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prit sans médire du prochain. Mme de Sarens rit franchement à deux ou trois reprises. M. de Sarens, heureux de la voir en si belle humeur, négligea de parler des entreprises qui étaient sous sa haute et savante direction. Dégagée des chiffres qui l'embarrassaient quelquefois, la conversation prit un vol plus rapide et plus élevé. M. de Sombreuse fît voir qu'il était au courant des plus hautes questions; mais il mêlait aux aperçus les plus fins et aux déductions les plus approfondies une pointe de gaieté qui leur donnait une saveur plus attrayante. On sentait que la gaielé était son élément et qu'il s'y jouait comme un oiseau dans l'espace. Toute gravité Teffarouchait. On lui en fît la remarque.
a C'est pourquoi je ne serai jamais rien, » répliqua-t-il tranquillemenl.
On se récria autour de lui. La gaieté était7 elle donc un crime qui mettait obstacle à toute ambition légitime ?
« C'est plus que cela, répliqua Paul;
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c'est un vice contre lequel rien ne prévaut, ni la probité, ni l'intelligence, ni le goût du travail, ni la sécurité dans les relations. Vous pouvez tout comprendre, vous avez des aptitudes diverses, vous avez le jugement clair et la raison solide ; mais vous êtes gai, tout est dit. Haro sur le baudet!
La France, qui se pique d'être le pays du monde où la gaieté a ses coudées les plus franches et compte le plus de fidèles, a horreur de ce qu'elle encense. Quiconque rit est un homme perdu. Les places, les honneurs, les distinctions de toute sorte, l'influence, la considération, appartiennent aux ennuyeux. Quand on a le malheur d'être né gai, il faut renoncer à toute espérance. Quant à moi, je me regarde comme un naufragé dans Paris. »
La soirée se prolongea fort tard. Mme de Sarens était presque tentée de remercier M. de Sombreuse d'avoir forcé sa porte.
Quand on se retira, elle lui tendit la main.
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« Je ne suis pas chez moi le mercredi seulement, dit-elle. Quelques amis me viennent voir le samedi soir. »
M. de Sombreuse la remercia du regard, sans répondre. Il avait le regard très-doux, très-bon et très-reconnaissant.
Quand elle fut seule, Sabine éprouva un sentiment de surprise singulière ; elle était presque détendue. Pendant une soirée entière, elle n'avait pas mérité un seul instant ce surnom de pomme verte devant lequel elle reculait si peu. Le fond de sa nature se révolta contre ce sentiment de bien-être tout nouveau.
« Si cela continue, dit-elle avec un sourire moqueur, j'en ferai mon médecin. »
Un matin, Mme de Marsannes arriva tout effarouchée et toute tremblante chez son amie.
ce Àh! si j'avais su ! lui dit-elle. Et que d'excuses j'ai à vous faire 1 .. •
— Commencez par le commencement, ma chère, répondit Sabine, et quand vous
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m'aurez dit ce que vous savez, nous verrons s'il y a lieu de m'adresser toutes les excuses que vous me promettez.
T— Il vous souvient de M. de Sombreuse ?
— Et comment ferais-je pour l'oublier?
11 vient chez moi à peu près deux fois par semaine, le mercredi à trois heures de l'après-midi et le samedi à neuf heures du soir, avec la régularité d'une pendule.
Quelquefois cependant il avance. 11 a menie fait choix d'un fauteuil, ce petit siège bleu que vous voyez là. Lorsque par hasard en arrivant il le trouve occupé, il n'est sorte de stratégie à laquelle il ne se livre pour en chasser l'intrus et s'en emparei:. Il y réussit toujours.
— Voilà justement ce qui m'effraie !
— L'histoire du fauteuil ?
— Tenez, ma chère, le plus simple est de tout vous dire. Ma confession achevée, vous verrez ce qu'il faudra faire.
— Eh! ma pauvre EslelU», je vous ferai
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observer que tout, ce n'est pas souvent grand'chose ! Donc ne craignez rien et allez jusqu'au bout.
— Le jour où j*ai tant écrit et tant parlé en faveur de M. de Sombreuse, que je voulais amener chez vous, c'est qu'il devait rencontrer au bal une jeune personne avec laquelle il était question de le marier.
— Traîtresse!... Un crime avec prëmé ditation , et chez moi ! . . . Vous saviez pourtant combien ces sortes de complicités me révoltent ! <
— C'est bien pour cela que je n'ai rien dit de mon projet.
— ^ Et au profit de quelle héritière entamiez-vous les hostilités ?
— Vous connaissez Mlle Des Périers ?
— Cette mince personne dont le p^e est presque baron et qui a presque une dot, deux ou trois cent mille francs, je crois ?
— Précisément.
46 MADAME DB 8ARENS.
— Pauvre M. de Sombreuse ! Et vous êtes son amie cependant !
— Oh! rassurez-vous. Avant même d'avoir préparé mon sourire pour la présentation, vous savez, ce sourire niais dont les danseuses n'ont pas seules le privilège, le mariage était manqué,
— Et pourquoi ?
— C'est ici que la question devient brûlante. M. de Sombreuse ne veut plus entendre parler de Mile Des Périers parce qu'il aime ailleurs^ et la personne pour laquelle il se meurt d'amour. . .
— C'est moi, n'est-ce pas?
— Hélas !
T— N'est-ce que cela ?
— Eh ! bon Dieu ! que vous faut-il déplus?
— Laissez-le mourir, ma chère, il ne s'en portera pas plus mal l'an prochain.
— On voit bien que sa flamme n'a point encore fait explosion auprès de vous!
L'autre jour il est venu s'asseoir dans ce fauteuil qu'il a cjiez moi, et tout à coup il
MADAMB DB 8ARCN8. 47
est parti.. «. Quel débordement ! J'en suU restée toute saisie.
— Vous avez l'émotion trop facile, -ma mignonne^ et trop prompte surtout pour une Parisienne. Est-ce que de telles aventures ne vous seraient point arrivées pour votre compte personnel ?
— Je ne dis pas cela,
— Et vous n'en êtes pas morte, ce me semble.
— Je l'avoue.
— Alors tranquillisez-vous. «.Que M. de Sombreuse parle ou ne parle pas, je vous imiterai. » «
Estelle changea de ton, et d'un air de bonne humeur :
« S'il en est ainsi, reprit-elle, rendez-moi le service de le tirer du silence qu'il garde envers vous. J'ai pour vos perfections une admiration et une estime à nulle autre pareilles; mais, s'il m'en faut subir la description et la nomenclature dix fois encore , je succombe. Vous remplissez dans nos conver
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satlonsle rôle du marquis deCarabas dans la légende du Chat botté. La grâce, c'est vous; l'esprit, c'est vous; la bonté, c'est vous.
— Quoi ! la bonté aussi ?
— Oui, et la douceur, la patience, tout, vous dis-je!...
— Et, comme le paysan d'Athènes, votre amitié est lasse de m'entendre appeler le juste ?
— Non, mais les charmes que M. de Sombreuse vous prodigue, et dont il vous pare avec un enthousiasme qui n'a plus d'équilibre, finiraient par me réduire à la mendicité. C'est un emploi pour lequel je n'ai point de vocation, et puisque vous n'êtes pas épouvantée de cet amour, ni mécontente de m'en savoir la complice involontaire, délivrez-moi de confidences qui n'ont plus le mérite de la nouveauté, et dont tous les bénéfices vous appartiennent. »
Une moue parut sur les lèvres de Sabine.
« Il n'est rien que je ne fasse pour vous,
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chère petite, et puisque Vous le désirez, M, de Sombreuse se prononcera, dit-elle ; on peut bien donner une heure d'ennui à Famitié. »
Elle étouffa un léger bâillement tout en chiffonnant sa robe,
« Ce n'est pas que je ne sois faite à ces sortes d'escarmouches, reprit-elle : on n'a pas impunément un salon, vingt-neuf ans, et quelque fortune; mais cela me contrarie.
Je croyais à votre ami plus d'esprit.... Le terrible est qu'il se tirera platement de l'aventure. Les hommes savent mal parler le langage de l'amour. Ils sont impertinents ou vulgaires, fats ou grossiers, quelquefois tout bonnement bêtes y ce sont les moins sots. Un temps j'ai eu l'espoir vague de faire de M. de Sombreuse quelque chose comme un ami. Amoureux, il est gâté. Je tirerai une barre sur son souvenir, et il n'en sera plus question.
— Qui sait ! dit Mme de Marsannes.
— Voilà un mot qui me décide, M. de
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Sombreuse s'expliquera dès ce soir ou demain au plus tard. »
La voix était devenue amère et pointue.
Estelle^ qui en connaissait la gamme^ changea le tour de l'entretien et bientôt après s'éloigna. Restée seule, Mme de Sarens se mit à déchirer à coups d'ongle un bouquet qu^elle avait pris dans un vase.
« Quelle manie ont donc les hommes de vouloir passer par les mêmes sentiers ! se dit-elle. On n'est pas coquette, on est aigre, cassante^ désagréable ; par le visage, on est pareille à tout le monde, ou peu s'en faut; cent femmes dont c'est l'art et qui ne demandent pas mieux que d'être adorées sont ' là, belles à l'avenant'et toutes prêtes à tendre une main compatissante à qui se jette à leurs genoux ; on sait leurs noms et leurs complaisances, au besoin on les devine à l'air de leur visage ; leur humeur charitable n'est un mystère pour personne. Les hommes peuvent y courir, mais non, ils s'obstinent, comme les enfants^ à désirer
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ce qu'on ne leur offre pas, et les uns après les autres vous pourchassent des mêmes puérilités ! Si l'esprit court les rues comme on le dit, c'est qu'apparemment il a déserte les salons. En voilà un qui n'est point benêt, qui a vu le monde et voyagé avec fruit ; il .a le don de la gaieté, la chose la plus rare et la meilleure, et du premier coup il trébuche contre l'écueil où tant d'autres ont donné ! Et Dieu sait cependant si ma franchise s'est dressée sur cet ëcueil comme un phare! Je suis une pomme verte, j'ai du jus de citron sur les lèvres, de l'acide plein le cœur, et le caractère fait comme une pelotte d'aiguilles, chacun le crie et le proclame , et voilà le résultat. . . . C'est à perdre tout courage! Autant vau-^ drait être bonne, accueillante et sucrée, avec un grain de coquetterie ! . . . Est-il donc écrit que rien n'empêchera jamais rienPQuelque détour que l'on prenne, faut-il donc toujours rencontrer lesfrontièresdece royaume de Tendre , où je n'ai point envie de me
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promener? Toujours le bosquet de Petits- Soins et le village de BilIets-Doux ! Encore si Ton y découvrait une formule nouvelle, quelque chose qui ne sentît point la banalité, le commun, le fade, le suranné ! Mais non ! En ces matières, les plus spirituels valent les imbéciles, et tous du même pas s'élancent dans le chemin de Tamour sans s'apercevoir que c'est la grand'route des vieilleries et des maladresses. — Ah! les pauvres niais qui nous adorent faute de pouvoir nous aimer! »
Mme de Sarens jeta les débris du bouquet dans le feu, et, frappant le tapis du bout de son pied :
« Il en sera ce qu'il voudra, reprit-elle; en somme, une sotte explication de plus ou de moins, qu'est-ce ? Ce n'est pas la première, ce ne sera pas la dernière non plus. »
Ht
1 écTDÉE à tcnii- honnêtement sa promesse, Mme de Sarens resta I chez elle toute la journée, M. de . Soinbreose ne s'y montra pas. Elle ne le vit point non plus dans la soirée. Vers minuit , elle se rendît dans une maison où elle était à peu près sûre de le rencontrer.
Paul y était en effet. Elle lui prît le bras, et ils s'enfoncèrent dans une galerie.
« Vous n'avez rien à me dire? dit-elle tout à coup en mordillant son éventait.
— Dieu m'en garde! » répondit Paul avec un geste d'eft'roi.
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Sabine ne put s'empêcher de rire.
« Si telle est votre conviction, l'entretien brillera par son laconisme, reprit-elle.
— Bien au contraire ; c'est quand on n'a rien à se dire qu'on parle le plus. »
Il montra une telle liberté d'esprit que Mme de Sarens ne pensa plus à son projet.
« Estelle est une enfant , se dit-elle ; elle a vu un feu follet, et elle a cru que c'était un incendie. Toujours les bâtons flottants de la fable I »
Elle eut occasion le jour suivant de passer une soirée au théâtre avec M, de Sombreuse.
Comme la veille, il se montra plein d'entrain et de gaieté, sans aucun embarras.
Ce fut ainsi jusqu'à la fin du mois.
(c Çà, que me disiez -vous? dit-elle alors à Mme de Marsannes; pour un homme qui se meurt, il me semble que votre ami met une certaine prudence à ne pas expirer.
Vous parliez d'un volcan, et je ne vois ni flamme ni fumée 1
— Ne vous y fiez pas î répondit Estelle ;
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hier encore, j'ai subi le feu de ses confidences pendant une heure. Si je ne vous hais pas, c'est que j'ai l'âme enracinée dans la charité.
— C'est donc vous qui l'engagez à laisser la sienne enracinée dans le silence ?
— Peut-être. Je me suis, arrangée pour faire une tapisserie interminable. Tandis qu'il me fait le récit de vos perfections, je tire l'aiguille et ne l'écoute qu'à demi. La tapisserie a cela de bon, qu'elle permet de ne pas répondre. Si le désespoir le ramenait chez moi plus tard, comme la crainte et une vague espérance l'y conduisent à présent, il me faudrait le consoler, et ce serait bien plus fatigant.
— Paresseuse ! » dit Sabine.
A quelques jours de là, Paul, à propos de musique, pria Mme de Sarens de lui répéter un morceau qui avait fait le succès d'un opéra nouveau.
« Je ferai mieux, dit-elle ; étant en veine de complaisance, je vous le chanterai. »
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Sabine s'approcha du piano; elle avait un goût musical exquis et un rare sentiment de Part. En personne qui sait les choses plus qu'elle n'en parle, elle attaqua résolument le morceau qu'elle avait entendu deux fois seulement, et en rendit les premières mesures avec un grand bonheur d'expression. M. de Sombreuse, qui était en face d'elle, sentit son cœur battre à coups pressés. Sabine avait la pâleur du marbre sur le front; vaincue par l'émotion du chant, elle s'y abandonnait. Paul, qui était sous le charme, prit machinalement une rose que Sabine caressait tout à l'heure- et qu'elle avait posée sur le couvercle du piano. Les yeux, les oreilles, le cœur et l'esprit enchantés, il la porta à ses lèvres; son visage était comme un livre ouvert dans lequel on lisait. Au plus fort de son élan, Mme de Sarens le vit qui pressait la rose sur sa bouche ; ses paupières étaient tout humides. Elle s'arrêta brusquement et partit d'un éclat de rire aigu.
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« Ah! c'est indigne! » s'écria M. de Sombreuse, qui jeta la fleur.
Mme de Sarens s'était levée; les deux mains appuyées sur le clavier, elle en lirait nonchalamment des sons vifs et brillants qui partaient en fusées; son rire les accompagnait.
a C'est donc fini ? » reprit M. de Sombreuse.
Elle fit un mouvemement de tête affirmatif.
a Quelle femme êtes-v.ous donc ? poursuivit-il avec feu. Vous ne respectez ni l'émotion que vous faites naître, ni celle que vous éprouvez ! »
Sabine venait de s'asseoir loin du piano ; elle le regarda d*un air moqueur.
.« A votre tour, s'il vous plaît 1 dit-elle.
Vous, monsieur, qui êtes si prompt aux attendrissements , pourriez-vous m'expliquer à quoi vous pensiez tout à l'heure ?
— Tout à l'heure ? répéta Paul.
— Oui, tandis que je chantais et que
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VOUS mordiez cette pauvre fleur. . . . Elle en est à moitié morte. »
M. de Sombreuse, que le regard inquisiteur de Mme de Sarens ne quittait pas, se sentit rougir.
(c Ce que Mme de Marsannes m'a raconté serait donc vrai? poursuivit-elle.
— Elle a parlé 1
— J'en ai peur. Tenez, monsieur de Sombreuse, il faut nous expliquer.... Entre nous, ces enfantillages ne sont plus de saison. »
Paul éclata.
« Ah! madame, vous appelez enfantillages Ce qu'il y a de plus sincère, de plus vif, de plus profond, de plus passionné ! Mais vous n'avez donc pas compris que je vous aimais du premier jour que je vous ai vue. »
Mme de Sarens s'allongea d'un air languissant sur son fauteuil, et d'un ton de persiflage où il y avait comme une nuance d'effroi :
c( Sera-ce bien long ? dit-elle.
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— Ah ! VOUS n'avez pas de cœur! s'écria Paul.
— Ce cri-là, je le connais aussi! Il a servi, il est usé. Si maintenant, pour continuer sur ce ton, la mémoire vous fait défaut, vous n'avez qu'à parier, je sais une demi-douzaine de tirades dont vous pouvez vous servir.... La dernière, qui n'est pas neuve, traîne dans le roman du jour. >;
M. de Sombreuse joignit les mains, et d'un accent oîi l'on sentait la vérité :
« Mais je vous aime cependant, s'écriat-il.
— Laissez -moi croire que vous vous trompez, répliqua Mme de Sarens.
— Oh ! pour cela, non ! je ne voudrais pas, je vous le jure, parler comme ces romans dont vous évoquez le souvenir; mais si je ne puis rester auprès de vous qu'au prix d'un mensonge, je sortirai bientôt de ce salon pour n'y rentrer jamais.
Vous savez dans quelles circonstances je me suis fait présenter chez vous.... Si
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j'avais pu prévoir ce qui m'est arrivé, je serais parti pour les îles Marquises.... 11 s'agissait d'un mariage.... Vous n'ignorez pas que le mariage est la manie des parents et des amis. Tous ceux que je compte dans mon entourage s'étaient ligués contre moi ; c'était une coalition. Le nombre l'emporla, et je suivis Mme de Marsannes.... Certes l'accueil que vous m'avez 'fait n'était pas de ceux qui ouvrent la porte aux espérances.
Comment se fait-il cependant que du premier regard mon cœur ait été troublé ?
Vous me direz qu'il n'est pas héroïque et qu'il se défen4 mal! On est ce qu'on peut, madame. Depuis ce moment, j'ai refusé obstinément de voir Mlle Des Périers. Vous occupiez ma pensée absolument. Votre présence m'a rendu les émotions du temps oîi j'étais écolier.... Je fais en imagination, quand je suis seul, des projets qui ne se réaliseront jamais. Le plus sage vous paraîtrait la pire des extravagances. Le plus triste est que je ne me berce d'aucune
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illusion. Vous avez un caractère l)izarre, quinteux, fantasque^ une parole aiguë, amèrë, irritante, qui fait que votre conversation est comme un sentier tout hérissé d'épines. Rien en vous qui calme, adoucisse et repose. Ainsi faite, je devrais vous haïr. Pourquoi faut-il que je vous adore? Ces défauts que je vous signale au risque de passer pour un impertinent, je les excuse, je les embellis de mille charmes, et, tels qu'ils sont, ils me ravissent.... Un dieu m'offrirait de vous rendre meilleure et de tous points semblable à ces princesses qui n'avaient que les plus aimables quaUtés en partage, que je le remercierais et ne voudrais pas de ses bons offices ; vous ne seriez plus vous. ... Et vous, c'est ce que je trouve de plus charmant au monde. Explique qui pourra ces contradictions. J'enrage d^être ainsi; ma raison n'y peut rien. J'ai lutté, j'ai voulu fuir, je me suis appliqué à ne voir que le côté maussade de votre nature, et à me répéter sans cesse qu'aucun lien de
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sympathie n'existait entre vous et moi....
Le résultat de celte bataille, le voici : je vous regarde, je tremble et je vous aime.)»
La voix manqua tout à coup à M. de Sombreuse, et des larmes jaillirent de ses yeux.
tf II faut me rendre; vous m'aimez, dit Mme de Sarens, mais cela me gêne. Vous tressaillez ! Est-ce le mot ou le sentiment qu'il exprime qui cause cette émotion? Il me faut prendre telle que je suis, je ne changerai pas une syllabe au mot^ pas une nuance au sentiment. Je n'irai pas ici vous faire un superbe étalage de mes principes, ou m'armer de vertu comme d'une cuirasse.
J'ai le malheur de ne pas croire à l'enfer.
D'un autre côté, si je vous disais que j'aime éperdument M. de Sarens, mon mari, vous ne me croiriez pas. Je ne suis donc protégée ni par la peur du diable, ni par une passion qui tient mon cœur sous le joug; mais vous n'y gagnerez rien. Je prétends mourir comme j'ai vécu.,.. Toute petite
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fille, on m'avait vouée au blanc; femme^ je me suis vouée à rindifférence..»,
— ' Indifférente à tout jamais avec ces cheveux d'or! interrompit M. de Sombreuse en s'efforçant de sourire. Des cheveux qui rappellent ceux que portait Eve au paradis?
— Les cheveux d'or, les mains de lait et les lèvres de rose n'y feront rien, si Dieu me prête vie.,.. Vous voyez qu'au besoin je sais parlel* votre langage. Remarquez, je vous prie, que je n'ai point assez des heures que ma pendule sonne du matin au soir pour me tenir au courant des devoirs du monde; on a des connaissances, il faut les voir, quel que soit l'ennui qu'on y trouve ; il y a les bals, les théâtres, les concerts :• on y bâille le plus souvent, j*en coù viens ;^ mais si j'ai trouvé des diamants et -des • dentelles dans ma corbeille, c'est pour les porter, j'imagine. Dois-je oublier le livre nouveau, la comédie dont on parle, un voyage aux eaux, les Champs-Elysées, les
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sermons de charité, et mille obligations qui dévorent les jours ? L'amour à la traverse, que deviendrais-je ? Je ne respirerais plus.
Or j'ai la paresse en adoration. Tout ce qui m'agite m'embarrasse, et tout ce qui m'embarrasse m'est odieux. Et puis êtesvous bien sûr que l'amour ne soit pas tout à fait passé de mode?
— Vous êtes cruelle, dit Paul.
— Je le serais, si je n'imitais pas le chirurgien qui emploie le bistouri pour guérir un malade. La blessure cicatrisée, vous me remercierez, et je vous dirai : Allez, et ne péchez plus.
— Moi, ne plus vous aimer 1 »
Mme de Sarens haussa les épaules*
(c J'aurais bonne envie de me fâcher, reprit-elle , pour vous punir de répéter de pareilles billevesées! Laissez ces grandes exclamations aux faiseurs de romances.
Parlons en prose, s'il vous plaît, et en gens de goût. L'an prochain, et vous voyez que j'use de politesse en vous accordant un si
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long répit, vous ne coniprendrez plus, lorsque vous me regarderez, comment vous avez pu tenir un tel langage. Quoi !
c'était pour elle ! direz-vous. Quoi! Mme deSarens etTélernitése rencontraient cote àcote dans lamême phrase, et c'est moi qui les avais mariées? Et vous aurez bonne envie de rire. ... Je vous pardonne d'avance Je ne serais même pas fâchée que le rire vînt tout de suite.... Si l'envie vous saisit, ne vous gênez pas.... Je ferai écho. »
M. de Sombreuse secoua la têle.
« Bien sérieusement, en galant homme, c'est donc sincère? Alors il faut vous arranger pour que cet accès de folie passe promptement. Vous êtes la première personne à laquelle je fais Thonneur de discuter des extravagances qui me semblent puériles. Vous savez le vers fameux :
Pour un homme d*esprit , vraiment , vous m'étonnez !
A votre âge, amoureux! Ah! fi! Tenez, je veux vous donner laprcuve qu'une pomme
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verte peut avoir quelquefois la douceur d'une pêche. Si vous me promettez de ne plus vous rappeler cet amour que pour l'oublier , je consens à vous revoir; mais si le cas de récidive se présente, je vous tire ma révérence et suis bien votre servante :
ma porte sera fermée.
— Fermée ! répéta Paul.
— Fermée et condamnée.
— Eh bien! madame, ne plus vous revoir me paraîtrait le plus dur des supplices. Je m'efforcerai de ^^ous obéir.
— Je CQmpte sur cette parole. »
Et allongeant ses pieds contre le feu :
a Que pensez-vous de cette comédie nouvelle que l'on a donnée au Théâtre- Français l'autre jour? reprit-elle. Vous l'avez vue, je crois — »
M. deSombreuse quitta Mme de Sarens fort troublé, fort perplexe, et pour tout dire en un mot, fort malheureux. Il n'avait rien exagéré de ce qu'il éprouvait, peut-être même, contrairement à ce qui
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se fait ordinairement, l'expression étaitelle restée au-dessous de la vérité. Une pensée unique Pocoupait. Cette idée qu'il ne verrait plus Sabine lui était insupportable; mais à quoi lui servirait-il de lavoir, s'il ne pouvait pas lui parler de la seule chose dont son cœur fût plein ?
• « Mme de Marsannes avait bien besoin de me jeter à la tête de Mlle Des Périers!
es disait-il tout en marchant, et le bel agrément qu'une passion dans Paris, où l'on vit à la diable et quasiment comme les moineaux au bord d'un toit ! »
Sa promenade le conduisit aux Champs- Elysées; il ne voyait personne. Des mots sans suite qui ne s'écartaient pas du même sujet lui venaient aux lèvres.
«c II est clair, reprenait-il, que le plus simple serait de n'y plus penser et d'aller chercher fortune ailleurs. Le bel agrément dans la vie qu'une femme qui a des griffes au bout des doigts et des lames de canif dans la bouche I ... Le plus
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sot est que j'y retournerai certainement demain. »
Paul s'aperçut alors qu'il parlait tout haut, et cela le fit rire. Il était donc pareil à ces héros de comédie qu'on voit sur le théâtre, et qui se régalent de monologues ?
M. de Sombreuse avait un caractère à ne pouvoir être triste longtemps. La' nature avait été pour lui une bonne fée. Au plus fort de ses chagrins les plus cuisants, il lui prenait des accès de gaieté dont il ne pouvait se défendre. Les gens gourmés, et le monde en est rempli , estimaient qu'il ne sentait pas les choses profondément :
c^était faux, les coups l'atteignaient au vif de l'âme; mais il avait une vaillance d'huineur qui le faisait regimber sous les attaques du sort comme un bon cheval sous les morsures de l'éperon. La mélancolie lui semblait une chose malsaine dont il était décidé à mourir, si elle réussissait a l'atteindre ; c'est pourquoi sans effort , sans préméditation, et par un effet seul de
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son tempérament, il tournait en gaieté les événements les plus malencontreux. S'il en pleurait tout bas, on n'en voyait rien.
« Examinons les choses du bon côté, reprit -il. Mme de Sarens.n'a pas ouvert la porte toute grande, et rien ne m'autorise à faire le fat ; mais cette porte est entrebâillée ! . . . Et l'on a vu des digues qui s'écroulaient parce que l'eau passait par une fissure. J'ai promis de ne plus parler, c'est vrai ; mais il y a mille manières de se taire! Et puis le hasard est 1^, et je ne sais pas de sorcier plus habile en expédients ; le tout est d'en profiter. . . . Donc il ne faut pas s'enraciner dans le désespoir et ne pas commencer par se brûler la cervelle. Qui vivra verra!... »
M. de Sombreuse ne vit rien. Telle il avait laissée Mme de Sarens, telle il la retrouva, nette dans son attitude et ses répliques, avec une nuance d'ironie qui ne lui permettait pas d'aller bien loin quand il était en humeur d'oublier sa promesse.
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Aucun manège, point de coquetterie, mais en revanche la parole aisée , le regard libre, et dans les entretiens qu^ils avaient ensemble une acutesse et une verdeur qui prouvaient assez qu'on n'avait qu'à la presser un peu pour faire tomber de ses lèvres des gouttes de verjus. Sabine n'était changée en rien. Paul se désolait; le plus plaisant, c'est qu'il en voulait à Mme de Marsannes de 'ce qu'il aimait Mme de Sarens.
ic Sans vous, disait-il, je ne l'eusse jamais connue. »
La seule conquête qu'il eût faite était celle de M. de Sarens. Ce financier n'était jamais plus content que lorsqu'il le rencontrait chez lui. Il usait de mille instances pour l'y retenir ou l'y ramener. Paul avait une tournure d'esprit qui plaisait à ce personnage important et affairé. Il ne trouvait amusantes et spirituelles que les choses que Paul disait. Pour un rien, M. de Sarens eût prié M. de Sombreuse d'accepter un
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logement dans sa maison. Un seul point rinquiétait encore, c'était la paresse incurable dont son nouvel ami donnait chaque jour d'éclatants témoignages.
« Occupez-vous donc, lui disait-il sans cesse, ne fût-ce que pour gagner de l'argent.
— Et à quoi cela me servirait-il, si celui que j'ai suffît à me mener, bon an mal an, jusqu'au 31 décembre?
— Cela sert d'abord àn'en pas perdre
Réfléchissez à ce que je dis, et vous reconnaîtrez que ce n'est pas aussi bête que cela en a l'air.»
Paul souriait et secouait la tête.
« C'est bon, reprenait le capitaliste, je n'en démordrai pas, et vous mourrez dans la peau d'un homme qui travaille. »
Cette amitié constante embarrassait fort M. de Sombreuse.
a On n'est pas plus malheureux ! disaitil. C'est sur Mme de Sarens que je fais feu, et c'est M. de Sarens que j'atteins 1 »
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Le chagrin commençait tout doucement à le gagner; si réfractaire qu'il fût à ce sentiment, il en ressentait les assautscomme ime terre forte est pénétrée lentement par la pluie. On le rencontrait quelquefois dans des quartier écartés où il faisait de longues promenades. Étant chez Mme de Sarens, il tombait souvent dans de grands silences.
Elle lui donnait alors de petits coups d'éventail sur le bras et d'un air gai :
« Fardon si je vous dérange ! disaitelle ; y a-t-il quelqu'un ?
— Hélas! oui, madame, il y a quelqu'un, répondait-il, et ce quelqu'un.... »
Mais Sabine mettait un doigt sur ses lèvres, et Paul se taisait.
