dans une situation pareille! s'écria Juliette avec colère. — Sans aucun doute, madame, el vous voyez d'ici le parti qu'il prendra dans cette alfaire. S'il pouvait ignorer tout ce qui se passe, il pencherait encore pour madame d'Ilerbois, mais il est impossible qu'i

ne soil pas instruit. — Comment! vous croyez que, d'accord avec cette femme, il veut se défaire de moi? — C'est impossible autrement, reprit hardiment M. Ernest; madame d'Herbois, et je la connais de longue main, est une femme adroite, avisée, habile surtout. Un homme qui commet un crime n'a que le but de satisfaire sa passion; une femme va plus loin, elle calcule les dangers de l'avenir, elle songe au lendemain. Madame d'Herbois sait que votre mari ne vous aime pas; de là à un crime il y a loin, et puisqu'elle médite un crime, c'est que M. de Linanl est son complice : sans cela, quelque hardie qu'elle soit, elle n'oserait; madame d'Herbois a de la prudence, madame... pour M. de Linant, que vous paraissez estimer et que moi je n'aime ni n'estime, je ne vous ferai faire qu'une réflexion : croyez-vous, madame, qu'un homme naturellement honnête puisse impunément aimerune femme comme madame d'Herbois? — Oh! le fatal mariage! s'écriait Juliette; on aurait dit que le ciel, au dernier moment même, m'ordonnait de fuir et voulait m'éloigner de l'autel! les éclairs, le tonnerre, des torrents de pluie, et je ne sais quel accident qui remplit de fracas l'église de Saint-Roch et fut comme un nouveau présage de malheur. Je m'évanouis, Ernest; quand je revins à moi, M. de Linant était parti pour Rodez, et je ne l'ai plus revu qu'ici... 0 Dieu! qui me délivrera de cet homme? Qui brisera le joug affreux qui pèse sur moi?

Juliette n'avait plus la conscience de ses paroles; la jalousie, la colère, Télonnement, l'épouvante, la privaient de ce souflle lumineux qui nous éclaire toujours au milieu de toutes les misères de la vie. Les anciens disaient qiio Jupiter ôte la raison à ceux qu'il veut perdre. Juliette était dans un de ces moments terribles.

M. Ernest reprit :

— M. de Linant est auprès de madame d'Herbois; il ne la quittera que pour se rendre à une partie de chasse qui l'entraînera dans les environs de Marcillac, je connais le pays. Tout arrive dans une partie de chasse, et il se peut

que M. (le Linanl... — Je ne veux plus le voir! s'écria encore Juliette. — Vous ne le verrez plus, madame.

Et M. Ernest s'éloigna; il sortit du boudoir sans s'expliquer davantage, sans laisser à Juliette le temps de revenir à elle. Lui aussi voulait un complice, et il l'avait trouvé.

Juliette demeurée seule ne s'occupa pas de M. Ernest; M. Ernest la touchait peu; ce qui l'occupait, c'était Anatole, Anatole plaçant dans sa maison, et jusque dans sa chambre à coucher, une émissaire de madame d'Herboisî Anatole préparant avec Charlotte les moyens de se défaire d'elle! Ses regards tombèrent sur ce flacon, qui n'avait pas quitté sa main.

— Ilélas! se disait-elle en revenant sur le passé, c'est aussi un flacon, un flacon d'éther, qui autrefois changea en haine l'amour qu'Anatole et moi ressentions l'un pour l'autre. Et qui sait si, au lieu d'éther, mademoiselle Charlotte de Meyran ne portail pas déjà sur elle la liqueur perfide qu'elle me destine aujourd'hui?

Rose, qui n'avait pas quitté l'antichambre, entra dans le boudoir.

— Laissez-moi, Rose, je ne veux voir personne... pas môme vous. — Madame, un monsieur qui arrive, ditil, de Paris, veut absolument entrer. — Non, Rose, non. — Ce monsieur, continua la femme de chambre, qui a une afl'airc iuiportante à communiquer à M. le préfet, ayant appris que monsieur était absent, demande avec instance à entretenir madame un instant. — Impossible, envoyezle à Clairvaux.

Mais le visiteur opiniâtre, au lieu d'attendre la permission qu'il sollicitait, s'introduisit lui-même : c'était un homme d'une taille élevée et d'une figure fine, pleine d'astuce, quoiqu'une nuance de courage et de résolution diminuât chez lui ce que l'astuce a de repoussant; il était vêtu d'une redingote bleue qui boutonnait jusqu'au menton, ce qui était alors le costume adopté par les militaires lorsqu'ils quittaient l'uniforme. Il se présenta d'un air

poli cl respectueux, ei pria madame de Linant de vouloir bien éloigner sa femme de chambre. Juliette, dont le caractère n'était pas timide, et qui était d'ailleurs dans un de ces moments où Ton ne suppose possible aucun danger, excepté celui qui occupe, ordonna à Rose de sortir.

— Madame, dit l'inconnu dès qu'il fut seul avec Juliette, je suis agent de police.

Quoique la présence d'un agent de police soit une chose assez naturelle dans la demeure d'un préfet, Juliette fit un pas en arrière.

— J'arrive de Paris, il y a un quart d'heure; excusezmoi si je me permets de pénétrer jusqu'à vous, mais M. le préfet était absent, et j"ai cru pouvoir... — Je suis absolument étrangère aux affaires de la préfecture, dit Juliette en indiquant la porte à l'agent de police. — Pas à celle-ci. — Parlez, monsieur, dit Juliette avec le ton impérieux d'une femme fatiguée par la présence de son interlocuteur.

M. Fréiôt, car c'était lui, fît un salut profond, prit le ton le plus doux, et dit de sa voix la plus humble :

— Pardon, madame, pardon; mais permettez-moi de vous demander si par hasard M. Ernest de Meyran ne serait point chez vous. — Il y était il y a un quart d'heure, dit Juliette. — Ah! s'écria Fréiôt en frappant du pied, je l'ai manqué de quelques minutes. — Mais quel rapport y a-t-il entre M. de Meyran et vous, monsieur? Et que pouvez-vous lui vouloir? — Lui, dit M. Frétôt, c'est en même temps un escroc, un voleur et un assassin. — M. Ernest? dit Juliette en pâlissant. — Oui, madame, il a assassiné le vieux Monti, un pauvre diable qui demande l'aumône à Saint-Roch; il y a dix jours que nous le cherchons à Paris, et M. le préfet doit avoir reçu l'ordre, par une dépêche télégraphique, de le faire arrêter à Rodez, oij il est arrivé depuis trois jours.

Avant que Juliette pût être revenue de son étonnement, M. Frétôt sonna avec hardiesse, et dit à Rose qui vint au coup de sonnette :

— Mademoiselle, vous avez vu le jeune homme qui est venu ici ce matin? — Oui, monsieur, c'est moi qui l'ai introduit. — L'avez-vous vu traverser la cour et sortir? — Non, monsieur. — 11 est encore! dans l'hôtel, dit M. Frétôt. Un moment : cet hôtel a-t-il une double entrée? — Oui, monsieur, une petite porte qui donne dans la rue voisine. — C'est par là qu'il a fui, dit M. Frétôt.

Et l'agent de police, après avoir respectueusement salué madame de Linant, disparut sans doute pour se mettre à la recherche de M. Ernest de Meyran.

Juliette se laissa aller sur son sofa, et cacha sa tête dans ses mains. Ainsi, elle était entourée d'êtres pervers et criminels. Madame d'Herbois, M. de Linant et enfin ce jeune homme qui s'était présenté à elle comme un ami, comme un vengeur, cet homme qu'elle avait songé ù épouser était un escroc, était un voleur : il avait assassiné un nialheureux mendiant qu'elle se souvenait très^bien d'avoir vu autrefois auprès du pilier de Saint-Roch. Elle appela Rose.

— Rose, allez dans les bureaux de M. le préfet, vous trouverez son secrétaire, vous le prierez de venir chez moi.

Le secrétaire s'empressa d'obéir.

— 3Ionsieur, lui dit Juliette, avez-vous reçu quelques ordres de Paris par le télégraphe? — Oui, madame, à l'instant môme. — Pouvez-vous me les faire connaître? — Sans aucune diflicullé, madame; mais ils sont sans intérêt pour vous. — Dites toujours, monsieur. — Il s'agit d'arrêter un assassin qui voyage sous !e nom de M. de flaillon, je crois, ou un nom à peu près semblable, et qui s'appelle véritablement M. Ernest de Meyran. On suppose qu'il viendra à Rodez, et il s'est réfugié dans la commune de Marcillac ou dans les environs. — Marcillac! s'écria Juliette. — Oui, madame, Marcillac, une petite ville entourée de prairies et de bois... — Marcillac! répétait Juliette. — J'ai donné des ordres, poursuivit le secrétaire, au lieutenant de gendarmerie. — Et, demanda Juliette,

M. de Linantconnaît-il celle dépêche? — Non, madame, on vienl de la déchiffrer à l"instant même; mais, madame, nous pouvons nous passer de M. le préfet pour exécuter les ordres du ministre de la police. — Permettez, permettez, monsieur, dit Juliette de plus en plus agitée; M. de Linant est à Clairvaux. — Je le suppose, madame. — Vous l'attendez dans quelques heures?

M. le secrétaire prit ce petit air confiant, si naturel à ceux à qui une autorité supérieure a momentanément confié son pouvoir, et s'inclinanl comme un homme qui se met aux ordres d'une jolie femme dont il veut capter la bienveillance :

— Si madame a quelques ordres à me donner, je serai heureux de les exécuter. — Je vous demande si M. de Linant va revenir à Rodez? — Je vais vous dire la vérité, madame, répondit le secrétaire, quoique M. de Linant m'ait recommandé le silence. M. de Linant doit partir ce soir de Clairvaux pour une partie de chasse, et, mon Dieu! dans les environs de 3Iarcillac dont nous venons de parler.

A ces derniers mots, Juliette poussa un cri.

— Allez, partez, dit-elle, courez à Clairvaux; dites à M. de Linant qu'il faut qu'il revienne, ici, sur-le-champ, que je le veux, moi, sa femme, qu'il y va de sa vie et de la mienne : faites monter à cheval le lieutenant de gendarmerie, tous les domestiques. Allez, monsieur... mais allez donc, ne perdez pas un moment. — Madame, il est impossible que je quitte la préfecture en Tabsence de M. le préfet. — Je vous dis de partir, monsieur; il s'agit de la vie de M. de Linant. — Une conspiration, madame! dit le secrétaire effrayé. — Un guet-apens, monsieur, un assassinat.

Dans un instant tout fut en rumeur à l'hôtel de la préfecture; la cour se remplit de chevaux; le lieutenant de gendarmerie s'élança sur la route de Clairvaux à la tête d'une escouade de gendarmerie, les domestiques de l'hôtel suivirent, et M. le secrétaire, qni ne montait pas à cheval, partit en cabriolet.

Ces mots : « un guet-apens! un assassinai! » avaient troublé toutes les cervelles; il s'agissait aussi de faire preuve de zèle dans une occasion iniporlante, de sauver la vie à M. le préfet qui paraissait en danger, et d'obéir à madame de Linant qui, jusque-là, n'avait donné aucun ordre, et venait de s'exprimer avec une ardeur qui ne permettait pas la moindre hésitation.

— Rose, dit Juliette à sa femme de chambre, courez après cet homme qui a pénétré ièi, tantôt, chez moi, un agent de police. Il faut que je le récompense; il faut que je lui donne des ordres.

