Mme de Sévigné
La gloire a ses hasards, ou plutôt elle a ses mystères, car il y a une raison à tout; nous appelons mal à propos mystère cette logique secrète des choses humaines, que notre irréflexion n’a pas assez approfondie, et dont nous attribuons les effets au hasard au lieu de les attribuer à leur véritable cause.
Disons d’abord quel est ce hasard qui nous
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frappe l’esprit au seul nom de madame de Sévi gué. Nous chercherons ensuite si la gloire de ce nom est bien en effet un hasard, et nous expliquerons le mystère de cette immortalité d’un commérage devenu un des plus grands vestiges d’un des plus grands siècles. Le hasard, le voici :
Une femme obscure, une pauvre veuve, mère de deux jeunes enfants, sans importance personnelle dans la nation, sans rang à la cour, sans nom qui attire d’avance sur elle l’attention de son pays, sans le prestige des dignités qu'elle aurait recueillies d’un père ou d’un mari, sans haute fortune, sans grande parenté parmi ceux qui remuent les affaires de son temps, sans faveur et même sans distinction du roi qui règne, cachée tantôt dans une rue d’un quartier subalterne de Paris, tantôt dans les allées d’une métairie de la Bourgogne ou de la basse Bretagne; cette veuve oisive s’as-
sied tes soirs d’été à l’ombre de son arbre des Rochers, se recueille les soirs d’hiver au coin de son feu de Paris, écoute son cœur, regarde par un coin de fenêtre ou d’horizon la figure du monde qui passe, prend la plume, la laisse courir à son caprice sur son genou, s’épanche avec sa fille, cause avec ses amis, chuchote avec les absents, s’entretient avec elle-même ou avec Dieu, jette jour par jour lettres et billets à la poste, ne pense ni au public, ni à la gloire, et se trouve tout à coup et à l’improviste avoir construit, non-seulement le monument littéraire le plus original, le plus varié, le plus national de son siècle, mais peutêtre le monument le plus intime et le plus pathétique du cœur humain dans tous les siècles.
Le temps a marché, des curieux ont décacheté les lettres : le babillage est devenu génie, le commérage est devenu histoire, le chu-
chotement estdevenu un des plus longs bruits delà postérité.
Voilà le hasard. Et maintenant voyons le mystère.
Le mystère ? Il est en deux mots : c’est que l’intérêt des choses humaines n’est pas dans la grandeur des situations ou des événements, mais dans l’émotion de l’àrae où ces situations et ces événements retentissent. L'âme est aux choses humaines, petites ou grandes, ce que l’air est au bruit: le véhicule du son. Vous aurez beau frapper les plus grands coups sur le métal le plus sonore, si l’air manque ou s’il est raréfié, vous n’entendrez rien, l’écho sera
muet ; sans air, point de bruit ; sans âme, point d’impression, et de là point d’intérêt, et de là encore point de gloire. C’est le secret du cœur humain, qui ne peut être ému que par consonnance avec ce qui a ôté ému avant lui.
Or, il y a des âmes cachées au monde, plus émues et par conséquent plus sonores que tout le siècle dans lequel Dieu les jette, comme il jette des échos dans le secret des forêts et des antres ; on ne les voit pas, on les entend jusqu’à ce que le bûcheron ait renversé les arbres ou que le temps ait réduit le roc en poussière. Ces âmes communicatives, véhicules des impressions et des retentissements de leur propre cœur ou des bruits de leur siècle, s'interposent puissamment par leur nature émue et vibrante entre le monde et nous, forcent à penser et a sentir en elles et par elles, quand nous voudrions en vain leur échapper. Elles sont l’élément sensible, le milieu sympathique
i pour nous servir d’un terme matériel ) à travers lequel nous percevons tout, le présent, le passé et souvent nous-mêmes. Aussi qn’arrive-t-il dans les jeux de la réputation et de la gloire littéraire? Il arrive que des êtres inaperçus de leurs comtemporains, des hommes cachés, des femmes obscures, quelquefois des âmes anonymes, comme l’auteur de l'Imitation de Jésus- Christ, sont en réalité plus grands et plus immortels que tout leur siècle, et que, pendant que les hommes qui remuent à grandes brassées les choses humaines, qui bouleversent les empires, qui manient les sceptres, qui agitent les assemblées, qui administrent les affaires publiques, qui font l’hisloire ou qui l’écrivent, s’efforcent de créer un grand bruit permanent après eux autour de leur nom, ces hommes sont supplantés dans la gloire par quelqu'un qu’ils n’avaient pas même aperçu sous leurs pieds dans la foule,
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par un pauvre moine comme l’anonyme de Y Imitation, par un pauvre horloger comme J.-J. Rousseau, par une pauvre femme comme madame de Sévigné. La postérité sait à peine le nom des prétendus grands politiques, grands poètes, grands orateurs, grands écrivains, qui monopolisaient la renommée du temps, et elle écoute après des siècles les plus secrètes palpitations du cœur de ces êtres ignorés, comme si ces palpitations étaient les plus grands événements de l’humanité. Ils le sont en effet ; caries choses ne sont r^n, c’est le cœur humain qui est tout dans l’homme. La gloire le sait bien, elle : voilà pourquoi elle prend ses vrais et éternels favoris, non dans ceux qui lui font le plus de bruit, mais dans ceux qui lui font les plus pathétiques confidences de l’àme.
Tel est, selon nous, le mystère de la renommée toujours croissante de madame de Sévigné. Maintenant racontons sa vie.
Mais, non. Avant de raconter sa vie, disons, pour qu'on le comprenne bien, un mot du genre de littérature qui lui vaut l’intérêt du monde, qui n’existait pas avant elle, qu’elle a créé, et qui ne peut être caractérisé, selon nous, que par un mot : la littérature domestique, le génie du foyer, le cœur de la famille.
Il y a doux centres entièrement différents auxquels aboutissent les pensées, les actes, les écrits de l'homme dans nos sociétés raodern&s, et même dans les sociétés do tous les âges : le public restreint caché derrière les murs du foyer et resserré par des liens plus étroits autour du cœur.
Il n’est pas vrai, comme on a affecté de le dire de nos jours pour autoriser la destruction de la famille par un individualisme impossible
ou par un communisme brutal, que ce soit la société politique qui ait fait la famille ; c’cst la nature. Heureusement pour le genre humain, dont la conservation est placée au-dessus de nos aberrations et de nos rêves, ce n’est pas sur une loi humaine que la famille est fondée, c'est sur une loi de Dieu, c’est-à-dire sur un instinct. Les instincts sont le droit divin de la constitution de l’humanité : on ne les discute pas, on les subit. L’esprit véritablement philosophique ne se révolte pas contre les instincts; il s’abîme, au contraire, dans la contemplation de la sagesse infinie et de la bonté suprême qui a chargé la nature elle-même de nous promulguer le premier article de cette constitution du genre humain.
La Providence, par une loi aussi mystérieuse qu’elle est clémente, a voulu que l’espèce humaine ne se créât et ne se conservât que par l’amour. Elle a placé nne passion sympathique aux sources de la vie pour enfanter l’homme, et une affection sympathique aux sources de la famille pour perpétuer la société. Par un mystère de notre origine qui est en môme temps une révélation de notre destinée, l’être isolé peut vivre, mais il ne peut se perpétuer; il
suffit d’être un pour exister, il faut être deux pour créer. L’unité est inféconde, le couple est éternel.