Tout en ne faisant rien, M. de Sombreuse s'occupait de peinture et de dessin; il ne crayonnait même pas mal. On connaissait de lui dans des albums des feuilles qu'il signait de ses initiales, et qui eussent fait honneur à un artiste. 11 avait tout au bout de la rue Blanche un atelier où il se
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réfugiait aux heures que le monde ne lui prenait pas. Depuis quelque temps, on Vy voyait davantage. II obtint un jour que Mme de Sarens lui rendît A^isite en compagnie de Mme de Marsannes. Dès le lendemain, Sabine arriva rue Blanche à l'heure fixée. Elle se promena d'abord au hasard dans l'atelier, ouvrant un carton par-ci, feuilletant un album par-là. Estelle faisait comme elle. II y avait un grand nombre de dessins et quelques toiles sur les tables et dans les coins. Tout en examinant les productions de M. de Sombreuse, Mme de Marsannes dirigeait de petits coup d'oeil sur Mme de Sarens. En présence d'une tête de fantaisie coiffée d'herbes et de glaïeuls, elle ne put retenir un petit cri d(» sui'prise.
• a Ah! cela vous frappe aussi ?» dit Mme de Sarens.
Toutes les figures représentées dans les toiles de M. de Sombreuse avaient quelques traits de Mme de Sarens. Un certain
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pli dont Paul connais,^ait la signification parut sur les lèvres de Sabine. « C'est joli, mais un peu monotone, » dit-elle.
En continuant sa promenade, Mme deSarens arriva devant une toile d'assez grande dimension auprès de laquelle Mme de Marsannes s'était arrêtée curieusement. Elle représentait une Galatée fuyant parmi les saules et les roseaux. Cette fois il n'y avait pas à s'y tromper. C'était Mme de Sarens elle-même; l'expression, le regard, le sourire, mais le regard et le sourire pris dans leurs bons jours, tout y était. Elle avait les cheveux, ses beaux cheveux d'or pâle, flottant sur les épaules; ses mains écartaient le feuillage. La fugitive regardait au loin.
M. de Sombreuse ne respirait plus. Un instant Mme de Sarens resta silencieuse, puis , avançant la lèvre avec dédain : « Si Galatée avait eu ce visage , dit-elle, elle ne se serait pas retournée. »
Paul devint tout pâle. Il considéra le tableau d'un air abattu; puis, le couvrant
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d'un voile qui se trouva sous sa main :
« Allons! dit-il, cette toile est bien condamnée ! »
Mme de Sarens frissonna, il lui sembla que M. de Sombreiise allait bien vite dans ses projets d'exécution; mais, ne laissant rien paraître de ce qu'elle éprouvait :
« Adieu, Galatée! » dit-elle en riant,
I^ visite fut abrégée. Demeuré seul, Paul se laissa tomber sur un fauteuil ; auprès de lui était un bouquet que Mme de Sarens avait tenu entre ses doigis, qui était pour elle et qu'elle n'avait pas emporté.
« Mme de Marsannes a pris lo sien ! a murmura-t-il . »
Une grande tristesse le saisit, et il pleura comme un enfant.
I E premier moment donné à une J douleur qui «lait réelle, M. (le S Sonibreuse se retrouva tout entier. J^s natures les plus gaies ne sont pas les moins fortes. Les fleurs que porte un arbre lui ôtent-elles rien de sa vigueur ? Il secoua sa tristesse comme un convalescent le drap qui le recouvi-e, et jura d'arracher de son cœur l'imago de Mme de Sareus.
Cette idée cepcndanl qu'il parviendrait à ne plusTaimer lui était odieuse. Ily a dans la constance d'un amour, même quand il est malheureux, une douceur que les âmes
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délicates savourent avec délices. C'est un peu la joie du martyr qui confesse son Dieu. Sa résolution prise, Paul quitta l'atelier, où ses yeux ne se pouvaient arrêter sans rencontrer le sourire ou le regard de Sabine. Une heure après, il était à l'Opéra.
On l'accueillit partout comme un voyageur qui revient les mains chargées de bonnes nouvelles. Une personne avec laquelle il était en vieilles relations d'amitié l'écoutait en l'observant du coin de l'œil ; se penchant tout à coup à son oreille : a Vous riez trop, dit-elle, pour n'avoir pas bonne envie de pleurer! »
Ces quelques mots furent comme un coup de vent qui, au plus clair d'un matin d'avril, arrache toutes les fleurs d'un arbrisseau. M. de Sombreuse s'esquiva. Il avait le cœur plus lourd que du plomb. Il prit au hasard par les ru«s ; sa promenade le conduisit du côté des Champs-Elysées, tout au bord d'un jardin au fond duquel on distinguait un petit hôtel. Une lumière
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brillait doucement derrière une fenêtre ouverte dont les rideaux étaient abattus.
11 s'arrêta contre la grille et regarda cette lumière bleue tamisée par des tentures de soie. Le jardin était plein d'ombre. Quel- • ques pans de gazon et de lilas le séparaient à peine d'un petit salon où il avait passé les heures les meilleures dont il eût gardé la méinoire. Un instant il eut la pensée de franchir la grille et d'y, courir; mais comment cette action d'écolier serait-elle accueillie ? Il connaissait trop bien Mme de Sarens pour se faire la moindre illusion.
Le son d'un piano arriva faiblement jusqu'à lui : il reconnut un air que Sabine avait en affection et qu'elle jouait avec un grand charme. Combien de fois ne l'avaitil pas écouté, assis auprès d'elle! Il appuya le fronts contre les barreaux de fer et ferma les yeux. Il la voyait comme si elle eût été dans la pleine clarté du soleil, debout sur un nuage. Ces sentiments impétueux dont le passage donne au cœur de l'homme
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son baptême l'envahirent comme un flot.
En dehors de Sabine, qu'était le monde?
qu'était la vie? Il n'était pas de folie, pas de sacrifices, qui, pour l'obtenir et la garder, ne lui parussent faciles et naturels.
Ces rêves que l'on fait à la vingtième année, ces délires, ces ivresses qui s'emparent de l'âme, il les avait dans leur toutepuissance. La raison est en révolte contre ces enthousiasmes; la vieillesse les poursuit de son ironie, l'âge mûr sourit quand on en parle, et ne les signale à l'adolescence que pour l'engager à s'en préserver. Quel homme cependant ne* s'est pas senti meilleur pour les avoir éprouvés, et combien qui, dans tout l'éclat des positions conquises, à l'heure suprême oîi la fortune complaisante a mis en faisceau dans leurs mains les choses les plus enviées, n'ont pas salué d'une larme le souvenir des temps lointains où ils n'avaient pour toute espérance que des rêves et pour toute richesse que dos baisers !
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En ce moment oii il était seul^ perdu dans la nuit^ Paul appelait Sabine de toutes les forces de son cœur. Il était sincère, il aimait, et des larmes coulaient de ses yeux.
Les rideaux bleus s'écartèrent, une ombre parut sur une terrasse en saillie qu'un jet de lumière éclaira. Mme de Sarens sfi pencha- sur la balustrade et regarda au fond du jardin. Une fauvette éveillée par le printemps y chantait. Tout ce qu'il y avait de bon, de jeune, d'exalté dans l'âme de M. de Sombreuse vola vers l'ombre charmante qu'il entrevoyait dans la nuit. Une de ces susperstitions dont ne peuvent se défendre les êtres violemment épris s'empara soudain de Paul.
« Si elle reste encore quelques minutes visible à mes yeux, se dit-il, un jour elle pourra m'être rendue ; si tout à coup elle s'éloigne, je la perds à jamais. »
Une pluie fine vint à tomber. Mme de Sarens releva le front, quitta la terrasse, et la lumière disparut avec elle.
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c( Tout est fitii, pensa » Paul.
Il se présenta le lendemain chez Mme de Sarens. Une femme de chambre le pria d'attendre un instant. Paul s'assit dans ce même salon où la veille au soir elle avait joué du piano. Ses yeux se promenaient partout, comme s'il eût voulu prendre l'empreinte des lieux qu'il ne devait plus voir peut-être. Ces mille objets dispersés sur les étagères et les consoles avaient un langage pour lui ; une part de la vie de Sabitie s'était répandue autour d'eux ; ils lui étaient chers, ils avaient été les témoins muets de ses anxiétés. Un petit bouquet de violettes se trouva sur un meuble à portée de sa main ; il se souvint que Sabine avait souvent quelque fleur à son corsage.
a Hier c'était une rose, aujourd'hui ce sont des violettes ; mais rien ne fera que je sois moins triste aujourd'hui que je ne l'étais hier, » murmura-t-il.
Cependant il prit les modestes fleurs et les porta à ses lèvres avec un frémisse-
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ment de douleur et de joie, Mme de Sarens parut et fronça le sourcil.
« Pardonnez-moi, je ne le ferai plus, »
dit M. de Sombreuse.
Sabine ne put s'empêcher de sourire.
« Au moins rendez-moi ces pauvres fleurs, »dit-elle.
Mais sans se presser d'obéir, et s'emparant au contraire de la main que Mme de Sarens avançait vers lui :
« Est-ce bien décidé? ajouta-t-il. Ne.
m'aimerez-vous jamais?
— Encore! s'écria Sabine, qui retira sa main.
— Et ne comprenez-vous pas que, si je vous en parle aujourd'hui, c'est que je ne vous en parlerai plus demain ?
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure, fallût-il, pour me contraindre au silence, m^en aller au bout du monde! Ainsi répondez franchement. . . .
Je suis comme un pauvre blessé menacé de subir une amputation : si l'œuvre du bis-
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touri doit s'accomplir, je suis prêt ; maïs si je puis être sauvé sans rien perdre , ne vous gênez pas non plus pour me le dire.
— Je le voudrais, malheureusement c'est impossible. Et même, à vous dire les choses comme elles sont, je n'eusse pas mieux demandé. Personne ne m'est sympathique à l'égal de vous, et s'il avait été dans ma destinée d'aimer, peut-être auriezvous fait ce miracle. Le diable ou le bon dieu, je ne sais lequel veut que je sois réfractaire à l'amour. Il faut que j'en prenne mon parti et que vous le preniez aussi.
Seulement ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute, aussi vrai que je suis une honnête femme. Remarquez d'ailleurs que le plus à plaindre, ce n'est pas vous, bien au contraire ; vous éprouvez à me voîr, et malgré votre souffrance, plus de bonheur que moi dans mon insensibilité. Vous avez rémotion, c'est quelque chose, c'est beaucoup.... Que me reste-t-il, à moi? L'en-
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nui d'entendre répéter dans un langage que je ne parlerai jamais des phrases plus ou moins bien^faites dont le sens m'échappe, quelque soin que je mette à les comprendre. Il y a des sauvages qui n'aiment pas la musique.... En présence des plus beaux chefs-d'œuvre de Rossini et de Mcyerbeer, ils éprouvent certains mouvements nerveux qui les poussent à briser les harpes et les violons afin d'en finir avec ce bruit qui les agace.... Il se peut que j'aie à mon insu les oreilles d'un sauvage. Le langage qui fait les délices des Juliette et des Roméo, c'est là justement la musique que je n'entends pas. A la longue, cela m'irrite les nerfs, et des heures peuvent sonner où ma patience serait à bout.... Il m6 déplairait que vous en fussiez la victime. Donc, si vous ne vous sentez pas le courage de parler avec tout le monde et pour toujours le seul idiome que je comprenne, renoncez à paraître ici. Ce sera comme si nous ne nous étions jamais rencontrés. Vous y ga-
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gnerez de me faire voir que vous êtes quelqu'un.
— Je serai ce quelqu*un-là, madame^ sans me réduire à cette extrémité.
— Je le désire Est-ce bien convenu ?
De ma part, une porte ouverte, le coin du feu et une tasse de thé ; de la vôtre, une bonne amitié et de l'esprit, si faire se peut. »
M. de Sombreuse hésita. Il regardait Sabine attentivement avec une expression de douceur et d'inquiétude ; on sentait que, si sa raison se soumettait à cette épreuve, son cœur protestait encore et appelait une délivrance.
En face de cette sollicitation muette, Mme de Sarens secoua la tête.
« c( Allons! j'accepte! » dit Paul, qui se leva.
Il fit quelques pas dans le salon ; il était un peu pâle.
«c Vous avez été mon amour le plus profond, dit-il alors; il n'eût dépendu que
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de VOUS qu'il eût été éternel.... J'éprouve je ne sais quel amer désenchantement. Ne plus vous aimer ! . . .
— Eh bien ! fît Sabine, ne peut-on pas aimer sans m'aimer?
— Soit, et fasse le ciel que le diable m'envoie prochainement une folie nouvelle pour me guérir de celle à laquelle il me faut renoncer 1
• — Quoi ! une sottise encore ?
— Eh! madame, si mon intelligence paresseuse et mes mains élevées dans Toisiveté n'ont jamais pu s'occuper, il n'en est pas de même de mon cœur. Il ne sait pas ce que c'est que le repos. Il a péché, il pèche, il péchera !
— Amen, » répondit Mme de Sarens.
M. de Sombreuse était ému sincèrement
et le laissait voir; s'il riait du coin des lèvres, une tristesse noire remplissait ses yeux.
« Ce n'est pas tout que de la désirer, cette sottise qui vous étonne, reprit-il ; en-
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core faut-il pouvoir mettre son cœur à l'unisson de son envie. i>
Sabine^ qui jouait avec son éventail, se mil à rire.
« Je vois ce qui vous embarrasse, poursuivit-elle ; un homme qui a le culte de la fidélité ne veut pas laisser croire qu'il peut changer comme un simple mortel. Il vous déplaît d'entrer dans ce salon avec une nouvelle cocarde au front, et l'aveu que vous en feriez blesserait votre amour-propre. Je suis encore assez bonne pour vcîiir à votre secours. Ne parlez pas. Agissez.
— Que voulez-vous dire ?
— C'est fort simple. Voyez-vous cette petite console en bois doré appliquée contre le mur, là-bas, dans un coin ? Je lui destinais l'honneur de porter une statuette, ainsi que le fait sa voisine sur laquelle un berger en belle porcelaine de Saxe joue du galoubet. Mettez-vous en quête d'une bergère, et, lorsque votre âme aura goûté
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les douceurs de rindépendance^ posez-la bravement sur la console. La vue de cette statuette me sera un signe que les chaînes dont votre cœur était garrotté sont tombées en poudre.
— Une bergère, dites- vous ?
— Avec ou sans moutons, comme il vous plaira.
— Ah! que ne puis-je la trouver ce soir!
Elle y serait demain. »
Une certaine lueur fauve parut dans les yeux de Sabine ; elle se leva, tendit la main à M. de Sombreuse, qui la serra bravement, et le congédia. Elle était heureuse certainement du tour qu'avait pris la conversation. Pourquoi donc éprouvait-elle comme un serrement de cœur? Elle se mit au piano, chanta, se montra fort gaie, et eut deux QU trois fois des en\ies subites de pleurer*
Paul tint parole. Il revitMme de Sarens le lendemain, et les jours suivants, et lui parla de tout, excepté de la chose qui l'occupait
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le plus. Quelques pâleurs soudaines^ un léger tremblement dans la voix, certains tressaillements dont il n'était point le maître, indiquaient seuls ce qui se passait en lui. Sabine ne s'y trompait pas et n'en témoignait rien. Vers la fin de la semaine, au moment de la quitter après une soirée où personne n'avait interrompu leur tête-àtête, il retint la main qu'elle venait de lui donner.
« Êtes-vous contente de moi? dit-il.
— Très- contente, » répondit-elle.
Quelque chose lui manquait cependant.
Elle se réjouissait de l'absence de ce quelque chose et s'étonnait de n'en être pas plus joyeuse. Elle éprouvait cette impression singulière que connaissent les personnes nerveuses lorsque, après des journées chaudes, les bises aiguës du mois .d'avril leur apprennent tout à coup que le printemps est encore loin de l'été. Une sensation de froid intérieur la glaçait. Ses journées ne finissaient pas.
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« Je ne sors point assez, » se dit-elle.
Dès le lendemain, elle entassa les uns sur les autres bals, concerts, dîners, plaisirs de toute sorte. On ne la trouvait plus chez elle. Loin de combler le gouffre, cette agitation le creusa davantage. Les journées dont elle avait accusé la durée et la pesanteur devinrent interminables.
a C'est d'autant plus singulier, se disaitelle, que jamais je ne fus plus heureuse. »
En la voyant si belle, si bien parée et si répandue dans tout ce que Paris a de plus brillant, M. de Sarens fut dans le ravissement.
Q( Puisque vous allez régulièrement au bois de Boulogne, deux ou trois chevaux ne vous suffisent plus : je veux vous en offrir une paire de ma façon , lui dit-il , et je prétends qu'il n'y en ait pas de plus beaux dans tout Paris. »
Le lendemain, Sabine trouva deux alezans brûlés attelés à son coupé. M. de Sarens riait sous cape.
« Ils arrivent de Hyde-Park el valent dix mille francs pièce, » reprit-il.
Quaad elle se vit dans l'obligation de promener tous les jours les deux alezans brûlés aux Champs-Elysées, Sabine tomba dans un ennui profond. Un matin elle eut la migraine subitement, refusa toutes les invitations qui devaient remplir la semaine et se plongea dans la lecture. Elle dévora vingt volumes en quatre jours ; la table sur laquelle ils étalent empilés débarrassée, elle jeta ses mains en l'air dans un élan d'abattement :
Il Nada ! » murmura-t-elle.
Une amie força la porte derrière laquelle Sabine abritait son ennui.
« Çà ! dit cette curieuse, vous vous amusez donc beaucoup?
— Certes, je ne vois personne, » répondit Mme de Sarens avec ce rire qui lui étail particulier.
Les livres abandonnés, la musique eut son tour. Le concert fut en permanence
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dans son salon. M. de Sarens, qui avait applaudi lorsque sa femme s'était précipitée dans le tourbillon du monde, disant que c'était de son âge et qu'elle avait cent fois raison^ applaudit de plus belle quand il la surprit, toutes portes closes, entre quatre bougies, devant son piano. Il s'installa chez elle, lui embrassa les mains cinquante fois, déclara qu'il était le plus heureux des hommes et se planta dans un fauteuil d'où il ne perdait pas un de ses mouvements.
Elle lutta pendant trois jours, espérant le désarçonner par un excès de sonates. Il tint bon. Le quatrième jour, elle ferma son piano, et jura qu'elle avait des palpitations.
(c Pauvre ange 1 » dit M. de Sarens, qui l'embrassa sur le front.
Elle s'empressa de retourner à l'Opéra.
Mme de Marsannes la voyait fréquemment et ne lui parlait presque plus de M. de Sombreuse. Un soir cependant, son nom s'étant glissé dans l'entretien, Estelle soupira.
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<c Vous lie savez pas combien il est malheureux ! dit-elle. 11 ne peut pas vous oublier,
— Bon! cela passera! » répondit Sabine^ Au moment où Mme de Marsannes s'éloignait, Mme de Sarens la rappela d'une voix caressante.
a Vous reviendrez, n'est-ce pas? dit-elle.
Je ne vous vols jamais assez. »
Estelle retourna chez son amie; mais soit l'effet du hasard, soit préméditation, elle ne lui parla plus de Paul. Elle était toujours affairée et toujours en mouvement comme une personne qui craint perpétuellement d'arriver trop tard.
« Qu'avez- vous donc à vous remuer ainsi ? On dirait que toutes les affaires des chancelleries pèsent sur vos épaules. .».
— La vie est si courte ! répondit Estelle.
— Oui, la vie est courte, et les journées sont longues 1 » répliqua Sabine.
Mnie de Sarens ne voyait plus M. de Sombreuse que deux ou trois fois par
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semaine. Ils causaient de mille choses, et Paul y mettait d'autant plus d'aisance qu'il était moins longtemps seul avec elle. Le goût et rhabitude de la conversation l'emportant, il se laissait aller à de grands mouvements de gaieté et à des escarmouches de paroles qui retenaient les visiteurs. Cette gaîté brillante irritait Mme de Sarens. Elle eût été désespérée cependant de le voir langoureux ou mélancolique. Une crainte dont elle se faisait presque un mystère à elle-même l'oppressait. Si elle n'eût rien fait pour maintenir M. de Sombreuse dans des sentiments qu'elle condamnait 3 pour rien au monde, elle n'eût voulu le savoir capable de manège. Si tôt guéri, l'avait-il aimée réellement et sérieusement comme il le prétendait? Semblable aux autres, il était diminué dans sa pensée, et elle en souffrait. Un jour, et malgré sa ferme résolution de ne faire aucune allusion à ce qui s'était passé entre eux, elle lui adressa tout à coup de grands compliments sur sa belle humeur.
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« Je ne m'attendais pas néanmoins, ditelle, à la voir se lever de si bonne heure.
— Madame, ne nous hâtons pas de chanter victoire.... Ce n'est encore qu'une convalescence....
— Elle est en bon chemin, ce me semble, et la guérison ne se fera pas attendre, au train dont vous marchez. »
Une légère pâleur se répandit sur le visage de M. de Sombreuse, et d'une voix altérée :
a La redoutez-vous? reprit-il.
• — Dieu m'en garde ! . . . C'est un fait que je constate et non un regret que j'exprime.
— Tant pis! » dit Paul simplement.
Ce mot remua Mme de Sarens. Quelqu'un entra; elle laissa partir M. de Sombreuse sans lui tendre la main.
La semaine tout entière s'écoula sans qu'elle le revît. Elle apprit en même temps que Mme de Marsannes rentrait tous les jours chez elle, vers quatre ou cinq heures.
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Il n'était pas de promenades ou de visites qui pussent la retenir.
« Depuis quand cet amour de la régularité? lui demanda-t-elle ; cela vous a pris comme une fièvre,
— C'est le seul moyen de voir un peu tranquillement les amis qu'on a.
— Autant d'amis que ça I » s'écria Sabine.
Estelle rougit. Mme de Sarens arrangea nonchalamment les brides de son chapeau devant une glace.
« Adieu 9 reprit-elle; s'il vous en reste encore quelques-uns l'an prochain, vous me les présenterez, n'est-ce pas ? »
En tournant le coin de la rue, elle aperçut le coupé de M. de Sombreuse. Elle mit vivement la tête à la portière et le vit qui s'arrêtait à la porte de Mme de Marsannes.
Sabine se rejeta au fond de sa voiture et y resta blottie, tout étonnée du battement de cœur qui l'étouffait.
« Après tout, qu'y a-t-il ? Ce n'est qu'une
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visite, se dit-elle, et quand même ce ne serait pas une visite, en quoi cela peut-il m'occupcr?... »
Un grand soupir souleva sa poitrine. Elle avait diverses courses à faire, elle y renonça et se fit ramener chez elle. Son visage avait la couleur de la cire. Le soir venu, M. de Sarens, qui rentrait en fredonnant, la trouva seule au fond d'une pièce écartée, dans la plus noire obscurité. Il sonna, et on apporta de la lumière. Sabine était plongée dans un fauteuil, les yeux rouges.
<c Qu'est-ce donc? s'écria le mari, vous avez les paupières humides,... On dirait que vous avez pleuré.
— Moi! Quelle folie! Je dormais. »
En levant les yeux, elle aperçut contre le mur le petit support sur lequel M. de Sombreuse devait poser une statuette le jour où l'amitié seule le ramènerait chez Mme de Sarens. Elle sourit.
a La place est vide encore cependant, »
murmura-t-elle.
hr ces entrefaites, un grand changement se 6t dans la position de M. de Sombreuse. Une sœur qu'il avait en province, et qu'il aimait tendrement, arriva un matin chez lui tout en pleurs. Son mari, qui exploitait une usine dans le Bourbonnais, avait eu l'imprudence de se jeter dans des spéculations hardies dont le résultat, après trois ou quatre ans de luttes, était une catastrophe que rien ne pouvait plus conjurer. Sa fortune était compromise ; il fallait liquider , vendre l'usine, et, la ruine consommée, on ne
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savait pas s'il resterait de quoi payer les créanciers.
« Et j'ai trois enfants 1 » 'dit Mme Dervieux en achevant ce récit.
Les larmes la gagnèrent, et elle se mit h sangloter.
« Déjeunons d'abord, répondit Paul, qui l'embrassa ; cela nous fera certainement trouver le moyen de dîner demain, aprèsdemain, le jour suivant et ainsi* de suite, in sœcula sœculorum! »
Mme Dervieux avait bonne envie de se désespérer; l'assurance de son frère la calma. Elle eut beau objecter, pour faire honneur à son chagrin , qu'elle n'avait aucun appétit : il fallut bon gré, mal gré, qu'elle se mît à table.
a Remarque bien, lui dit Paul, qu'il faudra toujours que tu finisses par manger, à moins que tu n'aies juré de te laisser mourir de faim , ce qui serait d'une mauvaise mère.... Donc commence par où tu devrais finir. »
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Mme Dervleux grignota une aile de poulet.
« Tes pauvres neveux , qui devaient être si riches, les voilà sans le sou! ditelle.
— C'est une bonne chance. S'ils avaient eu vingt-cinq mille francs de rente au sortir du collège, l'argent en aurait fait des imbéciles.
— Et ma maison de campagne aux bords de l'Allier, je ne la verrai plus!
— C'est l'étourdi qui l'achètera qu'il faut plaindre. 11 y régnait une telle humidité qu'on avait de la mousse sur le visage en s'éveillant. »
Mme Dervieux voulut s'impatienter ; Paul ne lui en laissa pas le temps. « Cependant^ reprit-elle, les affaires sont les affaires, et les plaisanteries n'y sont pas de saison.
— Ta visite me le prouve assez. Permetsmoi donc de reculer le moment où il me faudra faire leur connaissance.
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— Tu as donc le projet de t'en mêler un peu ?
— Je le crois bien I Tu m'en parlerais pendant trente-six ans, si je ne m'en occupais pas durant vingt-quatre heures ! »
Au dessert, Mme Der vieux se mit à rire.
a Tu es insupportable ! reprit-elle.
Avec toi, on ne peut jamais pleurer à son aise. .. . Que dirait mon mari s'il me voyait en train d'avaler des gâteaux et de croquer des pralines ?
— Ton mari ? Il est tfès-gourmand ; je le connais, il demanderait des truffes. ... A présent va te promener au bois de Boulogne; moi, je cours chez mon honime d'affaires, et avant quatre jours toutes les spéculations du Bourbonnais seront débrouillées. »
Paul se rendit chez Mme de Marsannes.
« Je suis né coiffé, lui dit-il; au plus fort de mes batailles contre le chagrin, il m'arrive une aventure qui va me faire entrer en danse avec les notaires et les avoués.
Je n'aurai plus 'le temps de m'occuper de moi.
— Qu'est-ce donc ?
— 11 vous souvient de cette sœur dont je vous ai parlé souvent, et que j'aime beaucoup.... Elle est entièrement ruinée.
— Grand Dieu!
— Rassurez-vous! il me reste de quoi la tirer d'affaire.
— Et vous ! . . .
— Moi? j'apprendrai à travailler;... ce doit être très-amusant. ... Il faut tant d'imagination pour dépenser vingt-quatre heures par jour. ... La mienne est à bout d'efforts . »
Estelle lui tendit les mains ; il les prit et les embrassa longuement. Quand elle retira les siennes y Mme de Marsannes avait les joues en feu. « Je ne croyais pas vraiment qu'elle fut si jolie, se dit M. de Sombreuse en s'éloignant. . . . Comment se fait-il que je ne Taie pas remarqué plus tôt ? »
Pendant quelques jours, on ne l'aperçut plus. Il ne quittait les hommes d'affaires
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que pour courir chez Estelle, à qui , sans y penser, il rendait compte de tout ce qu'il faisait. La liquidation était plus difficile qu'il ne lesupposait. Les créances sortaient de dessous terre.
«Ton mari est un phénomène, disait-il gaiement à Mme Dervieux, il avait le génie du désordre. »
Un matin, M. de Sarens, qui se plaignait de ne plus voir Paul, le rencontra chez un notaire.
« Vous dans une élude ! qu'y faitesvous? »
En quatre mots , Paul le mit au courant de la situation. « Il s'agit de chiffres, cl vous ne parliez pas ! reprit M. de Sarens. . . . Confiez-moi toutes ces paperasses , . . . je m'en tirerai mieux que vous. »
Il en fallut passer par où le capitaliste voulait. M. de Sarens mena l'affaire rondement, en homme pour qui les liquidations les plus embarrassées ne présentent point de difficultés. Quelques notes et certains
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rapports trouvés çà et là lui donnèrent la pensée que M. Dervieux avait l'esprit inventifet le sentimentdes grandesopérations.
« Les capitaux lui ont marqué plus que les idées, dit-il à Paul.
— Payons d'abord les dettes, nous penserons plus tard aux idées, s'il y en a, » répliqua M. de Sombreuse.
Ces courses chez les notaires elles avoués, ces rendez-vous perpétuels autour des tables noires chargées de dossiers, ces discussions arides d'où la ruine pouvait sortir, entretenaient sa gaieté. 11 se trouvait en contact avec des personnes auxquelles il découvrait des profils singuliers. Un élément nouveau entrait dans sa vie et distrayait sa pensée. Il ne voyait Mme de Sarens que par intervalles et les jours où M. de Sarens l'entraînait à dîner. Le cœur lui battait un peu ; il ne s'en allait guère avant minuit, mais le lendemain il ne revenait pas. On ne voyait pas non plus arriver de. statuette.
106 MADAME DE SARENS.
Un matin, M. de Sarens courut chez Paul, et se frottant les mains. « Voilà qui est fini! » s'écria-t-il.
— Bonne nouvelle alors ! répondit M.
deSombreuse.
— Il n'y a qu'un léger inconvénient, c'est que, tout compte fait et les signatures échangées, il ne vous reste rien.
— Absolumeîit rien ?
— A peu près, à l'exception de quelques broutilles dont nous ferons bien deux mille francs de rente.
— Diable! . . . M'est avis alors que le moment est proche où il faudra faire quelque chose.
— Je le crois.
— Comme on change ! Et que ferai-je, s'il vous plaît ?
— C'est l'affaire de vos amis, et je gage qu'ils sont en train déjà de vous trouver un bel emploi.
— Vous avez l'air, mon cher monsieur de Sarens, d'en savoir quelque chose. »
MADAME DE SARENS. 107
Une expression de joie folle parut sur le visage du banquier.
fc Peut-être! reprit-il Ne m'étais-je
pas mis en tête de vous convertir ?