Les dieux qui, quelques instants auparavant, avaient obscurci le jugement de Juliette, venaient de lui rendre la raison.

— Oh ciel! s'écriait-elle en se frappant le front de ses mains, qu'ai-je dit? Quelles paroles me sont échappées? « Qui me délivrera de cet homme? Qui brisera le joug qui pèse sur moi? » Et à qui parlais-je, grand Dieu! A un meurtrier, à l'assassin d'un vieillard, à un homme de sang, qui veut tuer avec le poignard, tandis que sa sœur tue avec le poison! Cet homme arrive, il se cache : les voleurs, les assassins se cachent toujours : il surprend la conversation de deux honnêtes jeunes gens qui m'auraient instruite d'eux-mêmes, et parce que sa sœur est une empoisonneuse, il accuse Anatole... Rose! Rose! — Madame, je n'ai pas trouvé ce monsieur. — Voyons, Rose, soyez franche. — Je l'ai toujours été, madame. — Trèsbien; connaissiez-vous M. de Linant avant d'entrer chez moi? — Je l'avais vu une fois ou deux à Clairvaux. — Et lui, vous connaissait-il? — Oh! non, madame; s'il m'avait connue, il ne m'aurait pas soufferte chez lui... Et madame d'Herbois, en me plaçant ici, m'a recommandé de cacher mon séjour chez elle, aussi bien à madame qu'à monsieur. — Bon, M. de Linant n'est pas de moitié dans l'espionnage dont j'ai à me plaindre, j'en étais sûre; cl l'on voudrait me faire croire qu'il est de moitié dans un crime? Non, jamais. Eh! mon Dieu! n'avous-nous pas

grandi ensemble chez mon tuteur, M. de Bussière? Et puisque nous ne nous aimions pas, puisque nous nous haïssions, pourquoi ce mariage, sinon pour obéir aux sentiments honnêtes qui sont dans nos deux cœurs? Ainsi, riiomnie qui m'épouse pour rétablir sa réputation compromise consentirait à un crime qui le perdrait tout à fait? Oh! non, jamais, c'est impossible... Tout cela est l'œuvre de la femme qui, aimant Anatole, ne s'en est pas moins vendue à M. d'Herbois pour devenir riche... Tout cela vient de ce meurtrier que la justice va atteindre... El moi, grand Dieu! quelles paroles criminelles me sont échappées!... Oh! le ciel m'est témoin que mon esprit était égaré, qu'un délire fatal s'était emparé de moi. Pardonnez-moi, mon Dieu, pardonnez-moi, — Madame, s'écria Rose, monsieur est dans la cour; il descend de cheval.

Juliette tomba épuisée sur son sofa.

Follette.

Cependant M. de Linant était sorti de chez lui, inquiet et mécontent; il se trouvait dans la position d'un homme qui, engagé dans une mauvaise voie, avance malgré lui et s'arrête un moment au milieu du chemin pour regarder en arrière et se demander s'il ne ferait pas mieux de rétrograder. Il avait mis son cheval au galop en sortant de la cour; mais une fois qu'il eut fait quelques pas dans la rue, il retint l'animal et lui fit prendre le pas; il éprouvait pour madame d'Herbois un amour assez violent, et qui néanmoins ne l'aveuglait pas entièrement. Nous aimons avec notre caractère, c'est-à-dire que l'amour d'un ambitieux ne ressemble pas à celui d'un homme modéré dans ses désirs, et Charlotte avait bien jugé M. le préfet,

qui tenait h sa place plus qu'à une femme dont il aurait bien voulu faire sa maîtresse, mais sans compromettre sa position. D'autres pensées l'obsédaient encore : la scène dont il venait d'être le témoin, cet enfant secouru par Juliette avec une bumanité si complète et si active, tout cela se heurtait péniblement dans son esprit. Il voulait bien haïr sa femme, mais il voulait en même temps que sa femme méritât sa haine et la haine générale par ses mauvaises qualités; une vertu chez Juliette le blessait.

— Charlotte, se disait-il, se serait conduite delà même manière; elle aurait également secouru cet enfant. C'est indubitable.

Et cet enfant se trouvait être un petit-neveu de M. d'Herbois, par conséquent un parent de Charlotte. Rose, il est vrai, n'avait point accusé madame d'Herbois, et M. de Linant en vint à se persuader que l'avarice du mari avait seule fait tout le mal, et que M. d'Herbois avait caché à sa femme sa dureté. M. John Plumer eut son tour.

— Quel cœur dur a ce jeune homme! se disait-il; confiez le soin d'une commune à de pareils drôles et vous verrez ce qui arrivera. Il ne gardera pas longtemps sa place. J'écrirai au sous-préfet de Sainl-Affrique.

Il s'avançait cependant vers Clairvaux et allait entrer dans l'avenue lors(|u*il vit à quelques pas de lui 31. d'Herbois en contemplation devant un paysan qui remuait la terre. M. d'Herbois faisait l'essai d'un cn^grais nouvellement découvert. Il aperçut le préfet et le salua avec un respect mêlé d'orgueil; l'agronome était dans l'exercice de ses fonctions. Le premier article du code de la galanterie, c'est, quand on fait la cour ù la femme, d'être poli avec le mari. M. de Linant l'oublia dans celte occasion; il lit un salut dédaigneux et piqua son cheval d(; l'éperon.

— M. le préfet a de l'humeur, pensa d'Herbois; estce que ma cousine l'aurait indisposé contre moi, à cause

— Ui —

de ce petit Adrien?... Oh! ce n'est pas cela, c'est pour ma croix; ils m'en veulent tous à cause de cette croix. C'est que M. le préfet ne Ta pas, et il est humilié quand il la voit à un autre.

Madame d'Herbois attendait M. de Linant, parée de tousses atours. Une robe de mousseline blanche dessinait sa taille élégante, et sous son tissu transparent laissait voir la blancheur de ses épaules; une écharpe bleue mariait sa couleur tendre avec l'or de ses cheveux. Blonde comme Cérès, madame d'Herbois avait la fraîcheur et la grâce d'Hébé; assise devant une table de jeu, elle battait des cartes par désœuvrement, et avec cette douce langueur d'une femme à qui le moment qui va suivre allonge le moment présent. Dès qu'elle vit entrer Anatole, un incarnat plus vif colora ses joues; et, aflfectant un mouvement de pudeur, elle baissa languissamment ses yeux humides. Le regard furtif qu'elle avait jeté sur le préfet lui sufïît cependant pour juger que les ennuis qui, depuis quelques jours, tourmentaient M. de Linant, étaient loin (l'être dissipés, et qu'elle aurait besoin de tout son esprit et de toute sa beauté pour subjuguer entièrement un homme dont la chaîne n'était pas encore bien rivée. Impatiente d'ailleurs de dominer seule M. de Liiwnt, et supposant qu'on accepte toutes les conditions d'une femme aimée, surtout quand elle n'a point encore été faible, et qu'elle peut tout promettre ou tout retenir, elle était résolue à avoir raison de Juliette ce jour-là même, ou à donner à M. de Linant tout l'effroi et les alarmes d'une rupture; mais toujours calme en apparence, et cachant toujours ses projets les mieux arrêtés sous un sourire ingénu : — Anatole, dit-elle, vous êtes fort aimable aujourd'hui; vous arrivez plus tôt que je ne Tespérais. — Je viens chercher auprès de vous, madame, le calme et le repos dont j'ai besoin, répondit M. de Linant, qui, sous une forme galante, exprimait ainsi une partie de ce qu'il éprouvait. — Et je vous en remercie; je comprends les ennuis qui vous accablent à la préfecture, dit Charlotte,

je les connais... n'en parlons plus... Savez-vous la nouvelle de Clairvaux? — Quelle nouvelle, niaclame? — A propos, avez-vous vu M. d'Herbois? — Je l'ai rencontré dans l'avenue. — Et il ne voua a rien dit? — Nous nous sommes seulement salués. — Voilà une discrétion qui m'étonne chez lui. — De quoi s'agit-il, madame? — Il part pour l'Italie : c'est moi qui l'ai décidé à ce voyage. 11 n'est pas content des pommes de terre que nous récoltons à Clairvaux, ni des oignons, ni surtout des asperges. La mauvaise qualité de ces légumes vient nécessairement des engrais qu'il emploie, et qui, malgré tous ses soins, ne répondent pas îx ses espérances; vous sentez, Anatole, que le signor Ricardi, qui s'occupe avec succès de ces matières aux environs de Sienne, peut être consulté avec fruit, et M. d'Herbois part dans quelques jours. A son retour vous lui ferez avoir la croix.

M. de Linanl, sans écouter madame d'Herbois, se contentait de la regarder, et la trouvant plus belle qu'il ne l'avait jamais vue, il lui fil un compliment flatteur sur la grâce et les attraits dont elle brillait.

— Il est bien entendu, continua Charlotte, que je reste à Rodez. M. d'Herbois compte sur vous pour diminuer ma solitude. — Que je voudrais, dit Anatole, que madame de Linant 's'occupât d'tngrais! Elle irait ù Sienne avec son cousin.

31. le j)réfet exprima ce vœu avec tant de tiédeur que madame d'Herbois crut que le moment n'était pas encore venu d'exprimer toute sa pensée.

— Savez-vous ce que je faisais, reprit-elle, en vous attendant? Je faisais les cartes, comme une vieille femme. — Et vous avez lu dans l'avenir? dit M. de Linant. — Mon Dieu! oui. — Ces caries, dit encore Anatole en les pn.'nant dans ses mains, parlent-elles de moi? — Puisque je les consultais, répondit tendrement Charlotte, de qui Aoulez-vous qu'elles parlent?

M. de Linanl jeta les yeux sur Charlotte; il y avait quelque chose de si attrayant dans le sourire de la femme

de M. d'Herbois, de si doux dans ses regards, que les préoccupations qui avaient accompagné M de Linant de Rodez à Clairvaux s'évanouirent, et qu il ne songea plus qu'à jouir du moment heureux que l'amour de Cliarlolte paraissait lui ménager; il baisa la petite main blanche et potelée de madame d"Herbois, il s'assit auprès d'elle, et, le front dégagé de tout souci, les lèvres entr'ouvertes par un heureux sourire :

— Voyons, Charlotte, lui dit-il, qu'avez-vous trouvé dans vos cartes? — Je me garderai bien de vous le dire... Un maître des requêtes! un préfelî ^'avez-vous pas un article ou deux dans vos codes contre les sorcières? Vous me feriez brûler, Anatole. — Dites toujours; Anatole ne le dira pas à M. de Linant, ni M. de Linant au préfet : ne craignez rien. — Je connaissais à Paris, reprit Charlotte, une petite marchande de poisson du marché des Innocents, qui aimait beaucoup un jeune charbonnier du quai Saint-Paul : c'était la nuit et le jour, tellement elle était blanche et lui noir; non qu'il n'eût un assez beau teint, mais la poussière du charbon noircissait ses joues et son front. Quand mon charbonnier enlevait cette poussière qui couvrait son visage, on admirait ses cheveux châtains et son teint coloré. Les deux amants se faisaient faire les cartes dans un grenier de la rue Aubry-le-Boucher.et les cartes disaient toujours au charbonnier : «Méfiez-vous de la brune du quai, attachez-vous à la blonde; voyez le tabletier du coin, il ne prend pas de l'acajou et de l'ébène, mais de l'ivoire et de l'ébène pour faire des damiers. » Les cartes m'ont dit de même, Anatole. — Et que fit le charbonnier? — Charbonnier est maître chez lui.