De ce couple naît, par l’amour, un troisième être qui le complète : c’est le fruit de l’amour, c’est l’enfant Jusqu’à la naissance de l’enfant, il y avait union, il n’y avait pas encore famille; l’esprit de famille, c’est-à-dire d’amour conservateur, multiplié par l’être nouveau qui l’inspire et qui le ressent, naît avec le premier enfant dans l’âme du père et de la mère, et remonte par une réciprocité instinctive aussi de de l’enfant à la mère et au père. L'enfant les aime parce qu’il en est aimé. Voilà le groupe achevé. Voilà la trinité de la nature, d'où j aillit et rejaillit l’amour comme l’esprit saint de l’humanité, l’esprit de famille
Quand la famille se développe et se multiplie dans d’autres enfants ou petits-enfants, avec elle se multiplie et se diversifie sous mille formes nouvelles, et dans mille proportions inégales et graduées, cet amour allumé à son premier foyer, le sein de la mère; foyer dont chacun emporte et rapporte une parcelle au groupe commun dont il fait partie. Les rapports entre ces différents membres du groupe humain s’étendent, se diversifient, se
combinent à l’inflni de l’un à l’autre, d’un seul à tous, de tous à un. C’est ce qu’on appelle la parenté : parenté du sang, parenté de l’àme, qui se resserre ou se relâche à mesure que chacun de ces rejetons de la famille porte dans ses veines ce sang plus rapproché ou plus éloigné de sa source, et qu’il conserve aussi plus ou moins de cet amour qui coule dans son cœur avec cette sève de l’arbre humain. Ainsi il y a l’amour parallèle du père pour la mère, de la mère pour le père, l’amour descendant du père et delà mère pour le premier-né, l’amour remontant du premier-né au père et à la mère, l’amour rayonnant du frère au frère, de la sœur à la mère, au père, au frère, des oncles et des tantes aux neveux et aux nièces, des neveux et des nièces aux oncles et aux tantes, du petit-enfant à l’aïeule et de l’aïeule aux petits-enfants, jusqu’à la dernière génération, que la brièveté de la vie ou sa longé-
vité nous permet d’atteindre de l’œil, du cœur ou de la pensée ; enfin, l’amour répercuté, attiédi, mais conservant encore une sympathique réciprocité et une douce chaleur entre les enfants de ces frères, et de ces sœurs, de ces petits-enfants, tant que la sève, le nom et la mémoire de la racine commune se perpétuent dans les rameaux. L’esprit de famille se forme de ces rejaillissements à l’infini, de toutes ces affinités directes ou indirectes de cœur à cœur, qui vont se refroidissant à mesure qu’elles divergent des trois premiers cœurs, mais qui gardent, môme à la circonférence la plus éloignée, un peu de la température du premier foyer.
Le même sang puisé à la môme veine, le môme lait sucé à la môme mamelle, le môme nom dont chacun porte la responsabilité (modeste ou illustre, peu importe), mais solidaire, nom qui ne peut se ternir ou se glorifier dans un
seul sans se glorifier ou se ternir un peu dans tous; la même fortune qui fait vivre largement ou étroitement toute la race du domaine séculaire de la maison, par l’héritage aggloméré ou subdivisé, selon le petit nombre ou le grand nombre des enfants; la même maison paternelle à la ville ou aux champs, dont le toit a caché tous ces berceaux pendant l’enfance de la famille, et dont l’ombre nous suit jusqu’aux derniers jours de la vie ; les mômes traditions, ce ciment des idées qui tientensemble les piétés, les habitudes, les mœurs, les sentiments innés du groupe héréditaire; enfin les mômes souvenirs des leçons, des entretiens, des travaux, des voisinages, des amitiés, des plaisirs, des hospitalités, de l’aisance, de la gêne, du bonheur, des larmes, des naissances, des morts, des espérances, tristes ou doux mystères du môme foyer, tout cela compose, môme ;i notre insu, autour de nos cœurs, une atmos-
phère d’impressions ineffaçables qui nous pénètre par tous nos sens moraux comme par tous nos sens corporels, atmosphère à laquelle il est impossible d'échapper, qui n’a pas la rigidité froide d’une législation sans doute, mais qui a la toute-puissance de la nature.
C'est ce qui fit que, dans les temps primitifs où tout était inné et rien écrit, dans les sociétés naissantes où les lois n’étaient que les inspirations de nos instincts, le souverain n’était que le père, la tribu n’était que la famille, la nation n’était que la fraternité du sang dans une collection de tribus. On a pu détrôner le patriarche, on a pu réduire bien au delà du juste l’autorité paternelle, on a pu détruire la tribu et l’absorber dans l’État; mais on ne détruira jamais la famille, elle subsistera éternellement comme l’heureuse protestation de la nature contre l’absorption de l’État, elle
subsistera avec la propriété héréditaire, sa base divine, contre le communisme, cette révolte impuissante de l’utopie contre l’instinct.
On conçoit qu’un groupe d'êtres si distincts et si intimement liés les uns aux autres au milieu du grand groupe national doit avoir nonseulement ses lois, ses mœurs, ses sentiments, ses devoirs, ses relations à part, mais même sa littérature. C’est cette littérature que nous avons appelée en commençant la littérature domestique ou familière , genre dont madame de'Sévigné est la plus complète et la plus admirable expression.
Cette littérature est de sa nature toute confidentielle. La maison est murée comme la vie privée. On n’y parle ou l’on n’y écrit qu’à demivoix, pour être lu ou entendu au coin du feu des parents et des proches. Les bruits de la maison ne se répandent pas sur la place publique. Ce qu’on publie pour le monde a un accent, ce qu’on confie aux siens en a un autre. On écrit pour le publi&ou pour la postérité des poèmes, des histoires, des philosophies, des harangues, des romans, des livres; on n’écrit pour la famille que des lettres. La famille n’a donc, comme l’amitié ou l’amour, qu’un seul genre de littérature : la correspondance. Quand la correspondance a le génie de l’agrément, comme l’a eu celle de madame de Sévigné, la famille, après la mort, laisse une à une envoler les feuilles mystérieuses; le siècle les recueille, tous les siècles les lisent, et le dialogue à voix basse entre une mère et sa fille devient
l’entretien de la postérité. Ycrilà l’histoire de madame de Sévigné. En décachetant ses lettres, on a enlevé le sceau de son cœur qui a été brisé par cette indiscrétion, c’est le sceau du siècle où elle a vécu.
Cette femme, du fond de sa masure des Rochers, est l’écho d’un règne. C’est ce qui fait que la correspondance de madame de Sévigné, quelque intime qu’elle soit, est cependant essentiellement historique; c’est ce qui fait aussi que ce livre, écrit par une femme qui écoutait aux portes d’une cour, est très-aristocratique ; que, pour s’y complaire, il faut être né ou avoir vécu dans les régions élevées de la société élégante auxquelles ces lettres font de perpétuelles allusions, allusions qu’on ne goûterait pas si on n’en savaitpas un peula langue, les demi-mots et les mystères ; c’est ce qui fait enfin que ce livre, quoique éminemment national, ne sera jamais populaire. Si madame de
Sévigné, au lieu d’être une femme de haute naissance écrivant pour des courtisans, n’eût été qu’une tendre mère vivant dans les conditions communes de l’existence et écrivant pour une famille d’un étage plus bas dans la vie, son livre, plus accessible, plus intelligible et plus sympathique à toutes les classes qui ont une âme, ne serait pas seulement les délices du monde raffiné, il serait le manuel de toutes les familles, le diapason du cœur humain.
Qu’on nous pardonne un souvenir d’enfant qui tient à ce récit. Nous avons appris à lire dans ce livre ; une mère, élevée dans les élégances d’esprit d’une cour, et reléguée après sa jeunesse par la modicité de sa fortune dans une retraite rurale semblable aux Rochers de madame de Sévigné,trouvaitdanscette femme, outre les analogies d’esprit et de cœur, tous les souvenirs du monde aristocratique qu’elle avait
fréquenté, tous les recueillements de la soli-
tude champêtre qu’elle habitait avec ses enfants, et tous les épanchements pieux de son cœur de mère qui couvait un nid contre les vents de la vie. Ce livre, ouvert, fermé, rouvert à toutes les pages, était sans cesse sur la tablette de pierre fruste de la cheminée. Quand nous avions bien mérité du jour par nos leçons bien apprises sous les arbres du jardin et bien récitées sur les genoux maternels, on nous récompensait en nous lisant quelques lettres choisies et appropriées à nos années celles surtout où la mère parle à sa fille de ses bois, de son allée, de son chien, de ses rossignols, de sa piété, de ses méditations religieuses au coucher du soleil sur la terrasse de Livry, de son oncle, l’obligeant abbé de Coulanges, de ses amis et de ses voisins venant la distraire de ses plantations ou de ses rêveries du soir. Nous connaissionsles sentiers des Rochers et les parterres de Livry comme ceux de notre petit do-
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maine paternel. Ces lieux et ces impressions faisaient corps avec nos pensées de dix ans.
Nous voyions notre mère dans celte mère; nous nous voyions nous-mêmes dans ces enfants.
Depuis, le livre m’était tombé des mains. 11
y avait assez de tendresse pour tous les âges, il n’y avait plus assez de passion pour ma jeunesse.