— Vous êtes le meilleur des hommes !
— Non, je suis têtu. »
Une idée traversa subitement l'esprit de Paul et le rendit songeur.
« Mais, dit-il, si toute ma fortune n'a suffi qu'à liquider la situation de M. Dervieux, les dettes payées, que va-t-il devenir ?
— Que cela ne vous inquiète pas ! M.
Dervieux est un de ces hommes qui ne demandent qu'à être poussés pour aller loin. Voulez-vous me le donner?
— Prenez-le.
— Merci, c'est un véritable cadeau que vous me faites. A présent rendez visite à vos amis.... Moi je vais battre un peu le pavé de Paris.... lime tarde de vous voir attelé à une bonne place. »
Au lieu de rendre visite à ses amis,
108 MADAME DE SAltENS. "
Paul passa chez Mme de Marsannes et lui raconta gaiement son bistoire.
« Je m'appelle Job, dit-il. J'ai tout arrangé cbemin faisant. . . . Mon existence sera cbarmante. Je déjeunerai chez M. de Pelcourt les jours d'Italiens et chez M. de Formeville les jours d'Opéra.... M, d'Armellc a un pavillon dans son jardin, je m'y installe. Je dîne chez l'un, je dîne chez l'autre, et trois fois par semaine chez vous. Je commence ce soir. Mes deux mille francs de rente me serviront à payer les cornets de bonbons que j'offrirai à mes connaissances. »
Estelle lui prit les deux mains.
(( Pauvre ami! vous rirez donc toujours ? dit-elle.
— Eh ! si l'on ne riait pas toujoure, on pleurerait trop souvent. »
Leurs yeux se rencontrèrent. Paul vit que ceux d'Estelle se remplissaient de larmes :
(f Vous êtes bonne, vous! » reprit-il.
MADAME DE SARENS. 109
Et par un mouvement spontané, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il l'attira vers lui. Estelle frissonna de la tête aux pieds.
M. de Sarens employait ses heures autrement que M. de Sombreuse. Bientôt il eut mis en campagne pour son protégé un nombre considérable de personnes qui tenaient au budget par mille fils. Un homme qui manie des millions et qui a le pied dans les grandes affaires n'est pas un solliciteur qu'on éconduit. La journée n'était point finie, que M. de Sarens avait la certitude que M. de Sombreuse aurait prochainement une bonne place, honorable et lucrative. Un conseiller référendaire à la cour des comptes mourut justement sur ces entrefaites, et l'homme qu'on avait vu si longtemps à l'Opéra entra d'un bond à l'hôtel du quai d'Orsay. Le plus heureux, ce fut M. de Sarens. Il voulut célébrer par un dîner ce grand événement. Paul en fut naturellement le héros. Mme de
110 MADAME DE 8ARBN8,
Marsannes en était. Mme de Sarens remarqua qu'elle n'était plus ni actii^e ni remuante.
« Vous voilà tout à fait à la mode, lui dit Sabine : une robe trop longue et un brin de mélancolie sur le visage. »
Estelle rougît. Vers minuit, on se trouva presque en petit comité. M. de Sombreuse s'excusa gaiement d'être un homme occupé. Il ne se reconnaissait plus luimême.
a Quand je pense que je vais avoir des plumes^ de l'encre et du papier qui serviront véritablement à quelque chose^ cela m'étonne....
— Et vous afflige peut-être? ajouta Mme de Sarens.
— Non, pas tout à fait, mais cela m 'effraie un peu. Tout changement à mon âge est une chose imprudente, et j'ai peur que mes amis, me voyant moins, s'habituent à ne plus m'aimer.
— Voilà une chose que vous n'aurez
MADAME DE SARENS. '111
jamais à craindre, j'imagine,» s'écria vivement Mme de Marsannes.
Mme de Sarens surprit un regard de reconnai^ance que Paul lui jeta. Elle en connaissait l'expression. Une sensation de froid se glissa dans ses veines.
« Quoi ! déjà ? » se dit^elle.
Une interprétation exagérée, une apparence trompeuse, pouvaient l'avoir égarée.
Il ne fallait pas tirer d'un regard des conclusions trop radicales. Oii en serait le monde, si on fondait sa conviction sur un coup d'œil ou un sourire ? Il fallait observer les choses tranquillement et surtout les examiner sans prévention.
Mme de Marsannes et M. de Sombreuse restèrent les derniers. Au moment de s'éloigner, après une conversation fort animée oïl Sabine avait mis beaucoup du sien, Paul offrit à Mme de Marsannes de la ramener chez elle.
a Je le veux bien, )^ répondit-elle simplement.
lia * MADAME DE SARENS.
Mme de Sarens aurait eu bonne envie de l'accompagner pendant ce petitvoyage; mais on ne quitte pas sa maison après minuit pour s'en aller à la promenade. Estelle ne paraissait ni troublée ni impatiente. Demeurée seule, Sabine repassa en esprit tous les incidents de cette soirée, ceux-là surtout auxquels personne n'avait pris garde. Elle avait remarqué que son amie était restée tout le temps à la même place, presque sans faire aucun mouvement.
Elle ne s'était mêlée à la conversation que par quelques mots. Chez une personne autrefois si remuante, et dont le babil rappelait le gazouillement des fauvettes, ce grand changement n'était-il pas Tindice de quelque révolution dont on ne parlait pas ? Tout à coup Sabine haussa les épaules :
c< Suis-je sotte ! murmura-t-elle. Le * support n'est-il pas toujours vide? »
indemain, à la nuit tombante, WÎM Paul se présenta chez Mme de ïsM Sarens. Il portait à la main un objet proprement enveloppé de papier.
On lui apprit que Mme de Sarens était dans sa cbambre avec une vieille parente qui venait la voir quatre fois l'an.
a Qu'elle ne se dérange pas, dit-il d'un air embarrassé, je l'attendrai un instant.
.\u besoin, je reviendrai plus tard. »
On le laissa seul. L'objet qu'il tenait à la main semblait le gêner beaucoup, « Ma
foi ! dit-il, mieux vaut encore qu'elle ne soit pas ici. »
Il se dirigea vers l'un des coins du salon et se mit à défaire le paquet. Au bout de quelques minutes, une porte s'ouvrit, et Sabine parut.
a Oîi donc êtes-vous ? » dit-elle, surprise par l'obscurité.
M. de Sombreuse s'empressa de marcher au-devant d'elle.
a On n'y voit pas ici, reprit-elle.
— J'allais me retirer , répondit Paul d'une voix un peu émue. D'ailleurs qu'at-on besoin d'y voir pour causer ? Si je n'avais pas pu vous serrer la main en ce moment, je serais revenu dans la soirée.
— Voilà une bonne parole, qui corrige ce que la première avait de désobligeant.. .. Je me suis mis l'esprit à la torture pour renvoyer poliment cette honnête personne , qui vient tout exprès du Luxembourg pour me voir. . . .Mais vous, pourquoi vous échapper si promptement ?
MADAME Dfi SARENS. 115
— C'est qu'il pourrait bien se faire que demain soir je ne fusse plus à Paris.
— Vous ! s'écria Mme de Sarens.
— Je suis menacé de faire un long voyage. On m'envoie en Italie, à Rome, à Naples, je ne sais où!
— Comme cela, tout à coup! Je ne vous savais pas si curieux de peintures et de monuments, reprit-elle d'un voix altérée.
— Eh ! madame, s'il ne s'agissait que de moi, quitterais-je Paris ? Il m'arrive un grand chagrin.
— Ah! mon ami, contez-moi cela? Un chagrin, dites-vous ? Et vous ne parliez pas ! Est-ce un malheur auquel on puisse quelque chose ? Expliquez-vous bien vite. »
L'obscurité donnait-elle du courage à Mme de Sarens, ou quelqu'une de ces émotions que les femmes subissent spontanément l'avait-elle saisie ? Ce n'était plus la même personne: elle avait pris, tout en marchant, le bras de M. de Sombreusc, et Tenlraîna vers un canapé où elle s'assit au-
116 MADAME DE 8ARENS.
près de lui. Il sentait contre son bras les battements d'un cœur qui tremblait.il prit la main de Sabine et la porta à ses lèvres.
« Vous ne savez pas tout le bien que vous me faites, dit Paul.
— Par hasard douliez-vous de moi ? reprit-elle sans retirer sa main. Vous me jugez donc bien mal?... Qu'ai-je fait pour mériter cette opinion?... On m'a comparée aux pommes vertes, je le sais; mais est-ce une raison pour me croire incapable d'éprouver aucun bon sentiment ? Vous me feriez beaucoup de peine si vous le croyiez. La pomme verte peut ressembler aux châtaignes. Enlevez l'écorce épineuse ,qui l'enveloppe, le fruit est bon et vaut peut-être la peine qu'on le cherche. Si vous avez quelque chagrin, j'en veux ma part.
Vous verrez que je puis être une amie sincère et dévouée. Donc parlez, dites-moi bien tout, et personne ne vous écoutera d'un cœur plus disposé à vous plaindre et à vous consoler. »
MADAME DE SARENS. 117
M. de Sombreuse pressa doucement la main de Sabine.
« Vous n'ignorez pas que j'ai une sœur, reprit-il; Mme Dervieux a pu supporter le coup qui a renversé l'édifice de sa fortune sans faiblir. A présent que, grâce à M, de Sarens, elle est à l'abri de toute inquiétude, elle en ressent mieux les atteintes. Sa santé est profondément altérée. Les médecins ont longtemps cherché un remède contre le mal. Tous conseillent un changement d'air^ un climat plus chaud.
— Et ils l'envoient en Italie ?
— Or, comme M. Dervieux est pris par les nouvelles affaires dont M. de Sarens lui a confié la direction, c'est à moi d'accompagner sa femme. Vous voyez que le travail ne veut pas de moi ; on me trouve une place, je prends la résolution de la bien remplir, et mon premier soin est de demander un congé. Le plus cruel, c'est qu'en partant de Paris, j'y laisse tout ce que j'aime. »
Sabine tressaillit. « Croyez-vous que les personnes dont vous parlez ne souffrent pas autant que vous de ce départ ? repritelle. D'ailleurs ritalie n'est pas si loin; on ira vous rendre visite.... Tout le monde n'a pas vu Venise ou Florence.
— Merci, répondit Paul; j'étais arrivé tout triste , et vous savez si je hais la tristesse; me voilà consolé à demi. Je crois bien que, si vous vouliez vous en mêler, vous feriez des miracles. »
En ce moment, un domestique apporta une lampe. Mme de Sarens leva les yeux machinalement et aperçut, debout sur une console, une belle bergère en porcelaine de Saxe qui n'y était pas le matin.
« Dieu \ fit-elle.
— Qu'est-ce ? demanda M. de Sombreuse.
— Rien.... une de ces douleurs vives et courtes qui vous traversent la poitrine comme une lame de canif. J'y suis sujette.
Laissez-moi marcher un peu. »
Sabine se leva et fit quelques pas dans le
MADAME DE SARENS. 110
salon. En passant devant la lampe, elle la coiffa d'un abat-jour.
« Quand on est resté quelque temps dans l'obscurité, dit-elle, cette vive clarté blesse le regard. »
Au bout d'un instant, elle vint de nouveau s'asseoir auprès de Paul, ce Et quand vous proposez-vous de partir ? poursuivitelle.
— Mais cela dépend deMmeDervieux.
EHe a bien des préparatifs à terminer ; je pense néanmoins que nous serons en route définitivement la semaine prochaine. Demain elle retourne chez elle pour embrasser ses enfans.... Peut-être emmènera-t-elle le plus jeune avec nous.
— Et vous l'accompagnerez dans le Bourbonnais?
— Sans doute ; elle n'est pas en état de voyager seule. »
Mme de Sarens, qui s'était assise à l'extrémité du canapé, du côté de la cheminée, prit en badinant un écran et le plaça entre
120 MADAME DE SARENS.
la lumière amoindrie de la lampe et son visage.
« Est-ce donc, reprit-elle, que l'heure des adieux a déjà sonné, et ne reviendrezvous point ?
— Oh! j'espère bien que si.... Diable!
on ne s^en va pas de Paris comme une hirondelle qui n'y laisse personne.
— Oh! les hirondelles y laissent un nid! »
murmura Sabine d'une voix qui passa comme un souffle.
Tout à coup, et baissant les yeux comme si elle eût examiné curieusement les figures fantasques dessinées sur l'écran : « A propos! dit Sabine, j'ai à vous remercier.... Cette statuette est charmante;....
c'est un bijou.
— Quelle statuette ?
— Cette bergère qui tourne son fuseau, là , sur cette console restée veuve si longtemps.
— Ah ! vousTaviez donc vue?
— En entrant tout à l'heure dans le
MADAME DE SAREMS. 121
saion , c'est le premier objet qui a frappé mon regard. Vous n'avez pas mis, grâce à Dieu, un trop long temps àla découvrir. »
M. de Sombreuse soupira. « 11 eût dépendu de vous que je ne la découvrisse jamais! reprit-il.
— Et pourquoi ? Avouez que vous seriez bien fâché à présent de ne pas voir là celte jolie petite bergère qui sourit^ car, si je vous ai bien compris , vous êtes de ceux qui crient volontiers: La reine est morte, vive la reine !
— Hélas! » fît Paul en riant à demi.
L'écran s'arrêta une minute sur le visage de Mme de Sarens.
« Dieu vous garde et vous donne d'heureux jours! dit-elle en laissant tomber l'écran qui l'avait aidée à dissimuler son trouble.
— Vous êtes la meilleure des femmes ! »
s'écria Paul.
Quand la porte se fut refermée sur M. de Sombreuse, Mme de Sarens porta tout à
coup les deux mains à son visage et fondit en larmes.
« Nada ! fiadaî » répétait-elle en sanglotant.
M. de Sombreuse partit bientôt après pour l'Italie. On ne savait pas s'il reviendrait avant la fin de l'année. Mme de Marsannes et Sabine restèrent quelque temps sans se voir. Des amis communs les tenaient au courant de ce qu'elles faisaient. On apprit ainsi qu'Estelle passait la plupart de ses journées chez elle, négligeant le monde.
Elle parlait de se retirer à la campagne et d'y rester pendant de longs mois. Mme de SarenSy au contraire, sortait beaucoup et vivait dans une grande dissipation. On ne' rencontrait qu'elle partout. Un matin, elle se présenta chez son amie, qu'elle trouva tout au fond de son appartement, occupée à écrire. Estelle rougit et poussa dans un buvard la feuille de papier sur laquelle sa main était posée.
w On m'a dit que vous viviez comme
MADAME DE SARENS. 123
une religieuse, dit Sabine; je viens voir où sont le voile et le cilice. »
Estelle sourit.
« On peut être heureuse dans un couvent, répondit-elle d'un air contraint; on ne l'est pas toujours à Paris.
— Eh! mon Dieu! quel est ce langage ?
Vous qu'on a connue comme un oiseau au mois de mai, toujours gazouillant et chantant, voilà que vous soupirez ! Mais, pour une personne qui s'est retirée du monde et cultive la mélancolie , ce ne sont partout que roses et violettes. Voilà dans ce coin un gros bouquet qui m'a tout l'air d'arriver de Gênes, où l'on fabrique des pâtés de fleurs. Que faisiez-vous tout à l'heure ?
Vous écriviez ?. . , Eh bien ! causez maintenant, à moins qu'il ne vous plaise de continuer. Il y a là, contre le mur, de petites images que je ne connaissais pas. J'emploierai mon temps à les examiner. »
Mme de Sarens appuya d'un air paresseux un genou contre un fauteuil et se mit
124 MAOAM£ DE SARENS.
à regarder une aquarelle suspendue auprès de la cheminée. C'était un paysage à la manière de Watteau ; Tune des bergères qu'on y voyait avait les traits de Mme de Marsannes. Un instant Sabine ferma les yeux à demi, puis^ la tête penchée du côté d'Estelle, qui ne remuait pas : « Voilà qui est fort joli, dit-elle. Je ne sais pas, il est vrai^ dans quel pays on rencontre de ces bocages couleur d'azur ; quant aux bergères ornées de ces traits, il n'est pas besoin de faire de longs voyages pour en découvrir quelqu'une. »
Et comme Estelle ne répondait pas :
« Chère mignonne, ne m'avez-vous pas dit que si quelque mortel s'avisait d'entrer en conquérant dans votre cœur, vous mèneriez tout droit le téméraire au pied des autels ?
A quand la noce ? »
Mme deMarsannes tourna vers son amie des yeux humides et doux. « Je ne suis pas en humeur de me défendre, dit-elle ; continuer à me frapper, ce ne serait ni
MADAME DE SARENS. 1 25
bon ni généreux.... Mon ctcur n'est pas gai.
— Ainsi vous l'aimez?» poursuivît Mme de Sarens^ qui n'osa pas prononcer le nom de M. de Sombreuse.
Estelle baissa la têlc sans répondre, a Et il vous aime aussi? continua Sabine.
— Il me l'a dit du moins, et pourquoi menlirait-il ? »
lie visage de Mme de Sarens changea de couleur.
a Alors, reprit-elle avec un rire aigu, permettez-moi de répéter ma question : A quand la noce ? »
Mme de Marsannes prit entre les siennes les deux mains de Mme de Sarens, et, les pressant tendrement :
« Voyons, dit-elle, ne soyez pas aujourd'hui la méchante pomme verte qne Ton sait.... J'ai bonne envie de pleurer, épargnez-moi. Il est loin, et quelques bouts de papier seront toute ma consolation d'ici à bien longtemps! »
126 MADAME DE SARENS.
Sabine fit un effort, et laissant ses deux mains prises entre celles de Mme de Marsannes :
iic Mais enfin cet amour qui fait tout à coup explosion, comment est-il venu ? reprit-elle.
— C'est ta faute aussi , répondit Estelle d'une voix caressante. Tu ne l'aimais pas, et il venait tous les jours me conter sa peine. Je le voyais pleurer, et ses larmes m'attendrissaient. Je m'efforçais de le consoler de mon mieux ; mais on n'entreprend pas une pareille tâche à mon âge sans y mettre un peu du sien. Mon cœur s'ouvrait, jfi ne pensais plus qu'à lui et aux moyens de le rendre moins malheureux.
L'amour est venu, marchant à la suite de la pitié. Quand je m'en suis aperçue, il était trop tard pour le fuir : le mal était fait. Sans toi, sans cette passion que tu lui as inspirée et qu'il s'est appliqué à combattre avec une sorte de rage, parce que tu le voulais, nous aurions pu vivre l'un près
MADAME DE SARBN8. 127
de l'autre pendant des siècles sans nous apercevoir, lui que j'étais une femme encore jeune et bonne à regarder, moi qu'il avait un cœur à souhait et qu'on pourrait être heureuse, l'ayant à soi. Dans les commencements, un grand trouble s'est emparé de moi ; c'était comme un vol que je te faisais. Je te fuyais, et le feu me montait au visage quand je te rencontrais. Plus tard j'ai bien vu que tu étais décidée à ne jamais sortir de la réserve et de la froideur que tu lui as fait voir dès les premiers jours. Te souviens-tu de Galatée ?
— Oh ! oui, murmura Sabine.
— J'ai compris dés lors que mes remords étaient au moins superflus.
— Et tu as pris héroïquement le parti de te laisser descendre tout doucement au courant de l'amour ?
— Voyons, Sabine, fallait-il me tuer parce que j'aimais quelqu'un que tu n'aimais pas ?
— Mourir, c'est beaucoup.... Sois bien
128 MADAME DE SARENS.
sûre, ma toute belle, que je ne pousse pas si loin le culte de la tragédie.... Mais enfin tu l'aimes^ il t'aime; qne ne vous mariezvous?
— Eh ! ma chère, si je n'ai pas été plus dissimulée avec lui qu'avec toi, ce n'est pas une raison pour courir si vite au dénoûment! Encore faut-il savoir si cet amour est à l'épreuve du temps, de l'alysence, des mille hasards qui peuvent le battre en brèche !
— Si bien que le voyage de M. de Sombreuse est en quelque sorte un noviciat ?
— Presque. Je ne l'ai peut-être pas désiré, mais je l'accepte,
— Et s'il revient constant, fidèle et amoureux comme les troubadours qu'on voit figurer dans les romances, tu, le mèneras tout droit chez M. le curé? »
Estelle se jeta dans les bras de Mme de Sarens.
w Et tu l'aimeras comme un frère, n'estce pas ? s'écria-t-elle.
MADAME DE SAREMS. 129
— Oh ! certainement, » fit Sabine en se dégageant de l'étreinte de son amie.
Lorsque Mme de Sarens se retrouva dans la rue, elle fit signe à son cocher de s'éloigner; elle avait besoin de marcher, de prendre l'air.
« Et j'ai pu la tutoyer ! se disait-elle, et puis on s'étonne des cris et des larmes des' ♦ comédiennes sur le théâtre !... Est^e que je n'ai pas ri, moi ? »
Un temps se passa. Mme de Sarens voyait fréquemment Mme de Marsannes.
Elles s'établirent à la campagne l'une près de l'autre. M. de Sarens était toujours l'homme le plus affairé de France.
Le grand nombre de ses chevaux indiquait la prospérité croissante de ses spéculations. Personne n'avait de plus beaux attelages que sa femme. Sur ces entrefaites, un matin, Estelle entra tout en larmes chez Sabine. . '
« Tu ne sais pas? Il est malade ! s'écriat-elle.
130 MADAME DE SARENS.
— Qui ? M. de Sombreuse ?
— Eh oui! que me fait le reste de l'univers I »
Mme de Sarens chancela, a Eh bien ! ma chère , répliqua-t-elle, s'il est malade^ il guérira.
— Ah ! voilà un mot effroyable ! . . . Et - c'est vous..*, et c'est à moi?...
— La, la, calme-toi, reprit Mme de Sarens. Voyons^ mignonne, tu sais bien qu'on ne meurt que lorsqu'on en a tout à fait envie, et ce n'est pas, j'imagine, le cas de M. de Sombreuse. Qu'a-t-il en somme?
quelque fièvre, la mat aria ? C'est fort à la mode quand on va en Italie.
— Ahl j'ignore ce que c'est, poursui* vit Estelle, qui tomba sur un fauteuil tout accablée ; mais ce que je sais bien, c'est qu'il ne m'écrit plus, et que c'est Mme DervieuK qui me donne de ses nouvelles. .•• Faut-il qu'il soit malade, bon Dieu! pour renoncer ainsi à la seule chose qui pût rendre son exil tolérable ! »
HÂDÂMB PB SARENS. 131
Toute couleur s'était effacée du visage de Mme de Sarens; ces derniers mots firent passer un sourire sur ses lèvres blanches.
« Eh 1 mon Dieu ! reprit-elle, on n-aurait point parlé autrement au temps où Mlle de Scudéry était à la mode dans les ruelles.
— Tu es méchante aujourd'hui, plus méchante qu'il n'est besoin, s^écria Mme de Marsannes, dont les yeux s^étaient remplis de larmes. Je n'ai pas beaucoup )u Mlle de Scudéry, je dis les choses comme je les sens.... Si je n'avais pas été sûre des sentiments que m'inspire M. de Sombreuse, la douleur que j'éprouve me les aurait fait connaître.
— Pour ma part, je n'en ai jamais douté, poursuivit Sabine avec un reste d'ironie sur le visage ; tu étais gaie et rieuse, et te voilà triste : c'est l'effet ordinaire d'une belle flamme. . . . Mais parlons raison, s'il se peut 9 petite folle. ... Où donc M. de
132 MADAME DE SARBNS.
Sombreuse a-t-il éprouvé les premières atteintes du mal dont je te vois tant effrayée ? En quelle ville réside-t-il ? Que dit Mme Dervieux ? Parle-t-on de le ramener en France ?
. — A Rome, il souffrait un peu, à ce qu'il parait, quoiqu'il n'en dit rien. On partit pour Naples, pensant qu'un changement d'air dissiperait ce malaise. Au bout de huit jours, il dut prendre le lit ; il y est encore. Je te laisse à penser si l'on songe à le ramener en France. ... Si Dieu me faisait la grâce de l'y voir avant la fin de l'année, mon cœur sauterait de joie. »
Estelle se remit à pleurer. Sabine restait les yeux secs.
« Rassure- toi, reprit-elle en lui donnant de petits coups d'éventail sur le bras, tout cela passera , et tu en aimeras davantage M. de Sombreuse. — Tiens! à l'heure où nous parlons, il est peut-être en train de chercher quelque belle parure en corail rose pour la mettre dans ta corbeille de mariée.
— A moins qu'on ne le couche dans une bière ! répondit Estelle qui fondit en larmes.
— Tout le monde meurt ! » murmura Mme de Sarens.
^^ ESTÉE seule, Mme de Sarens s'empressa d'expédier une dé- ! pêche à Naples, où elle avait des connaissances. Elle re^ut une réponse par laquellfi on ne lui laissait pas ignorer que M. de Sombreuse était en danger sérieux, Mme Dervieux, qui était partie fort malade, se portait à ravir, et Paul était en péril de mort. On ne pensait pas qu'il vécût encore à la fin du mois.
D'étranges pensées traversaient le cœiir de Mme de Sarens, tandis qu'elle relisait lentement cette terrible dépêche. Elle se
130 MADAME DE SARENS.
souvenait du temps où Paul était auprès d*elle, où il la suivait des yeux, inquiet et ravi chaque fois qu'elle faisait un mouvementy où il lui parlait avec un accent si vrai, si profond, où d'un seul mot elle aurait pu l'emporter au ciel. A présent une autre occupait la place dont elle n'avait pas voulu.
« 11 aura passé comme une ombre ; il n'aura pas plus duré que cette flamme! »
dit-elle en brûlant le papier qui faisait trembler ses doigts.
Le soir, on la vit en grande toilette blanche dans une sauterie qui réunissait une compagnie d'élite dans un château voisin. Sa robe, ses épaules, son coji, son visage, avaient la même teinte. On aurait pu croire qu'on les avait trempés dans un flot de neige. Elle dansa beaucoup. Vers minuit, une personne de son intimité l'aborda entre deux valses pour lui demander s'il était vrai, comme on venait de le lui dire, que M. fie Sombreuse était malade en Italie.
MADAME DE SARENS. 137
« Eh ! mon Dîeu^ oui, repondit Sabine; il n'est rien de tel que la patrie classique des arts pour jouer de ces vilains tours aux voyageurs. Quand on veut se porter bien, il faut rester dans l'air nialsain de Paris. »
Tout en parlant^ Sabine, qui était appuyée contre une caisse d'oranger, cassait des brindilles du bout des doigts.
« Cœur.de pierre! «murmura l'amie, qui vingt fois avait rencontré M. de Sombreuse chez Mme de Sarens.
Une heure après, Sabine pénétra dans une pièce écartée où des livres se trouvaient éparpillés sur un guéridon. Il n'y avait personne. Une certaine lassitude l'accablait ; elle prit un volume au hasard et l'ouvrit. Au bout d'un instant, le livre s'éehappa de ses mains, ,et un (lot de larmes jaillit de ses yeux. Cette même personne qui lui avait parlé tout à l'heure la surprit en c« moment.
« Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle.
— Ah ! l'heureuse femme ! s'écria
138 'MADAME DE SARENS.
Mme de Sarens, qui ne Tentendit pas, elle* fut aimée, toujours aimée ! »
L'amie ramassa le livre qu'on voyait par terre : c'était l'histoire de Manon Lescaut.
Elle pensa que Mme de Sarens était véritablement malade.
Le lendemain cependant on la vit à cheval, et le jour d'après fort occupée d'un cobcert qu'elle organisait. Mme de Marsannes lui en voulait de cette insouciance et de celte gaieté. M. de Sarens, qui était tenu au courant de ce qui se passait en Italie, laissait voir au contraire un véritable chagrin ; il s'étonnait que sa femme ne le partageât pas. C'était encore là une chose qui irritait Mme de Sarens.
« Je ne vous comprends pas, lui dit-il un matin; un homme charmant que vous voyiez presque tous les jours!
— C'est peut-être pour cela, » répondit elle avec une amère vivacité.
Et comme il se récriait :
ce Voyons, poursuivit-elle, si vous ve-
MADAME DE SARBNS. 130
niez à mourir, vous imaginez-vous par hasard que M. de Sombreuse prendrait le deuil? Non, n'est-ce pas? Alors habituezvous d'avance à ne pas porter le sien. »
Sabine passa la saison dans mille divertissements. Elle recevait fréquemment des nouvelles d'Italie ; les jours où les lettres lui étaient remises, elle éprouvait comme des secousses ; elle s'enfermait seule pour les lire. :La campagne et la belle saison, qui rendent aux Parisiennes une partie du coloris perdu pendant les nuits d'hiver, produisaient sur elle un effet contraire ; elle semblait, en être écrasée. On l'avait' vue blanche, elle était pâle ; cette pâleur prenait par moments des tons livides :
c'était la couleur des marbres funéraires.
£lle maigrissait; quand on lui en faisait des observations, elle haussait les épaules et répondait que c'étaient des imaginations. Mme de Marsannes vivait dans une grande retraite ; elle n'en sortait que pour rendre visite à Sabine, qu'elle ne pouvait
140 MADAME DE SARENS.
se défendre d'aimer toujours malgré les coups d'épingle qu'elle en recevait. Un matin, elle accourut toute joyeuse :
(c Victoire ! crîa-t-elle du plus loin qu'elle vit Sabine. Il est Sauvé ! il revient ! » Mme de Sarens la reçut dans ses bras, a Quand je te le disais ! répondit-elle d'un air qui lui était particulier ; on ne peut se fier à personne, pas plus à la fièvre qu'à la nostalgie.
— Ah I tu railles t^oujours.
— Et qu'importe? le diable n'y perd rien. »
Estelle s'aperçut alors que son amie avait les yeux pleins de larmes. Elle l'embrassa.
w Mais tu as les mains brûlantes , reprit-elle presque aussitôt.
— C'est qu'il fait chaud,» répliqua Sabine.
Elle se laissa choir sur un banc, et, la tête sur l'épaule de Mme de Marsannes , fondit en larmes.
MADAME DE SARENS. 141
a Tu le rendras heureux , n'est-ce pas ? dit-elle.
— Dieu du ciel ! tu Taimes! s'écria Estelle, qui frissonna.