A ces derniers mots, madame d'Herbois brouilla les cartes, les rassembla, les mit en un seul paquet, et, les repoussant de la main, elle dit sérieusement à Anatole :

— L'avenir, mon ami? est-ce que vous croyez que je suis assez faible ou assez ignorante pour le chercher dans les combinaisons fortuites de petits morceaux de papier peint? L'avenir, c'est le présent qui l'amène. Xous faisons

tous les jours le jour de dcmaiiiî L'avenir dépend de nous, Anatole : pour moi, je dispose du mien. Mon mari me fatigue; sa monomanie ne me laisse d'autre conversation que celle qui lui est familière, et, dans cette monomanio même, je trouve un moyen de l'éloigner; il ira à Sienne, étudier les engrais du signor Ricardi, et Dieu sait quelles asperges nous mangerons dans un an ou deux! Faites comme moi, préparez votre avenir : renvoyez à Paris une femme dont la présence seule vous rendra malade. — Eh! le puis-je? s'écria Anatole; ne suis-je pas courbé sous le joug de fer du ministre? Vous me parlez comme si vous ignoriez ce qui se passe : est-ce moi qui ai fait venir madame de Linant à Rodez? — Mais, reprit madame d'IIerbois , M. le ministre n'est pas un homme impitoyable. Sa femme, madame C***, aime beaucoup sa parente. El si l'air de Rodez venait à altérer la santé de madame de Linant... — Elle retournerait à Paris, cela est indubitable; mais avec une supposition, Charlotte, on n'arrive pas à un fait.

La porte du salon s'entr'ouvril doucement, et la petite chienne de madame d'Herbois entra d'un pas lent et la tête baissée.

— C'est Follette, dit Charlotte; vous souvenez-vous de son importunité passée, et dans quelle colère elle vous a mise un jour? — Oui, Charlotte. — Je vous ai promis alors de la corriger, de la rendre douce, timide et mueite devant vous, pour untemps du moins. — Cest vrai, Charlotte, et comment y ctes-vous parvenue? — Ne vous rappelez-vous pas ce petit flacon q'ii contenait une liqueur dont j'ai versé quel(|ues gouttes dans de Peau? Ne vous souvenez-vous pas que j'ai fait boire Follette? — Oui, dit M. de Linant. — Et voilà comment, poursuivit madame d'Herbois, je lai rendue douce et je lui ai fait faire ma volonté, c'est-à-dire la vôtre, Anatole.

M. de Linant fit quelques pas vers la petite chienne et l'appela d'une voix caressante :

— Follette! Follette!

— ii^ —

L'anima! tourna vers lui des yeux éteints; il chancelait sur ses jambes; son poil, autrefois lisse et brillant, était hérissé sur son dos; il regarda M. de Linant, il regarda madame d'Herbois, et s'arrêta d'un air indécis au milieu du salon.

— Allez, Follette, allez dans votre niche, lui dit Charlotte.

Et la docile petite bête obéit à la voix de sa maîtresse, et sortit du salon.

— Ce n'est rien, dit-elle. Follette n'est qu'indisposée; dans deux ou trois jours vous la verrez plus gaie et plus folâtre que jamais venir se jeter dans vos jambes et japper de joie en vous apercevant... Vous savez comment je l'aime, j'ai voulu lapunir de vous avoir déplu... Vous lui apporterez des gimbletles la première fois que vous viendrez; n'esl-il pas vrai, Anatole?

31. de Linant se rappelait, en efîet, la circonstance dont parlait Charlotte, et qui s'élait passée quelques jours auparavant; il n'en avait pas alors compris le but, et il ne le comprenait pas davantage maintenant, lorsque madame d'Herbois ajouta :

— Si cette chienne élait de Paris, on dirait que l'air de Rodez lui est nuisible, et elle retournerait rue de Cérutti, se faire soigner par son médecin. — Que voulezvous dire? demanda M. de Linant. — Xe me remereierezvous pas, Anatole, si, au lieu de faires les cartes, comme vous venez de supposer, j'avais préparé votre avenir? si j'avais trouvé un moyen de vous soulager du poids qui vous oppresse? — Mais encore, Charlotte, expliquez-vous. — Madame de Linant, reprit Cliarlotte, est-elle contente de sa femme de chambre, Rose? — Pourquoi cela? — Je vous demande si Rose a la confiance de sa maîtresse?

A ce nom de Rose, prononcé par madame d'Herbois, un souvenir confus se présenta à l'esprit de M. de Linant; il ne se rappela pas précisément d'avoir vu Rose à Clairvaux, mais il lui sembla qu'autrefois il avait entendu appeler de ce nom la femme de chambre de Charlotte.

— Rose, dil-il; qu'esl-ce donc que Rose? — Une excellente créature, qui nous est toute dévouée. — A nous, Charlotte? A vous? A moi! Pourquoi cela? — Pour rien, Anatole, répondit madame d'Herbois qui s'aperçut que la figure de M. de Linant s'altérait. — Pour rien? j)Our rien? s'écria M. de Linant, qu'un doute affreux venait d'éclairer. Montrez-moi ce flacon que vous aviez... là... dans votre poche, il y a quelques jours. — Rose... balbutia madame d'Herbois, Rose... — Ah! se mit h dire Anatole en se levant brusquement et en frappant dans ses mains : ma femme est empoisonnée, Juliette est morte! — Anatole! Anatole! dit madame d'Herbois en se jetant au cou du préfet.

Anatole se débarrassa de cette étreinte homicide.

— Mon cheval! mon cheval! s'écria-t-il.

Et il sortit en courant du salon, traversa la cour, où un accident, terrible dans la position où se trouvait W. de Linant, augmenta sa frayeur, et lui donna une sensation douloureuse qui alla jusqu'au désespoir. Follette, cette jolie petite chienne que madame d'Herbois venait de renvoyer dans sa niche, et pour qui elle demandait des gimblelles; Follette, les membres roidcs, la gueule remplie d'écume, les yeux fixes et morts, Follette venait d'expirer dans la cour. M. de Linant se détourna avec horreur; sautant sur son cheval, il fut sur lepointde renverser M. d'Herbois qui rentrait chez lui. — Rangezvous donc, lui dit-il, rangez-vous donc, mari d'une empoisonneuse!

L'agronome, fort innocent de ce qui se passait chez lui, n'entendit pas bien et surtout ne comprit pas ces paroles.

— Que diable s'est-il donc passé entre ma femme et M. le préfet? dit-il.

Puis quand il entra dans la cour et qu'il vil Follette sans monvement :

— Allons, ajoula-t-il, le cheval de M. le préfet a lue la chienne d'un coup de pied. Ma femme va pousser de beaux cris.

Cependant M. de Linant enfonçait les éperons dans les flancs de son cheval et courait vers Rodez; son imagination une fois éveillée, ses souvenirs devinrent lucides. 11 se rappela les traits de mademoiselle Rose, il l'avait vue à Clairvaux. C'était là une conviction d'autant plus effrayante, qu'alors la préméditation du crime devenait évidente; madame d'Herbois avait de longue main préparé son affreux attentat et il était probable que Juliette avait déjà pris le poison. 11 allait donc trouver sa femme mourante, et Juliette, en se sentant frappée, ne manquerait pas d'attribuer sa mort à l'aversion de son mari et à la jalousie de madame d'Herbois.

— Non, se disait-il en excitant son cheval, non, il est impossible qu'elle me croie assez vil et assez lâche pour être un empoisonneur... Oh ciel! je donnerais ma vie pour que la sienne fût, à l'heure qu'il est, à l'abri de tout danger.

11 réfléchissait ensuite à la vengeance terrible qu'il tirerait des coupables, et quelquefois aussi le doute traversait son esprit, car il est difficile de passer dans un instant de l'amour au mépris.

— Si Charlotte, se disait-il, n'était point coupable? Mais le doute n'était point possible. N'avait-il pas vu

Follette morte? Ne se souvenait-il pas maintenant du séjour de Rose à Clairvaux? L'aveu de madame d'Herbois n'avait-il pas été assez clair? Que lui fallait-il de plus? L'empoisonneuse, au moment du crime, avait voulu s'assurer d'un complice. Le cheval ne quittait pas le galop, et dans un endroit du chemin où la route se rétrécissait, M. de Linant vit venir à lui un homme qui, monté sur un assez mauvais cheval, cacha dès qu'il l'aperçut sa figure dans son manteau; les deux cavaliers se croisèrent; M. le préfet ne vit que les yeux du personnage qui passait, et eut un souvenir vague d'avoir rencontré autrefois un regard pareil. Le cavalier, de son côté, s'arrêta, et regardant s'éloigner M. de Linant, dont la course ne se ralentissait pas :

— Esl-ce qu'il m'échapperait? se tlil-il avec dépit.

Et il continua de se rapprocher de Clairvaux d'un pas lent.

Enfin, à vingt minutes à peu près de Rodez, M. le préfet vil accourir à lui, de toute la vitesse de leurs chevaux, le lieutenant de gendarmerie, une douzaine de gendarmes et deux de ses propres domestiques, qui, sur les ordres de Juliette, s'étaient dirigés vers Clairvaux.

— Qu'y a-t-il, messieurs? demanda le préfet.

Le lieutenant salua respectueusement son supérieur.

— Je ne sais, M. le préfet; on nous a fait monter à cheval pour courir après vous, pour vous ramener à Rodez; vous êtes sur le point d'être assassiné. — Moi? — Oui, M. le préfet; mais maintenant que je vous ai joint, ne craignez rien, je ne quille pas vos côtés. — Et ma femme? demanda ]M. de Linant. — Je n'ai pas eu l'honneur de voir madame de Linant.

Anatole allait remettre son cheval au galop lorsqu'il vil venir à lui son secrétaire dans un cahriolet.

— El ma femme, monsieur? lui cria Anatole du plus loin qu'il put s'en faire entendre; madame de Linant? — Madame de Linant sera bien heureuse, M. le préfet, quand elle vous reverra; elle tremble pour vous... On veut vous assassiner, monsieur. — Vous l'avez vue, monsieur, vous l'avez vue? Elle est en bonne santé? — Oui, monsieur, j'ai eu l'honneur de la voir; elle m'a fait appeler. — Dans ses appartements? — Oui, M. le préfet. — Et pourquoi cela? — Pour me demander des nouvelles du télégraphe. — Du télégraphe? — Oui, M. le préfet, du télégraphe qui nous a apporté Tordre de faire arrêter un nommé Ernest de Meyran, un assassin.

Chaque mol augmentait l'agitation d'Anatole. Il piqua des deux et s'avança au galop vers Rodez.

lie frère et la sœur.

M. d'Herbois prit pour entrer dans le salon de sa femme un air triste et grave; il s'agissait d'annoncer une mauvaise nouvelle, et de faire pleurer les beaux yeux de Charlotte; Follette n'était plus! 11 trouva madame d'Herbois pâle et agitée, qui éparpillait autour d'elle les cartes qu'elle avait sous la main et paraissait livrée à des pensées douloureuses.

— Vous le savez déjà? dit M. d'Herbois d'une voix timide, qui vous l'a dit? Cependant les fenêtres de ce salon ne donnent pas sur la cour. — Qui? De quoi parlez-vous? Que voulez-vous dire? — Follette, ma bonne amie... — Eh bien! Follette? — Permettez, ma bonne amie; vous avez eu une scène avec M. le préfet, j'en suis sûr. Il était de fort mauvaise humeur quand il est parti, et... je n'ose pas achever... — Parlez donc. — Et le cheval de M. le préfet a tué Follette. — Follette est morte? —Hélas! elle est dans la cour, sans mouvement et sans vie : cela fait pitié à voir. N'y allez pas; vous êtes trop sensible, vous vous trouveriez mal. — Et 31. de Linant l'a vue... morte? — Parbleu! puisque c'est son cheval qui...