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Enfin, un jour, le hasard d’une chasse ('garée dans les forêts de la haute Bourgogne me conduisit au revers d’une colline boisée, d’où se découvrait à travers les feuilles jaunies et les brumes transparentes de l’automne une large vallée au-dessous de moi. Des prairies en formaient le bassin, une rivière de quelques pas de largeur, traversée à gué par des troupeaux de vaches blanches et de bœufs
roux, y serpentait sous une double haie de
grands saules. Le vent de l’eau, en retournant les feuilles, les faisait miroiter comme des lames d’argent. Cette rivière sans cours et sans murmure semblait sortir au midi de l’ombre d’une vaste étendue de bois, comme un égouttement de la brume sur les innombrables rameaux; du côté du nord, elle étincelait au soleil couchant aussi loin que l’œil pouvait la suivre entre d’autres falaises boisées qui s'entr’ ouvraient pour lui laisser passage. Excepté le bassin herbeux de la vallée, tout était f. rét continue à l’horizon ; un ciel bas et opaque pesait sur la contrée; lesilence n’était interrompu de loin en loin que par le mugissement répercuté de quelque vache qui appelait son petit aventuré sur les berges fangeuses de la rivière et par la cognée des bêcherons qui dépeçaient çà et là de grands chênes abattus sur la lisière des bois et qui en entassaient les bûches écorcées en piles rouges comme le sang au bord
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de la rivière. Une fumée de feu de charbonnier s’élevait d’une clairière à quelque distance et montait en spirale lourde et bleuâtre vers les nuages, comme l’haleine d’un feu trop mouillé de rosée.
C’était la saison et l’heure où les brouillards humides qui sortent des bois rampent sur l’herbe, montent, descendent au plus léger mouvement de l’air, se déchirent, se recomposent, s’éclaircissent de nouveau à un rayon de soleil, et, par leurs ondulations convulsives, semblables à celles des grandes vagues, imitent tout d’une mer tempétueuse, excepté son bruit.
Tout à coup, au-dessus de ce lit mouvant des brumes, je vis transpercer et ?urgir, comme une coque de navire en perdition, une tour noire, au faite de laquelle une volée de corneilles s’ébattait en jetant des cris; deux autres tourelles sortirent peu à peu de l’ombre éclair-
cie, comme si on les avait dépouillées lambeau par lambeau de leur linceul de brume qui retombait à leurs pieds; puis le toit rouge d’un haut et large donjon carré; puis la longue façade grise d’un château démantelé, percé irrégulièrement de fenêtres hautes ou basses, où le lierre des fossés se cramponnait par touffes aux grillagés de fer. Les parapets éboulés de ces fossés trempaient par brèches dans l’eau stagnante qui servait d’abreuvoir aux bœufs et aux poulains; le pont-levis, dont les chaînes brisées et inutiles pendaient comme deux branches de gibet au-dessus de la porte, était remplacé par une chaussée en pierre. Des charrettes dételées et des gerbes éparses en jonchaient le sol. Une paysanne en sabots jetait du grain aux poules sur les marches d’une porte en ogive, dont les écussons mutilés parle marteau de la révolution populaire ressemblaient à un stigmate blanc de boulet sur un mur de rem
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part. Une seule cheminée fumait en tourbillons d’une fumée noire et épaisse de fagots sur tout le vaste édifice. Les fenêtres, au lieu de réverbérer le soleil couchant sur des vitres, dégorgeaient par toutes leurs ouvertures ou leurs lucarnes la paille et le foin de la dernière récolte. Des batteurs en grange faisaient entendre le bruit cadencé de leurs fléaux dans la grande salle des gardes. On voyait que le château était devenu une ferme ; mais par une vicissitude assez ordinaire à ces édifices des siècles passés, trop vastes pour leur possesseur actuel, la ferme était devenue château.
A quelques centaines de pas de l’édifice principal, une maisonnette adossée à des écuries et à des granges, scmblableàun cottage anglais des bois de Richmond ou de Windsor, éclatait de jeunesse, de propreté, d’élégance, au milieu d’une pelouse enceinte de barrières peintes à l’huile et entrelacées de roses tardives et
de jasmins odorants. Les fenêtres à grandes vitres de cristal éblouissaient les yeux delà réverbération des derniers rayons du jour; la fumée imperceptible de bois sec en sortaitde plusieurs cheminées en fonte, comme pour inviter les hôtes ; des palefreniers en vestes jaunes y promenaient des chevaux scellés sur des allées de sable devant la porte ; des maîtres ou des visiteurs apparaissaient et disparaissaient sur le seuil ; tout y annonçait la vie, le mouvement, l'opulence d'un foyer d'automne habité par une famille hospitalière.
J’ignorais tout, le château, la ferme, le cottage, les maîtres anciens, les maîtres nouveaux, et jusqu'au nom de U vallée où la voix des meutes sur la piste du chevreuil m'avait emporté.
Pendant que je contemplais, immobile, cette contrée inconnue et cette ruine sans nom pour moi, j’entendis galoper un cheval sur ma trace, et je fus rejoint par un ami r un de mes compagnons de chasse, M. de Capmas. Il habitait depuis plusieurs années la petite ville de Semur, capitale pittoresque de ces forêts, de ces rochers et de ces torrents : homme déjà mûr, mais toujours jeune, que sa passion pour la chasse et son aimable cordialité avaient rendu familier et cher à tous les foyers de la mute
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Bourgogne. Il aimait les vers et la littérature autant que la voix des chiens dans les forêts et le galop des chevaux sous les voûtes de feuilles; cette analogie de goûts nous avait naturellement liés. Il fut depuis un de mes compagnons de tente dans les déserts de la Mésopotamie et aux rochers de la Palestine. Hélas ! il n’habite plus ici- bas que dans ma mémoire; mais il est un de ces absents dont on fait toujours commémoration et dont le souvenir sourit jusque dans la mort !
« Savez-vous où nous sommes ? me dit-il avec l’accent d’interrogation fine et suspendue d’un hommequi aime à causer une surprise agréable.
» — Non, lui dis-je, mais c’est un des plus moroses paysages et une des plus mélancoliques ruines que j’aie jamais rencontrées, dans nos chasses.
i — Je le crois bien 1 reprit-il, mais cette vallée et ce château vous donneraient bien plus
d'émotion aux yeux et au cœur si vous en saviez le nom et si je vous disais de qui ces ruines furent le berceau?
» — Où sommes-nous donc? lui dis-je.
# — A Bourbilly, me répondit-il, château de madame de Sévigné ! »
A ce nom, le paysage, indifférentet mort tout à l'heure, s’illumina soudain pour moi comme si on avait allumé un phare sur toutes les collines du morne horizon; je crus voir les ondes paresseuses et les flaques d'eau extravasée du Serin dans les prairies réfléchir l’image de cette enfant aux cheveux blonds, devenuerenfant chérie de son siècle; je crus entendre son nom murmuré par la rivière, par les feuilles, par les échos des vieux murs, et jusque par les cris des corneilles effarées autour des crénaux du donjon. Puissance d’un nom qui vit et qui fait revivre toute la contrée morte à laquelle il a été une fois identifié!
Toutes les pages du livre, chéri de ma mère et depuis longtemps fermé, se rouvrirent et se répandirent en intarissables émotions de souvenir ; mais aucune page ne valait pour moi celle que le hasard venait d’écrire et do peindre dans cette vallée sous mes yeux.
Un autre hasard servit mieux encore ma piété historique pour cette mémoire qui se confondait dans mon cœur avec celle de ma mère. Le propriétaire actuel du château et des
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bois de Bourbilly était un ami de mon compagnon de chasse. Il nous reçut en hôte cordial, heureux de secouer la poussière du monument dont son culte pour madame de Sévigné l'avait rendu possesseur, cl de nous conduire pas à pas sur toutes les traces que cette famille, devenue par le génie la famille de tout le monde, avait laissées dans ces sillons, dans ces allées, dans ces salles et sur ces écussons, sur ces toiles enfumées suspendues aux murs du château.
Nous passâmes deux jours et deux nuits dans ce pèlerinage de souvenirs et de sentiment.
L’histoire de madame de Sévigné partait de là à l’àge de dix ans et revenait là dans sa vieillesse; c’était le cycle de sa vie, il n’y avait qu’à regarder et à lire pour revivre avec elle toute cette vie.
C’était là en effet qu’elle était née, ou du moins qu’elle avait été allaitée et bercée au printemps de l’année 1626 , époque où sa mère, qui l’avait mise au monde pendant un séjour à Paris, la rapporta dans ce nid de famille; c’est là que ses yeux s’étaient ouverts à la lumière, qu’elle avait essayé ses premiers pas sur ces dalles, balbutié les premiers mots sous ces voûtes, reçu, pendant les années où l’àme émane des lieux, les premières impressions de
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cette nature, joué dans ces prairies comme le chevreuil de ces forêts, et respiré, avec cet air élastique et toujours frissonnant de la haute Bourgogne, cette vigueur de santé et cette impressionnabilité des sens qui donnèrent à son teint ces roses célèbres, et à son âme ce perpétuel frisson de sensibilité, prélude du génie quand il n’est pas le prélude de la passion.