— Quelle folie ! répondit Mme de Sarens, qui sauta sur ses pieds.... On peut avoir des nerfs, ma chère, le cœur n'y est pour rien. »
Elle passa vivement son mouchoir sur ses yeux.
« Tu dis donc qu'il revient? reprit- elle.
— Qui ? Paul ?. . . Tu m'as toute bouleversée avec tes larmes.... C'est la première fois, je crois, que je te vois pleurer.
— On a beau faire, on est toujours un peu femme....
— Bien vrai 1 tu ne l'aimes pas ?
— M. de Sombreuse? Laisse là mon accès àt sensibilité et réponds. Sera-t-il ici' bientôt ?
— Hélas non!... Il revient lentement, à petites journées... Paul ne sera pas ici avant un mois.
142 MABAMS DE SARENS.
— C'est la bonne saison. Tu feras ta ' rentrée dans le monde au bras d'un mari. »
Estelle passa doucement son bras autour de la taille de Mme de Sarens.
a Je sens bien que sans toi quelque chose me manquera toujours.... Tu es un peu pâle , * un peu fatiguée , reprit-elle ; si tu veux me faire plaisir ^ tu te soigneras.
— Toi aussi?... C'est autour de moi comme un refrain. Me soigner! et pourquoi? J'ai idée que je ne mourrai jamais.
Un jour on s'apercevra que j'ai cent trente-sept ans, et on me mettra dans une collection pour me faire voir. »
Dans la soirée, Mme de Sarens eut un évanouissement qui dura assez longtemps et inquiéta fort M. de Sarens. La nuit fut mauvaise. On fit venir le médecin. Il trouva- de la fièvre et des symptômes nerveux qui indiquaient un état général inquiétant. Il prescrivit un régime, signa une ordonnance et déclara qu'il revien-
MADAME DE SARENS. 443
drait. Sabine rit beaucoup. Au bout d'une semaine, elle le prit à part.
« Enfin, qu'est-ce? dit-elle, vous me tâtez le pouls, vous prenez des airs graves et vous attirez mon mari dans les petits coins. En attendant, je bois, je mange, je valse et je dors.
— Madame, ce ne sera rien j inais il faut avoir des ménagements.
— Beaucoup de ménagements.... mais ce ne sera rien, répéta M. de Sarens qui voulut sourire.
— Vous avez des faiblesses , des syncopes et un pouls irrégulier qui dénote un certain trouble dans le système nerveux. Des soins en viendront à bout; mais il faut que vous nous veniez en aide, ajouta le médecin.
— C'est bon; je vais faire préparer une boite avec du coton et je m'y renfermerai. »
M. de Sarens n'avait jamais rien pu cacher à sa femme ; elle l'interrogea dans la
144 MADAMS DE SARSNS.
soirée^ et apprit qu'elle était menacée d'anémie. Les réticences et les cirronlocutions dont le pauvre homme s'entourait lui donnèrent à penser qu'elle était plus sérieusement atteinte qu'elle ne le supposait d'abord. Il fallait un régime fortifiant, l'usage du fer, de l'iode ; on devait éviter les émotions pénibles. 11 parla même de décomposition du sang.
w D'ailleurs, ce ne sera rien; » reprenait-il par intervalles.
Sabine plaisanta.
« Votre médecin veut se donner les gants d'une cure miraculeuse, dit-elle ; je me prêterai à sa fantaisie, mais nous en abrégerons la durée. »
Cette gaieté rassura M. de Sarens.
« A présent que j'ai donné à mon anémie plus de temps qu'elle n'en mérite, continua Sabine, ne pourrions-nous pas nous occuper d'une personne que nous n'avons pas le droit d'oublier?
— Et de qui, s'il vous plaît ?
MADAME DE SARENS. 145
— De M. deSombreuse. Ne raimeriezvous plus par hasard ?
— Moi ? Ah ! vous ne le pensez pas.
— Eh bien! vous savez, j'imagine , qu'il va entrer en ménage. Un conseiller référendaire qui commence par prendre un congé de six mois n'ira pas bien loin dans la carrière. Les émoluments attachés à sa place ne sont point une fortune. Les enfants peuvent venir. N'avez-vous aucun moyen de lui faire rattraper ce qu'il a perdu ? Adorer les gens, c'est fort beau ; les servir, c'est encore mieux.
— Pardieu! vous avez cent fois raison»
C'est étonnant comme les bonnes idées vous viennent sans effort. ... Je vais y réfléchir.
— Non pas , s'il vous plaît ; il faut y penser tout de suite.
— Eh bien! j'ai mis M. Dervieux à la tête d'une entreprise qui portera des fruits dores. Je vais doubler le chiffre des bénéfices qui appartiennent de droit à la direc-
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tion ; une part sera réservée à M. de Sombreuse.
— Yoilà qui est à merveille ! Il faut seulement que M. de Sombreuse ne se doute pas de l'idée que vous avez eue.
— M. Dervieux en somme n'est-il pas son débiteur? N'a-t-il pas le droit de l'intéresser à son industrie ? Et ne suis-je pas en outre dépositaire de petits capitaux que j'ai mission de faire valoir à ma guise?
S'il me plaît de leur faire faire la boule de neige, M. de Sombreuse a-t-il bien le droit de m'en empêcher ?
— Monsieur de Sarens, vous êtes un homme charmant et vous raisonnez le mieux du monde. A présent que je vous ai prouvé que je ne déteste pas M. de Sombreuse, me permettez-vous de m'amuser?
— Amusez-vous, c'est mon désir le plus vif; mais prometlez-moi de vous soigner aussi. ))
Sabine promit tout ce qu'on voulut.
Dès le soir même, elle avait brûlé l'ordou-
MADAME DB SARENS. 147
nance du médecin et jeté au feu les médicaments. Elle lut beaucoup y écrivit un peu, se coucha fort tard, et continua sou train de vie en jurant au docteur qu'elle suivait à la lettre ses prescriptions.
Vers la fin de l'automne, elle se traînait à peine. Lorsque M. de Sarens s'effrayait des ravages qui se faisaient en elle, Sabine assurait que jamais elle ne s'était mieux portée. Épuisée le matin après des nuits sans sommeil, il lui arrivait parfois de tomber sur un fauteuil, prise tout à coup de palpitations qui l'étouffaient ; mais elle était armée contre elle - même d'une énergie qui augmentait avec sa faiblesse.
Presque anéantie^ elle secouait la tête avec une expression de volonté sauvage, et, se redressant :
(c Allons, marche, disait-elle, marche encore, jusqu'au jour où tu ne marcheras plus. »
Pendant la journée , elle faisait de la musique, chantait beaucoup, et se donnait
148 MADAME DE SARENS.
un grand mouvement. On remarquait toujours sur son piano ce morceau que M. de Sombreuse avait entendu autrefois , pendant une soirée dont sa mémoire avait gardé le souvenir. Le médecin , ramené sans cesse par M. de Çarens, n'obtenait aucune réponse. Sabine n'éprouvait -rien dont il fallût s'inquiéter; elle était bien, très-bien. Cette continuelle tranquillité , mise en regard des symptômes qu'il observait, le troublait.
c( Si décidément vous ne suivez pas un régime sévère, je ne réponds de rien, ditil un jour dans l'espérance qu'il l'amènerait à se soigner par la peur.
— Vous êtes le médecin Tant-Pis de la fable, répliqua Sabine en riant. Je vous invite à dîner l'an prochain, à pareille époque. Il y aura des gelinottes, gourmand.
— Allons, s'écria le docteur dans un beau mouvement d'impatience , il est écrit que l'amour du plaisir tuera toutes les Parisiennes 1
' — Toutes, même moi j » répliqua-t-elle.
Mme de Sarens s'approcha du piano en fredonnant et attaqua un grand morceau.
Le médecin l'écouta pendant quelques minutes, puis sortit en haussant les épaules. La porte fermée, les mains de Sabine glissèrent le long du tabouret, sa têfe s'abaissa sur sa poitrine, et dans une attitude qui trahissait l'épuisement :
(c Je suis brisée! » murmura-t-elle.
Un matin, folle de joie, Estelle lui annonça que M. deSombreuse était au moment d'arriver. Elle avait de ses nouvelles datées de Marseille. Dans vingt-quatre heures il serait à Paris.
ce Je pleure et je ris, dit-elle. Cett idée que j'ai failli le perdre me donne le frisson. Comprends-tu? Je vais le voir, je vais lui parler ! Âh ! je ne le laisserai plus partir seul 1 » •
Mme deSarens agita vivement un éventail qu'elle tenait à la main. Elle toussa à deux ou trois reprises.
150 MADAME DE SARENS.
a Tu Talmes donc bien ? dit-elle.
— Si je Taime ! . . . C'est venu tard, mais c'est venu fort !
— Eh bienl dès que Paul sera ici, tu me l'enverras.
— Oh ! sois tranquille , il saura bien trouver, sans que je l'y invite, le chemin de ta maison. Est-ce qu'il m'écrit jamais sans me parler de toi ? »
Sabine regarda la statuette.
a C'est égal, reprit-elle, il pourrait tout oublier en te revoyant. Rappelle4ui que je demeure toujours aux Champs-Elysées. 3»
Deux jours après, on lui annonça M. de Sombreuse. Elle devint pourpre subitement , puis tout à coup pâle, à faire peur.
(c Faites entrer ! » dit-elle. -•
La porte s'ouvrit. Sabine voulut se lever et resta clouée dans son fauteuil. Elle avait la gorge sèche, les lèvres arides « Quelques traces de la maladie qu'il avait eue restaient
MADAME DE SARENS. 151
encore sur le visage de Paul. Elle Taccabla de questions sur son état, pour quHl ne l'interrogeât pas sur le sien. Il se rapprocha d'elle, et,' sans l'écouter, il lui prit la main avec un mouvement si plein de tendresse et de respect qu'elle ne put se défendre de la lui laisser.
(c Moi, ce n'est rien, dit-il. Un voyageur qui attrape la fièvre, la belle affaire! Mais vous? Que m'a-t-on dit? Vous nous faites le chagrin de souffrir? Pourquoi? qu'avezvous?... Quand on a des amis, c'est pour se bien porter. »
Mme de Sarens ne put pas s'empêcher d'être femme un instant.
« Quoi I dit-elle, malgré la petite bergère qui est là, je suis encore quelqu'un pour vous?»
Paul, qui n'avait pas quitté la main de Sabine, la porta à ses lèvres.
« Il faut en prendre 'votre parti , reprit-il : quelqu'un, ce n'est pas assez — Vous ne serez même jamais une sœur pour
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moi.... On aborde une sœur avec tran-
quillitéy si tendrement qu'on Taime et
j'ai le cœur tout tremblant depuis que je 'vous vois.
— laissez -le trembler et soyez heureux. »
Sabine sentit qu'elle devenait rouge en parlant ainsi, et, se hâtant de poursuivre :
« Mme de Mai*sannes vous y aidera de toutes ses forces et de tout son cœur.
— Vous vous occupez toujours des autres; mais vous ne dites rien de ce qui vous concerne ? Vous n'avez pas le visage que je voudrais vous voir; la peau non plus n'est pas bonne.... Quand on relève de maladie, on est un peu médecin.
— Ah ! Dieu ! fit Mme de Sarens sur le ton de la plaisanterie, si c'est là ce qu'on gagne à voyager, mieux vaudrait ne rien voir et rester chez soi ! Votre médecine est une impertinente, si mon visage ne lui plaît pas.... Est-ce qu'une Parisienne n'a pas toujours quelque chose? £n connaissez-
MADAME DE SARENS. 153
VOUS une qui ne soit pas semblable à quelque jolie porcelaine de Sèvres bien blanche et un peu fêlée ? Cela doit toujours tomber en morceaux, et cela ne casse jamais. Résignez-vous à me voir danser tout cet hiver. »
L'entretien se prolongea. M. de Sombreuse ne pouvait pas faire longtemps divorce avec la gaieté.
(c £h bien! dit-il^ si vous ne dansez pas, on vous grondera, et, pour vous punir, on vous mettra au régime de trois ou quatre méchancetés par jour seulement.
— Étouffez-moi d'abord, ce sera plus court.
— Mais à propos 1 Je suis donc riche ou en train de le devenir? M. Dervieux, mon beau-frère, cet homme . qui se ruinait si bien, a profité des conseils et de l'exemple de M. de Sarens. Il va, il va! c'est une locomotive. ... Et une part de ce qu'il gagne me revient.... C'est un petit Pactole qui coule dans ma poche.
154 MADAME DE SARENS.
— C'est son devoir à lui de couler, à vous de le laisser faire.
— "Vous avez le sourire d'une personne qui je n'apprends rien.
— Croyez-vous que le mari de votre sœur ait laissé ignorer à quelqu'un qu'il était votre débiteur ? 11 a fait de sa reconnaissance une chanson dont le refrain nous poursuit depuis six mois. »
Paul menaça gaiement du doigt Mme de Sarens.
« J'ai idée, reprit-il, que si M. Der vieux a écrit les paroles, une personne qui n'est pas loin a composé la musique.
— Oh ! si peu I répliqua Sabine, qui l'observait du coin de l'œil.
— Tant pis Si peu, c'est trop peu, . . .
Je vous aime tant que je ne crains pas de vous devoir quelque chose. »
Ce dernier mot la toucha.
« Prenez garde, dit-elle en riant, vous me devez déjà Mme de Marsannes. »
Quand il fallut se séparer, Paul serra les
MADAME n£ SARENS. 15S
deux mains amaigries de Sabine entre les siennes, et, promenant ses regards autour de lui :
« J'ai passé de bien bonnes heures ici, dit-il, je vous en devrai d'autres encore.
— Eh bien! répondit-elle, si l'envie prend à votre cœur de trembler quand vous viendrez, ne l'en empi^chez pas; s'il tremblait moins, il me semble que vous ne m'aimeriez plus, u
M. de Sombreuse se retira tout songeur. -
« Qu'a-t-eile donc? se demanda-t-îl. C'est toujours elle, et ce n'est plus ellel »
) BPEHDAHT la maladie faisait de grands progrès. Mme de Sarens
[ avait recours à mille pusfs pour eu dissimuler les atteintes. Elle ne se montrait plus qu'aux lumières, parée avec un grand soin et une rare habileté, ne sortait qu'en voiture et affectait une assurance et une gaieté qui augmentaient sa fatigue. Sous prétexte d'avoir des avis contrôlés par une haute réputation, elle avait appelé auprès d'elle un médecin qui ne la connaissait pas.
Ce médecin s'étonnait de l'ineflicacité des remèdes qu'il prescrivait.
158 MADAME DE SARENS.
« Et cependant je n'oublie rien et ne néglige rien, » disait Sabine, qui vivait en toutes choses comme si elle eût été étrangère à sa propre santé.
Un moment vint où il fallut la transporter à la campagne; l'agitation de Paris lui faisait mal. Elle n'était plus que Tombre d'elle-même. Ce qui inquiétait le plus ses amis, c'était la constante douceur de son langage et l'égalité de son humeur. Point de paroles acerbes, plus de ces mots qui partaient en sifflant comme des dards. Elle était bonne à tous. M. de Sarens ne trouvait un peu de repos que dans le tourbillon des affaires. Mme de Marsannes se désolait sincèrement. Paul voyait Sabine tous les jours.
ce Je vais mieux, beaucoup mieux, disait-elle chaque fois.
— Et si ce mieux continue, il t'empêchera certainement de paraître à mon mariage, lui répondit Estelle un matin.
— Ah ! dit Mme de Sarens. ... Le temps d'épreuve est donc 6ni ?
MADAME DE SARBNS. 159
— On nous marie à la fin du mois. »
Le visage de Sabine parut en un instant
tout décomposé.
«Déjà! reprit-elle.
— Déjà 1 on voit bien que tu n'y es pas intéressée autant que je le suis moi-même !
— Ne prends pas mon observation en mauvaise part, répondit Sabine , qui sou.
rit doucement;. elle vient du regret que j'éprouverais de ne pouvoir assister au mariage des deux êtres que j'aime le plus au monde.... Je ne me sens pas très-forte en ce moment.
— Mais dans quinze jours ?
— Ce n'est rien quinze jours! Il est au moins douteux que je sois mieux portante alors.
— Tu me dis cela d'un air singulier. Tu as quelque chose dont tu ne me parles pas.
— Moi ! » fit Mme de Sarens.
Mais ses forces , qui étaient à bout , la trahirent ; elle cacha sa tête dans le sein de Mme de Marsannes et se mit à pleurer tout
160 MADAME D^ 8ARENS.
bas. Estelle y tout effarée, l'entoura de ses bras ; elle sentait le cœur de Sabine sauter sous sa main.
« Tu vois! j'en étais sûre, reprit-elle, il y a quelque chose.
— Eh bien ! répondit Sabine, sois bonne jusqu'au bout, ne te marie que lorsque je serai morte.
— Que dis-tu là ? » s'écria Estelle, qui la regarda.
Mme de Sarens cacha son visage entre ses mains. Mme de Marsannes les écarta doucement. « C'était donc vrai,.... tu l'aimes? reprit-elle.
— Hélas! oui, dit Mme de Sarens....
Je n'en peux pas guérir.... Toi, tu seras heureuse : que te fait de l'être un peu plus tard ? »
Elle sanglotait, et on voyait tout son corps trembler.
tf Ah! mon Dieu! si j'avais su! dit Mme de Marsannes.... Se peut-il que ce soit moi qui te fasse une peine si cruelle ?
MADAME DE SARENS. 161
Les larmes la gagnèrent aussi, et elles restèrent quelques minutes dans les bras l'une de Tautre sans pouvoir parler-
i< Mais comment cela se fait-il ? dit enfin Estelle. Il t'aimait cependant, et de toute son âme; je le sais bien, moi qui le voyais pleurer. Pourquoi ne lui as-tu pas ouvert ton cœur en ce moment?
— Ah ! pourquoi ? pourquoi ? Eh ! le sais-je ? Pourquoi mon cœur est7il rebelle à toute espérance? Pourquoi est-il ainsi fait qu'aucune croyance ne le peut pénétrer ? Tiens, il y a là, dans ce meuble , un cahier où il m'est arrivé jour par jour d'écrire tout ce qui se passait en moi.... Tu me comprendrais mieux ^ si tu le lisais. »
Estelle fit un mouvement comme pour s'en emparer. « I^isse-le : il sera toujours temps plus tard , » dit Sabine , qui l'arrêta.
Puis , continuant d'une voix nerveuse :
ic Toute petite fille, j'avais un ami, presque un parent, que j'aimais avec toute la
162 MADAME DE SARENS.
force et la concentration d^une âme qui ne se livrait pas aisément. Dans nos jeux d'enfant, on en avait fait mon petit mari. Quand je fus plus grandelette, je ne pensais qu'à lui. Aucun plaisir ne m'attirait s'il n'en était pas; je ne lui en parlais jamais, déjà soumise, à mon insu, à une force que je n'ai jamais pu vaincre et qui ne me permet pas d'exprimer dans leur spontanéité les choses dont mon cœur est agité. Sans démêler encore ce qui se passait en moi, sa vue me troublait. Un jour on nous le rapporta mort. Une chute de cheval l'avait tué. Je tombai à la renverse. Quand je revins à moi, je ne pouvais pas pleurer. A cette époque, je jouais souvent avec une bague fort belle que ma grand'mère portait à son doigt. Il y avait un mot gravé sur la pierre: nada. J'en demandai l'explication, a Tiens, me dit ma grand'mère, a il y avait ici un beau et gentil garçon qui w était la vie même; la mort l'a pris, il n'en « reste rien . . . nada ! Comprends- tu ? >i Je
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ne comprenais que trop ! Plus tard , étant au couvent, je me pris d'amitié pour une jeune fille qui avait mon âge. Jamais je n'ai vu de plus beaux cheveux. Dénoués, ils lui faisaient un voile blond. Elle avait une douceur d'ange. Amélie était promise à un jeune officier de cavalerie. Une héritière passa dans la ville où l'officier était en garnison, et son cœur la suivit, Amélie reçut le coup en chrétienne soumise et résignée, mais elle prit le voile. Je vis tomber ses cheveux , je vis la robe de serge noire l'ensevelir jusqu'aux pieds. Oîi il y avait une belle jeune fille, il n'y avaitplus qu'une ombre... De nouveau j étais seule.... Moimême à cette époque j'étais riche.... Combien de prétendants qui demandaient ma main ! Un jour vint où l'on apprit que mon père avait perdu sa fortune. Ce jour-là, il n'y eut plus personne autour de moi....
La troupe des fiancés avait fui comme une volée d'hirondelles.... Qu'étaient devenues ces qualités exquises qu'on me découvrait
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à toute heure, et ces charmes délicats qui ne supportaient pas de rivales ? La richesse revint, et avec elle la foule empressée des soupirants. J'avais eu la force de sourire, l'eus la force de ne pas pleurer ; mais il ne me resta aucune illusion sur les mérites de ma petite personne, et je sentais cependant que je valais quelque chose.... Non pas découragée, mais en quelque sorte ennuyée et dédaigneuse de ma propre destinée — si ce mot ne te paraît pas trop ambitieux — j'acceptai pour compagnon de ma vie quelqu'un que je connaissais à peine. On me fit voir des cachemires et on me dit que j'étais heureuse. Je m'obstinais à le paraître ; un jour je le fus en effet :
une fille m'était venue, j'éprouvai dans le cœur des tressaillements qui me firent tomber à genoux.... Plus tard, le berceau où je regardais dormir ma petite Marthe se trouva vide. Où il y avait un petit être qui souriait, il n'y avait plus rien.... Hélas ! à cette époque, je n'avais pas encore le don
MADAME DE SARENS. 105
des larmes ; mon cœur se serra, et mes yeux restèrent secs. »
Un flot de larmes inonda le visage de Sabine. Mme de Marsannes pleurait avec elle.
' <r Est-ce pour cela, reprit enfin Mme de Sarens, que mon cœur resta fermé et sourd à tous les appels ?... Nada était ma devise.
Je ne croyais pas. Et puis, pourquoi chercher des motifs, des prétextes, des causes?
Sait-on pourquoi Harpagon est avare.
Tartuffe hypocrite, Yago menteur, Régane méchante? Je suis ainsi parce que je suis ainsi. Pourquoi M. de Sombreuse n'aurait-il pas été semblable aux autres, qui m'ont aimée entre deux tours de valse? Il me déplaisait d'être choisie pour le caprice d'un jour. Cela m'indignait qu'on m'offrît les hommages d'un cœur rompu à tous les changements et disposé à toutes les trahisons. Au prix d'un tel amour, je voulais n'être point aimée, et j'éloignais de mon ombre tout ce qui ressemblait à ces banalités qui ne trompent que celles qui veulent
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être trompées. Ce que j'avais vu des amours me guérissait de l'amour. Et cependant quel besoin n'avais-je pas de tendresse!... Je puis bien le dire aujourd'hui que ma bouche, fermée si longtemps, s'ouvre sous rimpulsion des derniers aveux!...
Quelque chose me manquait dont j'ai toujours souffert. Un besoin mystérieux fermentait en moi, j'en sentais les bouillonnements intérieurs, comme ceux d'une eau qui cherche une issue et gronde sous la pierre ; mais à peine avaîs-je vu la trace du dévouement, de la sincérité, qu'elle disparaissait soudain, et je ne voulais pas être rangée parmi celles qu'on délaisse. Je m'étais donc armée d'indifférence et de dédain, et M. de Sombreuse ne fut pas autrement accueilli que ceux qui l'avaient précédé sur le chemin vulgaire de la galanterie. Un jour, quelque chose sauta dans ma poitrine à sa voix, un frisson qui m'était inconnu me saisit;... j'en fus tout à la fois bouleversée et révoltée.... Toutes
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les forces de mon orgueil, je les tournai contre ce sentiment nouveau qui m'envahissait — J'en voulus être la maîtresse, le vaincre, et en effacer même le souvenir. . . Quels coups alors contre lui et contre moi!
Hélas! j'ai été trop persévérante et trop habile dans cette lutte. J'y ai tout perdu, lui d'abord, mon repos ensuite. Quand je vis que son cœur me délaissait, j'eus beau me dire pour me consoler : — Lui aussi ne m'aimait pas ! ... Je pleurais, j'aimais et je n'étais pas consolée.... et de mes lèvres irritées le mot de ma vie tombait encore :
nada ! nada !
— Mon Dieu! s'écria Mme de Marsannes, que veux-tu que je fasse ?
— Je te prie seulement d'attendre un peu, reprit Sabine, enveloppant son amie d'un regard d'une douceur pénétrante. Si je reviens à lassante, il n'y paraîtra plus, et j'assisterai à la messe en belle toilette... Si je m'en vais, tu seras heureuse quelques jours plus tard seulement. »
m «...J^lS Ji& i>A.lE9S
ZLî-- -z^.t-i-tt 1* <!>fïKY : la douleur
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- Kr**^*%^- iLT^f T'^iri^-'i^^z cocmnent n'a- ■ : .— lî -•tT TU Tva ins-:x? Une amitié ;.v:^ • -« ^.iirm- «jïc-^'I»; ior une amitié '^ji-;*^ S -?Ic* T Â'roii ::a& Ia.Si$é son lâche 'ic .r :2l:...2i^ i:i - -if -Of 3lL JpeSombreuse, v-f-:^.— m !?ïLjjnf nirrs jesLinxie* el mena- "^ ri:r i; i:ifr- " TTittï: jf sujlI v^^tiait d'elle. -.: z > îjf ik^ ^o* r*":i;ix»«s. Mme de Sa-
-"^R. ui ^■•--a il TîiiirL i»:cx«iienl.
« S m rt- rt^^ J*-'»-:^ >? te prie de mViiv'^.'^ X- z*f Scinimpjiîe^ *lLt-elle, tu lui jf-nt-'/ns li^^ ik: t»» ▼«lirroir.... seul?
— JLL -; y «"rrjxj^ s j:%? sa preseoce pût ^f "r^iETTf ji snnn^ y œ Tépouserais ja- TUiisi :f*. TTtii-'jris rour ks Grandes-Indes ! »
Ua Tcir.T^ SjLT^jse tît demander un bon ^t^riTL - rtvrv ir^ hii avait (ait faire sa pre- Tn*;r*f ^vcn^Euadoo et 1 aTait manee. A celte i*:tt^^L«e^ M. de Sanms, qui se désespérait .;li Ver et se raeiçurait le lendemain , jeta ipes Li'JLts cr^. U crut sa femme perdue.
MADAME DE SARENS. 169
On n'avait jamais OUÏ parler de prêtre dans la maison. Elle ricana comme au temps passé.
« Que faire à la campagne dans cette saison? » dit-elle...
Quand elle fut seule avec le curé, elle joignit les mains et dans un état d'angoisse inexprimable ;
« Ah 1 si je pouvais croire, » murmurat-elle.
A la vue de ce visage qui portait la marque de tant de ravages et qu'il avait connu si plein de vie et de jeunesse, un attendrissement profond gagna le vieillard.
« Essayez toujours, répondit-il, la miséricorde de Dieu est grande I »
Sabine ne lui cacha rien. En un instant tout son cœur fut à nu.
a Je ne regrette pas de mourir, dit-elle.
S'il m'était donné de ressaisir la vie dans les conditions mêmes qui ont troublé ma pensée, je ne le voudrais pas.... Le bonheur tel qu'on le rêve est-ce bien le bon-
170 MADAME DE SARBN8.
heur ?... Je n'en voudrais pas faire l'expërience. Ce que je sais bien, c'est que j'ai beaucoup souffert en me roidissant contre ma propre douleur. Je me suis trouvée à vingt ans sans autres appuis que l'orgueil et l'ironie. Ils ont été mon frère et ma
sœur. Mes larmes coulaient en dedans
Encore ne serait-ce rien si j'espérais!...
Mais non ! où vais-je ? )>
Le vieux curé l'écouta jusqu'au bout, les yeux tout humides.
« Vous ne parlez pas de tout le bien que vous avez fait, dit-il ; les bonnes œuvres sont quelque chose et comptent làhaut. Et puis il vous sera beaucoup pardonné^ parce que vous avez beaucoup pleuré.
— Qui sait ? >» dit-elle.
On la vit plus courageuse et plus forte après cet entretien. Elle sortit un peu; M. de Sarens, qui la surprit s'intéressant à de pauvres ménages qu'elle visitait et auxquels elle assurait le pain de chaque
MADAME DE SARENS. 171
jour, la crut en pleine voie de guérison.
Sabine faisait sauter des enfants sur ses genoux. Mme de Marsannes elle-même y fiit trompée
« Tu me. soulages d'un remords qui m'étouffait, » dit-elle.
Puis tout à coup, roulant ses bras autour de la taille de son amie :
<c Si tu avais quelque marmot jouant autour de toi du matin au soir, reprit-elle à demi-voix, tu serais sauvée tout à fait.
— Peut-être,» murmura Sabine.
Elle ne parlait presque plus de Paul et ne demandait pas à le voir. Quelques pointes de raillerie surnageaient seules de son ancienne nature. Mme de Marsannes n'en revenait pas.
« On t'aimait déjà, lui dit-elle un jour; s'il faut qu'on t'adore, j'y renonce! »
Aux premières lueurs du printemps, elle se hasarda, dans une heure de confidence, à lui demander s'il ne lui serait pas bientôt permis de songer au mariage.
172 MADAME DE SARENS.
« Oh que si! répondit Mme de Sareris; ce sera pour le mois de mai.... »
Au bout de la semaine, Estelle reçut un petit billet par lequel Sabine la priait de lui envoyer M. de Sombreuse.
« J'ai ta permission y il t'en souvient, disait-elle en finissant ; il faut bien que je cause un peu avec lui avant le grand jour. »
Paul sauta en wagon. Cet appel après un si long silence le troublait. Il trouva Mme de Sarens à demi couchée près d'une fenêtre au soleil. Elle était d'une pâleur effrayante, avec tous ces signes extérieurs d'une mort prochaine que ne peuvent méconnaître ceux qui ont vu des agonies.
« Enfin ! dit M. de Sarens , qui tambourinait contre une vitre. Voilà dix ans qu'on ne vous a vu , et ma pauvre Sabine s'est trouvée mal quatre fois depuis ce matin.
— Voulez-vous bien ne pas tourmenter les gens qui se marient! s'écria-t-elle ;
MADAME DE SARENS. 173
crailleurs, si je me trouve mal, c'est à cause du bruit que vous faites avec vos
doigts en battant la retraite J'en ai les
nerfs tout agacés.