Mais madame d'Herbois élait trop bien instruite pour croire à la culpabilité du cheval, et sa position s'aggravait si, comme cela paraissait certain, M. de Linant avait vu la bête morte. Elle interrogea son mari; elle voulait savoir tous les détails, et M. d'Herbois, de son côté, exigeait que sa femme lui dît le sujet de la querelle qui avait dû nécessairement s'élever entre elle et M. le préfet.

— Je n'ai jamais vu M. de Linant si furieux et en même temps si troublé, dit M. d'Herbois à sa femme; il est parti comme si les murailles de Clairvaux allaient

s'écrouler sur sa lête, ou comme si le feu était à Rodez, Parlez, madame, parlez; je veux savoir ce qui se passe chez moi.

M. d'Herbois, comme tous les gens obsédés par une idée unique, n'était impérieux que pour les choses qui se rapportaient à cette idée, mais alors il l'était beaucoup, or, il s'agissait de la faveur du préfet, c'est-à-dire de la croix et de toutes les petites distinctions dont la préfecture peut disposer au profit de ses favoris et auxquelles M. d'Herbois tenait infiniment, il s'échauffa donc, il parla en maître; et comme Charlotte le regardait en pitié et haussait les épaules, la discussion allait dégénérer en querelle, lorsque l'arrivée d'un tiers changea la scène etdonna un autre cours aux événements : ce tiers était M. Ernest de Meyran.

M. Ernest avait quitté précipitamment Rodez, non pas tout ù fait dans la crainte que lui inspirait la police, mais pour échapper à madame de Linant qui, une fois revenue à elle-même, ne manquerait pas de se reprocher les paroles imprudentes qu'elle avait prononcées et le ferait chercher dans la ville pour le rappeler auprès d'elle et se rétracter. Il connaissait assez Juliette pour savoir qu'il fallait la venger malgré elle, et môme le crime fait, l'assassinat qu'il méditait commis, il était assez en peine de la façon dont il aborderait une femme que le remords accablerait nécessairement et qui se trouverait trop ven-

— Nous serons absolument, se disait-il, comme Egis- Ihe et Clytemnestre, et je ne crois pas qu'après le meurtre d'Agamemnon ces deux amants aient fait bon ménage.

Mais l'essentiel pour lui, c'était d'entraîner Julicttedans sa ruine; il se donnait ainsi le moyen de pass(M' à l'étranger et d'y vivre commodément, ce qui commençait ù l'inquiéter, parce que les pièces d'or de Monti diminuaient à vue d'ceil. Il loua un cheval à Rodez et partit pour Marrillac, mais il voulut passer par Clairvaux, afin de revoir Pierre, le valet de ferme de M. d'Herbois, et d'apprendre

de lui les derniers préparatifs de la chasse du lendemain. Sur la roule il rencontra M. de Linant, et à la rapidité de sa course il jugea qu'un motif grave le ramenait à Kodez : sa vengeance était perdue, son projet avorté, parce qu'il était impossible que madame de Linant n'eut pas une explication avec son mari, ou que du moins mademoiselle Rose ne parlât pas. La partie de chasse serait remise ou rompue, les dispositions de Juliette changeraient, et M. de Linant apprendrait que luij Ernest, s'était présenté à la préfecture, qu'il avait vu Juliette, qu'il avait dénoncé sa sœur, et sans doute que Juliette s'arrêterait là et ne pousserait pas ses révélations plus loin. Le rôle de M. Ernest était beau, et en supposant que M. de Linant fût le complice de sa sœur, il n'en serait pas moins obligé de désavouer Charlotte, et de laisser peser le projet de crime sur elle seule. Alors la position de madame d'Herbois devenait critique, parce que Juliette parlerait, parce que mademoiselle Rose et son amoureux, M. Julien, ne se luiraient pas, et que M. le procureur impérial pourrait se mêler de cette affaire, et vouloir la tirer au clair. Dans ce cas, c'était un très-grand service à rendre à madame d'Herbois que de la prévenir que Juliette savait tout, et qu'on allait l'accuser. Ernest voyait encore dans ce parti un avantage pour lui : madame d'Herbois allait être réduite à quitter l'Aveyron et probablement la France; lui, l'accompagnerait. M. le préfet, quelques ordres qu'il reçût de Paris, ne le ferait pas arrêter, parce qu'il pourrait dire des choses dangereuses, et qu'il convenait à M. de Linant qu'un témoin aussi important qu'il serait s'éloignât. Ainsi, M. de Linant veillerait sur la liberté du frère et de la sœur, et Charlotte serait obligée de faire à son frère une part honnête de sa fortune. Ernest n'aimait pas sa sœur, il l'avait dénoncée; mais un danger commun les rapprochait, il n'y avait pas à hésiter. Ernest prit sans retard le chemin de Clairvaux. Quand il parut à la porte du salon, Charlotte poussa un cri d'effroi, 3L d'Herbois un cri de surprise; ce dernier connaissait mal les

affaires de la famille dans laquelle il était entré, et il supposait à tort que M. Krnest était pour beaucoup dans la ruine de M. de Meyran le père; on a vu qu'il n'y était pour rien. M. d'Herbois en voulait à Ernest, qui lui avait emprunté une somme assez considérable et qui ne parlait pas de la lui rendre; il s'avança donc brusquement vers lui.

— Monsieur mon beau-frère, lui dit-il, vous venez me rendre mon argent? — Mon frère! Ernest! s'écria Charlolle en plaçant sa main devant ses yeux.

Ernest n'était pas homme à s'intimider de cet accueil peu bienveillant; il s'approcha de M. d'Herbois :

— Mon cher beau-frère, lui dit-il, nous avons à régler ensemble une affaire d'argent; je ne l'ai point oublié. Soyez tranquille, mon cher beau-frère, vous ne perdrez rien avec moi. Mais je viens ici pour une chose plus importante. J'arrive de Rotiez, et j'ai à causer un moment avec ma sœur. — Parlez, monsieur, parlez, que je ne vous gène pas. — Vous me gênez beaucoup au contraire, et je vous prie de me laisser un moment seul avec ma sœur. — Non, monsieur, ma femme n'a point de secrets pour moi, et, d'ailleurs, j'ai le droit de savoir tout ce qui rinléresse. — Sans aucun doute, monsieur, je sais que vous êtes très-jaloux, répondit Ernest avec ironie; mais si Charlotte a du bon sens, elle vous priera de nous laisser seuls un instant... cela la regarde.

Et M. Ernest prit un fauteuil et s'assit avec l'air de la plus grande indifférence.

Madame d'Herbois ouvrit de grands yeux, elle était dans une perplexité affreuse; son frère venait de Rodez, et, malgré leur inimitié, il la ménageait assez pour ne pas s'exi)liquer devant son mari; il fallait absolument lentendre.

— M. d'Herbois, laissez-nous. — Comment, s'écria le mari. — Eh! monsieur, dit madame d'Herbois, ce que je vous deujande est bien simple... Vous avez, prétendezvous, le droit de savoir toutes mes affaires; supposons-

le un moment, je le veux bien; mais les affaires de mon frère ne vous regardent pas, et il est parfaitement le maître de ne pas vouloir vous les confier. Pouvez-vous raisonnablement l'empêcher d'avoir en moi une confîanceque vous ne lui inspirez pas? Sortez, monsieur, ou je vais passer avec Ernest dans ma chambre à coucher.

31. dïlerboisn'avait paslbabitudederésisteràsafemme; il sortit sans ajouter un mot.

— Eh bien! ma petite sœur, dit Ernestà Charlotte dès qu'ils furent seuls, nous voilà dans l'embarras; nous avons jeté la ligne, et le poisson, au lieu de se laisser prendre à l'appât, mord Ihameçon et nous entraîne dans la rivière.

Madame d'Herbois leva sur son frère son œil calme et bleu.

— Expliquez-vous, Ernest, dit-elle, je ne vous comprends pas. — C'est bien facile. C'est à moi que tu as l'obligation de ce qui t'arrive. Le hasard m'a fait connaître l'ordre innocent que tu as donné à mademoiselle Rose, et j'en ai instruit madame deLinant;du reste, il faut être juste, je n'aurais pas parlé que mademoiselle Rose n'en aurait pas moins remis à Juliette ce petit flacon que tu sais; mais j'ai été heureux de la prévenir... Que veux-tu, Charlotte? nous avons suivi tous deux notrepenchant : tu aimes le mari; moi, j'aime la femme.

Le cynisme de M. Ernest n'étonna pas madame d'Herbois. Ce qui la fit pâlir, ce fut d'apprendre que Juliette avait dans les mains la preuve du crime. Ses yeux se chargèrent de haine et de dédain :

— Mademoiselle Rose? un flacon? Qu'est-ce que tout cela? — Ohî que tu le sais bien, Charlotte!

M. Ernest, en parlant comme il venait de le faire, fil une faute dans son intérêt; il apprit à madame d'Herbois que la liqueur fatale n'avait pas été administrée, et que, par conséquent, elle serait moins vivement menacée ou poursuivie que si madame de Linant avait été atteinte.

— M. de Linant m'aime, se disait Charlotte, il atténuera le coup; il est possible même qu'il ne m'en croie

pas capable, malgré mon aveu imprudent; le motif qui m"a fait agir m'excusera à ses yeux; uu liomme pardonne toujours les fautes de Tamour, quand c'est lui qui a fait naître cet amour; d'ailleurs, je nierai toujours... Qui a vu ce maudit flacon dans mes mains? Personne, si ce n'est M. de Linant, et il ne m'accusera pas. Mademoiselle Rose est une effrontée dont le témoignage n'a point de valeur... Je ne risque rien.

Mais M. Ernest reprit :

— Maintenant, Charlotte, ou M. de Linant est ton couîplice, ou non; dans le premier cas, lu lui rends service en réloignant; dans le second, je te conseille la fuite pour ta sûreté; car je le connais, il t'abandonnera.

Madame d'Hcrbois avait eu le temps de se remettre et de rassembler ses idées; elle avait enfin compris que M. de Linant était tout à fait perdu pour elle, et qu'elle ne le reverrait plus : mais en même temps, elle avait senti que Juliette sauvée de tout mal, ni la femme ni le mari ne donneraient suite à une affaire désagréable et embarrassante pour tous deux. Enfin, madame d'Hcrbois ne se regardait pas comme une empoisonneuse, elle n'avait pas préparé la mort de Juliette, comme l'avait dit M. Ernest; elle n'avait voulu qu'éloigner Juliette de Hodez par une maladie passagère; et si la chienne Follette avait succombé, c'était parce que l'épreuve avait été mal faite, parce que, par inadvertance ou par hasard, la dose avait été trop forte; la mort de la petite chienne avait péniblement surpris Charlotte, car il eût été Irop absurde de dire à M. de Linant : « Follette se portera bien dans quelques jours,» tandis que l'animal devait expirer au bout de quelques instants. Madame dllerbois savait aussi que M. de Linant était homme, et qu'un crime irréparable le détacherait d'elle. Charlotte ne serait donc pas très-coupable aux yeux de M. de Linant lui-même; non qu'elle ne fût capable de se porter aux dernières extrémités, mais, dans son intérêt même, elle ne devait pas donner la mort à sa rivale. Cependant,',clle avait devant elle M. Ernest,

son frère, qui ne craignait pas de lui avouer qu'il l'avait lui-même dénoncée à Juliette, et qui venait l'avertir du danger qu'elle courait. Il y avait dans ces deux actions opposées une contradiction si flagrante, que l'esprit habituellement pénétrant de madame d'Herboisen fut frappé, et qu'elle chercha à démêler quel intérêt personnel avait guidé son frère.