J’étudiais avec complaisance les analogies mystérieuses de ce paysage serein sur un horizon grave avec l'esprit de cette femme mobile dont le sourire éclate sur un fond caché de mélancolie. Qui ne connaît pas le site ne connaît pas la plante, disent les Persans; l'homme est plante jusqu’à un certain âge de la vie, et l’âme a ses racines dans le sol, dans l’air et dans le ciel qui ont formé les sens.
Lepèrede madamedeSévigné, gentilhomme de haute naissance du Charolais, transplanté dans la haute Bourgogne, était fils de Christophe de Rabutin, baron de Chantal, dont il possédait le fief, près d’Autun, et seigneur de Bourbilly, terre près de Semur.
Christophe de Rabutin avait épousé mademoiselle de Chantal, fille d'un président au parlement de Dijon. A la mortde son mari, tué à la chasse à l’âge de trente-six ans, sa veuve.
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éprise d’une vénération mystique pour saint François de Sales, gentilhomme de Savoie et évéque de Genève, abandonna la maison de son beau-père infirme et ses enfants pour suivre comme une Madeleine les conseils de la perfection chrétienne la plus raffinée en désertant les devoirs de la commune. Elle cessa d’èlre mère selon la nature pour devenir mère selon la grâce d’un ordre monastique de femmes connues sous le nom de sœurs de la Visitation. Saint François de Sales, homme dont la candeur ne cherchait pas la vertu hors de la nature, détourna longtemps sa prosélyte d’une obsession qui l’édifiait, mais qui lui était importune. La baronne de Chantal s’obstina; elle passa sur le corps de son fils qui s’était jeté sur le seuil de la porte pour l’empêcher de sortir de sa maison et d’entrer dans un monastère; elle s’attacha au saint, elle entretint avec lui une correspondance spirituelle ; elle fut fonda-
trice ; elle devint sainte. C’est sous ce titre que son ordre la vénère aujourd'hui. Ses religieuses en ont fait leur patronne; mais elle n’est ni celle des mères ni celle des orphelins.
Ce fils, dont la baronne de Chantal avait franchi le corps pour quitter le monde, fut le père de madame de Sévigné. Il épousa Marie de Coulanges, fille d’un conseiller d’État. Remarqué à la cour par son esprit, a la guerre par sa bravoure, dans quelques duels du temps
par sa main prompte à l'épée, il mourut sur le champ de bataille contre les Anglais, à la Rochelle. Grégorio Léti, l’historien de ce temps, dit que M. de Chantal tomba sous l’épée de
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Cromwell lui-mème. Trois chevaux tués sous lui (>t vingt-sept coups de lance sur le corps attestent sen héroïsme.
Sa veuve lui survécut peu. Leur enfant n’avait que six ans à sa mort. Cette enfant, Marie de llabutin-Chantal, qui devait être un jour le prodige des mères, ne connut ainsi aucune des tendresses de mère; elle inventa la passion maternelle à elle seule. Son aïeule, la baronne de Chantal, tout absorbée dans la fondation de ses quatre-vingts monastères, relégua sa petite-fdle orpheline aux soins de sa famille maternelle. On lui donna pour tuteur le vieil abbé de Coulanges, son oncle, qui possédait le prieuré de Livry, près de Paris. Cet oncle devint un père pour l’orpheline. On ignore comment ce vieux abbé, régulier sans rudesse, tendre sans faiblesse, éleva cette enfant sans mère; mais, à quinze ans, une jeune fdle accomplie en beauté, en grâce, en
instruction sérieuse et en talents précoces, sortit de la solitude de Livry et éblouit, dès sa première apparition, le monde.
Ce qu’on appelait le monde aloTS, c’était la place Royale à Paris, quartier aristocratique, renfermant entre quatre rangs d'arcades ténébreuses une place plantée de quelques tilleuls. Mais ce quartier était habité par l’élite de la noblesse et de la littérature françaises. C’était le vestibule des Tuileries, le portique de la cour. Pour aller aux honneurs, à la considération, à la renommée, à la gloire, on passait par là. Il y a des pavés qui anoblissent. L’orgueil,
la vanité, la prééminence de race ou de profession, sont si inhérents à la nature humaine, quon se fait un privilège d’une arcade ou d’une fenêtre sur la rue comme d’un trône dans un palais.
La famille de Coulanges la présenta A la cour. Son portrait écrit par madame de la Fayette, les exclamations échappées à tous ses contemporains illustres, tels que Ménage, Chapelain, Bussy-Rabutin, et les nombreux portraits peints par les meilleurs artistes de son époque expliquent l’attention unanime qui se fixa sur cette jeune fille. Elle fut enveloppée d’enthousiasme et d’amour; son premier pas dans le monde trouva l’accueil dans tous les yeux; cet accueil qu'elle devait à son visage ouvrit son âme à la sérénité. C’est le privilège de la beauté d’éclore ainsi au milieu de la douce chaleur qu’elle inspire, de la ressentir ellemême et de commencer la vie par la reconnais-
sance. Ce premier regard du public est un miroir où la vie sourit ou se fronce aux yeux d’une jeune femme, et la prédispose pour jamais à se féliciter ou à s’attrister de l’existence. C’est la physionomie de sa destinée qui lui apparaît en un coup d’œil. Tout, dans cette physionomie du monde où elle entrait, fut caressant pour la belle orpheline. Elle sentit que la nature l’avait créée pour être l’heureuse favorite, non d’un roi, mais d’un temps. Elle aima en retour, dés la première heure, ce monde qui l’aimait.
« Je ne veux pas vous écraser de louanges, lui écrivit à son début madame de la Fayette, dont l’esprit et le style faisaient autorité dans celte société aristocratique et lettrée du dixseptième siècle; je ne veux pas m’amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une fleur..., que votre bouche, vos dents, vos cheveux sont incomparables... Votre
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miroir vous le dit mieux ; maie, comme vous ne parlez pas devant votre miroir, il ne peut vous dire ce que vous ôtes quand vous parlez. . . Sachez donc, si par hasard vous l’ignorez encore, que votre esprit pare et embellit tellement votre beauté, qu’il n’y en a point sur la terre d’aussi enivrante, lorsque vous êtes animée dans une conversation sans contrainte.
Tout ce que vous dites vous sied si bien, que l’éclat de votre esprit en ajoute à votre teint et à vos yeux; et, quoiqu'il semble que l’esprit n’impressionne que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit par votre physionomie même les yeux... Quand on vous écoute, on cède à la beauté du monde la plus achevée!... »
Le pinceau de Mignard, plusieurs années après ce portrait écrit, nous rend scs beaux cheveux blonds foncés, ondés sur le front comme de petites vagues écumantes au souffle de l’inspiration, et surmontés d’une branche de citronnier en fleur; l'ovale déprimé des joues vers la bouche par la mélancolie, puis légèrement renflé pour donner de la solidité après la délicatesse au menton ; un front dont la douce convexité fait glisser la lumière
comme une transparence de la pensée; des tempes qui palpitent, des yeux bleus qui révent en regardant, des paupières fines, plissées, veinées d’azur et d'albàtre, qui voilent à demi le globe de l’œil ; un nez grec et effilé à son confluent avec le front, fortement noué à l’extrémité par le muscle relevé entre les ailes roses des narines ; des lèvres qui se reposent l’une contre l’autre d’avoir souri, et qui reprennent peu à peu l’inflexion de la gravité habituelle; une peau à petits grains où courent mille frissons visibles; celte fleur printanière de teint qu’elle avait apportée de ses montagnes natales et qui ne se flétrit jamais, au récit de ses contemporains, même sous les années et sous les larmes ; une pysionomie si mobile et si fugitive qu’on peut lui prêter autant d’expressions qu’il y a de nuances dans les sentiments d’une âme féminine; enfin un buste digne de porter cette télé,
large aux épaules, fuyant aux bras, libre au sein, svelte à la ceinture, propre à donner à l’attitude ou à la démarche cette dignité, ce mouvement, cette cadence des pas qui rendent la taille d’une femme, quand elle se lève, inexprimable en mesures et en nombres, mais qui font qu’elle remplit à vos yeux l'espace et qu’elle s’agrandit jusqu’au ciel. C’est ce prestige de l’atmosphère, qui rend dans ses portraits madame de Sêvigné plus grande que nature. On sont que le peintre, ébloui comme un amant, a voulu répandre autour de cette figure une atmosphère, et qu’il ne peint pas des contours bornés, mais une impression infinie, éparse et invisible autour de la beauté l ^
Telle était à dix-huit ans, et telle après quarante ans, cette physionomie oti l’éblouissement du premier moment se changeait en attrait et en éternelle mémoire dans tous ceux qui la voyaient, ne fût-ce qu'une heure.