— Eh bien! je m'en vais; mais je vous avertis que, si vous n'êtes pas guérie avant huit jours, toute la faculté de médecine fera irruption chez vous.
— Attendez pour me tuer que je sois morte, » répliquà-t-elle gaiement.
Resté seul avec Mme de Sarens, Paul courut vers elle, et lui prenant la main tout bouleversé :
tf Et vous ne vouliez pas me voir ! ditil. Je sens bien que vos forces sont h bout ! »
Cependant Mme de Sarens avait les yeux tournés vers la porte derrière laquelle' venait de disparaître son mari.
« Voilà un homme qui m'a ennuyée toute ma vie , dit-elle ; je ne l'ai pas aimé un seul jour, ef lui seul peut-être me regrettera. »
174 MÀPAME DE 8ÀBEN8.
Elle ramena ses regards sur M. de Sombreuse, qui était à ses pieds.
« Vous souvient-il du jour oîi vous m'avez saluée au bal pour la première fois? J'avais comme aujourd'hui une robe blanche. »
M. de Sombreuse ne reconnaissait plus sa voix. Elle avait des sons d'une douceur infinie. Il n'osait plus parler dans la crainte de laisser voir l'émotion poignante qui le tourmentait. Elle sourit, et, lui serrant la main :
« Je vois bien ce qui vous inquiète, reprit-elle ; il ne faut pas prendre au sérieux tout ce que je vous dis, . . . Les malades ont des idées tristes auxquelles une heure après ils ne pensent plus. Votre présence m'a rappelé un temps où je riais. »
Paul avait la gorge serrée. Tout à coup Sabine se pencha vers lui :
« Voulez -vous m'embrasser ? >> ditelle.
M. de Sombreuse la prit dans ses
MADAME DE SARENS. 175
bras; elle s'y laissa tomber, et son cœur éclata.
« Merci, je vois que vous m'aimez toujours un peu. »
Son pauvre cœur sautait sous la main de Paul. Presque aussitôt, relevant son visage inondé de pleurs, elle lui fit signe doucement de la quitter.
« Seulement ne vous éloignez pas, »
dit-elle.
Peu d'heures après, et tandis que Paul rôdait dans une galerie; une porte de l'appartement de Mme de Sarens s'ouvrit violemment ; une femme de chambre en sortit tout effarée, appelant et criant. M, de Sombreuse ne fit qu'un bond jusqu'à la pièce où il avait laissé Sabine. 11 la trouva couchée sur un lit de repos dans l'éternelle immobilité, le visage encore humide.
Elle tenait dans ses mains roides une statuette de porcelaine de Saxe.
(( Dieu ! » cria Paul qui tomba à genoux .
On trouva dans les papiers de Mme de
170 MADAME DE SARENS.
Sarens un écrit par lequel elle recommandait qu'on l'ensevelit avec la bague qu'elle avait coutume de porter au doigt.
Par son ordre, on grava sur la pierre de son tombeau ce seul mot : ruula.
I ICHABD était certainement l'iiu j des jeunes gens les plus rangés I et les plus studieux de Gévennol.
Sa chambre et son cabinet offraient un assemblage curieux de livres et d'instruments de toutes sortes, au milieu desquels il passait sa vie. Il y avait des compas et des mappemondes sur le piano, et des vu-
180 FRÉOÉRIQUE.
lûmes éparpillés sur tous les meubles. La table était surchargée de plumes, de papier, de crayons, de dessins et de pinceaux entre lesquels s'épanouissaient quelques belles fleurs dans un beau vase. Un certain ordre régnait dans cette confusion. Richard avait toujours sous la main le cahier de musique ou les crayons dont il avait besoin.
Personne n'était plus aimé que Richard à Gévennol, bien qu'il eut quelque fortune et qu'il en attendit une considérable d'un vieil oncle avec lequel il demeurait. Cette sympathie générale qui l'entourait provenait de l'égalité de son humeur et d'un penchant naturel à obliger les gens, qu'on lui connaissait depuis Tenfance. En outre, bien qu'il sût beaucoup de choses , et qu'il pût choisir entre les héritières les plus .huppées de la ville , il ne s'en faisait point accroire.
Dès le matin, Richard était debout, fumant à sa fenêtre, et regardant autour de
FRÉDÉniQUE. 181
lui d'un air tranquille et curieux. Le réveil des oiseaux qui s*agitaient au travers du feuillage, le jeu des insectes dans la lumière , les mœurs d'une famille de merles qui habitaient le jardin , les aspects variés du ciel , les mille bruits qui accompagnent la naissance du jour lui fournissaient des sujets continuels de méditations et de rêveries. Une heure après il était à la besogne. La lecture, la botanique, le dessin, la chimie, la musique, se partageaient ses journées et le menaient doucement jusqu'au soir. Personne n'était plus occupé.
Cependant les bourgeois de Gévennol disaient de Richard qu'il ne faisait rien.
Avaient-ils tort, avaient-ils raison? L'un et l'autre peut-être. Richard pouvait avoir alors à peu près vingt-cinq ans.
La ville de Gévennol, dans laquelle il était rentré avec le diplôme d'avocat, — vous chercheriez vainement cette ville sur la carte, — est l'une des plus jolies petites sous-préfectures du haut Languedoc. I^a
Tourlouze, qui l'arrose, — cette rivière-là non plus ne figure dans aucun dictionnaire de géographie, — trace de riants méandres dans les prairies qui Tentourent. Un cercle de collines boisées ferme le paysage auquel des fabriques et des moulins donnent le mouvement et la vie. Gévennol tire son aisance d'un grand commerce de drap.
Tout le monde est drapier dans le pays, soit qu'on y fabrique des étoffes de laine, soit qu'on en vende. Il y a à Gévennol une belle promenade plantée de vieux platanes et d'ormeaux où le beau monde se promène le dimanche. On y conduit les étrangers ; non loin du Mail on voit une ancienne église dont les archéologues de la province font grand cas.
Deux escadrons de cavalerie tiennent ordinairement garnison à Gévennol, ce qui augmente les profits de l'habitant.
Les jours de cérémonie on fait de la musique sur le Mail. Le théîitre est ouvert trois ou quatre fois l'an, au moment des
FRÉDBRIQUE. 183
foires. Il y a sur la place du marché un café orné de glaces où se réunissent les officiers. I^s propriétaires de l'endroit défendent à leurs fils de s'y arrêter. On travaille beaucoup à Gévennol; les jours y passent avec cette placidité rapide qu'engendre la monotonie ; les mois suivent les mois, et Ton attrape le bout de l'an sans s'apercevoir qu'on s'est ennuyé. Or l'ennui qu'on ignore n'est plus de l'ennui.
Chacun à Gévennol s'occupe beaucoup de son voisin. C'est à quoi surtout l'on consacre les dimanches et les jours de fêtes. Dans ce milieu tranquille Richard menait une existence très-douce conforme à ses goûts de retraite et d'étude, non pas qu'il n'eût l'esprit éveillé et facile aux enthousiasmes , tout comme certains jeunes gens de son âge qu'on voit toujours en joie, mais une timidité singulière, mêlée à un grain de poésie romanesque dont il ne laissait rien voir, tenait son cœur en bride. Ce qu'il avait d'élans spontanés , d'exalta-
184 FRÉDÉRIQ13E.
lions et d'inquiétudes fiévreuses, personne ne le savait. Le piano et le papier recevaient ses confidences. L'accès passé, il en riait lui-même.
On croyait généralement dans Gévennol que le bonhomme Saint-Eslève attendait que son neveu eût fait choix d'un état pour le marier, mais Richard n'y pensait pas et l'oncle y pensait encore moins que le neveu. On sait que Richard avait beaucoup d'amis dans le pays, mais il vivait fort à l'écart et semblait n'avoir aucun souci des plaisirs et des agitations où tant d'autres dépensent leur jeunesse. Si on ne l'avait pas vu, dans une occasion difficile^ tirer le sabre comme un cuirassier, les malins de la ville l'eussent appelé volontiers mademoiselle Richard. L'oncle Saint- Estève était le premier à plaisanter son neveu sur ses dispositions à la solitude et à la retenue.
« Méfie-toi, Richard, lui disait-il, tues quasiment comme un petit saint, et je ne
sais rien de plus perfide que celte engeancelà. »
On peut ajouter qu'il n'y avait aucun point de similitude morale entre le vieillard et le jeune homme , ce qui était cause peut-être qu'ils faisaient bon ménage.
M. Saint-Estève, encore vert malgré ses soixante-douze ans, buvait sec et mangeait ferme. Il avait les épaules larges et le teint fleuri, des mains velues et des cheveux gris fort rudes taillés en brosse. Il s estimait philosophe parce qu'il ne croyait à rien et tremblait quand un domestique maladroit renversait une salière.
Elevé à l'école de Babeuf et de Parny, il vantait les douceurs de la loi agraire et les charmes des bocages peuplés de nymphes^ mais, si quelque fermier n'était pas exact à payer son terme, ou si l'une des bergères de ses nombreux troupeaux venait à perdre une oie, il était sans pitié. I^es déclamations les plus farouches et les petits
vers badins voltigeaient de compagnie sur sa bouche.
Il avait, disait-on y joué un certain rôle dans un département de l 'Ouest , à l'époque de la grande Révolution, et gagné son argent dans le commerce des biens nationaux. Ce qu'on savait pertinemment, c'est que, affilié à une sorte de bande noire qui ravagea le haut Languedoc vers 1 823, il n'était point de château à trente lieues à la rondesur lequel il n'eût, par troc, par vente ou par achat, prélevé une dîme. C'était peut-être pour cela qu'il haïssait les aristocrates; il en eût conduit volontiers toute une troupe à l'échafaud sur l'air de :
faisais égaré mes fuseaux.
A une époque où M . Saint-Estève était adjoint de Gévennol, on remarqua cependant que le préfet du département , qui était marquis, lui ayant rendu visite en tournée de révision, le vieux sans-culotte reçut ce fonctionnaire le chapeau à la main et avec force révérences, l'échiné courbée,
FRÉDÉRIOUE. 187
et' lui fit les honneurs d'un festin qu'il avait fait venir du chef-lieu tout exprès; au dessert, il l'appela Monseigneur. Comme on le complimentait sur l'ordonnance et le luxe de son dîner :
« J'ai voulu faire voir à ces nobles que les petites gens ont aussi de l'or dans leurs poches, » dit-il.
Pendant huit jours il parla de l'argent qu'il avait dépensé pour M. le marquis, si bien qu'il se montra terrible pour les comptes que lui présentaient ses métayers.
L'isolement dans lequel vivait Richard ne l'empêchait pas de voir les jolies filles qui parcouraient les petits chemins éparpillés dans tous les sens ^ous ses fenêtres, au milieu d'un damier de jardins et de potagers. Celles-là se rendaient à une fabrique voisine; celles-ci prenaient par le plus court pour gagner le centre de la ville. On arrivait ainsi à se connaître et Ton échangeait des sourires.
Parmi les personnes dont les pieds agi-
188 FRÉDÉBIQUE.
les faisaient crier le gravier^ il en était une qu'il suivait des yeux plus longtemps que les autres. Quand elle avait disparu derrière les amandiers, les yeux tournés du coté oii il l'avait aperçue, il restait encore à sa fenêtre. Des rêveries l'y surprenaient.
Richard ne se rappelait pas avoir jamais questionné les habitants de Gévennol sur son compte, et il savait par le menu toutes les particularités de sa vie. Quelque chose l'avertissait quand Frédérique passait. C'était un son, c'était un parfum, ce n'était rien, et il ne s'y trompait pas.
Frédérique avait une manière nonchalante de marcher qui lui semblait incomparable. £lie ne levait jamais la tête quand il écartait le rideau, mais elle le voyait et il devinait sa rougeur subite sous les passes du chapeau. Un peu grande pour ses dixhuit ans, assez grasse, avec des yeux noirs et des cheveux blonds, les épaules pleines avec des tons nacrés que la mousseline des jours d'été laissait voir, les bras frais et
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blancs^ la taille ronde ^ un coloris tendre sur les joues^ Frédérique ne pouvait être confondue avec les autres filles du pays.
Elle pouvait y être née, elle n'en était pas.
Elle était l'image de la santé et de la bonne humeur; la gaieté brillait dans ses yeux, le rire sur ses lèvres rouges; lors même qu'elle était sérieuse, on sentait que pour un rien sa gravité s'en irait en fumée.
Frédérique portait une toilette modeste, tout à fait simple même, mais qui n'était pas celle d'une ouvrière ou d'une artisane.
Un bout de ruban, une fleur, un brin de dentelle la relevait et lui donnait ce rien qui fait l'élégance. Richard savait d'où elle venait, il se préoccupait de savoir où elle arriverait.
K Tant de gaieté, de si beaux yeux, et pour toute fortune son travail 1 » se disaitil, tandis qu'elle passait faisant voler les gouttes de rosée du bout de ses bottines noires.
Ces quelques mots le jetaient dans de
190 FRÉDÉRIQDE.
longues réflexions dont il sortait en soupirant.
Un soir, au détour d'une ruelle écartée, Richard, qui marchait lentement, la pensée dans les étoiles, sentit tout à coup deux petites mains s'appuyer sur son bras ; une femme se pressait contre lui, et d'une voix effrayée :
« Pour l'amour du ciel, ne me quittez pas! » disait-elle.
C'était Frédérique. Machinalement Richard se retourna. Un grand beau jeune homme en uniforme de dragon se faisait voir à l'autre extrémité delà rue, marchant fort vite ; on entendait sonner ses éperons sur le pavé et il sifflait entre ses dents, la main posée sur la garde de son épée. Richard serra le bras de sa compagne, qui tremblait :
« N'ayez pas peur, lui dit-il, la cavalerie et moi nous nous connaissons. »
En ce moment, exposer sa vie pour celte jeune fille à laquelle il n'avait jamais parlé
lui semblait une chose toute simple. Un fluide chaud et pénétrant sortait des mains qui se confiaient à lui, et, à travers le drap, atteignit son épiderme et se glissait jusqu'à son cœur. L'officier qui pressait le pas arriva lestement sur eux. Il pencha la tête en avant pour mieux voir le rival qui entraînait Frédérique et reconnut Richard.
Un joyeux sourire épanouit sa figure, tout à l'heure menaçante, et, caressant du doigt sa moustache brune :
« £h I parbleu I mademoiselle, il fallait donc le dire , » s'écria-t-il.
Il enleva son claque lestement, salua Richard d'un clin d'œil et pirouetta sur ses talons. Bientôt après le refrain vif et gai dont il égayait sa marche s'éteignit au coin de la rue.
a Vous voyez que ce n'est pas bien terrible, dit Richard.
— Oh! si vous saviez comme il m'a fait peur! répondit Frédérique, qui respirait à peine.
i\)2 FRÉOERIQUE.
— Il VOUS parlait donc ? que vous disait-il ?
— Je ne sais pas..,, il était toujours sur mes talons; un instant il a voulu me prendre par le bras. C'est alors que je me suis mise à courir. Le souffle allait me manquer quand je vous ai vu....
— Vous plaît-il maintenant que je vous ramène chez vous? j>
Frëdérique tourna la tête de tous côtés; son regard interrogeait chaque coin noir, chaque ruelle, chaque porte.
<c C'est bien certainement ce qu'il y a de plus simple à faire^ poursuivit-elle^ mais vous trouverez peut-être que je demeure un peu loin*
— Oh! rassurez- vous.... Le dragon n'est plus là.... je n'aurai donc pas grand mérite à vous accompagner. »
Frédérique leva les yeux sur Richard.
a A présent, dit-elle, j'irais jusqu'au bout du monde.
. — Cependant, reprit-il tout en mar-
FR£DERIQUE. 193
chant, vous ne connaissez pas mon ami le lieutenant Vibrac?
-T- Mon Dieu non 1 . . . malheureusement quand on court- toute seule du matin au soir^ on a la chance de rencontrer des jeunes gens qui aiment à s^amuser. ... Je n'ai pourtant rien fait pour l'y encourager..,, mais c'est là une des tristes conditions de mon état.
— Vous devez être bien lasse quelquefois le soir?
— Très-lasse, et cependant c'est le moment où je travaille le plus ; mon père est dans son fauteuil, ma mère fait de la tapisserie ou tricote tout contre la fenêtre ; elle me regarde et laisse tomber l'aiguille ; je me mets à mon piano, j'étudie les leçons du lendemain ; quelquefois je m'oublie sur un vieux maître; le cahier fini, je prends un livre et lis à haute voix. Les heures passent et l'on s^aperçoit enfin qu'il faut aller se coucher. L'autre soir, il était minuit. Par exemple, je dors tout d'un trait jusqu'au matin.
194 FHÉPÉ^IQUC.
— Ètcs-vous toujours Tamie de la maison de Rieux ?
— Ohl Tamie! c'est beaucoup d'honneur que vous me faites ; je donne des leçons trois fois par semaine aux filles de Mme de Rieux. L<es doigts y sont, mais la tête n'y est pas.
T7-r Vous parlez de Aflle Aglaé et de Mlle Cécile?
— Sans doute... ai-je eu tort? Elles sont peut-être de votre famille... j'ai dit tout naturellement ce que je pensais. D'ailleurs elles n'auront pas besoin d'être bien habiles pour se tirer d'affaire. »
L'entretien se prolongea sur le ton de l'intimité. Frédérique répondait sans embarras aux questions que lui adressait Richard et ne semblait pas surprise de le voir au fait de ses occupations de tous les jours. Ils causaient comme si rien de ce qui les intéressait réciproquement pût leur être étranger.
Insensiblement ils avaient pris par le
fhédéhique, 195
plus long;' le Mail se trouva devant eux, clair et désert ; ils y poussèrent ; la Tourlouze chantait dans son lit de cailloux , derrière les saules. Une maisonnette entourée d'arbres épais se faisait voir sur la rive opposée, au bas d'un pré. Une lumière brillait par la fenêtre ouverte, et son reflet tremblait dans Teau noire. On entendait un bruit léger de voix douces et riantes, Frédérique ralentit son pas.
a II y a des personnes qui ont une maison, un champ, des amis, dit-elle : moi, je suis comme un oiseau de passage au bord d'un toit. »
Elle eut un petit frisson, puis, raffermissant 3a voix :
a Ne croyez pas que je sois envieuse, reprit-elle : je suis heureuse du bonheur d'autrui, mais ce sont des réflexions qui vous viennent quelquefois le soir.
— Pauvre petite! » murmura Richard comme s'il eût été seul.
La main de Frédérique trembla sur son
bras. Elle ne parla plus beaucoup ; quand on fut hors du Mail et près de la rue qui conduisait à sa demeure :
« M. Saint-Estève est plus que votre oncle, reprit-elle, c'est aussi votre tuteur, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle.
— On dit que c'est un homme qui a des idées à lui... il a dans le visage quelque chose qui me fait peur.
— Mon oncle? il fredonne et rit toujours !
— Eh bien ! son sourire ne me rassure pas... Quand il me regarde^ il me prend des envies de me sauver. »
On touchait à la porte de Frédérique ; une lampe brillait derrière la vitre, au dernier étage de la maison.
a On m'attend là-haut, » dit-elle.
Sa main souleva le marteau, qui retomba sur le bouton de fer. Elle regarda Richard, qui restait immobile, tandis qu'un bruit de pas se faisait entendre dans l'escalier
« C'est ma pauvre mère ; elle ne saurait dormir aussi longtemps qu'elle ne m'a pas \ue.
— Me voilà ! me voilà ! « criait une voix douce qu'on entendait derrière la porte.
Frédérique tendit la main à son compagnon.
et Merci, monsieur Richard, » dit-elle.
La porte s'ouvrit, Frédérique se jeta dans l'encadrement lumineux; il vit un instant son profil éclairé «par la lampe , et tout disparut.
Richard rentra chez lui par le chemin qu'il avait suivi tout à l'heure; il se rappelait de place en place les mots que Frédérique avait dits. Ils lui paraissaient charmants, avec un accent naïf oîi l'esprit était à l'aise. C'était comme autant de fleurs qu'elle avait semées çà et Jà et qu'il retrouvait à chaque pas. Il avait remarqué au coin d'une haie un buisson d'églantier auquel elle avait cueilli un rameau tout en fleurs; il s'y arrêta.
198 FIIEDERIQUE.
« Personne n'a les yeux si doux, »
pensa-t-il.
Toute la nuit ces yeux le poursuivirent.
Il n'aurait peut-être pas pu dire si Fredérique les avait bleus ou noirs, cependant il les voyait très-bien et les eût reconnus entre mille.
RÉDÉRiQDE était d'origine hollandaise. Par quelle aventure . son père et sa mère s'étaient-ils établis à Gévennol, dans le haut Languedoc, c'est ce qu'on ne savait pas hien. On tes y avait toujours vus. Leur fille y était née;' Mme van Ercken était une petite femme d'un aspect tranquille et propret, toujours tirée à quatre épingles, avec du linge frais qui eût fait envie à une ménagère. Elle semblait être sortie toute vivante du pinceau de Gérard Dow. Rien de plus bon-
t!00 FRÉOÉRIQUE.
nête que son visage encadré d'une coiffe blanche à mille plis.
Le vieillard valait la femme.
Vêtu d'une houppelande et le chef tout couvert de cheveux grisonnants qui frisaient autour des tempes, les pommettes rouges, le menton carré, le front osseux et chargé de rides, il rappelait ces portraits fameux auxquels la brosse de Rembrandt a donné la vie.
Lé père van Ercken avait été longtemps teneur de livres dans une maison de draperie; des infirmités précoces l'avaient chassé de son bureau. Il regrettait les chiffres et les gros livres à dos de maroquin vert garni de cuivre. Afin de tromper le temps, il faisait des écritures pour les marchands de la ville.
Quelque temps, Thumble ménage avait vécu d'une petite pension de retraite qu'on lui servait; La femme vendait les tapisseries qu'elle confectionnait à ses heures perdues. Elle était excellente musicienne^ mais
sa grande timidité ne lui avait jamais permis de se produire en public. Quand sa fille devint grandelette, on songea à utiliser le talent qu'elle tenait de sa mère. Dès. ce moment-là tous les petits bijoux de fa mille étaient partis.
Frédérique, à qui le hasard avait fait don d'une voix fort belle, donna des leçons de musique et de chant. On l'engagea bientôt pour des soirées où, grâce a sa bonne volonté, les notables de Gévennol se famiUa • risaient à peu de frais avec les opéras nouveaux de Paris. Les ressources qu'elle en tirait ramenèrent l'aisance dans la maison oîi la plus extrême économie régnait.
Mme van Ercken, qui avait le génie de l'ordre, tirait parti de tout. Frédérique ne gardait rien pour elle.
(c S'il fallait encore dépenser l'argent, ce serait trop, disait-elle gaiement : c'est bien assez de le gagner ! »
I^vée dès le point du jour, et occupée jusqu'à la nuit, toujours courant et trot-
209 FBÉDÉRIQUE.
tant, Frédérique n'avait jamais le temps de s*ennuyer. Elle connaissait la tristesse par secousses, mais un fonds de gaieté faisait que le rire surnageait. Parfois, en la regardant le soir, tandis que Frédérique, sans apprêt et livrée à toute l'inspiration de sa jeunesse, laissait courir ses doigts sur le piano, sa mère avait des larmes dans les yeux. Ses vieilles mains lasses ne poussaient plus l'aiguille, et longtemps après que l'heure du sommeil avait sonné, on entendait la pauvre mère quj soupirait dans son lit.
Le plaisir de ces bonnes gens était d'assister au départ de leur fille chaque matin.
La mère lui servait une grande tasse de lait chaud, qu'avec la franchise d'un appétit qui s'éveille dès le point du jour, Frédérique remplissait de pain. Le père préparait d'une main vacillante le manteau ou l'écharpe, le parapluie ou l'ombrelle, suivant la saison.
IjC rouleau de musique se trouvait prêt, et Frédérique, embrassée sur les deux joues,
partait d'un pied tranquille et chaussée à ravir. C'était sa coquetterie.
« Elle marche comme une caille, disait une voisine à qui la joUe Hollandaise indiquait l'heure par son passage quotidien , mais, comme rien ne la distrait et ne la dérange, elle fait plus de chemin qu'une alouette. » ^
Richard savait tout cela. On comprend que depuis la conversation qu'il avait eue avec Frédérique elle sortait encore moins de sa tête. Il lui avait découvert, pendant cette promenade éclairée par les étoiles, des grâces qu'il ne lui soupçonnait pas. Ce qui le touchait le plus^ c'était sa simplicité.
Nulle afféterie et beaucoup d'abandon. Il pensait qu'une maison où elle chanterait et qu'elle animerait de sa jeunesse serait la plus heureuse de Gévennol. Il s'y voyait en esprit.
Les railleries de son ami Vibrac, qui ne se lassait pas de l'en accabler depuis leur rencontre, augmentaient cette disposition
204 FRÉDJÉRIQDE.
qu*il avait à pensera la petite Hollandaise.
— Quoiqu'elle fût grande et bien découplée c'est ainsi qu'on la surnommait dans le quartier. — A chaque occasion nouvelle, le dragon revenait à la charge et le complimentait sur sa conquête.
« Voilà la cavalerie battue à plate couture, lui disait-il : c'est humiliant pour Tépaulette, mais je ne vous en félicite pas moins... Tudieu! quel élan! Elle n'a fait qu'un bond. J'en ai mordu mes moustaches ! »
Richard avait beau se défendre et jurer qu'il parlait ce jour-là à Frédérique pour la première fois :
ce A d'autres, reprenait l'implacable lieutenant : j'ai bien vu de quelle façon elle s 'est suspendue à votre bras , je m'y connais, que diable! Elle ne l'aurait pas quitté pour un empire. Voyez-vous l'hypocrite!., et les bonnes gens de la ville croient qu'il a toujours le nez dans les livres! »
Et si d'aventure Richard insistait :
FRÉDEtllQUE. 205
« Alors, mon cher, continuait Thomme au sabre , c'est qu'elle est folle de vous et qu'elle a profité de l'occasion que je lui ai fournie maladroitement pour se jeter à votre tête. Vous n'avez qu'à pousser votre pointe. »
L'oncle Saint-Estève harcelait Richard à son tour.
ic Tu as beau dire, répétait-il sans cesse, tu soupires dans les coins, tu restes le nez dans ton assiette et la fourchette en l'air ; au moindre bruit tu cours à la fenêtre comme si tu attendais le pape; j'ai passé par la jeunesse, moi qui te parle. Tu as du plomb dans l'aile, mon garçon. »
Si Richard, tout ahuri, affirmait qu'il avait le cœur libre :
a Bon ! bon ! ajoutait l'élève de Babeu f et de Parny, ce n'est pas un crime d'aimer les fillettes. Donne-t'en à cœur joie...
Seulement de mon temps on était guilleret en amour et on avait le mot pour rire»
Aujourd'hui la mode est à la mélancolie. »
906 FRÉDÉRIQUB.
Puis^ clignant de l'œil comme un vieux faune que le printemps liiet en gaieté, et passant son bras sous celui de Richard :
a Tu me conteras ça un jour, reprenaitily et nous boirons à la santé de ta belle. »
Le résultat de ces beaux discours était d'enraciner la petite Hollandaise dans le cœur de Richard ; il passait sa vie à la fenêtre ou dans les jardins qu'elle avait traversés. Le pauvre églantier qu'elle avait touché de sa main était «dépouillé de ses fleurs et de ses rameaux; il en détachait chaque jour un brin. Que de conversations n'avait-il pas en esprit avec Frédérique!
quel feu et quels élans! et dès qu'il la voyait y il restait sans voix et sans haleine. Quand il faisait l'effort de lui parler, c'était du bout des lèvres et en regardant autour de lui. Il avait toujours peur d'être aperçu par son oncle et par le dragon.
Cependant, quelques soins qu'il mît à l'éviter, il la rencontrait tous les jours, absolument comme s'il Teût cherchée. La
FRÉDÉRIQUS. tt07
chimie en souffrait un peu, la musique était fort négligée, si ce n'est le soir aux heures ou il savait que Frédérique chantait. La botanique seule profitait de quelque regain de travail, encore ne collectionnait-il que des fleurs et des feuilles d eglantier.
.Un jour que Richard allait par les cultures maraîchères répandues sous ses fenêtres, il surprit la petite Hollandaise en train de cueillir des fleurs qu'elle réunissait en bouquet. Un sentiment inexprimable le poussa vers elle.
« Pour qui tout cela? » dit-il d'une voix altérée.
Frédérique devint toute rouge, les roses et les œillets à la main. Puis, comme quelqu'un qui rassemble tout son courage :
a C'était pour vous, dit-elle : vous m'avez donné votre bras, je voulais vous donner des fleurs. Tenez... vous les auriez trouvées tout à l'heure sur votre fenêtre. »
Une sensation de bonheur indicible inonda le cœur de Richard.
« A moi tout cela! » s'écria- t-il.
I-iCs fleurs, qui étaient mal serrées, s'éparpillèrent entre ses doigts ; quelques-unes tombèrent à terre. Frédérique arracha vivement un ruban qu'elle avait au cou et le serra autour du bouquet. Cela fait, et le bouquet aux mains de Richard, elle se sauva. Richard la regardait courir, le visage à moitié caché dans les fleurs, qu'il embrassait à pleines lèvres.
« Ah! Frédérique! Frédérique! » murmura-t-il quand il ne la vit plus.
Mme van Ercken, de son côté, se réjouissait en pensant à sa fille; Frédérique avait, en chantant, le soir^ des accents dont la vibration et la profondeur la faisaient tressaillir.
« Où prends-tu cette voix? » lui disaitelle.
Frédérique embrassait sa mère et ne répondait pas ; elle ne savait pas elle-même
FRÉOBRIQUE. 209
qu'elle la trouvait dans son cœur. La voyant si belle, si caressante, si heureuse de vivre, Mme van Erckeii se reprenait à l'espoir.
Il était impossible qu'un peu de bonheur ne fût pas le partage d'une fille si bonne et si vaillante.