— Au fait, dit-elle avec indifférence, quoique tout ce que vous venez de médire, Ernest, soit de la dernière fausseté, si madame de Linanl a la hardiesse de m'accuser, je ne vois pas pourquoi je ne suivrais pas votre conseil, quand ce ne serait que pour me dérober aux propos impertinents d'une petite ville. — Croyez-moi, Charlotte, partons, allons faire un voyage... en Suisse. — Parlons?... Je n'ai pas besoin de vous, Ernest. — Au contraire, ma petite sœur, vous ne pouvez pas vous passer de moi; irez-vous dire à votre mari la raison qui vous fait quitter Rodez? — Pourquoi pas, puisque le fait dont on m'accuse est faux? M. d"Herbois va faire un voyage en Italie, je l'accompagnerai. — Cela ne me convient pas, ma sœur, et comme je suis parfaitement instruit de ce qui s"est passé, comptez sur moi pour faire agir au besoin mademoiselle Rose, et pour déterminer madame de Linant à porter une plainte, si vous ne me prenez pas pour votre chevalier. — 11 paraît que vous avez besoin de quitter la France? — Absolument comme vous, Charlotte; notre famille a eu le malheur de se brouiller avec la justice. Vous avez besoin de mon silence, vous l'achèterez, s'il vous plaît.

Madame d'Herbois comprit alors le motif de la visite de son frère, et comme elle se trouvait dans une position délicate, et qu'en effet, dans une ville comme Rodez, M. Ernest pouvait être un ennemi dangereux, elle était sur le point d'entrer avec lui en arrangement. Elle était décidée à ne pas fuir, et si elle avait voulu prendre ce parti, pour rien au monde elle ne se serait mise en voyage avec un tel compagnon. Mais il était clair que M. Ernest voulait de l'argent.

Madame d'Herbois avait dans son secrétaire six mille francs destinés à la dot de mademoiselle Rose, si ses projets avaient réussi; elle allait les offrir à son frère, lorsqu'un incident nouveau vint la tirer d'embarras.

— Oui, monsieur, disait dans l'antichambre M. d'Herbois, il est ici, le cheval que vous avez vu dans la cour est ù lui, du moins c'est celui qu'il montait. Il est avec sa sœur dans mon salon. — M. Ernest de Meyran? vous en êtes bien sûr? — Parbleu! Je ne le connais que trop, c'est mon beau-frère. — Charlotte, dit M. Ernest en palissant, ne crains rien, je ne te nuirai jamais, mais sauve-moi, donne-moi un moyen d'échapper, indiquemoi une porte cachée, un escalier dérobé.

Madame d'Herbois resta impassible; il était d'ailleurs trop tard pour essayer de fuir. M. d'Herbois entra suivi de cinq ou six agents de police, M. Frétôt en tête. M. Frélôt salua respectueusement la maîtresse de la maison, et s'adressant à M. Ernest :

— Nous avons, monsieur, lui dit-il, une petite lettre de change, une misère, que nous n'avons pas acquittée. — Et moi aussi, s'écria M. d'Herbois, j'ai une reconnaissance. — Il y a mieux que cela, répondit M. Frétôt en s'adressant à M. d'Herbois; vous sentez que le ministre de la police ne m'a pas fait venir de Paris jusque dans TAveyron pour me faire payer, ou pour vous faire payer, vous, monsieur. — Ah! ah! — Oui, monsieur, un vol dans une maison habitée, une tentative d'assassinat, avec commencement d'exécution... — Mon beau-frère... un assassin! — Oui, monsieur. — Tout le monde n'est pas aussi adroit que toi, ma petite sœur, dit tout bas M. Ernest dans l'oreille de Charlotte; ne crains rien, je ne parlerai pas, mais je compte sur toi, plus tard.

Madame d'Herbois, interdite, n'osait ni lever les yeux, ni faire un mouvement.

— Je suis un homme d'honneur, dit Frétôt, et si vous n'étiez pas un assassin, M. Ernest, vous auriez un coup dï'pée de ma façon; mais M. le ministre de la police vous

réclame tout entier, je vais vous conduire à la préfecture. M. Ernest était vaincu, et il était forcé de mettre en pratique la philosophie de madame de Renoncourt, de subir un malheur inévitable. Il se laissa donc assez tranquillement lier les mains par les agents de police; cependant, lorsqu'il entendit dire à Frélôt qu'on allait le conduire à la préfecture, il releva la tête avec terreur.

— A la préfecture? dit-il; à Rodez? — Oui, monsieur, il faut que votre identité soit constatée devant M. le préfet. — Mon identité! s'écria Ernest, c'est inutile; je ne la nie pas, je suis bien Ernest de Meyran. Allons tout droit à Paris. — Non pas, j'ai mes ordres, je sais mon métier, dit Frétôt; en avant, enfants, à Rodez!

On s'empara de M. Ernest, on le lia, on le menaça de le bâillonner s'il poussait un cri, il fut placé dans une voiture, et M. Frélôt, nanti de sa proie, reprit le chemin de Rodez.

— Ma chère amie, dit M. d'Herbois dès qu'il fut seul avec sa femme, je vous demande pardon.

Charlotte regarda son mari d'un air étonné.

— Oui, continua M. d"Herbois, je vous demande pardon. Je viens d"avolr avec vous un moment de violence, que je me reprocherai toute ma vie. Je vois maintenant le sujet de votre querelle avec Texcellent 31. de Linant. — Vous le voyez? — Oui, Charlotte, le préfet était instruit; il connaissait la conduite de votre frère; il le savait à Rodez; il venait vous prévenir de ce qui allait arriver. Vous avez plaidé pour votre frère... C'est si naturel... Le préfet vous a opposé ses devoirs... Vous avez prié, sollicité; vous n'avez rien obtenu... Vous aviez droit à quelques égards; M. le préfet tient à conserver sa place... Vous vous êtes querellés, et M. de Linant est sorti furieux. Tout cela a coûté la vie à la pauvre Follette... Eh bien! je sais gré à M. de Linant de létal où il élait... El moi jqui ai introduit les agents de police! Parole d'honneur, Charlotte, je les prenais pour des amis de M. Ernest. Savez-vous que tout ceci est très-fàcheux, Charlotte?

On va beaucoup jaser à Rodez. — Oui, monsieur. — El ma croix d'honneur! Je sais bien que les fautes sont personnelles, mais des événements pareils nuisent dans une famille, ^'est-il pas vrai, Charlotte, que j'ai mis le doigt sur la plaie, et que j'ai deviné ce qui s'est passé entre M. le préfet et vous? — Vous êtes d'une perspicacité rare, M. d'IIerbois, on ne peut rien vous cacher. Vous êtes aussi, monsieur, un homme d'un excellent jugement; vous prévoyez avec beaucoup de sens les tribulations qui nous attendent à Rodez, et il me vient une idée. — Voyons, madame. — Vous allez partir pour l'Italie : si je vous accompagnais? — Nous donnerions le temps, dit M. d'IIerbois, à tons les bruits de s'éteindre, à toutes les langues de s'apaiser, et vous, qui n'êtes pas étrangère à la science des engrais, vous continueriez vos études. — C'est cela même.

Et le voyage des deux époux fut décidé.

liCS Époux.

— Madame, monsieur descend de cheval, dit Rose. Un tremblement involontaire s'empara de la jeune

femme; elle sentit ses genoux qui se dérobaient sous elle; et le premier sentiment qu'elle éprouva fut un élan de reconnaissance vers le ciel qui avait permis que ses paroles imj)rudenles se dissipassent dans l'air comme ces nuages du malin que les premiers rayons du soleil font dispara. Ire.

— C'est lui, Rose? vous êtes sûre que c'est lui?...

Elle entendit la porte s'ouvrir avec violence; toute frissonnante d'une émotion jusqu'alors inconnue, Julicllc se réfiifria dan? un angle du boudoir; et la dernière porte qui lui déiobail encore la vue de RI. de Linanl s'étant ciilin

ouverte, Anatole s'élança vers sa femme et la serra sur son cœur.

— Juliette, lui dit-il en frémissant, vous êtes paie; il me s'emble qu'un cercle bleuâtre entoure vos yeux, que vos lèvres sont décolorées... 11 y a des monstres à Clairvaux, Juliette...

Puis apercevant Rose :

— Qu'on arrête cette fille, qu'on s'empare d'elle! criat-il d'une voix tonnante.

Juliette mit une main sur la bouche de son mari pour arrêter ses cris, et de l'autre elle agitait devant lui le flacon homicide; il était intact, la liqueur fatale arrivait jusqu'au goulot et humectait le bouchon.

— Non, dit-elle, non. Rose est une honnête fille; il faut la remercier au lieu de la livrer à la justice; elle est probe et dévouée. — Ah! dit Anatole, Dieu soit loué! vous avez échappé à la mort. Ah! Juliette, quel monstre que cette femme! Pourriez-vous croire qu'elle voulait votre mort, et que le complice qu'elle avait choisi, c'était moi? moi, votre époux, moi qui vous aime! Oui, Juliette, dit Anatole en prenant la main de sa femme et en la pressant contre ses lèvres, moi qui vous aime!

11 y a des scnlimenls qui restent ensevelis dans les replis les plus cachés du cœur, jusqu'au moment où une circonstance inattendue les fait se développer, comme cette fleur qui rompt sa verte prison et étale tout d'un coup ses feuilles odorantes; les fait jaillir, comme le liège qui monte à la surface de l'eau, après avoir échappé au plomb qui l'enchaîne. Les poètes ont comparé ces soudaines transformations du cœur humain à ces montagnes couvertes de neige, qui, frappées par les rayons du soleil, voient se fondre le linceul blanc qui les recouvre; la neige disparaît sous les feux de l'astre du jour, et s'échappe en ruisseaux; toutes les fleurs du printemps, tous les arbustes verts, toutes les baies odorantes apparaissent. L'hiver a fui en un clin d œil; la montagne stérile est couverte d'une riche végétation, el le spectateur charmé admire ce mi-

— ICO —

racle gracieux et cependant naturel. Ainsi Juliette fondait en larmes; ainsi elle s'étonnait elle-même de ce qui se passait dans son cœur; un sentiment nouveau se rendait maître d'elle-même; elle ne comprenait plus ni ses pensées, ni sa conduite, ni ses paroles passées; cet homme, cet Anatole qu'elle avait haï, poursuivi, qu'elle n'avait épousé que par un calcul personnel, et pour se -soustraire au blâme public; cet homme, elle l'aimait; par une étrange aberration, elle avait pris l'autel de TAmour pour celui des Furies. Il lui sembla alors qu'elle se réveillait d'un rêve pénible. Charles de Norbert qu'elle avait épousé, qu'elle avait vu sanglant et mort dans le salon de la Folie- Bussière, son veuvage, ce cachemire noir, source de tant de larmes; le nom de l'acteur Elleviou qui lui avait été si fatal, tout s'éloigna de son souvenir comme ces songes effrayants qui se dissipent au réveil; elle ne garda dans son cœur que l'effroi que lui insj)irait M. Ernest, et entourant son mari de ses bras :

— 11 veut vous tuer, Anatole, lui dit-elle, il veut vous luer! — Qui, qui, me tuer? — M. Ernest de Meyran. — M. Ernest de Meyran? dit Anatole.