11 n’y eut qu’un cri à la cour sur la merveille de la maison de Coulanges. Cette faveur du monde n’altéra pas la modestie de la jeune fille. Elle avait contracté dans la solitude dé son adolescence à Livry, dans la lecture des
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livres grave, dans la société des philosophes jansénistes, voisins et amis de son oncle, une réflexion précoce, une piété solide, des goûts d’esprit, des excercices d’études qui la rendaient plus apte à devenir une seconde Héloïse chez Fulbert, qu’une favorite évaporée de cour. Son nom, sa grâce, sa fortune de trois cent mille francs, dot considérable pour le temps, son titre de tille unique, qui permettait aux aspirants à sa main de ne devoir son cœur qu’à sa préférence, la firent rechercher pour épouse par les fils des plus hautes maisons de Paris. Elle leur préféra un jeune gentilhomme breton, Henri de Sévigné ou de Sévigny, parent et protégé du cardinal de Retz.
L’abbé de Coulanges, quoique de mœurs sévères, était lié de subordination et de déférence avec ce coadjuteur de Paris. Étourdi, débauché et factieux, le cardinal de Retz, flottant entre la petite intrigue, la grande ambi-
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tion et la licencieuse volupté de son temps, élait l’Alcibiade mitré de la Fronde. On ne pouvait s’empêcher de l’aimer en le méprisant, comme un enfant à qui la fortune avait donné pour amusement le peuple, le parlement, la cour et l’Église, et qui n'avait fait de tout cela qu’un jouet. Un reste de popularité attaché à son nom par la Fronde, et un reste de respect attaché à son titre ecclésiastique par l’Église, lui laissaient alors une certaine considération dans le monde ; son esprit charmant et léger couvrait le3 inconséquences de son caractère; on croyait à sa fortune, même après qu'il l’eut dissipée. L’abbé de Coulanges espérait bien d’un jeune militaire protégé par un futur archevêque de Paris. Le cardinal de Retz avait assez de génie pour s’élever un jour au rang de Richelieu et de Mazarin, s’il n’avait pas dévoré d’avance sa haute fortune dans les
petites factions. Mademoiselle de Chantal ne
vit dans le marquis Henri de Sévigné qu'une charmante figure, une bravoure romanesque, une élégance martiale, un nom apparenté à la cour et un attrait pour elle qu’elle inspirait à toute la jeunesse du temps et qu’elle ne ressentait que pour lui seul. Mais ces grâces du marquis de Sévigné cachaient, sinon des vices, au moins des légèretés d’âme, de mœurs et de caractère qui ne pouvaient se fixer à rien, pas môme au bonheur. Le premier pas de cette jeune femme si digne de la constance d'un mari la jeta dans le piège d’un amour ardent en elle , léger et fugitif dans M. de Sévigné.
« Il aimait partout, dit Bussy dans ses mémoires, et il n’aima jamais rien d’aussi aimable que sa femme. Il l’estimait sans l’aimer ; elle, sans pouvoir l’estimer, ne put jamais cesser de l'aimer. »
Ce mariage la lança dans un nouveau monde. Les factions, décapitées par la hache du cardinal de Richelieu, avaient renoué après lui leurs tronçons sanglants et étaient ressuscitées en guerres civiles. Richelieu avait semé la vengeance avec le sang. C'est la suite naturelle de toute terreur. On fait honneur à ses exécutions d’avoir éteint les factions dans les supplices; c’est lui qui les rendit plus implacables et plus nationales en les désespé
rant. Les princes, les nobles, le parlement, le peuple, sc jetèrent dans les rébellions armées et dans les séditions civiles pour échapper aux échafauds ou à la tyrannie dont ce Sylla en robe de pourpre les avait épouvantés.
Mazarin, mille fois plus politique parce qu'il élait plus pacificateur et plus humain, paraît moins colossal aux yeux du vulgaire, parce que la politique fait moins de bruit que la terreur, et que le vulgaire comprend mieux la violence que la sagesse ; mais, c’est aux yeux du philosophe et de l’homme d'État, c’est Mazarin qui fut le grand ministre, c’est Riche lieu qui fut le grand vengeur. La constance d'Anne d'Autriche dans son attachement à ce conseiller de sa régence, la dictature qu’elle lui donna dans son gouvernement comme dans son cœur, l’habileté tour à tour ferme et souple de cet Italien, neutre dans nos partis, mais nécessaire pour les neutraliser tous ; l’art avec
lequel il les balança l’un par l’autre, et finit, après les avoir, non vaincus, mais lassés, par les ramener tous d’eux mômes, repentants, soumis et obéissants, aux pieds d’un roi de quatorze ans, est le chef-d’œuvre de l’art de gouverner les hommes. C’est précisément parce que ce chef-d’œuvre de diplomatie, d’intelligence, d’obstination vers le but, de négociation, de tempéraments, de fermeté et de patience, est trop compliqué qu’il n’est pas compris ; mais il le sera. Le nom de Mazariu dominera le siècle de Louis XIV; car c’est lui qui a fait le roi, c’est lui qui a fait le règne. Et quand il mourut à Vincenues dans son lit, les rênes de l’empire encore dans la main, il remit la France à ce pupille de son génie comme un père remet à son fils son compte de tutelle. Les factions étaient liquidées, les factieux étaient devenus des courtisans,
et ce compte de tutelle se soldait par le
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royaume de France. Malheur au peuple qui estime Richelieu et qui ne comprend pas Ma-
zarin 1
Quoi qu’il en soit, à l’époque où madame de Sévigné entrait daus le monde, Mazarin, qui régnait encore, avait si bien pacifié l'empire, que toutes les factions civiles féodales ou parlementaires étaient devenues de simples factions d’esprit, de littérature ou dégoût. Le génie littéraire du siècle naissait de la sécurité générale. Les esprits s’étaient fécondés dans la licence, et produisaient avec une autorité modérée. C’est une loi de l’esprit humain : le
génie des lettres éclôt à la suite des longues interruptions de la pensée par les révolutions ou par la guerre. Les secousses civiles donnent des répercussions, des exercices, des impatiences d’idées à l'imagination des peuples.
Après les convulsions démocratiques d’Athènes, le siècle de Périclès ; après les proscriptions de Rome et le 'meurtre inutile de César, le siècle d’Auguste; après les déchiremenls des républiques italiennes, le siècle des Médicis ; après la Ligue et la Fronde, ces guerres féodales de la France, le siècle de Louis XIV ; enfin, de nos jours, après les convulsions de la liberté, les bouleversements de l'Europe et de la restauration, salutaire à la littérature, des Bourbons, une renaissance intellectuelle dans toute l’Europe : renaissance courte comme cette restauration , mais qui laissera de grands noms à la postérilé !
Voyons comment naissait ce siècle littéraire de Louis XIV, et où tant de gloire avait son berceau.
Les hommes et les femmes déjà nés ou près de mourir qui composaient, depuis le commencement du siècle, cette élite de l’esprit humain, étaient Malherbe, Corneille, Voiture, le premier Balzac, Ménage, Saint-Évremond, Sarrazin, Chapelain, Pélisson, Pascal, Bossuet, Molière, la Fontaine, Fénelon, Boileau, Racine,
Fléchier, Bourdaloue, la Rochefoucauld, la Bruyère, Chaulieu, madame de la Fayette, la marquise de Sablé, la duchesse de Longueville, madame de Cornuel, et enfin madame de Sévigné elle-même, bien jeune alors, attirée par l’éclat de ce qui commençait à briller autour d’elle, et ne se doutant pas que son nom, perdu dans la foule, survivrait un jour à plusieurs d’entre ces noms.
Une jeune femme d’origine italienne, de là maison florentine des Savelli, parents des Médicis, alliés de nos rois, avait apporté en France le goût, le sentiment, les délicatesses etmôme les raffinements de la poésie italienne. C’était madame de Rambouillet, femme du marquis de Rambouillet, grand seigneur, ambassadeur et courtisan. Madame de Rambouillet, mariée à seize ans, jeune et belle encore, avait une fille de quinze ans dont elle paraissait être la sœur. La mère avait inspiré à la
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fille cette passion de la poésie de, l’imaginaiioai et des lettres qu’elle avait respirée elle-même avec l’air de l’Arno et des collines de Toscane. Cette fille se nommait Julie d’Angennes, nom encadré depuis dans des guirlandes de vers.