A quelque temps de là, une soirée musicale réunit le beau monde de Gévennol chez Mme de Rieux. On y fêtait la présence de l'évêque, en tournée pastorale. Il ne fallait pas songer à danser devant le prélat. Frédérique, conviée tout exprès, fut chargée d'égayer les belles invitées qui ne jouaient pas le reversi. Elle avait fait un choix de morceaux appropriés à la circonstance. Elle n'était pas dans le salon depuis dix minutes qu'elle tourna la tête subite^ ment, il lui semblait qu'une voix venait de crier le nom de Richard à son oreille. Il entrait en ce moment.
Les épaules, le cou, le visage de la petite Hollandaise devinrent comme une touffe de roses. Richard, de son côté, ne voyait
910 FRJCDÉRIQUE.
plus qu'elle. Frédérique se prodigua. Rien ne lui sembla plus difficile; elle sentait qu'elle chantait bien, il la regardait et elle devinait tout le plaisir qu'il éprouvait ; elle ne souhaitait rien de plus. A l'instant où elle terminait son plus grand morceau, l'évêque, conduit par Mme de Rieux, traversa le salon pour se rendre dans une pièce voisine où une collation avait été préparée. Tout le nionde se leva; il y eut un bruit de chaises et de robes. Personne ne prenait plus garde à la pauvre Frédérique, qui restait debout et fort décontenancée sur son estrade.
Un cousin de la maison, qui jusqu'alors l'avait accompagnée^ fit un pas ; Mme de Rieux le cloua à sa place d'un regard farouche. Traverser le salon au bras d'une chanteuse et en présence de Monseigneur !
Frédérique n'osait plus bouger. Elle avait vu le mouvement du cousin et le regard de Mme de Rieux.
Richard tout à. coup fendit le cercle, lui
FR£D£RIQU£. 211
offrit son bras et, tranquillement, le front haut, la reconduisit à son fauteuil. Une vé- * nérable dame, qui se piquait de noblesse, prit des airs dédaigneux.
a On voit bien qu'il y a du sang de terroriste dans ses vejnes! » dit elle à demivoix.
Frédérique n'entendit rien. Elle était heureuse et sentait vaguement que Richard venait de faire quelque chose de courageux pour elle. Elle dormit mal et passa une bonne nuit.
Peu de jours après, Richard recevait une petite lettre, étant à déjeuner avec son oncle. Il rougit sans savoir pourquoi , et au lieu de l'ouvrir sur-le-champ, il la cacha dans sa poche.
a Je sais ee que c'est, » dit-il.
M. Saint-Estève, qui dégustait un verre de vin de Bourgogne, fit claquer sa langue contre son palais.
ce El moi aussi, je sais ce que c'est, reprit-il... J'ai bien envie, pour t'apprendrc
2l2 * FRBOÉRIQUE.
à faire le mystérieux , de t 'emmener à mon clos et de t'y garder jusqu'à la nuit. . . mais je suis bon homme... va lire ton poulet. »
Richard fit bonne contenance trois minutes, se leva en fredonnant, quitta la salle d'un air tranquille, puis, quand il fut dehoi*s, monta l'escalier quatre à quatre, s'enferma chez lui, et, toutes les portes closes, ouvrit la lettre. 11 y trouva quelques lignes d'une écriture netle, franche, rapide, à formes arrondies, qui avait quelque chose de la personne qui en avait tracé les caractères.
w Voulez-vous vous associer à une bonne œuvre dont j'ai l'entreprise? disait cette lettre. 11 m'a semblé, en cherchant bien, que c'était le meilleur moyen de vous prouver ma reconnaissance. Il y a ici un pauvre jeune homme qu'une vocation iri*ésistible pousse vers la composition. Pour s'y livrer, il faut qu'il aille à Paris, et comment faire pour le voyage, le trousseau , les premiers frais? J'ai eu l'idée d'un grand concert. J'y
chanterai mes plus beaux morceaux. Le produit, s'il y en a, permettra à mon protège de payer quelques méchantes dettes et de quitter Gévennol avec une petite somme dans la poche. Voilà tout mon projet. Âidez-moi à en assurer le succès. La joie de réussir m*en sera plus douce. »
Frédérique signait de son petit nom seu* lement. Richard fouilla dans tous ses tiroirs, vida sa bourse et envoya une somme ronde. La réponse ne se fit pas attendre :
« Ah ! c'est trop, disait-on, vous ne me laissez plus rien à faire. C'est de l'égoïsme; mon pauvre compositeur n'a plus qu'à monter en chaise de poste. Enfin c'est égal ; je vous dis mefci. »
Un mouvement dont il ne fut pas le maître lui fit porter ce billet à ses lèvres. La veille du jour fixé pour le concert, Richard rencontra son ami Vibrac sur la place du théâtre. Le dragon avait le visage d'un dogue.
« Est-ce bête! dit-il, on m'apprend que
814 FRÉDRRIQU7.
Mlle Duplaty qui est Dugazon au théâtre de Montpellier, chante ici demain. C'est une jolie brune dont le 4® hussards, qui est de mes amis, m'a beaucoup parlé, et on mé répond au bureau qu'il n'y a plus de billets! .
— N'est-ceque cela? en voilà, » répliqua étourdi ment Richard, qui tira de sa poche un paquet de stalles et de coupons de loges.
IjC dragon en prit quatre sans se gêner et tortillant sa moustache.
« Il y a de la Frédérique là-dessous,*»
dit-il.
Richard, pris au dépourvu, ne sut que répondre et tourna les talons, jurant bien de ne plus offrir ses billets à personne.
Le concert eut lieu. La ville de Gévennol n'en avait jamais entendu de plus beau.
On s'étonna seulement que tant de places restassent vides lorsqu'on refusait obstinément du monde au bureau de location. Le dragon applaudit comme un sourd. Le con-
FBÉD^BIQVB. 915
cert achève, il donna une vigoureuse poignée de main à son bienfaiteur.
« Mlle Duplat est bien jolie, dit-il, mais n'importe, vous avez le gros loti
— Que dit-il ? demanda M. Saint-Estève , qui était de la fête.
— Rien^ » répliqua Richard, qui n'osa plus attendre Frédérique à la sortie pour la complimenter.
Le lendemain il reçut la visite d'un inconnu qui se présenta sous les auspices de Mlle van Ercken. C'était M. David, le bénéficiaire. Richard vit entrer un jeune homme d'assez bonne mine, qui parlait en bons termes et avait tout à fait les manières du monde.
(f Je sais ce que je vous dois, dit M. David ; si je suis quelque chose, c'est vous, après Mlle Frédérique, qu'il me fau* dra remercier. Ellem'atout dit.
— Ma part est bien petite à côté de la sienne, répondit Richard. Elle a eu la pensée et le travail, c'est-à-dire toute la peine.
2i6 PRÉ0ÉRIQI7E.
— Ah! VOUS ne savez pas combien elle est bonne! » s'écria M. David.
11 joignit les mains^ ses traits s'animèrent et il parla de Frédérique avec un élan qui excita chez Richard un mélange d'attendrissement et d'irritation. La reconnaissance n'a pas toute seule de ces mou* vements spontanés. Lorsque l'entretien tourna du côté de la vocation, M. David s'exprima avec plus de mesure.
ce Je sais que je fais une folie ^ dit-il :
on abuse volontiers de ce grand mot, la vocation ; elle se prouve par le succès. J'ai liitté contre la folle du logis, c'est elle qui a été la plus forte. J'avais le pain assuré ailleurs. A présent il faut marcher, et marcher à l'aventure. Mlle Frédérique est en quelque sorte ma marraine ; je lui dois de réussir, j'y laisserai ma peau ou je réussirai. Je pars demain. »
Ce langage toucha Richard; le dernier mot peut-être y fut pour beaucoup. Il tendit la main à M. David.
a Si je puis VOUS aider en quelque choses dit-il, disposez de moi.
— Merci ! répondit M. David, cela peut se rencontrer. Je m'attends à beaucoup de hasards dans ma nouvelle carrière. La bonne volonté y est. Dieu fera le reste. »
Richard le regarda un peu surpris de Témotion qui parut dans la parole et l'accent.
M. David crut voir une raillerie dans son sourire.
(c Dieu ou le diable! » fit-il d'un air gai.
Quand M. David se fut éloigné, Richard devint songeur.
a II est clair qu'il aime Frédérique, pensa-t-il; en outre, il est homme amener sa prophétie jusqu'au bout. La bonne chance sera-t-elle pour lui ? »
asp)
j EPL'is l'aventure (lu bouquet et l'histoire du concert, Frédërique
I entrait chaque jour plus avant dans la pensée de Richard. Il ne passait plus un jour sans flairer les fleurs fanées du bouquet qu'elle lui avait donné et sans enrouler autour de son doigt le ruban qui leur servait de lien. Un matin, après une nuit d'insomnie durant laquelle il avait vu tour à tour et pêle-mêle, comme dans une sarabande, Frédërique, Mme de Rieux.Vibrac le dragon, M. David et l'évèque, il descendit au jardin, où M. Saint-Estève lisait le Journal.
820 FRBDBRIQIE.
ce Eh bien ! mon gaillard, comment vont les amours ? » lui dit son oncle.
Richard, qui n'avait aucune prétention à Tcpithète que lui donnait son oncle, prit sa résolution tout d'un coup.
« Ma foi; répondit-il, c'est précisément à cause de cela que j'ai dessein de vous parler.
— Parle, mon garçon, parle! un philosophe tel que moi peut tout entendre.
— Quelle opinion avez-vous du mariage ? »
M. Saint-Estève sauta sur son banc.
a Quelle mouche te pique? s'écria- t-il, et pourquoi me jeter du premier coup les gros mots au visage? Il est question de Cupidon, que diable 1 et non point de son frère, le triste hymen!
— Répondçz-moi toujours.
— Et quelle opinion veux- tu que j'en aie, n'ayant jamais passé sous ses fourches caudines! Ce que j'en puis dire de mieux, c'est que la sainte république ne l'avait
FRÉOÉRIQUE. 221
point aboli. D'un autre côté, tu sais la chanson : 6W, gaij nuiriez-ifous l . . . Le refrain a de Téloquence. . . . Après tout, que t'importe ?
— Eh ! mon oncle, il m'importe beaucoup ! 9
M. Saint-Estève laissa tomber le journal qu'il tenait à la main.
(c Par hasard, repril-il, aurais-tu le projet fantastique de te marier ?
— A franche question , franche réponse.... Oui^ mon oncle, j'ai ce projet. »
L'pncle partit d'un éclat de rire.
« A ton âge! reprit-il : tues donc bien pressé d'en finir avec les roses et les chansons ? Les jeunes gens d'aujourd'hui sont fort extraordinaires. Autrefois, nous brisions les chaînes, celles de la tyrannie comme celles des préjugés : aujourd'hui, on les recherche 1 le monde est stupide....
Mais voilà.... la république est morte!
et depuis que le bonnet rouge ne coiffe plus la France, le bon sens a pris la fuite.... »
922 FRÉDEAIQUE.
M. Saint-Estève ramassa le journal, en fit une boulette et l'envoya par-dessus la haie. Il grommelait entre ses dents. Tout à coup, frappant du pied :
« Çàl reprit-il d'un air goguenard, peuton savoir le nom de la personne que tu veux mener à l'autel ? »
Richard rassembla tout son courage :
'< C'est Mlle Frédérique van Ercken, »
reprit-il.
Un fou rire s'empara de M. Saint-Estève ; il se tordait :
« La petite Hollandaise! s'écria-t-il....
Tudieu ! elle a l'appétit bon, ta Dulcinée ! . . . Elle n'a ni sou ni maille ^ et du premier coup la voilà qui couche en joue ma succession.
— Oh! mon oncle! » s'écria Richard.
Mais ron|[;le ne riait plus. Le démocrate avait pris une figure terrible.
c< Eh! eh! dit-il, que suis-je donc et pour qui me prends-tu? sommes-nous d'un sang à nous allier à des coureuses de cachet ? Voyez donc la jolie bru que ça serait
pour M. Saint-Estève, un homme qui a fait trembler les despotes ? Si tu étais capable d'une pareille folie, je mettrais tout mon bien en viager, et tu n'en verrais pas une obole. »
Richard allait répliquer, lorsque brusquement, changeant de ton, M. Saint-Estève haussa les épaules :
« Tu es fou et j'ai tort de me fâcher, ajouta-t-il. Sais-tu bien seulement de quoi vit ce ménage de Hollandais qui vient on ne sait d'où ?
— Mais M. van Ercken a une petite pension que lui fait M. Fourneyron, le fabricant de la rue aux Chèvres, et la fille travaille. Oh! elle n'épargne ni ses pas ni ses mains !
— Et tu crois aux leçons, pauvre innocent? Les leçons! bonne affaire pour courir les rues. Quant à la pension, elle est trop maigre pour nourrir une personne qui a l'embonpoint de ta princesse. Veux-tu que je te dise ce qu'il y a, moi ?
224 FRBDBR1Q13E.
— Dites, mon oncle.
— Eh bien ! il y a aussi un oncle de ce c6tc-là, uncerlainM. deVervorth, qui demeure dans le faubourg... Une petite maison basse qui a des volets verts, avec un jardin fermé par une grille; je la vois d'ici.
— Oui, oui, cria Richard, qui étouffait.
— M. de Vervorth va souvent chez ta petite Hollandaise; il a bon pied et bon œil, et un air de mousquetaire qui donne fort à penser. Encore un ci-devant celuilà, un ex-noble qui tranche du baron, et on connaît leurs mœurs, à ces messieurs!
— Oh! mon oncle, un vieillard!
— Pardieu, j'ai son âge, moi qui te parle^ s'écria M. Saint-Estève qui se cabra.
T'imagines-tu que je sois un Géronte!...
Si Ton n'a plus la barbe blonde, on a le jarret solide... Ah! tu crois que M. de Vervorth s'en va rue des Pioches pour jouer le whist à un centime la fiche chez tes HoUan-
dais... lui un aristocrate qui a des bas de soie, et des breloques à sa montre? A d'autres, mon neveu! Il a des écus, le baron, et sa nièce les fait sauter! N'avait-elle pas une belle robe tout en falbalas le soir du fameux concert et, de plus, des fleurs dans les cheveux, des dentelles autour des épaules, des bijoux aux poignets et mille fanfreluches dont toutes les filles sont friandes?...
— C'est vrai, murmura Richard.
— Et les leçons à quarante sous le cachet payent tout cela, n'est ce pas? Tiens, tu me fais de la péirie, mon pauvre garçon; mais ça ne se passait pas autrement sous l'ancien régime, et il a vu l'OEil-de-Bœuf ton M. de Vervortliî... »
M. Saint'Estève se mita rire et, frappant sur l'épaule de son neveu :
« Parbleu ! je sais bien ce que je ferais à ta place, moi, dit-il.
— Quoi donc? répondit Richard, qui pensait à M. de Vervorth.
— Bonté du ciel! il le demande! Mais
dans quel temps vivons-nous donc?...
Quoi ? lu as vingt-cinq ans, tu es amoureux, il y a une jolie fille qui s'en va seule par les rues, et tu restes à ta fenêtre, les bras ballants comme un niais?. . . Cependant tu ne sors pas du couvent, que diable, et M. de Vervorth est ton rival! Mets-toi bravement en campagne et supplante-le, c'est ton droit; mais épouser ce qu'il te laisse de ta Frédérique... c'est trop naïf. »
M. Sain t- Esté ve fit un tour d'allée.
« Au demeurant, si tu crois que je me trompe, ou que, pour te détourner d'une sottise, je fasse emploi de médisances, prends tes renseignements, et tu sauras de quel bois se chauffe ton ingénue. »
Richard rentra chez lui un peu confus.
Celte idée qu'il avait été la dupe d'une intrigante le poursuivait douloureusement.
L'amour-propre en souffrait, le cœur en saignait. %
(f Elle a cependant les yeux bien doux, bien chastes, » se disait-il.
Il ne pouvait pas se dissimuler, d'un autre côlé, que Frédérique était toujours mise avec une certaine élégaoce, et puis comment supposer que M. Sàint-Estève se trompait, llii qui avait traversé le Directoire !
Pendant quelques jours Richard évita Frédérique; ils lui parurent éternels; sa pensée ne se pouvait détacher de la, petite Hollandaise; mille projets lui traversaient l'esprit sans qu'il osât se résoudre à en accepter aucun. La solitude relative dans laquelle il avait toujours vécu ne lui permettait pas d'avoir une bien grande expérience des choses de la vie, mais les entretiens de son oncle, qui s'était frotté à beaucoup d'événements, avaient développé en lui un certain fond de méfiance dont ses meilleurs instincts ne parvenaient pas à le débarrasser!
Aw^ heures où il se rappelait avec le plus de vivacité la franchise de sa voix, la limpidité de son regard, l'innocent abandon
de son sourire, le terrible qui sait ! dont abusent tous les sceptiques , se dressait tout au fond de son cœur et le glaçait. On savait tant d'histoires où les aimables compagnes de rhomme ont montré leurperfidie!
Richard eut un instant la pensée d'interroger Frédérique franchement. Mais à quoi bon ! Intrigante^elle éluderait ses questions; honnête y elle s'en offenserait. Le mieux était peut-être encore de se taire et d'attendre; un hasard viendrait qui l'éclairerait. L'oncle Saint-Estèveneluiparlaitplus, mais, par contre, il paraissait fort occupé d'une affaire qui le rendait gai. Parfois même il riait sous cape. Un soir, tirant son neveu à l'écart :
« Je vois bien, lui dit-il, que le mariage est dans tes idées. . . Eh bien sois tranquille, tu auras une femme, et je suis en train de la choisir... Les violons ne manqueront pas à la noce ! »
Cette perspective n'était pas faite pour consoler Richard.
<c Si les choses lournent comme mon oncle l'espère, se dit-il, je partirai pour les Gfandes-Indes, et personne ne me reverra plus, ni lui ni Frédérique. »
Il ne restait presque plus dans sa chambre d'où il avait de trop fortes envies de regarder par la fenêtre dans les jardins. On le rencontrait souvent dans la campagne ; il y rodait comme un chien qui n'a plus de maître. Il lui arrivait quelquefois de rentrer par le faubourg où demeurait M. de Vervorth. Un soir, à la nuit, il lui sembla qu'une femme sortait de la petite maison aux volets verts.
a Ce ne peutpas être Frédérique!» se dit-il.
Quelle autre, cependant, avait cette taille iouple et cette démarche dont les moindres ondulations lui étaient connues? Il pressa le pas, même avant d'à voir pensé à ce qu'il faisait. C'était tien elle! Frédérique marchait fort vite, un châle serré autour de ses épaules,.un voile sur le nez. Richard devint tout pâle.
Il s'assit sur une borne et la laissa s'éloigner sans Taborrler, le regard perdu dans Pombre et le froid de la mort dans les veines. Il aurait bien voulu douter encore, mais c'était là maison de M. deVervorth, et c'était bien elle! Ses lèvres en remuant prononçaient le nom de Frédérique et ses yeux se remplissaient de larriles. Une heure après il se leva et eut envie de courir sur ces traces. .
« Qui sait! se dit-il, elle avait peut-être de bonnes raisons à me donner ! »
Mais il eut beau chercher de tous côtés, Frédérique avait disparu.
Le lendemain il s'arrangea de manière h la rencontrer; elle vint à lui d'un air souriant; l'aspect de Richard la glaça.
. « Qu'avez-vous? )^ lui demanda-t-elle d'une voix altérée.
Richard crut voir dans le trouble de Frédérique l'indice d'une conscience inquiète.
a Je ii'ai rien! » répliqua-t-il d'un Ion brusque.
FnÉDÉniQUF. 231
Ffédérique resta tout interdite à le regarder.
Après quelques propos vagues sur la santé des siens :
ce J'ai cru vous apercevoir hier sur la place du théâtre, vers huit heures, repritil ; vous veniez du côté du faubourg et portiez un châle bleu que je ne vous connaissais pas.
— Ce n'était pas moi, répondit Frédcrique, qui devint toute rouge, je suis restée à la maison tout le soir. »
Une grande tristesse envahit le cœur de Richard.
Ainsi son oncle avait raison. Dcfsyeux si purs, des lèvres si douces, connaissaient donc le mensonge et la corruption ! Il ne trouva plus rien à dire et prit congé de Frédérique, qu'il laissa tout interdite au milieu du sentier.
De retour dans sa chambre, Richard prit les fleurs et le ruban (!|u'il avait embrassés si souvent, alluma un grand feu et les y
jeta. Les Heurs pétillèrent comme un paquet d*herbes sèches, le ruban de soie brûlait lentement et se tordait. Richard le poussa au cœur du brasier; il s'aperçut seulement alors qu'il avait les yeux tout remplis de larmes.
« Suis-je bête! murmura-t-il en s'efforçant de rire, n'est-ce pas toujours comme cela! t>
Le rire s'arrêtait sur ses lèvres et il ne pouvait pas s'empêcher de pleurer. On ne lui avait cependant rien promis, il ne perdait donc rien. Malheureusement les raisonnements n'avaient point de prise sur son chagrin.
Pendant le dîner il soupira, et prenant son courage à deux mains :
a Vous n'aviez pas tort, mon oncle, dit-il.
— Ah ! fit le vieux philosophe, il y a donc du nouveau? »
Richard raconta ce qu'il avait vu et la conversation qui avait suivi sa découverte.
Tandis qu'il parlait Tonde buvait à petits coups, (le cet air de contentement qu'on a lorsqu'un événement donne raison à nos conjectures, même aux dépens d'autrui.
« T'imagines-tu qu'on trompe un vieux renard comme moi! s'écria M. Saint-£s- 4ève... Mais bah! tu sauras bientôt qu'il n'y a pas que Frédérique à Gévennol. .. Je veux que tu me donnes pour le moins une demi-douzaine de petits-enfants. »
M. Saint-Estève paraissait enchanté; Richard, la tête dans ses mains, faisait la grimace! Cet avenir qu'on lui faisait voir d'un ménage et d'une troupe de marmots le réjouissait médiocrement. Ce qui le consolait, c'est qu'on ne le marierait qu'à la condition qu'il le voudrait bien et sur ce chapitre il était tranquille. L'oncle buvait toujours; la bouteille finie, il se mit à chanter un air guilleret en frappant de son couteau sur les verres.
« Chante, à présent que te voilà en re-
pos, reprît- il entre deux couplets.; tu verras bientôt que la vie a du bon. »
Richard, par vanité, prit un verre et chanta; il avait la mort dans 1 ame.
Le lendemain on vint l'avertir que son oncle Tattendait dans son cabinet. Il le trouva marchant de long en large, écumant, le poil hérissé.
« Les blancs seront toujours blancs !
s'écria M. Saint-Estève du plus loin qu'il vit son neveu. Au dernier moment on nous a refusés tout net, toi et moi... Je ne suis pas noble et tu n'es pas noble ! Cependant, sacrebleu! nous avons fait 89 et 93... Ah!
ça ne leur suffit pas... Je te dis que nous recommencerons et que j'y mettrai la main, et on leur inoculera le principe de l'égalité, ou ils y laisseront le dernier cheveu de leur dernière tête! »
Richard respira.
« Çà ! mon oncle, qui donc m'aviez-vous choisi pour fiancée ? dit-il.
— La fille d'une comtesse , rien que
FRÉDSRIQUE. 235
ça ! ... je voulais faire enrager les de Rîeux, qui ne sont que barons ! Et nous voilà repoussés par des gens qui n'ont pas de quoi faire réparer leur vieux château branlant. . . . J'en ai rasé bien d'autres.... je le raserai, celui-là! »
Un métayer entra sur c^s entrefaites, portant sur le bras un gros sac rempli d'écus; il avait une blouse de toile sur le dos et un vieux feutre sur la tête :
a Salut, dit-il, c'est le terme de mon loyer que je vous apporte. »
Il versa le contenu du sac sur une table et se mit à compter les piles de pièces blanches. Quand tout fut bien en ordre ;
« Le compte y est, voilà, » reprit-il.
M. Saint-Estève était armé d'une canne; d'un coup sec il fît voler le feutre du bonhomme au plafond.
« Et voilà pour t'apprendre à garder ton chapeau devant ton maître ! » s'écriat-il.
Le métayer parti, son feutre à la main.
236 FRKDERIQUE.
l'oncle renversa l'argent du bout de sa canne :
rt Tiens, dit-il à Richard^ prends cette monnaie et va un peu courir le monde....
Tu n'as plus rien à faire à Gévennol.... — Surtout n'épargne pas l'argent. I^ comtesse, qui n'a pas voulu de nous, verra bien que personne ne connaît le fond de ma bourse, et puisse-t-elle en sécher de dépit!... M
Richard trouva le conseil bon et partit.
Il ne connaissait pas l'Italie, il la visita. Sa tristesse céda à l'attrait des lieux et des souvenirs. 11 pensait encore à Frédérique, mais avec moins d'anlertume. Il aurait voulu qu'elle fût heureuse, et n'osait pas en demander des nouvelles à M. Saint~Estève, de peur de recevoir en échange des railleries. L'oncle ne lui parlait jamais que des aristocrates de Gévennol, et c'était pour les maudire.
a Va toujours, lui disait-il, va droit devant toi et fais sauter mes écus! Je me suis
mis en tête d'en gagner d'autres aux dépens des marquis du voisinage .auxquels il reste de vieilles tourelles et des mâchicoulis. J'en veux abattre les dernières pierres, et tu en mangeras le produit avec des danseuses.... »
Richard suivait à demi les conseils de son oncle; il voyait du pays, mais négligeait peut-être les danseuses.
La mort du jacobin ramena Richard à Gévennol. Il y retourna par le plus court.
En arrivant il apprit qu'il était légataire universel. L'oncle lui avait tout laissé en récompense de sa soumission.
Une si grosse fortune embarrassait Richard. Avec qui la partagerail-il ? le souvenir de Frédérique lui traversa l'esprit.
Deuxans s'étaient écoulés. On ne la voyait plus dans les jardins qui touchaient à sa fenêtre ; ils lui parurent laids et d'un aspect vulgaire. Cependant l'églantier, si souvent dépouillé, avait refleuri. Il quitta la maison px)ur ne plus voir les sentiers
238 FRÉDSniQIIE.
el tes ruelles si souvent parcourus autrefois.
Un sentiment Indéfinissable ne lui permit pas non plus d'interroger personne sur la famille van Ercken ; ii apprit cependant que le père et la mère étaient passés de vie à trépas, l'un après l'autre, dans l'espace d'un mois. M. de Yervorth les avait précédés ; Frédérique avait disparu. On souriait en prononçant son nom. On sentait un mystère là-dessous. Richard mit ordre à ses affaires rapidement et quitta Gévennol en jurant de n'y plus rentrer.
H temps se passa. Richard vivait à Paris et voyageait quelquefois.
H lui arrivait souvent de s'arrêter tout à coup sur les boulevards et de suivre des yeux une femme dont la tournure et la grâce indolente lui rappelaient Frédérîque. Ce n'était jamais elle. Qu'etait-elle devenue ? I^es aventures qui naissent de mille rencontres et tous les bruits de la jeunesse ne l'effaçaient pas de sa mémoire. 11 aurait donné bien des choses pour la rencontrer.
En attendant, sa bourse appartenait à
240 FRÉDBRIQUE.
tous ses amis et son temps à tous les hasards. Il ne songeait pas à se marier. Ce n'est pas que Riehard aimât encore Frédérique; il ne savait même pas s'il l'avait réellement aimée; à mesure que les sentiments s'enfoncent dans le passé on perd la notion de leur valeur -et de leur vérité, et parce qu'on ti 'éprouve plus avec la même force les émotions d'autrefois, on arrive par degrés insensibles à se demander si elles ont été. Seulement ce que Richard savait bien, c'est qu'aucune des relations que le désœuvrement de sa vie lui faisait nouer ne ressemblait à celles qu'il avait eues avec la petite Hollandaise. Il n'y trouvait plus la même saveur.
Les choses qui n'ont pas eu de dénoùment rappellent par certains cotés ces monuments que les fureurs des guerres ou les coups du temps ont renversés; l'impression que l'esprit en garde est plus durable et plus douce; on prête à ces édifices mutilés des beautés qu'ils n'avaient
FREOÉRIQUE, 241
peut-être pas , et leur ruine les enveloppe de poésie; de même on se plaît à revêtir les passions brisées tout à coup dans leur essor d'une grâce et d'un bonheur qu'elles n'auraient jamais eus en partage , si Dieu leur avait permis d'être.
Si le milieu n'était plus le même, si Thorizon s'était élargi, on peut dire cependant que l'existence de Richard était à Paris telle à peu près qu'elle était à Gévennol.
Beaucoup de livres , un piano , des instruments de toutes sortes , de longues heures données au travail, des promenades sans but , en remplissaient les moments. Ses richesses ne l'avaient pas changé. Il ne faut pas croire néanmoins qu'il vécût en cénobite. Le monde avait ses libres entrées chez lui , et il faisait bien voir qu'il était jeune.
Un jour d'automne , en revenant d'une excursion en Allemagne, Richard s'arrêta dans une ville de l'Est où il avait envie de voir une église dont un antiquaire de
ses amis lui avait fait une pompeuse description. L'église visitée du haut en bas, la soirée restait à tuer : Richard entra a'u théâtre, où il y avait représentation. La Sialle avait cet 'aspect triste et morne des salles de province; quelques rares spectateurs, peu de femmes; l'ennui se dégageait du fond des loges vides. Richard s'assit à Torchestre, regardant autour de lui. Subitement il lui sembla que le théâtre s'illuminait; il éprouva une violente commotion intérieure et faillit pousser un cri.
Frédérique venait de paraître sur la scène.
On jouait un opéra-comique, elle y chantait un rôle. C'était bien elle, telle qu'il l'avait vue à Gévennol, dans les jardins où elle passait mouillant ses pieds dans l'herbe, et un jour dans les salons de Mme de Rieux, montrant ses épaules blanches sous le feu des bougies. Elle avait la même taille pleine , le même charme, avec quelque chose de plus hardi que donne le mouvement du théâtre.
FRKDÉRIQUE. 243
Frédérique avait du fard sur les joues, Frédérique vêtue d'oripeaux et les bras chargés de bijoux faux! 11 ne se lassait pas de la regarder. Tous les jours d'autrefois lui revinrent à la mémoire. Moins parée jadis elle lui paraissait plus belle. Au milieu d'un air elle se troubla , elle venait h son tour de l'apercevoir. Il la vit pâlir sous son rouge; elle se remit et chanta avec un élan qui fit partir la salle en applaudissements.