Mais la peur de la mort n'occupait pas M. de Linant; il regardait avec passion cette femme pour laquelle il tremblait depuis deux heures, il touchait ce flacon qui contenait la mort, et ramenant ses regards sur Juliette, il admirait cette ligure belle et jolie en même temps; ce front large et pur, ces yeux noirs, et dont l'expression annonçait la franchise et la bienveillance. Juliette parut à Anatole comme un gage de ce bonheur qu'il cherchait en vain; c'était une divinité tutélaire qui devait calmer ses agitations, et remplir le vide que laissent après eux le pouvoir et lambilion. (tétait sa femme; elle était à lui, cl cependant une distance immense la séparait de lui. Il lui avait dit qu'il la haïssait; la haine était la condition de leur mariaiic; et le matin, il était parti pour aller auprès d'une auirc fcriime qu'il croyait aimer. Il tomba aux genoux de Juliette.

— Vous ne pourrez jamais croire que je vous aime, lui dit-il, et néanmoins je mourrais de douleur si vous ne m'aimiez pas. — Anatole, lui répondit Juliette, je suis plus coupable que vous; vous avez tremblé pour ma vie, el moi j'ai compromis la vôtre... Ici, ici même, des paroles de mort me sont échappées... Eh! mon Dieu! c'était de l'égarement, c'était de la jalousie... c'était de l'amour. — Vous m'aimiez, Juliette? — Et vous? Et cette haine farouche? et cette insurmontable aversion? — C'était de l'amour! dit Anatole. — rs'on pas, reprit Juliette, ne nions pas le passé si nous voulons croire au présent. S'ous nous sonmies haïs, Anatole; nous avons été semblables à ces tnétaux qui ne s'unissent qu'en passant par le creuset arjent où ils se fondent et rejettent loin d'eux toutes les -cories, toutes les impuretés qui les ternissaient. IVous ivons été cruels l'un pour l'autre, mais vrais. Le mariage ;Sl venu par le chemin de l'honneur, l'amour nous vient .)ar l'honnèleté; nous sommes d'honnêtes gens, Anatole.

El Juliette tomba dans les bras que lui tendait M. de Linant.

Mademoiselle Rose, qui pendant l'entrevue des deux ''poux avait quille le boudoir, ouvrit doucement la porte jt passa sa lête dans les deux ballants enlre-bâillés.

— Entrez, Rose, entrez, lui dit Julietle; M. le préfet 't moi nous ne vous oublierons pas, nous vous donnerons •elle dolque vous n'avez pas voulu acheter par un crime... Tous direz a Julien de venir nous voir.

Rose obéit d'un air modeste, et s'adressant à 31. de L^inant :

— Monsieur, dit-elle, un grand monsieur vêtu de bleu, ;e même monsieur qui est venu chez madame il y a deux leures, demande à voir 31. le préfet. — Faites entrer, •épondit Anatole; je rerois chez ma femme aujourd'hui.

31. Frétôt fut introduit; il se présenta d'un air myslé- •ieux.

— 3Ionsieur, dit-il, l'assassin est pris, il est dans une salle basse de l'hôtel. — Euh! l'assassin? Quel assassin?

MADA.ME DZ 1.1."NA:>T, T. 5. il

M. le préfel ne connaissait que par quelques paroles de son secrétaire Taccusalion qui pesait sur M. Ernest^ cl il était d'ailleurs si heureux que son bonheur nouveau le remplissait tout entier. Juliette le mit au courant en deux mots.

— Oh! il y a mieux que cela, dit M, Frétot. — Comment, mieux? dit Anatole. — Je ne veux plus voir cet hommel s'écria Juliette en plaçant ses deux mains devant ses yeux.

M. Frétôt était un agent de police de Paris, il tenait à prouver qu'il n'était point étranger aux belles manières et qu'il faisait son état avec plus de perspicacité et plus de délicatesse qu'un agent de province.

— Madame sera obéie, dit-il en s'inclinant; elle ne verra point l'assassin, et ce que j'ai à dévoiler lui prouvera le zèle qui m'anime pour ses intérêts et pour sa personne. — Parlez, monsieur, répondit le préfet. — Monsieur, on veut empoisonner madame.

Juliette se mit à rire, Anatole s'assit sur le sofa, fit asseoir sa femme auprès de lui, et de l'air le plus tranquille :

— Voyons, monsieur, contez-nous cela. — M. le préfet , l'homme n'est jamais entièrement méchant; le plus pervers a quelquefois de bonnes qualités et de bons moments: M. de Mcyran, dont je me suis emparé, m'a fait des révélations. — Monsieur, dit Anatole, votre observation est judicieuse, voyons ces révélations. — M. de Meyran m'a chargé de vous dire que madame d'Herbois voulait empoisonner madame votre femme. — Permetlez-moi de vous faire observer, monsieur, répondit Anatole, que madame d'Herbois est la sœur de M. de Meyran, que M. de Meyran est allé chercher un asile chez elle, et que le fait de l'empoisonnement, vrai ou faux, est sans danger, puisque cet homme l'avait dénoncé à ma femme ce matin mAme. M. de Meyran, en vous l'apprenant à vous, a donc dénoncé sa sœur sans utilité, et seiilenienl pour lui nuire et l'entraîner avec lui dans sa

ruine. Ce n'est point là faire preuve d'une bonne qualité, c'est une perversité de plus; pas davantage. — Ali! monsieur, vous avez raison; considérée sous ce rapport, l'affaire change de face; mais la tentative d'empoisonnement n'en a pas moins eu lieu. — Non, monsieur, dit Juliette, M. de Meyran a calomnié sa sœur.

Mi. Frétôt était tenace, il tenait à prouver son habileté, non pas précisément à M. le préfet de l'Aveyron, mais au ministre de la police.

— Pardon, madame, ajouta-t-il, je vois là, sur ce pâlit meuble, un flacon pareil à celui que m'a signalé 31. de Meyran; le poison est là. — Non, monsieur, dit Juliette d'une voix ferme; ce flacon est à moi, il contient de Feau de Cologne. Madame d'Herbois est la femme d'un de mes parents; elle est mon amie d'enfance; on vous a trompé, monsieur. Elle n'a d'ailleurs aucun intérêt à ma mort.

Et Juliette tendit la main à son mari.

L'agent de police était parfaitement instruit; il savait par M. Ernest quelle rivalité poussait madame d'Herbois à souhaiter la mort de Juliette ou du moins son éloignementi Incapable de sentir la générosité de madamedeLinant, et supposant qu'elle ne demandait pas mieux que d'être forcée à accuser son ennemie, il se permit d'insister, et voyant devant lui le corps du délit, il pensa que, s'il parvenait à s'en emparer, il serait le maître de donner à cette affaire le cours qu'il lui conviendrait, sans tenir compte d'aucune dénégation. Il jeta donc un coup d'oeil sur M. de Linant, et, la figure souriante, il dit, en étendant la main vers le flacon :

— Me permettez-vous, madame, de mettre sur mon mouchoir quelques gouttes de cette eau de Cologne?

C'en était trop.

— Comment, monsieur, s'écria Anatole furieux, vous vous permettez de douter de ce que dit madame de Linant? — Non, M. le préfet, mais... — Sortez!

L'agent de police, qui venait de se conduire

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comme il aurait pu le faireseulemenl dans la maison numéro 113, au Palais-Koyal, sortit à reculons et disparut.

— Juliette, dit Anatole, vous êtes un ange; vous venez d'épargner une femme bien coupable. — J'ai songé à vous, mon ami, et à moi. Vous avez aimé cette femme, que son amour pour vous a égarée. Vous vous devez à vous-même qu'une accusation terrible ne se produise pas sous votre nom. J'ai d'ailleurs des torts envers madame d'IIerbois. — Vous, Juliette? — Je me trompe, reprit Julielic, envers madanied'Herbois, non; mais envers mademoiselle Charlotte de Meyran. IN'espérait-elle pas vous épouser? N'est-ce pas moi qui vous ai éloigné d'elle! IN'aije pas contribué à la contraindre à épouser M. d'IIerbois? — Que serais-je devenu, dit Anatole, si j'étais le mari de cette femme? — Nous serions bien malheureux, Anatole; mais vous ne pensiez pas ainsi il y a deux ans, il y a seulement huit jours... ce matin même, peut-être.

Alors M. de Linant expliqua à Juliette l'état singulier dans lequel il se trouvait depuis quelque temps.

— J'ai aimé madame d'IIerbois, dit-il, j'aurais mauvaise grâce à le nier; mais ce n'est ni d'hier, ni de ce malin, que votre image vient s'interposer entre elle et moi. Malgré toute son adresse et toute son habileté, madame d llerbois n'a pu me cacher entièrement ni son ambition, ni sa cupidité, ni l'ardeur de dominer qui la remplit tout entière. Elle a été avec moi sage par calcul, et j'ai cru deviner que mon arrivée à Rodez lui avait fait congédier un rival (|ui avait obtenu d'elle plus qu'elle ne m'a donné. — <iomment! s'écria Juliette, vous aviez un rival, et elle commettait un crime pour un homme qu'elle n'aimait pas? — Je crois ne pas me tromper, Juliette, en parlant ainsi. J'ai iiioi-mêmc contribué à l'éloignemenl de ce rival qui, ce niaiin, m'a, par sa brulalité, permis d'apprécier toute votre bonlé. — Comment! ce jeune homme qui a jeté sur le pa\é U' malheureux petit Adrien? — Lui-même, continua Anatole, IM. John Plumer; et le croiricz-vous? ajouta

M. de Linant en baissant les yeux; témoin de votre humanité généreuse, je vous en ai voulu d'une action qui vous honorait... Ce n'était ni haine ni injustice de ma part, c était dépit de ne pas être aimé d'une femme telle que vous. — Vous m'avez vue? dit Juliette en rougissant. — J'ai vu cet enfant relevé par vous et porté dans vos bras jusque dans votre appartement. Mon bon génie me poussait à aller me jeter à vos genoux; je ne sais quelle mauvaise honte et quelle crainte d"èlre repoussé m'ont retenu. Cependant, depuis quelque temps madame d'Herbois devinait les combats que je me livrais à moi-même; j'ai même eu l'imprudence de lui en faire la confidence, et c'est ce qui a hâté sa détermination. Enfin, Juliette... et jo vous fais ma confession tout entière... — Parlez, mon ami, parlez. — Enfin, reprit Anatole, ce matin, elle ma reçu comme un amant qui touche au but désiré; mon esprit, mon cœur que j'avais laissés chez vous, Juliette, mes remords, elle a pris tout cela pour des symptômes d'amour, et elle a osé m'avouer le moyen coupable qu'elle voulait employer pour vous ravir à moi... Je vous ai vue morte, Juliette; le bandeau est tombé; ce n'était plus une femme que j'avais devant moi, c'était une mégère, une Canidie; j'ai poussé un cri, je me suis élancé sur mon cheval, et me voilà, Juliette; je renais, je commence à vivre.

Une vie nouvelle commençait aussi pour Juliette, elle était plus heureuse qu'elle n'avait osé l'espérer, elle sentait que son bonheur à venir ne serait troublé par aucun retour fâcheux, Anatole élait à elle et il n'avait jamais été à une autre. Elle ne se repentait pas d'avoirété généreuse; que madame d'Herbois demeurât à Clairvaux, qu'elle revînt habiter Rodez, que lui importait maintenant? Une barrière insurmontable était élevée entre la femme de l'agronome et M. de Linant.