La mémoire de ces deux femmes était embaumée des stances du Tasse, de l’Arioste, des tercets du Dante, des sonnets de Pétrarque.
Elles cherchaient à prolonger de ce côté des Alpes, dans une langue jusque-là incomplète^ les échos de ces divins poètes, échos eux- mômes de ceux du siècle d’Auguste. Une analogie de goûts, de nobles loisirs, de lectures et de conversations littéraires, réunissait chez elles tous les hommes et toutes les femmes de la cour et de la ville qui tenaient la cour de l’esprit français à l’hôtel de Rambouillet, sur la place de Carrousel, à côté de ce palais où Louis XIV tenait la cour de la politique, de l'ambition et de la faveur. La maison de madame de
Rambouillet était l'académie des délicats et des curieux; c’est ainsi qu’on appelait alors tous ceux qui, sans faire profession du métier dés lettres, formaient pour ainsi dire le public ou le parterre exquis des poètes, des prosateurs et des académiciens officiels de leur temps. 11 y a eu sans cesse et jusqu’à nos jours, à Paris, comme il y avait à Athènes, à Florence, de ces maisons de goût, présidées par des femmes supérieures en esprit ou en grâces, où le monde et les lettres se rencontrent pour se féconder mutuellement.
Là, dans la noble émulation des plaisirs de l’esprit et dans l'aimable égalité du culte des choses intellectuelles, tous ceux qui les aiment se confondent avec ceux qui les cultivent.
Attirés les uns par le besoin d’étre loués, les autres par le plaisir d’admirer, quelques-uns par la vanité de juger, ils forment le foyer précurseur du grand foyer du siècle, l’avantgout du public, le vestibule de la gloire. Ainsi,
Lucrèce Borgia tant calomniée, à Rome ; Éléo-
nore d'Est, à Ferrare; Viltoria Colonna, à Naples ; madame de Rambouillet, à Paris, pendant la minorité de Louis XIV ; madame de Maintenon, dans la vieillesse de ce roi ; madame du Deffant et madame Geoffrin, sous Louis XV; madame la duchesse d’Anville, sous Louis XVI ; madame de Staël, dans son exil sous l'Empire ; ’
madame deMontcalm, madame la duchesse de Broglie, madame de Sainte-Aulaire, madame de Duras, sous la Restauration; madame Récamier, sous le Directoire; puis sous trois régnes et jusqu'à nos jours, d’autres que l’amitié nous interdit de nommer; cette dynastie élective des femmes supérieures qui groupent autour d’elles les supériorités de leur époque par la seule altaction de leur mérite et de leur accueil, se perpétue de siècle en siècle. Elle ne s’interrompt qu’aux époques des grandes convulsions civiles et aux époques plus abjectes où la frénésie de l’or, possédant pour un moment le
monde, relègue dans le silence et dans l’ombre toutes les nobles passions de l’esprit.
Ces temps sont courts comme les éclipses de lumière dans le ciel, comme les éclipses de la pensée sur la terre. On n’en compte que trois en France : la régence du duc d’Orléans après le règne de Louis XIV ; le Directoire après la terreur de 1793, et le temps présent, qui se hâte de jouir dans la crainte d’ôtre surpris entre deux spéculations par les écroulements qui ont secoué le monde.
Madame de Sévigné, introduite par son mari dans le salon de madame de Rambouillet, y apportait tout ce qui pouvait la séduire ellemême en y séduisant cette société : une jeunesse qui répandait la fraîcheur du matin et la vie sur tout; une beauté qui rayonnait involontairement, sans la prétention d’éblouir ou d’éclipser autour d’elle; une instruction supérieure à son âge et à son sexe, puisée dans la solitude studieuse de Livry ; une teinture des
langues mortes, suffisante pour goûter Homère et Virgile; une mémoire ornée de tous les chefsd’œuvre de l’Arioste et du Tasse; un goût prématuré qui, sans lui ôter l’enthousiasme, lui donnait de bonne heure le discernement, cette expérience de l’esprit.
Tant de charmes et tant d’âme la rendirent en peu de temps, dans cette société, l’objet d’une admiration générale : amitié dans les femmes, protection dans les vieillards, passion dans les jeunes hommes.
La licence des mœurs, encouragée par la publicité des amours du roi et par les traditions encore vivantes de la Fronde, où les princesses étaient les embaucheuses des factions; l’exemple môme du marquis de Sévigné, mari indifférent et amant volage, autorisaient la jeune femme à ces liaisons qui ne scandalisaient plus le temps. Son amour obstiné pour son mari l’en défendit autant que sa vertu. Son nom retentit dans les vers des poètes, jamais dans
les chuchotements de la chronique amoureuse de cette cour. Elle ne vit dans les accents passionnés de ses adorateurs que des jeux d'esprit qui flattaient ses oreilles sans aller jusqu’à son cœur. Elle resta, sans ostentation et sans morgue, pure au milieu de cette corruption.
Tous les poètes de son temps attestent ce désintéressement des passions, si naturel en elle, qu'on l’accusait de froideur.
Cette pureté fut une rare exception de son siècle; mais elle fut inaltérable, sans être austère. Elle semblait demander grâce plutôt qu’hommage pour sa vertu; elle joua avec les passions qu’elle inspirait, sans s’en laisser elfleurer, et, de tant d’idolâtries qui brûlaient l’encens à ses pieds, elle ne respira que la fumée.
La Fontaine, Montreuil, Ménage, Segrais, Sainl-Pavin, Benserade, Racan, la célébraient à l’envi. Le premier lui adressa cette épigramme amoureuse, à propos d’un jeu de société où elle avait paru avec un bandeau sur les yeux :
De toutes les façons vous avez l'art Je plaire;
Sous mille aspects divers vous charmez tour h tour. Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'amour I Les voyant découverts, on vous prend pour sa mèrel
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Le comte du Lude et le comte de Bussy-Rabutin, les deux hommes les plus séduisants de la cour, affichaient pour elle une adoration dont elle était flattée , mais que son amour pour son mari découragea de toute espérance.
Le comte de Lude, caractère noble et généreux, l’en estima davantage. Bussy-Rabutin, qui était son cousin, ne lui pardonna jamais son indifférence. Possédé de tous les genres de vanité qui dépravaient en lui tous les genres de mérite, son amour dédaigné se changea en haine sourde, mais implacable. De courtisan public de sa cousine, il se fit pamphlétaire anonyme dans son Histoire amoureuse des Gaulés , et il s’efforça honteusement de ternir sa vertu dont il n’avait pu triompher.
Madame de Sévigné n’aspirait, au milieu de coite at mosphôre d'adoration , qu’à se recuci 1 1 i r, avec le mari qu’elle aimait, dans l’isolement d'une vie paisible, à la campagne, loin des vanités et des séductions de Paris. Elle parvint, au printemps de 1645, à entraîner le marquis de Sévigné dans une de ses terres de Bretagne, aux environs de Vitré.
Cette terre, depuis longtemps négligée, s’appelait les Rochers. Ce vieux château fut le gîte
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de son court bonheur, comme le donjon de Bourbilly avait été celui de son berceau. Cette demeure lui rappelait Bourbilly. Ses murs et scs jardins délabrés attestaient la longue absence de ses possesseurs. Son horizon bornait les désirs et les pensées comme les yeux. Le château s’élevait sur une éminence de sol, au pied de laquelle murmurait une petite rivière cherchant sa pente entre les blocs de granit verdis d’arbustes. L'ombre dormante des châtaigniers, des chênes et des hêtres noircissait les rares clairières; des haies de houx et d’épines encadraient les champs cultivés et les pelouses tachées des fleurs jaunes des genêts; des landes immenses, bornées au loin par la brume, s’éclairaient ça et là d’une nappe d’étang ou d’un rejaillissement de soleil ; la mélancolie de la terre s’y communiquait à l’àme. Quelques vestiges d’une antique magnificence marquaient cependant la maison
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(l'un signe de vétusté et de noblesse. De longues avenues, plantées de vieux arbres sur les bords et pavées de gros blocs de pierre fruste, y aboutissaient du coté qui regarde Vitré. La maison était et elle est encore composée d'un donjon peut exhaussé, flanqué de deux larges tours dont les corniches sont bordées de tôles de monstres sculpées grossièrement dans la pierre. Une troisième tour contient l’escalier en limaçon éclairé par des fentes dans les murs massifs qu’un jour oblique traverse d’étage en étage. De vastes salles nues, voûtées ou plafonnées de noires solives, reçurent les jeunes époux. Ils y vécurent plusieurs années, dans une retraite occupée, pour madame de Sévigné, des soucis de sa tendresse, et, pour son mari, des soins de sa fortune à rétablir et des distinctions que sa province natale offrait à un gentilhomme déjà promu aux grades élevés de l’armée.