Tout redevint désert quand la toile fut tombée. Richard se leva et courut du côté des coulisses. Un garçon de peine se chargea de remettre sa carte à la chanteuse.
Un instant après Richard entendit au sommet d'un escalier noir une voix qui l'appelait; il ne fit qu'un bond, deux mains douces et toutes frissonnantes de plaisir l'entraînèrent dans un couloir mal éclairé par une lampe fumeuse, et il se trouva dans la loge de Frédérique. Elle resta devanj lui, en pleine lumière, le tenant tou-
•244 FRBDÉRIQUE.
jours par la main et le regardant avec des yeux attendris, oîi le sourire se mêlait aux larmes.
tf C'est donc bien vous! dit-elle enfin.
J'étais bien sûre de ne m 'être pas trompée.
Ça m'a donné un coup là quand je vous ai découvert. Vous m'avez donc reconnue ?... Il me tardait bien de voir tomber le rideau. Quelque chose me disait que vous viendriez tout de suite après. »
Frédérique entraîna Richard sur un canapéy repoussant d'un geste vif toute une défroque de théâtre qui l'encombrait, et sans quitter sa main s'installa près de lui.
Une habilleuse tout émoustillée par cette grande émotion furetait dans les coins, retenue par la curiosité.
M Plus tard cela, » lui dit la chanteuse, qui la congédia, puis se tournant vers son voisin :
« Vous avez donc su que je jouais ? reprit-elle.
— Comment l'aurais-je «u? répondit
Richard, je ne vous ai jamais connue que sous le nom de Frédérique ; et ce n'est pas celui-là que porte Taffiche!
— Elle ne le portera jamais.... Celle
qui s'appelait Frédérique n'est plus Je
ne veux pas que le public connaisse un nom que d'autres bouches ont prononcé.
Quant à celui de van Erken, il appartient à d'honnêtes gens qui ne pensaient pas que leur fille monterait jamais sur les planches. Je suis Mlle Amati pour tout le monde.
Amati, ce n'est rien, cela peut être sifflé et ça peut mourir à l'hôpital. »
Richard saisit Frédérique par le bras, mais avant qu'il eût ouvert la bouche, elle sourit.
« N'y prenez pas garde, ajouta-t-elle ; quand je joue, j'ai souvent les nerfs malades.... Voyons, parlez-moi de Gévennol.
Qu'il y a longtemps que je n'y suis allée I Je n'y retournerai plus, je crois. C'était un bien bon pays. J'y ai beaucoup pleuré.
J'y étais bien heureuse cependant. Les
3i6 FRÉDÉRIQUE.
beaux jardins qu*on y voyait partout! Il me semblait que chaque passant était un
ami Ici c'est tout au plus si, les amis
qu'on a, on les connaît.... Je mène l'existence d'un oiseau. Un jour ici, le lendemain là, et j'étais née pour vivre comme Ips plantes, attachées à l'endroit où elles fleurissent. »
Elle passa vivement un mouchoir sur son visage :
tt C'est égal, dans l'état où vous m'avez découverte, on a de bonnes heures. Tenez, si je n'étais pas actrice, aurais-je le droit de vous recevoir ici comme je le fais, en bon camarade ? »
Puis, d'un ton calme et d'une voix qui voulait être gaie, mais qui restait triste :
« C'est donc le hasard qui vous a conduit à M...? dit-elle.
— Le hasard seul, je l'avoue.... Ne croyez pas cependant que je vous aie oubliée.
— Bien vrai ? Cela me fait du bien de
le croire. Vous restez quelques jours ici, n'est-ce pas? Nous avons tant de choses à nous dire! J'ai su que M. Saint-Estève était mort.... Comme on s'en va!
— Mais vous-même, n'avez-vous pas perdu tous les vôtres? M. de Vervorth a disparu. »
Un nuage passa sur le front de Frédérique.
« Hélas! oui, reprit-elle; un matin, je me suis trouvée seule avec un cahier de
musique sous le bras Quel désert que
Gévennol en ce moment !
— Et vous n'avez pas pensé à moi ?
— Où étiez-vous ? Le savais-je? Et puis vous étiez parti si brusquement sans me dire adieu I
— C'est vrai, dit Richard, qui se rapprocha de Frédérique.
— Pourquoi vous êtes-vous éloigné sans me revoir? reprit-elle; qu'avais-je fait?
que vous avait-on dit? aviez-vous seulement pensé à toute la peine que vous me
faisiez ? Ah ! j*ai bien pleuré le jour oîi j'ai vu votre fenêtre fermée et les volets pardessus ! »
Ses deux mains se trouvèrent subitement emprisonnées dans celles de Richard.
C'était bien la même voix qui lui avait paru si douce le jour où Frédérique s'était laissée surprendre, cueillant un bouquet de roses. Il allait parler. Tout à coup on frappa à la porte de la loge :
(( Mademoiselle^ le troisième acte va commencer; on n'attend plus que vous, dit une voix.
-^ Déjà ! s'écria Frédérique. ... Ah ! j'avais tout oublié Qu'est-ce que je joue
donc ? »
On frappa de nouveau ; il fallut ouvrir.
Richard s'était levé.
« On vous reverra ? poursuivit Frédérique tandis que l'habilleuse tournait autour d'elle.
— Oui, » dit Richard.
Le refrain d'une chanson éclata subite-
ment dans le couloir; Frédérique frissonna comme si une goutte d'eau froide eût touché ses épaules.
a Au revoir ! » dit-elle d'une voix nerveuse.
En traversant le corridor obscur que la grande clarté de la loge où il venait de passer un quart d'heure lui faisait trouver plus sombre encore, Richard aperçut confusément la silhouette d'un homme qui marchait lestement et portait l'uniforme d'un officier de cavalerie en petite tenue ; il fredonnait et battait les murs du bout d'une cravache. Il sembla à Richard que la tournure de l'officier et le son de sa voix ne lui étaient pas inconnus, mais l'escalier était au bout du couloir, et il descendit sans retourner la tête.
Deux minutes après, il était à sa place, ne pensant plus à la rencontre qu'il venait de faire.
Au moment où le rideau se relevait, deux ou trois jeunes gens vinrent s'asseoir
950 FRÉOÉRIQUB.
auprès de lui. Frëdériqae parut en scène.
Son premier regard rencontra celui de Richard. Ce regard était plein d'angoisse et semblait l'interroger. Peu à peu cette émotion qu'on pourrait appeler la fièvre du théâtre saisit l'actrice; elle joua et chanta avec feu. Une salve d'applaudissements retentit.
« Heureux dragon ! » murmura Tun des jeunes gens.
Richard tressaillit.
cf Quoi ! c'est toujours la cavalerie ? reprit un autre voisin.
— Toujours.... J'ai rencontré le beau capitaine tout à l'heure; il a disparu comme un boulet par le passage des artistes. ... il avait l'air d'un conquérant. . . . On serait fat à moins!
— Il est donc vrai que Mlle Amati l'adore ?
— Arrivés ensemble, vous verrez qu'ils s'en iront ensemble. C'est Pyrame et Thisbé Et tenez, voilà Pyrame! »
Richard tourna les yeux dans la direction indiquée par le mouvement de son voisin. Que devint-il en reconnaissant dans une loge d'avant-scène son ancien ami Vibrac qui battait des mains! Un sentiment de jalousie intolérable et de chagrin le saisit tout entier. Lui ! c'était donc lui ! Vibrac après M. de Vervorlh! Et tout à l'heure elle lui parlait avec un semblant de tendresse ! Frédérique était donc la dissimulation même !
Avant que le spectacle fût terminé, Richard avait quitté sa place. Une heure après il quittait la ville.
Richard retourna à Paris dans une singulière disposition d'esprit. Cette rencontre qu'il n'avait pas cherchée, venait de le rejeter violemment dans un passé dont toutes les heures avaient laissé dans son esprit une trace profonde. Il croyait la veille encore les avoir mieux oubliées. Toutes se réveillaient eu lui et il en sentait comme autrefois les douceurs et les amertumes.
Pourquoi d'autres femmes qu'il voyait plus belles ne disaient-elles rien à son cœur? Devait-il rester toute sa vie sous le charme d'une créature qu'il ne pouvait pas estimer? Un temps il s'enferma chez lui et demanda au travail et à la retraite un secours qui ne le guérissait pas. Au bout d'un mois, il en sortit résolument pour se mettre au plein courant des folies et des sottises. Il y trouva des compagnons en grand nombre qui l'aidèrent à s'y maintenir. Si ce ne fut pas le bonheur, ce fut l'étourdissement. Il arriva même, en persévérant, par y contracter une certaine habitude d'indifférence qui est une sorte de désenchantement intérieur.
Un matin Richard s'aperçut qu'il ne tenait plus à grand'chose. Il n'en fut ni triste ni gai. Il se disait quelquefois cependant qu'il était né pour être heureux. Si Richard se fût avisé de confier cette pensée à quelqu'un de ses amis d'un jour, on n'eût pas manqué de la trouver sotte ou naïve.
Elle était simplement vraie. Malheureusement le bonheur se présentait à son imagination sous les traits de Frédérique, et il y fallait renoncer.
Au plus fort de cette oisiveté remplie d'agitation on le surprenait parfois au coin d'une rue, suivant rêveusement du regard une femme qui passait , ou , dans quelque théâtre, un soir de belle représentation, les yeux attachés sur une inconnue.
ce Frédérique avait ce sourire , disait-il, Frédérique avait cette attitude ! »
Et il tombait dans de longues mélancolies dont il se raillait lui-même.
Des personnes sérieuses avec lesquelles il était en relation à ses heures perdues le pressaient de se marier. Richard ne disait ni oui ni non, et opposait à toutes les tentatives faites contre sa liberté une sorte de résistance inerte qui finissait par être la plus forte. Une vieille dame qui était un peu sa parente à la mode de Bretagne , et qui voyait dans le mariage un port de re-
fuge pour toutes les infortunes, en même temps qu'un abri contre toutes les tempêtes , ëtait la plus tenace et la plus active clans ses exhortations.
Un certain soir qu'il avait évité une présentation, elle le menaça du doigt en riant :
« Vous aurez beau faire, dit-elle, les brochets eux-mêmes se prennent au filet, et vous n'êtes pas de cette race de dévorants.
— Oui, mais les hirondelles! répondit Richard.
— Vous , pauvre garçon ! » répliqua la vieille dame qui joignit les mains.
Richard rougit jusqu'aux oreilles; il comprit qu'elle l'avait percé d'outre en outre, d'un seul regard, avec cet instinct merveilleux de certaines femmes auxquelles il suffit d'un mot pour pénétrer un caractère et sonder un cœur.
A quelque temps de là , un matin , Richard vit entrer chez lui un jeune homme
PRBDÉRIQnB. 35
pâte, maigre, étiolé qui avait dans l'attitude quelque chose de fier et d'inquiet tout à la fois. Ce jeune homme avait mis une grande insistance à paraître devant lui.
a Vous ne me reconnaissez pas? dit-il, tandis que Richard l'examinait curieusement ; je m'appelle M, David.
— David? fit Richard de l'air d'un homme qui cherche,
— David, David de Gévennol.
— Ah! j'y suis! » s'écria Richard,
Il montra du doigt un fauteuil à M. David et le pria de s'asseoir. Il allait donc avoir des nouvelles de Frodérique!
[ E pauvre musicien n'était plus I le jeune homme enthousiasteque I Richard avait vu dans sa ville natale. 11 était propre encore, mais quel délabrement dans tonte sa personne I la physionomie était souffrante, le visage fatigué, la toilette misérable. M. David hésita, puis s'asseyent, et comme un homme qui prend un grand parti :
« Un jour, il y a longtemps décela, vous avez été bon pour moi; voua n'avez peutêtre pas oublié dans quelles circonstances je suis parti pour Paris ; je m'en suis ton-
!iâ8 FRÉDFRIQUE.
jours souvenu el c'est pour cela que vous mc^voyez aujourd'hui. Oh! monsieur, que de chimères je caressais à cette époque 1 Je marchais à la conquête de la Toison-d'Or. . . . je n'ai pas conquis de quoi payer le paletot qui nie couvre ! »
Richard porta la main sur le tiroir d'un petit bureau qui était auprès de lui. Le rouge monta au visage de M. David; mais^ sans embarras et d'une voix où l'on sentait une émotion vraie :
« Attendez au moins de connaître mon histoire tout entière, reprit-il.
— Je vous crois honnête et sincère, répondit Richard, mais pour vous prouver que ce n'est point un intérêt banal qui m^ dirige, parlez, je vous écoute.
— Ai-je autant travaillé que j'aurais pu le fainî? je n'en sais rien, dit alors M. David ; ce que j'affirme du moins, c'est qu'un temps j'ai sérieusement travaillé; aujourd'hui j'en suis au découragement, et cela ne date pas d'hier! »
Une petite toux nerveuse arrêta M. David ; il porta un mouchoir à ses lèvres ' et parut tout changé en un instant.
« C'est un peu de fatigue, reprit-il presque aussitôt : la misère est une rude com pagne , et quand on n'a pas le tempérament d'uq bûcheron^ elle vous secoue, mais ça pas-, sera,»
Il respira fortement, puis, essayant de sourire :
(( Dans les commencements, c'est-à-dire dès que je fus installe à Paris dans iipe chambre, sous les toits, rue de la Tourr d'Auvergne, je ne m'épargnais pas, ajoutat-il ; j'avais la tète pleine de symphonies qui me paraissaient les plus behes du monde, il me semblait que tout était possible à un honxme courageux. 11 fallait voir avec quelle ardeur je noircissais les pages blanches, et quel tapage alors ne faisait pas mou piano ! Les déboires m'assaillirent aussitôt que mon œuvre la meilleure fut achevée ; personne n'en voulut. Mes ressources
cependant n'étaient pas, tant s'en faut, inépuisables. Je vécus un temps d'expédients. Un jour arriva où je ne mangeai plus qtte du pain. Quand on n'y est pas habitué, cela fatigue plus que ça ne nourri!.. J'avais fait à cette époque la connaissance de quelques jeunes gens qui poursuivaient la même carrière. C'était la même misère ; chacun la supportait avec des alternatives de désespoir et de gaieté. Le jour oïl la fortune nous mettait quelque argent dans la poche^ nous faisions des festins à la barrière à dix-sept sous par tête. C'étaient de grands régals. Parfois l'un de nous disparaissait. Celui là partait pour l'étranger, l'autre renonçait à la musique et entrait dans une administration. Un autre encore mourait à la peine. Je savais alors combien cette belle ville vers laquelle les mêmes ardeurs poussent tant de jeunes gens est dure aux vaincus. Une voix me criait que j'étais de ceux-là. Je n'avais déjà plus l'orgueil de me croire un génie. Un
peu de lassitude me piit, mes vetemenls usés, flétris, éraillés, ne me permettaient plus de donner des leçons en ville. J'avais plutôt Tair d'un mendiant que d'un professeur. Je dus y renoncer. Parti de Gévennol pour entrer en conquérant au grand Opéra de Paris, je descendais rapidement dans cette bohème obscure qui s'enfonce dans des profondeurs d'où l'on ne revient pas. »
Un nouvel accès de toux interrompit M. David ; il semblait épuisé.
ce Remettez- vous, lui dit Richard, et si ce retour vers des souvenirs douloureux vous fait du mal, n'achevez pas.
— Oh! reprit le musicien, vous êtes la première personne qui m'écoutiez patiemment. — Je parle des personnes qui sont d'un monde dont le nôtre n'est pas. - — I^aissez-moi continuer, cela me soulage. »
Une certaine pitié s'était emparée du c(eur de Richard.
ce Continuez, dit-il.
S68 FRÉDBRIQUE.
— Je touche à un moment de ma vie qui vous fera voir combien ma fatig^ue était grande, poursuivit M. David. Un matin, j'attendais dans le salon d'une agence de théâtre où Tune de mes connaissances qui s'y rendait pour affaire m'avait conduit.
Passe une femme qui s'arrête, me regarde, puis vient à moi la main tendue. Une robe de soie et des dentelles 1 — Elle se trompe, me dis-je. — Et comme je restais debout, immobile^ essayant de cacher mon chapeau :
« Jç suis donc bien changée ? reprit cette femme en levant son voile. Soudain une voix appela Mlle Amati....
— Mlle Amati ! s'écria Richard!
— Oh! vous l'avez bien connue autrefois; elle s'appelait alors Mlle Frédérique van Ercken. ce Attendez-moi là, dit-elle, cela nous rajeunira de parler du temps passé. » Elle disparut par la porte d'un cabinet. Vous comprenez que je ne quittai pas ma place. Elle avait toujours le bon sourire que vous lui connaissez. A son re-
tour, elle me prit par le bras gaiement comme si elle ne se fût pas aperçue de Tëtat de délabrement de mon habit. Il y a des actions toutes simples en apparence qui vous touchent jusqu'au fond du cœur <f Ah I véritablement vous n'êtes pas chau* gée, )) m'écriai-je* Un quart d'heure après elle était au fait de ma position ; j'avais tout raconté !
« Tenez, me dit-eMe alors, il faut que je vous tire de là et promptement» Le directeur du théâtre de B..., avec lequel je viens de signer un engagement, a besoin d'un chef d'orchestre ; je vais vous conduire à lui, et^ présenté par moi, il me semble que l'affaire est faite. » Qui m'eût parlé jadis de quitter Paris et de m'exiler au fond de la province m'eût fait jeter les hauts cris! Par quel miracle la proposition de Mlle Frédérique me parut-elle la chose la plus naturelle du monde? Était-ce une lassitude extrême dont je ne me rendais pas compte ou le charme de sa pré-
sence? 11 y avait un peu de tout. Je la suivis chez son directeur, et, lorsque j'en sortis, j'avais signé un acte qui me faisait chef d'orchestre de B. . . .
— £hpuis? demaùda Richard, qui ne perdait plus de vue le narrateur.
— Eh! monsieur, le diable nie pour-
suivit à B.... comme il m'avait traqué à Paris ! Au plus fort d'un travail qui ne me laissait pas un jour de repos, une maladie de langueur me saisit. Il fallut résilier l'engagement qui me donnait le pain quotidien, mais j'avais Mlle Frédérique auprès de moi. Ah! quel cœur, monsieur,. et quel dévouement ! Elle m'installa dans une pièce voisine de son appartement et rien ne me manqua plus. « C'est moi qui vous ai conduit à B..., je ne vous y laisserai pas mourir, » disait-elle. Il faut l'avoir vue à l'œuvre pour savoir ce qu'elle vaut. Jamais de défaillance, et pour levier contre la mauvaise fortune, la bonne humeur! Elle suffisait à tout, aux répétitions, au théâtre,
FRÉDERIQIJE. 265
à îa maladie qui me dévorait. La souffrance m'avait aigri; Mlle Frédérique ne me devait rien, et je me montrais d'autant plus exigeant qu'elle se dévouait davantage :
rien ne la découragea. Je lui dois véritablement Tair que je respire, mais tout ce que le cœur d'un homme peut contenir de reconnaissance, je le lui donnai. J'aurais embrassé la trace de ses pas.
— Il l'adore, c'est clair, pensa Richard.
— Quand je fus rendu à la santé, Mlle Frédérique me ramena à Paris. La fièvre de composition m'avait saisi de nouveau. On peut n'avoir pas de génie et n'être pas tout à fait dépourvu de talent.
Et puis je tenais à honneur de lui prouver qui j'étais et qu'elle n'avait pas eu tort de me tendre la main deux fois. « Votre pensée est bonne, mettez-vous à l'œuvre, » me dit-elle. Je travaillai avec une sorte de rage. Un camarade m'avait (confié un livret d'opéra-comique : j'en écrivis la musique tout d'un trait. Aujourd'hui que
86ft FREDÉRIQUE.
Tespoir est parti, je puis dire que, si cela n'ëtait pas un chef-d'œuvre, cela ne manquait pas de certaines qualités. On me revit à la porte de» théâtres, sollicitant une audition. On me payait de belles paroles.
Cependant la faim me talonnait. Mlle Frédérique était était alors en province.
— Ah ! fit Richard, qui respira.
— Un matin je reçus une lettre par laquelle Mlle Frédérique m'engageait à suivre son exemple.
u II n'est pas nécessaire de mourir faute d'un morceau de pain, me disait^-elle, et cela parce qu'éditeurs et directeurs vous disent éternellement : Faites-vous connaître! Et le moyen, si personne ne vous en fournit l'occasion ! En attendant qu'elle vienne, servez-vous de l'instrument que le hasard vous a donné comme à moi. Vous avez de la voix, chantez.... Quand on ne peut pas entrer par la porte, on entre par la fenêtre.... m •
— Est-ce que vraiment vous chantez?
— Hélas, oui! mais cela m'humiliait presque dans les commencements et je n'en parlais pas. 'Deux mois après je débutais dans la ville où Mlle Frédérique elle-même résidait. J'étais désormais à Tabri du besoin, mais quelle chute ! chanter en province lorsqu'on a rêvé pour soi les couronnes de Meyerbeer et de Rossini ! La blessure saigne encore ; je ne me consolai de cet abandon de toutes mes espérances que par l'occasion qui me fut offerte de rendre à Mlle Frédérique le service que j'en avais reçu.
— Quoi, Mlle Frédérique malade ! s'écria Richard.
— J'ai cru qu'elle n'en reviendrait pas.
IjSl jeunesse et la force de son tempérament ont triomphé du mal, mais quel abattement ! Pendant de longs mois ce ne fut plus que l'ombre d'elle-même. Toutes nos ressources avaient été épuisées.
— Toutes vos ressources , reprit Richard, qui appuya sur le mot*
268 pnÉDÉniQUË.
— Lessieanes comme les miennes! Plus d'argent, plus de bijoux! Paris fut noire refuge.
— El à présent ?
— A présent, monsieur, Mlle Amali chante dans un établissement public des Champs-Elysées. Son engagement expire à la fin du mois. Je ne voudrais pas qu'elle le renouvelât, ayant la conviction qu'avec un peu de repos et de bien-être elle rentrerait en possession de tous ses moyens et forcerait les portes des théâtres de Paris.
C'est alors que j'ai songé à vous ; la pensée de Mlle Frédérique m'a donné le courage de frapper à votre porte, et me voici.
— Vous ne l'eussiez donc pas fait pour vous-même ?
' — Je ne le crois pas, monsieur. »
M. David avait la joueen feu. On voyait dans ses yeux animés parla fièvre les angoisses de la fierté aux prises avec le besoin. Richard prit dans le tiroir un chift'oii de
papier qu'il glissa sous une enveloppe et le tendit à M. David.
« Faites toujours comme si nous étions à Gévennol, » ajouta-t-il.
L'éclair de la reconnaissance illumina le regard, du pauvre musicien.
« Ah! monsieur, » dit-il.
L'émotion lui coupa la parole; elle fut ' suivie d'un violent accès de toux qui le fil trembler comme un saule.
Au moment où il passait la porte, Richard le retint, et d'une voix à laquelle il aurait voulu donner le calme qu'elle n'avait pas :
« Mlle Frédérique, dit-il, sait-elle encore que je suis de ce monde et que j'ai été au nombre de ses amis ?
— Elle? oh ! Dieu! n'ayez garde qu'elle oublie jamais rien! Que de fois m'a-t-elle parlé de vous ! »
Un soupir souleva la poitrine de Richard:
Quand il fut seul, iltombasurun fauteuil, la tête entre ses mains.
270 FRBDÉRIQUE.
<i Elle et lui! » murmura^t-il. Qui ine l'eût dit à l'époque où elle me prenait pour associé ? »
La conversation finie , le premier sentiment de Richard avait été de ne plus revoir Frédérique. La nuit venue, il courut aux Champs-Elysées. Un grand nombre de ^ personnes se pressaient autour d'un établissement magnifiquement éclairé. On parlait partout d'une chanteuse qui faisait merveille. Le cœur de Richard se mit à battre ;il s'assit dans un coin où il était impossible de lapercevoir. L'orchestre préluda et au bout de quelques minutes uqe femme, toute vêtue de blanc, parut sur l'estrade en forme de théâtre dressée au fond du jardin. Une triple salve d'applaudissements Taccueillit.
C'était bien Frédérique. Elle était toujours belle, plus élancée, plus souple avec une certaine lassitude dans les traits. Sa beauté n'avait plus ce caractère de fraicheur et de naïveté auquel Richard trou-
FREDERIQUK. 871
vaii tant de grâce autrefois ; on y voyait la femme plus que la jeune fille. Ses lveau?c cheveux blonds lui faisaient une CQuronne; quelques bijoux brillaient à ses poignets et à son cou. Elle avait toujours une blaq-^ cheur de neige. Ses yeux firent hardiment le tour de rassemblée. Aucune émotion sur son visage,
« Ce n'est pas ainsi que je l'ai vue chez Mme de Rieu3( ! » pensa {lichard.
Mille regards dévoraient Frédérique, Elle chanta. On fit un grand silence; sa voix s'était étendue; elle avait des s^ccents d'une véritable puissance et manquait toufois d'égalité ; on y sentait la fatigue produite par de trop constants efforts. Le repo-s réclamé pour elle par M. David pouvait lui rendre sa fraîcheur et toute sa sonorité.
Richard tHait sous le charme lorsqu'un tonnerre d'applaudissements éclata autour de lui. Un monsieur qu'il ne connaissait pas, élégamment vêtu, décoré et ganté à
merveille, battait des mains avec furie au premier rang des spectateurs. Son enthousiasme paralysa Richard 9 qui voulut s'éloigner. En se levant, il aperçut à Tangle extérieur du pavillon le figure hâve et fiévreuse de M. David.
Rappelée par le public, Frédérique s'inclina et sourit. Pour le coup, la chanteuse qu'il avait sous les yeux s'évanouit et Richard revit la petite Hollandaise telle qu'il l'avait connue à Gévennol, comme on retrouve une image pure dans son souvenir.
Le monsieur décoré s'était levé précipitamment et se faufilait derrière le pavillon, Richard quitta le jardin.
Il y retourna cependant le lendemain.
L'affiche portait que Mlle Amati ne devait plus chanter que trois fois. Même foule, même enthousiasme; le monsieur qui battait des mains avec tant de rage et d'affectation était toujours là. M. David rôdait autour du pavillon. Il avait l'air radieux. Richard s'était blotti à l'écart der-
^ FREDÉKIQUE. 273
rière le Ironc d'un arbre; il lui sembla que le regard de Frëdériquery cherchait. Elle portait des fleurs d'églantier dans ses cheveux. Etait-ce simplement le hasard ou voulait-elle lui rappeler le buisson qu'ils avaient dépouillé jadis dans leurs promenades ?
A diverses reprises Richard eut la pensée de sç découvrir, et de courir vers le pavillon. Le monsieur décoré qui se démenait l'en empêcha par sa présence et tout le bruit qu'il faisait. Vers la fin de la dernière soirée le visage deFrédériqueprit une expression de tristesse navrante. Richard se leva à demi. En ce moment, un bouquet de roses roula aux pieds de la chanteuse ; elle le ramassa puis le laissa retomber. Elle eut en se retirant un petit mouvement d'épaules comme une personne qui semble dire : « Allons ! tout est fini ! »
Le jour d'après, son nom avait disparu de l'aflSche. Frédérique ne chantait plus.
M. David mettait certainement en exécu-
â74 FRBDÉRIQUE.
tion le projet dont il avait parlé à Richard. Celui-ci retourna à l'Opéra. Il fut tout surpris de n'y pas trouver les mêmes sensations qu'il avait éprouvées aux Champs- Elysées.
« On y chante mieux cependant , » se dit-il.
Un certain ennui se glissait 'dans sa vie.
La vieille parente chez laquelle il allait de temps à autre tisonner au coin du feu lui jurait qu'il était mûr pour le mariage, et tout d'une haleine lui parlait de sept ou huit partis qu'elle avait toujours en réserve. Richard faisait la moue et répondait toujours par ce seul mot :
tf On verra !
— Mais je vois que je ne vois rien, »
reprenait la bonne dame en riant.
Un jour qu'elle pressait Richard plus que (le coutume :
« Eh bien ! dit-il brusquement, trouvezmoi seulement une femme blonde avec des yeux noirs, le caractère aimable et gai, le
FREDCniQUE. 275
cœur bon et courageux, le sourire doux, le regard franc, la taille souple, la main blanche, la démarche aisée, la parole avenante, l'esprit charmant, la voix sonore et »
Son interlocutrice l'arrêta net d'un éclat de rire :
H Et qu'elle soit fille de roi, n'est-ce pas ! dit-elle.
— Ah! poursuivit Richard en soupirant, on en sait qui ont tout cela et qui ne sont point filles de rois!
— Bon ! il y a quelque anguille sous roche! reprit la dame, qui rit plus fort, mais votre anguille ne me fait pas peur. . . . Cela frétille, file et disparaît. »
s iciiABD reprit sa vieaccoiitiiinée; il lisait souvent les affiches (In ( spectacles pour voir s'il n'y découvrirait pas Je nom de Mlle Amali.
Quelquefois il demandait à son concierge, si un étranger dont il donnait le signalement ne s'était pas présente chez lui. On n'avait vu personne.
n La somme n'clpit pas pourtant bien forte, M se disait-il alors.
Ce cjui étonnait le plus Richard, c'est
que Frédérique ne songeât pas à lui écrire.
Ocu\ ou trois mois s'étaient écoulés; il
278 FnÉDÉniQUE.
s'habiluait presque à n'y plus songer, lorsqu'un matin il reçut la visite de M. David.
« Ah! » fit-il en se levant.
Le pauvre garçon avait vieilli de quatre ou cinq ans depuis leur dernière rencontre. Son visage avait la couleur de la cire.
Le feu de la fièvre éclatait dans ses yeux.
« Monsieur, dit-il, j'ai grand'peur que vous ne m'accusiez d'importunitë; vous ne me voyez jamais que lorsque j'ai besoin de vous. »
Le tremblement de sa voix et son attitude touchèrent Richard ; ce n'était pas une créature avilie qu'il avait devant lui, mais un pauvre être que l'infortune écrasait.
« Remettez-vous, monsieur, dit-il, si Mlle Frédérique est votre marraine , comme vous l'avez appelée un jour, je suis un peu votre parrain : j'ai donc le droit de m'occuper de vous, parlez sans crainte.