Cependant M. Frétôtn'était pas satisfait; il avait voulu en vain faire naître un petit procès criminel, avoir un prétexte pour arrêter madame d'Herbois, et susciter ainsi une cause qui aurait eu un grand retentissement dans l'Avey-

ron, puisque la femme de M. le préfet aurait été le témoin |ti incipai; il était aussi fort mécontent de la nianière au moins leste avec laquelle M. le préfet l'avait mis à la porte de chez lui... M. Frélôt! un honmie d'honneur! Et se souvenant du dégoût et de l'horreurmême qui s'étaient emparés de madame de Linant lorsqu'elle avait craint de se retrouver face à faceavecM. Ernest de Weyran, il résolut de lui ménager ce petit désagrément; il fit donc entendre ;\ M. Ernest qu'il avait des ordres très-sévères, et qu'il serait obligé de le traiter durement dans le trajet de Uodez à Paris,

— Mais, dit-il, M. le préfet peut, d'un mot, adoucir votre position, et me prescrire de vous iraiteravec ce qu'on appelle des égards. — Je n'ai rieo à attendre de M. de Linant, répondit Ernest, il ne m'aime pas assez pour adoucir ma position. — Mais madame''' dit Frétôt.

M, Ernest avait d'abord redoutéla vuede Juliette, mais il s'était bien vite familiarisé avec sa position; il niait d'ailleurs le crime qu'on lui imputait, et comptait se présenter à madame de Linant comme une victime des erreurs et de l'arbitraire de la police; il sollicita donc la grâce de voir un instant Juliette.

— Ma chère Juliette, dit M, de Linant à sa femme, il n'en est point de M. Ernest comme de madame d'Herbois; le crime dont on l'accuse, il ne l'a point commis envers nous et nous n'avons ni le pouvoir, ni le droit de nous montrer généreux. — Je ne veux pas voir cet homme, s'écria Juliette, sa présence me ferait horreur, et, grand Dieu! ne serais-je pas réduite à rougir devant lui. — Vous, Juliette, rougir devant quelqu'un? — Ifélas! n'at-il pas été le témoin des seules paroles coupables qui me soient jamais échappées?

L'entrevue sollicitée fut refusée, et, au grand soulagement de Juliette, M. Ernest quitta l'hôtel de la préfecture, et prit, sons bonne escorte, le chemin de Paris.

La position des deux époux était si nouvelle pour eux qu'ils étaient l'un et l'autre à leur premier jour de noces,

et que M. de Linant s'étonnait de ne pas se trouver dans son appartement solitaire^, landisque Juliette semblait confuse d'avoir chez elle un homme qui avait le droit de n'en plus sortir.

Mademoiselle Rose troubla de nouveau le têle-à-tête des deux époux :

— Madame est servie, dit-elle. — Je crois, dit M. de Linant, que ma femme veut bien aujourd'hui me donner à dîner.

C'était Rose qui servait toujours Juliette, durant le dîner, la femme de chambre parut embarrassée; Juliette crut comprendre que mademoiselle Rose avait quelque chose â dire. — Qu'y a-t-il, Rose? demanda Juliette. — Oh! madame, monsieur devait aller à la chasse? — Monsieur n'ira pas. — C'est, madame, que monsieur a donné Tordre de changer les tentures de sa chambre à coucher, et comme on comptait sur son absence, les ouvriers se sont emparés de son appartement, et ils y travailleront toute la nuit.

Juliette baissa la tête en rougissant.

— Eh bien! dit Anatole, je demanderai l'hospitalité à madame de Linant.

lia tabatière de. buis.

A la fin de l'automne de 1811, M. de Bussière, que la goutte travaillait tous les jours davantage, résolut d'aller passer Thiverdansle Midi. Ilvenditla Folie-Bussière, retraite charmante, mais humide, à laquelle il attribuait une partie de ses souffrances, et partit pour Marseille, qu'il ne fit que traverser pour se rendre à Toulon, oîi un violent accès de goutte lui fit perdre la résolution de sortir de la France et de gagner Naples, celte ville bâtie

— im —

sur le tombean d'une sirène, où la vie est douce et facile, où l'ardeur du soleil donne au sang une activité salulaire, qui dissipe ou du moins soulage les maux. Avant de quitter la ville embellie par le ciseau de Piiget , M. d Bussière en visita les monuments et parcourut surtout l'arsenal qui renferme tant de choses faites pour étonner un Parisien. Un jour qu'arrête devant la coque d'un vaisseau il regardait avec attention des calfats occupés h l'enduire de goudron, il fut abordé par un de ces malheureux qui portent une chemise rouge et traînent aveccux un boulet; un forçat lui présenta une tabatière de buis en lui demandant d'acheter ce fruit de son industrie; d'une main il otîrait son petit chef-d'œuvre bien lisse et bien verni, de l'autre il ôtait son bonnet brun et laissait ainsi voir sa télé rasée; tout d'un coup le forçat poussa un cri :

— M. de Bussière! dit-il.

M. de Bussière leva la tête et regarda longtemps cet homme sans le reconnaître :

— Qui êtes-vous? lui dit-il. Je ne croyais pas être connu au bagne. — Ernest de Meyran, répondit le forçai en faisant un salut de bonne comi)agnie.

M. de Bussière baissa les yeux.

— Ah! monsieur, reprit Ernest sans aucun embarras, vous voyez une victime des erreurs de la justice et de la maliced'unvieil usurier, jointe à la perfidie d'une... d'une danseuse du grand Opéra : il faut être indulgent pour les dames. — Comment, monsieur, dit M. de Bussière, vous ne seriez pas coupable? — Je suis innocent, monsieur, comme l'enfant qui vient de naître, et sans cela que serais-je devenu? grand Dieu! Je n'aurais pas pu supporter la vie; c'est le sentiment de ma bonne conscience qui me soutient, c'est mon innocence qui me met audessus d<' mon malheur.

M. de Bussière était sceptique et grand admirateur de M. de Voltaire; il était très-loin de croire à rinfaillibililé des jugements humains; l'histoire de Calas se présenta confusément à son esprit.

— Comment, M. Ernest, vous n'aviez pas assassiné le mendiant I^Ionti? — Pas plus que vous, monsieur. — Vous ne l'auriez pas volé? — Pas plus que vous, monsieur. C'est lui qui nva volé, au contraire, ou du moini qui voulait me voler. — Expliquez-vous donc, Ernest, dit M. de Bussière, qui laissa voir sur sa figure le doute dora il était saisi. — Vous vous souvenez, monsieur, du jour où j'ai eu l'honneur de vous voir pour la dernière fois sur la roule de Saint-Mandé? — Parfaitement. — Vous von* lûtes bien me retenir à dîner et me donner une lettre pour le sous-préfet de Saint-Denis. Vous m'ofTrîles même do l'argent avec une rare obligeance, et vous devez vous rappeler la délicatesse que je mis à vous refuser, car je n'ai jamais aimé à faire des dettes. — Je me souviens (le tout cela, dit M. de Bussière. — Tout mon malheur, reprit Ernest, vient de ne vous avoir pas rencontré deux ou trois heures plus tôt. J'avais besoin d'argent le matin pour aller à Clermont, ainsi que je vous le dis, et comme je savais par madame de Renoncourt... — Jeannelie Binet, à l'Echeveau d'or? dit M. de Bussière. — Comme je savais par Jeannette que Monti faisait Tusure, j'allai le trouver dans sa mansarde, et il me prêta mille écus sur une belle et bonne lettre de change de six mille francs. C'est le plus rude usurier de Paris que ce Monti, ajouta Ernest; nous ijous étions séparés bons amis, lorsque mon malheur voulut que Jeannette vînt le trouver. Monti inj dit l'affaire qu'il venait de conclure avec moi; elle lui tit entendre que j'étais ruiné, que ses mille écus étaient perdus, et l'usurier furieux cria à l'assassin, se blessa au visage afin de se couvrir de sang, el se garda bien de montrer ma lettre de change. Croyez-vous, monsieur, qu'il y ait un homme plus malheureux que moi?... Oui, monsieur, il y en a un, ajouta encore Ernest d'un air hypocrite, c'est l'homme coupable, c'est le calomniateur, c'est Monti. Savez-vous, monsieur, ce qu'est devenu ce misérable?

M. de Bussière attacha ses regards avec entioh sur

Erncsl de Meyran, il examinait celle figure aslucieuse, mais inlelligenle, hardie et humble en même temps; cet homme revêtu d'un costume infaiîianl, qui traînait le boulet et qui néanmoins osait parler de son innocence, osait accuser la société d'erreur et d'injustice; il hésitait, il ne savait quel langage employer avec le fils d'un ancien ami si coupable ou si malheureux; et soit par bonté naturelle, soit par suite de cette indifférence où nous conduit le scepticisme, il se laissa aller à répondre aux questions du galérien.

— Monti, lui dit-il, il a déserté Saint-Roch; il est devenu Tassociéde Jeannette, la mercière de /'^c/ieveaa d'or. — Vraiment? — Oui, Ernest, et ils font de bonnes affaires; ils viennent d'acheter une maison rue de la Michodière. — Rue de la Michodière? dit Ernest, numéro 52, peut-être? — Oui, je crois que c'est cela même. — La maison de mon père, reprit Ernest; il ne leur manque plus que d'avoir la terre de Gaillon. — La terre de Caillou? Mais attendez donc, Ernest, elle vient d'être achetée par Varennes, le marchand de vin de la rue Cérutti, un joli garçon qui a épousé Claudine, la femme de chaFubre de Juliette. — Claudine! Claudine! dit le forçat, elle a Gaillon! — Elle doit l'avoir ù l'heure qu'il est. — Etmoi! dit 1(3 forçat en baissant la tête. — M. Ernest, répondit M. de Russière, c'est là le résultat nécessaire du travail assidu de Varennes et la suite naturelle que la fortune que lui a laissée son père. Si feu M, de Meyran s'était conduit en bon père de famille, il no serait sans doute pas mort, et la terre de Gaillon lui appartiendrait encore; si vous-Fuême vous n'aviez pas fait des lettres de change de six mille francs pour avoir mille écus, vous ne série? pas

Ernest convint de celle vérité.