Au moïs de mars 1647, elle accoucha aux Rochers d’un fils, héritier du cœur et de l’esprit de sa mère, et qui, s’il ne fut pas la passion, fut du moins l’amusement et la consolation de sa vie. L’année suivante lui donna une fille qui fut depuis madame de Grignan et que sa mère a immortalisée de sa tendresse. M. de Sévigné, que la dernière guerre de la Fronde avait rappelé à l’armée, l’attirait à Paris. Elle y revint avec ses deux enfants au moment où la régente Anne d’Autriche y entrait triomphante avec le jeune roi, sous la protection de Mazarin.
Les guerres civiles avaient porté jusque dans les villes la licence soldatesque des camps. Le marquis de Sévigné s'attacha à une beauté célèbre dont l’existence rappelait à Paris les grandes courtisanes historiques d’Athènes ou de Rome ; profession admise à des conditions de honte dans les civilisations païennes, mais incompatible avec les mœurs chrétiennes qui allaient devenir si austères peu de temps après. Cette exception avouée à la décence pu-
blique dans deux courtisanes presque contemporaines, Marion Delorme et Ninon de Lenclos, ne peut s’expliquer que par deux considérations historiques : l'introduction de la licence italienne à la cour par les Médicis et leur cortège, et la dépravation de l’aristocratie française par la licence militaire transportée des champs de bataille dans la capitale.
Ninon était fille d’un gentillehomme de Touraine nommé Lenclos. Sa beauté précoce, perfectionnée par les soins d’un père dépravé qui ne lui enseigna pour toute vertu que l’art de séduire, l’introduisit à Paris dans les cercles les plus élégants de la noblesse. Comme musicienne et comme danseuse, elle s’y donna en spectacle dès son enfance. Son esprit sans contrainte, ses passions sans constance, sa philosophie sans frein, la firent rechercher tour à tour par les gentilshommes les plus débauchés de l’époque; elle ne se vendit point, mais elle
se donna à plusieurs, perdant insolemment toute pudeur pour conserver sa liberté. Cette noblesse de licence et cette réserve de sa probité dans le vice la firent admettre dans les sociétés légères d’hommes lettrés, et môme de femmes peu scrupuleuses qui recherchaient la beauté et l’esprit plus que la vertu. Elle fréquentait assidûment la maison du poète Scarron, centre alors de littérature triviale; la jeune et belle orpheline de la maison d’Aubigné, devenue l’épouse de Scarron, était son amie. A lamort de Scarron, cette étrange amitié subsistait encore ; et l'histoire se confond d’étonnement envoyant la jeune veuve, pieuse, irréprochable, qui devait entrer, si peu d’années après, dans la couche de Louis XIV, partager le logement, la société, et quelquefois le lit delà courtisane Ninon.
XX Vi
Le comte de Bussy-Rabutin, pour détacher le cœur de sa cousine de son mari et devenir son consolatenr et son séducteur, instruisit madame de Sévigné de la passion de M. de Sévigné pour Ninon. La douleur de la vertueuse épouse brisa son cœur, mais ne ramollit pas aux séductions de Bussy ; elle lui ferma sa porte avec indignation, et feignit d’ignorer l'infidélité de son mari.
• Sévigné, disent les mémoires du temps,
n'cst point un honnête homme; il ruine sa femme, qui est une des plus agréables de Paris. »
Pour sauver les débris de la fortune de sa nièce et l’avenir de ses enfants, l’abbé de Coulanges la contraignit à se séparer de biens; mais, en prenant cette précaution, elle cautionna son mari pour une somme énorme, égale aux dettes qu’il avait alors. Elle se retira seule aux Rochers avec ses enfants, laissant le marquis de Sévigné à la liberté de ses désordres.
Il s’ôtait attaché à une autre beauté célèbre, rivale de Ninon, nommée madame deGondran, et d’un nom plus familier, Lolo. Le chevalier d’Albret, cadet de la maison de Miossens, lui disputa sa conquête. Sévigné triompha à force de prodigalités et de passion. Cette rivalité fit du bruit dans Paris ; on prévit un duel, on écrivit prématurément à madame de Sévigné aux Rochers que son mari avait été blessé par
son rival. Elle lui adressa une lettre de douleur, de désespoir et de pardon. Le bruit était anticipé, le duel avait été ajourné. Sévigné reçut ainsi en tendres reproches les derniers adieux de celle qu’il trahissait pour un caprice. Le jour était pris du combat. Il fut courtois et chevaleresque ; les deux combattants s’expliquèrent et s’embrassèrent avant de tirer lepée r pour satisfaire à ce qu’un usage barbare appelait en France l’honneur. Sévigné reçut le coup mortel ; il expira à vingt-sept ans, dans la fleur de sa vie.
Sa femme, qui pardonnait tout à son âge, à sa légèreté, aux habitudes du temps, faillit mourir de douleur en apprenant sa catastrophe ; elle accourut à Paris pour s'entourer de ses chers vestiges. Il ne lui restait de son mari que les preuves de son ingratitude. Pour conserver à ses enfants le portrait et les cheveux de celui qu’elle avait tant aimé, elle fut obli-
gée de les demander à madame de Gondran, cette Lolo, cause de sa perte. Madame de Gondran lui remit ses cheveuxet ce portrait, cruelles consolations ; en sorte que cette malheureuse veuve ne put jamais depuis regarder l’image de celui qu’elle adorait sans se retracer en môme temps son abandon et son ingratitude!
Cette douleur fut si violente et si obstinée, que madame de Sévigné ne put jamais apercevoir de loin, dans les cercles ou dans les promenades, le chevalier d’Albret ou un des témoins du duel sans tomber en défaillance.
Sévigné avait été son premier amour, il devait être le dernier. De ce jour elle jeta un linceul sur son cœur et l’ensevelit, pourainsi dire, tout jeune et tout vivant avec les cendres de son mari.
Une autre passion possédait déjà toute l’âme de madame de Sévigné : c’était celle de ses enfants, et surtout de sa fille. Elle renonça pour jamais à l’idée d’un second mariage, qui lui aurait donné un autre père. La pensée que ses deux chers fruits de son seul amour pourraient avoir, dans les enfants d’un autre lit, des rivaux de tendresse de son cœur lui faisait horreur. Elle se dévoua entièrement à leur bonheur, àleur fortune, à leur éducation. La femme
n’exista plus en elle ; il n’y eut plus que la
mère.
« J’ai effacé de ma mémoire toutes les dates de ma vie, écrit-elle dans sa vieillesse, je ne me souviens que de celle de mon mariage et de celle de mon veuvage. »
Sous la tutelle de son oncle, le serviable abbé de Coulanges, elle s’occupa, pendant de longues années, à relever les ruines de sa modique fortune des dissipations de son mari, et à administrer Bourbilly et les Rochers. Elle passait une partie de l’année avec l’abbé de Coulanges dans ces terres, le reste à Paris ou à Livry, séjour chéri de sa jeunesse. Elle avait relâché ses liens avec le monde sans les rompre; elle prévoyait que son fils aurait besoin de patrons à la cour, et sa fille de mari sortable à sa naissance; elle cultivait pour ses enfants les amitiés qui pouvaient rejaillir en crédit et en faveur sur eux. Sa solide raison l’éloi-
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gnait des partis extrêmes; elle ne se croyait pas le droit de disposer de son sort tant que celui de son fils et de sa fille ne serait pas fixé. Elle restait mondaine par devoir et aimable par vertu ; elle l’était aussi par inclination naturelle. Accueillie dans le monde par un enthousiasme universel, regrettée avec passion dès qu’elle s’en absentait, elle jouissait d’autant plus de cette faveur de la cour et des salons, qu’elle ne leur apportait qu’un cœur libre et qu’elle ne leur demandait que des amitiés.