FREOÉRIQUE. 279
- — Vous venez de prononcer un nom qui me rend tout mon courage, répondit M. David : Mlle Frédérique, c'est ma providence, à moi; je me suis acharné au travail pour lui faire voir qu'elle n'avait point affaire à un misérable.... Une occasion s'est offerte de rendre service à un directeur dont rétablissement croulait :
elle a consenti à chanter, à la condition qu'on ext'cuterait une symphonie que j'ai composée, et oii il me semble avoir mis quelque chose. C'est elle encore qui s'est chargée de la partie vocale. La symphonie a eu quelque succès. Une part des applaudissements qui accueillent la cantatrice me revient peut-être.... Mais pour qu'un peu de lumière se fît autour de moi, il faudrait qu'on parlât de l'œuvre.... Or, pauvre et délabré comme vous me voyez. ..
je n'ose me présenter nulle part. Mais vous, monsieur, il est impossible que vous ne connaissiez pas quelque critique....
— C'est vrai.
-280 FREDÉKIQUE.
— Alors, monsieur , faites que l'un d'eux consente t^ perdre une soirée au boulevard du Temple; le Jardin dArmide n'est pas le grand Opéra, mais véritablement il y a dans JVIlle AmatI l'étoffe d'une artiste. Un feuilleton la pousserait au théâtre. Vous savez, monsieur, un peu d'aide fait grand bien.
— Comptez sur moi. Vous aurez prochainement la visite d'un grand journal. *
— Me voilà sauvé ! » s'écria M. David dans un élan de naïveté.
L'amour-propre s'était réveillé, et il se croyait au pinacle, parce qu'on ferait un peu de bruit autour de sa symphonie. Son visage altéré changea de couleur subitement. Une grande oppression le saisit.
(c Vous paraissez souffrant, dit Richard.
— Je ne suis pas bien solide, répondit M. David, il me prend des étouffements subits.... mais un rayon de soleil dissipera tout cela. »
FRÉDÉniQUE. 281
11 but un verre d'eau et sourit d'un air où l'on voyait la résolution d'être le maître.
« Voilà qui est fait, » reprit-il.
On exécutait sa symphonie deux fois par semaine au jardin d'Armide, le mardi et le samedi. Richard promit de s'y rendre {lu plus tôt, en compagnie d'un écrivain qui faisait autorité en matière de critique musicale. M. David sortit, la joie dans l'âme.
— Seulement faites \ite » dit-il au moment de passer la porte.
L'un de ces hasards si fréquents dans la vie parisienne ne permit pas à Richard et à son ami de paraître au jardin d'Armide dès la semaine suivante. Quelques jours se passèrent, et ce ne fut qu'à la fin du mois qu'une soirée les réunit à la porte de l'élablissement oîi brillaient ensemble, sur la même affiche, les noms de Mlle Amati et de M. David.
Un certain remords troublait Richard. Dans quel découragement ne devait pas
olre tombé le pauvre compositeur! Il le (îliereha partout des yeux et ne l'aperçut pas. Un peu après la symphonie commença.
Frédérique parut sur Testrade. Du premier regard elle vit Richard qui, cette fois, ne se cachait pas. Le critique écoutait.
« Il y a quelque talent dans cette composition, dit'il ; quant à Mlle Amati, un peu soutenue, elle irait peut-être loin. »
Richard applaudit. Un sourire oîi il y avait tout à la fois de la tristesse et de la reconnaissance le remercia. Vers la fin de la soirée, Richard tira une carte de sa poche et la fit passer à la chanteuse avec ces mots :
« Mon voisin est ravi de vous.... Et M. David, oîi est-il donc? »
Un instant après, il recevait la réponse de Mlle Amati :
« Vous avez toujours été pour moi un ami, disait-elle : attendez-moi donc à la sortie; j'ai à vous parler. »
— - Adieu ! » dit Richard au critique, qui sourit.
Un quart d'heureaprèsil était dansla rue.
« Est-ce bête! » se dit-il en reconnaissant au battement de son cœur qu'il éprouvait les mêmes émotions qu'il avait ressenties au temps où il rencontrait Frédérique dans les jardins de Gévennol. Bientôt Frédérique sortit d'un couloir sombre, tout enveloppée d'un grand manteau, et lui prit le bras précipitamment,
« Venez vite ! » dit-elle.
Ce mot lui rappela celui du musicien. Us pressèrent le pas.
« Le pauvre David est bien malade ! »
poursuivit Frédérique.
Richard aperçut seulement alors qu'elle avait conservé ses souliers de satin et sa robe de gaze.
« Singulière aventure! » pensa-t-il.
Cela ne rappelait guère l'époque où il ramenait la petite Hollandaise chez la bonne Mme van Ercken.
284 rnEDÉniQUE.
Ils atteignirent ainsi la rue de Bondy.
Frédérique s'arrêta tout h coup devant une maison laide, noire, sordide^ et s'enfonça sous une voûte humide. Au bout de quelques pas ils se trouvèrent dans une cour étroite, entourée de troiscôtés par de hauts bâtiments criblés de fenêtres sans persicnnés. Un chantier de bois était en face. Un escalier ténébreux ^'ouvrait dans un angle de cette cour. Au moment de s'y jeter, Frédérique s'arrêta :
(( Nous demeurons tout là-haut, dit-elle, attendez-moi là... Vous verrez de la lumière à la fenêtre qui fait le coin... J'annoncerai votre visite à David... Il faut le préparer... Vous connaisses peut-être un bon médecin... vous nous l'enverrez... L'idée qu'on a entendu sa symphonie lui fera du bien. »
Elle disparut tout à coup dans le couloir et grimpa rapidement.
Resté seul, Richard regarda autour de lui; la cour était obscure et fétide; un peu
d'air frais arrivait du côté du chantier. Il était comme au fond d'une tour carrée dont l'un des pans serait à demi tombé. Etait-ce donc dans un tel endroit qu'il devait revoir Frédérique ! Quel air libre et pur autrefois au-lour d'elle! quelles fraîches senteurs!
quelle atmosphère de paix! Ses yeux cherchaient tout en haut des murailles d'où suintait l'humidité. Une fenêtre s'éclaira subitement au sommet de l'un des angles tracés par la maison. Il comprit que c'était là que demeurait David.
Une nuit épaisse enveloppait le reste des bâtiments et de la cour. Tout à coup une ombre passa devant la vitre et un grand cri retentit. Richard ne fit qu'un bond dans l'ouverture noire de l'escalier et monta.
Tout en haut un filet de lumière qui passait par la rainure d'une porte lui indiqua la chambre de David. Il entra; des sanglots étouffés partaient d'une pièce voisine. Un spectacle pitoyable l'y attendait : Frédérique, à genoux par terre, soutenait la tête de
286 FREOÉRIQUE.
David, inanimé, pâle, tout sanglant, froid.
Des caillots de sang sortaient de sa bouche.
Frédérique, épouvantée, secouait ses mains qui en étaient toutes rouges.
a Mort! mort! » disait-elle.
Richard souleva dans ses bras le corps du musicien et le porta sur un lit défait qu'on voyait dans un enfoncement. Le cœur ne battait plus ; les membres étaient inertes et glacés. Richard devina qu'un vaisseau s'était rompu dans la poitrine du malheureux et que dans les affres de Tagonie il s'était jeté par terre où la morT; l'avait terrassé.
Au milieu de la chambre, Frédérique allait et venait se tordant les mains, le visage inondé d'un ruisseau de larmes. On voyait cà et là des robes et des châles suspendus à des clous, un méchant piano dans un coin, sur une table les débris d'un pauvre dîner, et le long des murs des cahiers de musique mêlés à des oripeaux : partout la misère !
Richard appela, un voisin accourut. Tout
FRF.DÉRIQUE. 287
secours était inutile. On confia la garde de l'appartement au concierge et Richard entraîna Frédérique, qui se laissa faire. Elle était toujours en toilette de bal.
II l'installa dans un appartement meublé voisin de la maison qu'il habitait, et la coucha sur un fauteuil auprès d'un bon feu.
« Remettez-vous, dit-il, je vais vous envoyer quelqu'un. Vous ne manquerez de rien. »
Mais au premier pas qu'il fit pour s'éloigner Frédérique le retint :
, « Ne me quittez pas! » s'écria-t-elle.
Les deux mains qu'elle venait de nouer autour du bras de Richard étaient brûlantes. Ses dents claquaient.
« Dieu bon! a-t-il souffert! reprit-elle; à présent, il ne souffre plus. »
Elle tremblait de tout son corps. Au petit jour, elle s'endormit, la tête sur l'épaule de Richard et tenant toujours sa main dans la sienne. Des spasmes soulevaient sa poitrine,
288 FBEDÉRIQUE.
et pendant son sommeil de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues.
Le lendemain 9 elle voulut retournera la mansarde de la rue de Bondy et veiller ellemême à ce que rien ne manquât aux obsèques de David. La fièvre ne la quittait pas. A toutes les observations de Richard elle répondait qu'elle pouvait bien donner un peu de son temps à qui eût donné sa vie pour elle.
a Quand tout sera fini, je ferai ce que vous voudrez, » ajouta-t-elle doucement.
' Deux jours après, et comme elle avait le corps et l'âme véritablement brisés, Richard lui proposa de faire une promenade en voiture. Jje mouvement et le grand air lui rendraient des forces. Au retour on causerait.
« Partons, » dit Frédérique.
Ils prirent ensemble le chemin du bois de Boulogne.
En descendant l'avenue des Champs-Elysées, Frédérique montra du doigt un pa-
FRECERIQUE. 289
vilIon qu'on voyait au travers des arbres dépouillés.
« J'ai chanté là, dit-elle, vous y êtes venu trois fois^ Trois fois j'ai pensé que j'aurais de vos nouvelles, un mot, un signe. .. que sais-je ? Le dernier jour je suis partie tristethent. Pourquoi n'êtes- vous pas venu vers moi, comme autrefois, dans cette ville de province où je vous ai vu un soir ? »
Richard la regarda.
« Pourquoi?» dit-il. '
Frédérique ferma les yeux à demi.
« Oui, je comprends, reprit-elle, vous aviez causé avec ce pauvre David. . . Je serai franche avec vous. Quand le hasard me le fit rencontrer, c'était un désespéré; je mis tout en usage pour le tirer du gouffre. La compassion fit le reste. Plus tard, je m'attachai à lui par le bien que je lui faisais... Je ne crois pas cependant l'avoir jamais aimé.
— ïjui! c'«st possible! mais un autre?
— Vibrac, n'est-ce pas?
— Comme \ous vous en souvenez !
— Oh! oui, je m'en souviens, » repritelle.
Malgré Tair frais qui la frappait au visage, ses joues devinrent d'une pâleur mortelle. Un léger tremblement agitait ses lèvres. Richard s'empara de sa main.
« Pardonnez-moi 9 dit-il, mon intention n'était pas de vous offenser.
— Oh ! rien ne m'offense plus ! répondit Frédérique. Vous souvient-il du jour oîi tout à coup j'ai pris votre bras? un ennemi était à ma poursuite.... Je vous vis et je me crus sauvée.. .- C'était comme un pressentiment qui me poussait vers vous.... Hélas! ce soir radieux n'eut que de courts lendemains! »
Frédérique fronça le sourcil et son visage prit une expression d'amertume et d'âpreté que Richard ne lui connaissait pas.
« Tout cela, c'est l'histoire de mon passé, reprit-elle.... Ahl mon passé^ par-
Ions- en ! Moi aussi j'ai été bonne, honnête, courageuse!... Allez voir ce que sont devenues les roses de Tan dernier ! Vous savez si j*ai bravement travaillé ; de bons exemples me soutenaient et, en dehors de ces bons exemples, une force était en moi qui me rendait tout facile.... Un jour vint oîi je me trouvai seule. »
Renversée au fond de la voiture, Frédérique tourna son visage attristé vers Richard.
« Soyez sincère, monsieur Richard, reprit-elle, quelque chose s'est passé que je ne sais pas. Pourquoi ces longs jours durant lesquels vous paraissiez m'éviter?
Pourquoi ce silence?
— Me pardonnerez-vous si je vous dis la vérité ? répondit Richard.
— Oh ! vous pouvez parler ! je vous la demande.
— Un soir je vous ai rencontrée.'...
YouA sortiez d'une petite maison à volets verts qu'habitait M. de Verworth dans le
faubourg, vous marchiez fort vile, un voile sur le visage. ... Le lendemain je vous arrêtai sur la place du théâtre.... Je vous questionnai sur ce que vous aviez fait la veille. Avez-vous oublié ce que vous m*avez répondu?
— Nonî je venais de mentir.... et Dieu sait cependant si j'éprouvais le besoin d'être franche avec vous. Une fausse honte me retint. Et puis vous aviez quelque chose de si singulier dans le regard ; pour la première fois je n'étais pas à mon aise près de vous. Je savais que de méchants propos avaient été tenus sur mon compte au sujet de M. de Verworth. Pauvre bon vieillard, il m'aimait tendrement ; il était souvent enchaîné chez lui par d'atroces douleurs et ne voulait être soigné que par moi; nous lui devions beaucoup. Pouvaisje lui refuser ma présence 1 Lorsque l'argent manquait à la maison, et cela arrivait quelquefois malgré l'économie et le travail, c'étaii lui qui nous en donnait.
Vous voyez que je vous dis bien tout. Il n'était pas riche, mais il avait quelques objets de prix qui venaient d'une collection à laquelle il tenait beaucoup. Il se défaisait des uns et des autres, petit à petit, dans une ville voisine, et notre ménage en avait le profit, «c Que ferai-je de ces bagatelles? disait-il à ma mère, qui pleurait. Ce qu'il en restera sera pour la petite. » La petite, c'était moi. J'aurais peut-être dû vous dire tout cela je n'osai pas.
— Ahl si vous aviez parlé! » murmura Richard .
Frédérique lui serra la main doucement.
ic II j a bien longtemps de tout cela, reprit-elle, mais cela me rafraîchit d'en parler. C'est comme si nous étions encore à Gévennol. M. de Verworth mourut peu de mois après votre départ. Le peu qu'il m'avait laissé disparut à son tour. Un jour la misère entra dans la maison. Où étiez-vous alors? Le père tomba malade et s'éteignit.
Je vis ma mère dépérir subitement et s'af-
3V4 PRiDEHIQOK.
faisser comme un pauvre être à qui l'on retire le souffle qui la faisait vivre. Un soir il n'y eut plus personne autour de moi.
Quelle nuiti Au petit jour je traversai les jardins où vous m'aviez surprise cueillant un bouquet. Vos feuâtres étaient toujours fermées. Je m'assis sur un tertre et fondis en larmes, d
' RIËDËRIQITE pOrtS Ull mOUclloîl' jl
S lèvres et le mordit, Richard étouffait. Sa main chercha cf^lle de sa compagne et la serra. Un instant ils restèrent près lun de l'autre sans parler.
« I^ reste, vous le comprenez, contiima Frédérique brusquement... M. Vibrac se trouvait toujours sur mes pas. Sans cesse il me parlait de son amour. Une lassitude mortelle m'accablait. . , A quoi cela m'avaitil servi d'être active au travail, tendre et dévouëe auK miens? et puis vous ne savez pas combien la solitude est lourde à porter
896 FREDKRIQUl.
à vingt ans! La pente me poussait à la dérive. Je m'y laissai rouler. »
Il y eut un moment de silence durant lequel Richard pouvait entendre les battements de son cœur.
« LfC pauvre dragon m*aimait sincèrement à sa façon, continua Frédérique. Bien ne lui coûtait pour m*arracher un sourire. Ce fut lui qui le premier m'engagea à penser au théâtre ; un peu de vanité Vy aidait peut-^tre. Il n'était pas fâché de produire au grand jour une maîtresse qui avait de la jeunesse et de la beauté; je ne lui en veux pas. Je me décidai à partir pour M...
oii on chantait l'opéra , et j'y débutai. Il n'y avait guère plus d'un an que j'étais orpheline. Le capitaine m'avait suivie à M... où de dragon il était devenu lancier.
Quelle secousse quand je vous vis! Tout mon passé doux et tranquille m'apparut...
Unç heure vous êtes resté près de moi...
lorsque je n'entendis plus votre voix, Il me sembla que je ne vous avais rien dit de
ce que j'avais à vous dire. . . Un jour cependant, et quelque temps après votre départ, le capitaine entra dans ma chambre, mâchant un cigare : « Je n'ai plus que mes éperons et mes épaulettes, dit-il , voici une lettre pour le directeur de Lyon qui vous attend^ et cinquante louis pour les frais de route... Je vous rends votre liberté. »
Il m'embrassa, frappa du pied et sortit en faisant voler la porte. Je ne l'ai plus revu. Est-il mort, est-il vivant? qui le sait! w
Ce dernier mot fît tressaillir Richard.
Frédérique s'en aperçut.
« Ah ! reprit-elle, je ne suis plus ce que j'ai été. Le courant m'avait prise, il m'emporta!.. Un jour, en traversant Paris, j y recontrait David. Il était de Gévennol; ilavait été comme un trait d'union entre vous et moi; je me dévouai à lui... Un temps, nous avons vécu comme deux épaves ballottées par le flot... Il sombrait tou-. jours et je le laissais se cramponner à moi.
Vous savez comment tout cela a fini. »
298 FRÉDCRIQUB.
Frédérique s'e tut; blottie dans un coin de la voiture, elle regardait autour d'elle ; de petits frissons lui parcouraient le corps. La brume rampait sous les arbres. La pluie vint à tomber. Frédérique leva la tête comme une personne qui sort d'un rêve.
« Le froid me prend, » dit-elle.
Richard l'enveloppa de fourrures; elle se laissa faire comme un enfant.
« Ce doit être joli chez vous! repritelle tout à coup.
— Oh ! un appartement de garçon ; on croit que tout y est, et tout y manque. »
Quand on fut chez Richard, Frédérique visita lentement toutes les pièces, poussant de petits cris d'oiseau qui saute dans sa cage, ouvrant les portes, tirant les rideaux , touchant à tout avec ce sentiment intérieur d'une femme qui sait que ses mains ont tous les privilèges. Elle avait cette même grâce nonchalante, cette même aisance libre que Richard lui avait connues.
a II y a peut-être une femme qui sera heureuse ici, » dit-elle enfin.
Elle s'assit sur un canapé et tomba dans une rêverie dont son compagnon eut quelque peine à la tirer.
« Ah! Gévennol! Gévennol! » disaitelle d'une voix douce.
Vers le soir, Richard fit servir à dîner, Frédérique s'assit gaiement.
a Bah ! dit-elle, on ne peut pas toujours pleurer! Le rire et les larmes, tout cela passe, et au bout de Tan qu'est ce qu'il en reste! »
Elle fit âppoiter du vin de Champagne, en versa à Richard et en but elle-même.
Animée par une sorte de fièvre , elle causait, riait, chantait. Jamais elle ne lui avait semblé plus belle. Richard était comme hors de lui. Un verre s'échappa des mains de Frédérique et vola en morceaux. Elle partit d'un éclat de rire.
u Tenez, dit elle, il en est du bonheur comme de ce morceau de cristal ; tout à
riieure c'était un objet d'art, savamment ciselé y élégant par la forme , brillant, léger; le regard Tadmirait, les lèvres le caressaient; maintenant, ce n'est qu'un peu de poussière qa'on foule aux pieds. »
Un soupir souleva sa poitrine.
« Qu'il eût été facile cependant d'être heureuse! » reprit-elle.
Un mouvement d'une grâce indicible lui fit tout à coup pencher la tête sur l'épaule de Richard.
« Vous m'avez aimée autrefois, ditelle, je l'ai bien compris. •• Qui sait même, vous m'aimez peut-être encore!
— Si je vous aime! » s'écria Richard éperdu.
Presque au même instant il sentit deux bras s'enrouler autour de son cou et deux lèvres s'emparer des siennes. Un frisson le saisit et il oublia tout.
Le lendemain, au réveil, Richard se trouva seul. Un jour pâle éclairait la chambre, partout en grand désordre; le
FRÉDÉniQUE. 301
souvenir de ce qui s'était passé la veille lui revint comme un rêve confus.^ Ses yeux cherchaient autour de lui. D'une main indécise il écarta un rideau le long duquel flottait un vague parfum qui lui indiquait la place où avait été Frédérique. Un bout de ruban couleur de feu qui traînait sur un meuble, et qu'il avait vu à son cou, le ramena au sentiment de la réalité. Il poussa un cri et s'en empara. Personne ne lui répondit. Il crut d'abord que Frédérique s'était cachée et qu'elle badinait. En quelques bonds il fit le tour de l'appartement et ne trouva rien. Il était ivre d'inquiétude, d'espérance et de crainte.
« Elle va revenir, » pensa-t-il.
Et il attendait , allant et venant par la chambre; il avait posé le ruban couleur de feu sur l'oreiller blanc et le regardait.
Vers midi, se mourant d'impatience, il courut chez Frédérique ; la chanteuse s'y était montrée dès le matin, et en était repartie presque aussitôt. Richard battit la
ville jusqu'au soir comme un fou. Toute la nuit se passa dans une angoisse mortelle qui avait ses heures de fièvre et ses heures d'accablement.
Chaque bruit le faisait tressaillir, une porte qui retombait sur ses gonds, une voiture qui passait sous ses fenêtres. Vers minuit ou sonna chez lui. Richard , fou de joie, sauta sur ses pieds.
C'était un ami qui , ayant vu de la lumière, venait lui demander un cigare. Richard l'aurait étranglé.
Au point du jour on lui remit une lettre qu'un commissionnaire venait d'apporter.
Richard en reconnut l'écriture et l'ouvrit tout tremblant :
a Je suis déjà loin de vous, disait la lettre; dans quelques heures j'aurai quitté la France, et peut-être pour toujours... Je pars le cœur plein de larmes et tout déchiré... Pardonnez - moi la peine que je vous fais en pensant à celle que j'éprouve.
U m'a fallu un grand courage pour m'y
FRÉDRRIQDE. 303
résigner. .. J'ai bien pleuré tout bas près de vous. Mais, si j'étais restée, une heure serait venue où vous m'eussiez horriblement méprisée.
« Moi dans vos bras, et cela si près du jour oii la dépouille à peine refroidie du pauvre David était rendue à la terre! Quel venin cette pensée n'eût-elle pas glissé dans votre cœurl J'en aurais deviné la trace et je u*aurais pas eu le droit de vous accuser. . . Et cependant, à cette heure même oii mon cœur s'est élancé vers vous, étais-je bien la maîtresse de mes actions? Tout ce qui venait de se passer m'avait jetée hors de moi. J'étais comme affolée et je sentais seulement que vous étiez près de moi et que je vous aimais.
« Et puis, je vous l'ai dit, je ne suis plus telle que vous m'avez connue... la vie m'a blessée. J'ai des rancunes qui me rendent amère et incertaine. Je ne sais plus si les meilleurs sentiments et les plus sincères peuvent enfoncer des racines profondes
304 >RÉDÉR1QUE.
clans mon cœur. Quelle chose peut durer en moi de celles que j*éprouve? A quel sentiment ai^je le droit de me fier ?
f( La Frédérique des temps passés y celle qui courait bravement le matin dans la rosée, qui était jeune et buvait gaiement dès Taurore une grande tasse de lait chaud, celle que vous rencontriez toute rouge et se piquant les doigts dans des buissons d'églantiers, cette Frédérique-là, elle est morte, mon ami, et rien ne la res- ^ «scitera plus.
« Je puis bien vous le dire à présent que je vais mettre la mer immense entre vous et moi... Quelle bonne femme j^aurais été et quelle compagne heureuse de vous tout devoir et de vous tout donner vous auriez trouvée en moi ! J'ai pu croire un jour que cela serait... Je lisais tant de choses dans vos yeux ! . . . A cette époque le germe des meilleurs instincts était dans mon cœur.
Un peu de tendresse les eut aidés à fleurir.
C'est si facile d'être chaste et fière quand
on est aimée!... Yous savez comment ce rêve s'en est allé.^ De tout cela il ne reste plus qu'une femme qui porte dans sa jupe la trace d'un coup d'éperon... Quelle voie ouverte à tous les désastres que cette déchirure!...
« Adieu, Richard; une heure peut-être vous m'avez aimée; une heure j'ai pu croire que j'étais votre Frédérique, votre Frédérique à vous... Moi je vous ai aimé de toutes les forces de mon âme... Je suis heureuse cependant en pensant que je vous laisse quelque chose de moi, que vou^ n'oublierez plus. Triste bonheur, hélas!
qui me fait pleurer.
« Une chose me navre qui me revient h l'esprit toutes les fois qne l'agitation de ma vie me laisse une heure de repos. Comment se peut-il que vous m'ayez soupçonnée à l'époque où j'habitais Gévennol ? Que des dragons en goguette, que de vieux libertins aient eu cette pensée, je le veux bien. . . Mais vous, sous le regard de qui je vivais?. , .
306 FRBDSRIQUB.
Quel levain de méfiance fermentait donc en vous pour que rien ne vous donnât la certitude de mon innocence? Ma vie n'é-* tait-elle pas limpide, droite et tranquille!
ff Ah ! ce ne sont pas les occasions de faillir qui m*ont manqué dans cette ville où le commerce fait affluer l'argent; mais ne sen liez-vous pas que j'étais heureuse? et le bonheur me protégeait. Il me suffisait alors de vou^ voir une heure pour être gaie un jour. '
a 11 me semble, plus j'y songe ^ que c'était à vous de me tendre la main. Vous aviez tout^ et j'étais pauvre; au moment oïl j'allais parler, lors de cette conversalion si courte qui a été la dernière, j'ai vu devant moi des yeux si durs^ un regard si sec, que mon sang s'est figé dans mes veines. Ah ! Richard , vous n'avez pas été juste Il est donc vrai qu'il y a des heures cruelles qui décident en un instant de toute une destinée !
« On est joyeuse et confiante, un mot
part, et la vie, tout à l*heure encore heureuse , comnie poussée par une main fatale, s'incline vers l'infortune et les catastrophes. On dirait un ruisseau qui^ dans sa course folle, se heurte contre un rocher.
D'un côté soôt les plaines fertiles, des ombrages frais, de grasses prairies; de l'autre, des landes arides, des marécages, de tristes bruyères. Un pli de terrain est là qui fait que l'onde suit une pente^ et le ruisseau limpide disparaît dans les sables et les joncs....
« Pardonnez-moi ces tristes retours vers' un passé lointain.... Comme une feuille morte que le vent pousse, je m'attarde autour des bois d'où je suis tombée. Je ne vous accuse pas, mais un peu de regret est permis à qui n'espère plus rien.
« Voilà donc à présent que nous nei nous verrons plus... Quoi qu'il m'arrive, ne me plaignez pas, je suis au flot qui passe, et il m'emportera jusqu'à ce qu'il m'abandonne dans quelque coin.... Puisse ce
308 FRÉDÉRlQtE.
jour-l«i Dieu n'être pas trop sévère à la
petite Hollandaise Son cœur n'a pas
été le complice de sa vie. »
Cette lecture achevée, Richard courut partout, cherchant au hasard les traces de Frédérique ; peut-être pourrait-il encore se jeter à sa poursuite, l'atteindre, la ramener. II n'apprit rien. Quelques jours se passèrent; enfin, des indices recueillis à grand'peine lui donnèrent à supposer qu'elle était partie pour les colonies espagnoles des Antilles. Richard pleura tout un soir, les lèvres collées sur le ruban couleur de feu.
Pendant six mois on ne le vit plus.
Quand il reparut dans le monde, pâle et fatigué comme un homme qui relève de maladie, la bonne dame, qui voyait dans le mariage la panacée universelle, l'accapara et lui fit passer une saison chez elle, à la campagne. Au retour, on apprit que Richard allait se marier.
La fiancée dé Richard s'appelait Justine Miron. Celait une brune qui avait une
FKEDÉRIQLE. 309
belle taille et beaucoup d'entrain. Son père était notaire à Melun. On en parlait comme d'une personne riche, ayant des alliances considérables dans le département. Le soir de la signature du contrat, Mlle Miron, couronnée de roses, valsa beaucoup. Tout le monde Tadmirait.
Richard rôdait dans les coins et répondait par monosyllabes aux félicitations qui le poursuivaient. Il était fort pâle, et à son attitude on aurait pu croire qu'il n'était pas chez lui. Un instant il descendit le perron d'un jardin où l'on avait semé çà et là des lanternes chinoises. Une vieille statue du dieu Pan dans sa gaine était auprès d'un bassin ; il s'y accouda et tira de sa poche un bout de ruban qu'il porta à ses lèvres. Ses yeux regardaient les étoiles du côté du couchant. La vieille parente qui l'avait marié passa tout a coup* son bras sous le sien.
ic Je vous y prends! dit-elle; quand je vous le disais que je vous y amènerais...
StO FRÉDÉRIQUE.
Plaignez-vous, à présent, l'homme au ruban couleur de feu. »
Richard pâlit subitement. Il venait d*apercevoir au sommet du perron le capitaine Vibrac, brun comme du bois d'acajou, superbe et la moustache en croc. L'ancien dragon portait Tuniforme des chasseurs d* Afrique, Mlle Miron était suspendue à son bras.
« Quelle surprise! disait*elle; on ne pensait à rien , et voilà tout à coup la cavalerie qui entre au grand galop dans le salon! »
Le notaire suivait sa fille et riait aux éclats.
w Mon fiUeul'arrive à propos, dit-il, il dansera et sera du souper. x>
Le capitaine saisit la main de Richard et la secoua.
« Parbleu! s'écria-t-il, voilà longtemps que nous nous connaissons. . . Cela date du temps où Ton faisait des folies... Adieu les pommes vertes et les filles blondes! Mais,
bah! vous voilà heureux pour l'éternité à présent.
— Très-heureux! » murmura Bichard qu'on entendit à peine.
]1 voulut sourire, balbutia, etprofita de la ritournelle d'une vatse qui Bt bondir Mlle Miron pour disparaître au fond du jardin.
« C'est singulier, reprit le capitaine, Richard a toujours eu le bonheur triste! »
8448. — IMPRIMERIE GENERALE DE CU. LAHURE Rue de Fleurus, 9, à Paris.