— Monsieur, dit-il ensuite, vous voyez le misérable étal où je suis réduil, et vous devez bien vous douter que j'i}.'uore le sort des personnes au milieu desquelles je vivais autrefois. Et ma sœur... el Charlotte, est-elle lou-

jours à Rodez? — Oui, mais dans un étal bien différent de celui où vous l'avez laissée. Après l'affaire du flacon, qui aurait pu devenir très-fâcheuse pour elle sans la générosité de ma pupille, elle a fait un voyage en Italie avec sou mari, IM. d"Herbois. Celui-ci a pris à Sienne de précieuses leçons d'un nommé Ricardi, un agronome distingué. M. dHerbois est revenu dans TAveyron avec des recettes merveilleuses pour faire pousser les artichauts et pour donner aux asperges une saveur nouvelle; il les a si bien mises en pratique que ses affaires se sont dérangées. Madame d'Herbois, de son côté, dépensait beaucoup d'argent pour sa toilette, et, repoussée par les dames de Rodez, elle attirait chez elle les hommes et leur donnait à jouer. Le jeu ne lui a pas été favorable; elle a accéléré la ruine de son mari. On a vendu Clairvaux, on a vendu une belle maison qu'on possédait à Rodez, et M. d'Herbois est bien heureux d'être aujourd'hui le fermier de la terre dont il était autrefois le propriétaire. — Il est fermier! s'écria Ernest, M. d'Herbois fermier! — Oui, reprit M. de Bussière, et madame d'Herbois trait les vaches. On dit que le mari supporte son malheur avec assez de philosophie : il ne se plaint que de deux choses : de ne pas rentrer dans la somme de six mille francs que vous lui devez, avec les intérêts, et de n'avoir pas la croix d'honneur. — Il y avait à Rodez, dans l'hôtel de la pré^ fecture, une petite femme de chambre que je n'ai pas ou-bliée... — Rose? dit M. de Bussière. — C'est cela même. — Rose a épousé Julien; elle est la femme de chambre de madame de Linant, et Julien est le valet de chambre de monsieur. — Et M. de Linant, demanda Ernest, est toujours préfet de l'Aveyron? — Du tout, M. et madame de Linant sont trop amoureux l'un de l'autre pour se dis-traire de leur amour. Anatole, que les nombreuses occu-^ pations de la préfeeture éloignaient trop de sa femme à son gré, a donné sa démission; il habile avec Juliette la terre de Pontis; et riche, heureux, considéré, père de deux enfants, il passe l'hiver h Paris, l'été dans sa terre.

Juliette esi ia plus heureuse dos femmes et des mères. Elle a renvoyé Béru, son ancien fermier, un drôle qui avait imaginéde séduire Anatole au moyen d'une vingtaine de billots de banque renfermés dans un dossier de procédure. Béru a été condamné à la prison pour corruption de juge. Grâce aux démarches de M. de Linant, on Ta rendu à la liberté, et il est meunier à Fosseuse, où il fait d'assez bonnes affaires. Sa fille est la plus jolie personne du pays, après Juliette bien entendu. Jhabite la terre de Pontistroismoisde l'année, continua M. de Bussière, car j'ai vendu ma Folie, des maraîchers l'ont achelée, les beaux arbres sont tombés sous la cognée, le pavillon est par terre; on va faire venir les melons dans mes allées autrefois si bien sablées. Nous avons à Pontis un voisin Irès-aimable, le docteur Maillel; il est bon médecin, homme d'excellente compagnie, il monte à cheval avec Anatole, et il sait toute l'histoire scandaleuse de l'Opéra. C'est par son conseil que je suis ici à Toulon... Mais, Ernest, vous devez le connaître? — Je ne me le rappelle pas, dit Ernest. — C'était le médecin de mademoiselle Olympe du corps de ballet, madame de Rcnoncourt, ou plutôt Jeannette Binet, mercière à l'Echevean d'or, qui maintenant a un autre nom. — Elle a encore changé de nom? dit Ernest. — Oui, mais celte fois par devant M. le maire. Jeannette était faite pour le commerce; les fonds de Monti ne lui ont pas été inutiles, en très-peu de temps, elle s'est enrichie. Alors un de ses ca?narades de l'Opéra, non pas un dos dieux, mais un des demi-dieux de la danse, l'a recherchée en mariage. Jeannette était trop prudente et trop avisée pour confier son avenir à un personnage aussi léger. Il y a dans la rue Saint-Boch, à quelques pas de l'Echeveau d'or, un boulanger trèsriche, nommé Joseph Noisi. Jeannette a fermé sa porte au danseur, et a épousé le boulanger. Elle se nomme aujourd'hui madame Noisi. — Elle doit être bien heureuse, puisqu'elle est riche! dit M. Ernest, avec un accent où perçait l'envie. -—Bah! répondit M. de Bussière de col

air insouciant d'un homme qui n'a jamais pu parvenir à dépenser ses revenus; bah! les richesses ne font pas le boniieur; ma sœur, qui la connaît de vue, dit qu'elle est avare comme feu Harpagon,et qu'elle n'a pas changé dérobe depuis plus de deux ans. — Et madame votre sœur, demanda Ernest, voit-elle d'un bon œil sa belle-fille? — La belle-mère et la bru se voient, dit 31. de Bussière, mais elles ne s'aiment pas; ma sœur prétend que Juliette lui a enlevé l'amour de son fils; ma pupille se plaint des froideurs calculées de sa belle-mère. Elles ne s'entendent que lorsque l'une est à Pontis et l'autre est à Paris; alors Juiielle envoie à ma sœur des carpes de sou étang, et les afl'aires vont le mieux du monde.

La conversation eu était là, lorsqu'un forçai passa près d'eux, le regard fier et la démarche altière.

— Méfiez-vous de ce drôle, dit-il à M. de Bussière en désignant Ernest.

Ernest baissa les yeux et ne répondit pas à ces paroles injurieuses.

— Voilà un compagnon d infortune qui ne vous aime pas, dit M. de Bussière.

31. Ernest attendit prudemment que le forçat se fût éloigné, puis il répondit à 3L de Bussière :

— Je dois une partie de mes malheurs à ce misérable; c'est un agent de police; il me hait à la mort, sans que je puisse savoir précisément les motifs de sa haine. C'est lui qui m'a arrêté à Clairvaux, et ce sont ses dépositions qui ont contribué à me faire injustement condamner. Il se nomme Fréiot; il a été quarlier-mailre d'un régiment dont il a emporté la caisse; il prêtait à usure à Paris dans^ une maison de jeu, et il se battait en duel contre ceux qui mettaient le moindre relard à le payer. Voici ce qui l'a amené au bagne : il avait fait une dupe à laquelle il avait escroqué beaucoup d'argent et qu'il avait ruinée, lorsque sa victime fit un héritage, et devint ainsi tout à coup immensément riche. Frétôt, qui connaissait la signature du nouvel héritier^ fait un faux; le jeune homme

paye. Le métier était bon, Frélôt fait un second fanx; le jeune homme reconnaît la ruse et refuse de payer. Frétôt propose un duel, car c'eàl un homme d'honneur; tel est le titre qu'il a toujours pris dans le monde, et on ne le connaît ici que sous ce nom. Le jeune homme, au lieu de se rendre au bois de Boulogne, va chez le procureur impérial; il dépose une plainte; on arrête Frétôt, et l'homme d'honneur est condamné aux galères. Nous avons aussi parmi nous, continua Ernest, un nommé Jean Picaud, ancien garçon de bureau au ministère de l'intérieur, qui s'était emparé des vingt mille francs de Béru : ce qui a failli perdre de réputation votre neveu, M. de Linant... Ah! monsieur, ajouta encore Ernest les larmes aux yeux et se rapprochant de M. de Bussière, vous figurez- vous combien je suis malheureux d'être confondu avec de pareils misérables, moi qui n'ai rien à me reprocher? Car enfin, monsieur, j'ai emprunté à usure, c'est vrai, mais en agissant ainsi je n'ai fait tort qu'à moi-même : je n'ai jamais fait tomber un cheveu de la tête de Monti, monsieur; c'est la cupidité de ce vieux mendiant, jointe à la peur de perdre ce qu'il m'avait prêté, qui l'ont poussé à me calomnier et qui m'ont perdu. — Mais, dit M. de Bussière, comment expliquez-vous l'animosité de Jeannette, qui, en effet, vous a accusé? Vous avez été assez intimement lié avec elle; je ne vois pas quel intérêt elle a eu à vous perdre. — Monsieur, répondit Ernest en plaçant sa main sur sa poitrine, ceci est une erreur de ma jeunesse. Jeannette était jolie, je me suis laissé séduire par elle, il est vrai. Il faut vous avouer aussi que Jeannette, qui donnait à jouer dans la rue du Mont-Thabor sous le nom de madame de Renoncourt, m'a quelquefois mis de moitié dans son jeu, et que nous avons fait d'assez grands bénéfices. Cet argent elle l'a : libre, je pouvais le lui redemander d'un moment à l'autre : vous connaissez son avarice; elle m'a perdu pour se débarrasser d'un créancier.

L'air de franchise qu'affectait M. Ernest, la modération avec laquelle il parlait de ses calomniateurs, cl surtout le

gentimenl de son innocence qui le soutenait au milieu de ses adversités et lui faisait supporter son malheur avec constance, tout porta le doute dans l'esprit naturellement peu crédule de M. de Bussière.

— Jamais, reprit M. Ernest, je n'ai fait une action douteuse, jamais je n'ai manqué, je ne dis pas à l'honneur, mais encore aux devoirs qu'impose la délicatesse la plus exquise. — Eh bien! dit M. de Bussière, je reviendrai vous voir, Ernest; nous reparlerons de tout cela, et si vous parvenez à me convaincre de votre innocence, vous trouverez en moi un défenseur aussi ardent qu'utile, soyez-en persuadé. Je trouverai le moyen de vous rendre à la société.

M. de Bussière prit ensuite la tabatière que lui oftYait toujours Ernest, il l'examina avec attention; c'était un ouvrage commun et qui paraissait sorti des mains d'un tourneur ordinaire.

— C'est vous, Ernest, qui avez fait cette tabatière? — Oui, monsieur, c'est moi-même.

M. de Bussière mit la tabatière dans sa poche, et en échange il donna sa bourse à Ernest.

— Ce garçon est innocent, se disait-il en quittant l'arsenal, comme il le dit lui-même, il a été la victime de l'avaricecombinéed'un vieil usurier et d'une jeuneharpie, à qui tous les moyens sont bons pour conserver l'argent qu'elle a une fois mis dans sa poche... Mais je suis là; je sais bien que Juliette et Anatole, qui ont la plus mauvaise opinion d'Ernest, feront la mine : n'importe! je verrai l'archichancelier, on reviendra sur cette affaire; elle a été mal jugée. Dans quel monde nous sommes, grand Dieu! Rien n'est à sa place; le vice est récompensé, la vertu est punie. Eh bien! je n'irai pas à Naples et je retournerai à Paris pour faire une bonne action.

M. de Bussière en était là de son monologue, et il allait rentrer dans son hôtel, lorsqu'il fut abordé par un des gardiens de l'arsenal :

— Monsieur, lui dit est homme, c'est vous qui venez

— 17fl —

(le causer pendant une demi-heure environ avec le numéro 1750? — Qu'esl-ce que c'est que le numéro 1750?

— Un nommé Ernest de Meyran. — Ah! très-bien : cela est vrai. — Eh bien! monsieur, voudriez-vous bien me dire quelle heure il est?

Quoiqu'un peu surpris de cette demande, M. de Bussiùre chercha sa montre dans son gousset. La montre élail absente.

— Je n'ai pas ma montre, monsieur. — Je le crois bien, la voilj : c'est le numéro 1730" qui vous l'a volée.

— Ernest de Meyran m'a volé ma montre? — Eh! sans doute, il a été assez longtemps proche de vous pour cela. C'est un des filous les plus adroits du bagne. Le numéro 2300 vous a dit de vous tenir sur vos gardes, mais vous n'en avez pas tenu compte. — Le numéro 2500? — Oui, un nommé Frélôl. Regardez donc si vous avez toujours le camée qui ce matin attachait votre chemise.

Le camée était absent comme la montre.

M. de Bussicre reprit ses bijoux et récompensa le gardien.

— Allons, allons, se dit-il, il ne faut pas croire un galérien sur parole; la justice n'est pas si injuste qu'on le croit au premier abord, et chaque chose est ù peu près à sa place dans le meilleur des mondes possibles.

Le lendemain il partit pour Naples.

ILN.

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1 volume I

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Henry de Kock.

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Paul de Kocli.

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