C’est l’époque où elle se fit le plus d’amis parmi les hommes célèbres et parmi les femmes remarquables de ce siècle fécond en noms devenus illustres. On trouverait sur les adresses de ses lettres le catalogue de toutes les hautes vertus de son temps : le prince de Condé, le duc de Rohan, le comte du Lude, toujours épris, quoique toujours écarté, Ménage,
Marigny, le cardinal de Retz, Montmorency,
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Brissac, Bellièvre, Montrésor, Ghàteaubiiand, de Chaulnes, Caumartin, d’Hacqueville, Corbinelli, les Arnauld, pôres du jansénisme; Pascal, leur apôtre; d'Humières, d’Àrgenteuil, Bussy, sans cesse amoureux, sans cesse importun, souvent perfide par ressentiment; Sablonière; l'Écossais Montrose, le martyr héroïque de son roi proscrit; la duchesse de Longueville, l’Ame découragée de la Fronde, éteinte malgré son souffle qui l’attisait toujours, la duchesse de Lesdiguières, la duchesse de Montbazon, la princesse Palatine, pour laquelle Cinq-Mars était mort sur l’échafaud; madame Henriette de Coulanges, sœur de l’abbé; madame de Lavardin, madame de Maintenon, mademoiselle de la YaUière, madame de Montespan, mademoiselle de Lavergne, Henriette d’Angennes, devenue comtesse d'Olonne, célèbre alors par sa beauté, depuis par ses scandales; madame de la Fayette, l’amie du grand
duc de la Rochefoucauld, l’auteur des Maximes; la Rochefoucauld lui-méme, ce juge difficile et souverain des mérites et des grâces; de Wardes, Turenne, Bossuet, Corneille, Fénelon, Racine, Molière, la Fontaine, Boileau, apparaissantou disparaissant tourà tour sur l’horison du grand siècle. Voilà celte société de la vie entière de madame de Sévigné; voilà les amis, les corressespondants, ou les sujets de son long commerce épistolaire. Si son temps, revivant dans ses lettres, doit beaucoup à l’intérêt que son style sait y répandre, on ne peut nier que ces lettres ne doivent beaucoup à l'intérêt du temps.
Plusieurs de ces hommes, encore jeunes et déjà illustres, s’efforcaient d’effacer dans le cœur de la belle veuve le souvenir de son mari ; le prince le Conti et le surintendant général des finances, le tout-puissant Fouquet, l’obsédaient de leur cuite. Fouquet est le seul qui parait
avoir effleuré son cœur. Jeune, beau, respectueux dans les formes, audacieux dans les pensées, disposant en maître aussi absolu que Richelieu ou Mazarin des trésors de la France, tenant dans ses mains les rênes du royaume, assez puissant pour inspirer des ombrages fondés au jeune roi, assez téméraire pour affecter la rivalité avec le roi lui-même en amour, Fouquet s’était déclaré hautement l’adorateur de madame de Sévigné. Elle avait été, sinon touchée, au moins reconnaissante d’un hommage qui effaçait par tant d’éclat tous les autres. Être la pensée dominante d’un homme vers lequel se tournaient alors toutes les pensées de l’amour ou de l’ambition des femmes de cette cour, faisait pardonner par madame de Sévigné au surintendant du royaume la témérité de ses hommages secrets et publics. C’est la seule circonstance dans son long veuvage où l’on aperçoive une impression de réciprocité pour
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les sentiments tendres qu’elle inspirait sans les encourager, et encore ce fut le malheur seul de Fouquet qui fit transpercer au dehors ce sentiment contenu dans Fàme de madame de Sévigné. Si elle aima une fois, cet amour ne se révéla que par des larmes sur les infortunes de celui qu’elle n’avouait que pour ami.
Le coup qui frappa l’ambitieux ministre fut .longtemps invisible sur sa tète; la dissimulation nécessaire aux rois, enseignée dans ses derniers avis, sur son lit de mort, par Mazarin à Louis XIV, prépara tout avec lenteur et mystère pour que la chute n’eût pas de contre-coup capable d’ébranler son trône. Coll>ert, esprit probe, sûr, servile, ingrat et envieux, fut son seul confident. Déjà, pendant les derniers mois de la vie de Mazarin, Colbert, quoiques créa-
turn do Fouquet et confident de ce surintendant «
des finances, avait dénoncé, dans une lettre secrète à Mazarin, les malversations ou les manœuvres de chiffres à. l’aide desquelles Fouquet dissimulait dans ses comptes le véritable état du trésor. Cette dénonciation de Colbert avait éveillé l’attention de Mazarin ; sa mort avaitprévenulavérificationdu crime. LouisXIV, informé par Mazarin, soupçonnait Fouquct de dilapidation, sans oser l’en convaincre. Les besoins urgents du trésor public le forçaient à ne pas scruter trop avant la conduite de son surintendant, dont l’habile agiotage lui fournissait seul, au premier moment de son règne, les ressources nécessaires à l’administration du royaume et au luxe de la cour. Mais Louis XIV soupçonnait plus que la probité de Fouquet, il suspectait sa fidélité politique ; il le croyait capable de rêver de nouvelles factions suscitées contre son maître pour s'emparer sans
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rival des alFaires et pour devenir un nouveau
Richelieu sous un second Louis XIII, ou un chei de factieux contre une cour dont il ne serait plus le premier ministre. Tout indique que ces soupçons étaient fondés, et que, s'il n'y avait pas encore assez d’indices pour frapper, il y avait assez d’ombres dans la conduite de Fouquct pour se prémunir. Tout justifie Louis XIV d’avoir prévenu lecoup parle coup. Lesfemmes et les poètes salariés par le surintendant ont pleuré sur sa disgrâce; mais les juges et les hommes d’État ont absous le roi de sa prétendue ingratitude. Fouquct ne dissimulait déjà plus des richesses et des somptuosités dont la source était trop intarisable pour être pure ; il achetait par des dons, des pensions, des libéralités royales, les femmes et les hommes qui pouvaient ou combattre ou assurer sa domination dans l’intimité et jusque dans les amours de son maître; il se faisait un parti
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Inut prêt à devenir une faction dans l'État.
Les cassettes trouvées après son emprisonnement dans sa maison de Vaux renfermaient le tarif de se» corruptions et la solde de sa coupable popularité. Maître de plusieurs places fortes du royaume, on le voyait encore fortifier Belle-Isle, sur la côte de Bretagne, et s’assurer un point d’appui solide ou une retraite inexpugnable pour ses dessins. Il avait eu l’audace de tenter même, par l’ambition, le cœur d’Anne d’Autriche, mère du jeune roi, et de lui proposer une ligne pour dominer ensemble le conseil. 11 marchandait aussi avec le cardinal de Retz le prix de sa démision de l’archevéchô de Paris, pour s’emparer du clergé comme il s’emparait de la cour. Sa place de procureur général du paiement de Paris, cpi'il avait eu la précaution de conserver, lui assurait le privilège de n’ètre jugé que par le parlement, dont il se ménageait la faveur toujours
■séditieuse. Pour le frapper, il fallait le tromper et l’amener à renoncer, par l’appât d'une faveur plus haute, à sa place dans le parlement. Le roi y réussit en le comblant d’espérances et en lui faisant envisager ses fonctions subalternes comme incompatibles avec celles qu'il lui destinait. 11 fallait, de plus, attendre pour sévir contre lui qu’il eût fait rentrer dans le trésor public, à une époque encore éloignée, les millions nécessaires aux services publics, que son agiotage seul y faisait affluer. Une circonstance bâta le dénoûmenl, mais sans être la véritable cause.
Un jour que Louis XIV avait accepté une fête du surintendant en son honneur au château de Vaux, le jeune roi, en parcourant les appartements secrets de celte magnifique demeure, aperçut dans un cabinet de tableaux le portrait de mademoiselle de la Vallière, objet de sa première passion publique. Fouquel avait eu
l’audace de l’aimer et la témérité de la faire peindre. Le roi, indigné de cette profanation de ses amours, se retira le ressentiment dans le cœur ; mais il n’éclata pas encore. Sa mère fit avertir Fouquet par la duchesse de Chevreuse de se défier de la feinte sécurité qui l’entourait. Le roi redoubla de faveur et de fausse confiance pour détourner son ministre de ces pressentiments. Fouquet, tremblant de trop croire à son empire ou de trop s’en défier, flottait entre la pensée de se réfugier en Italie ou de s’enfermerdansBelle-Isle.
11 partit pour Nantes dans cette perplexité.
C’était là, hors de Paris et loin du parlement, que le roi avait résolu de l’atteindre. A peine Fouquet était-il parti, que Louis XIV, se défiant lui-même de tous les instruments de son autorité peut-être vendus secrètement à Fouquet, appela un officier obscur de sa garde et lui donna l’ordre d'arrêter le surintendant à son
arrivée à Nantes. L’oflicier partit avec dix cavaliers sûrs, devança le ministre à Nantes et le ramena prisonnier à Paris. Ses papiers saisis, portés chez le roi et scrutés par lui seul, livrèrent à Louis XIV le secret des trames, des amours, des ambitions de Fouquet. On dit que le nom de madame de Sévigné se trouva parmi les noms des femmes qu’il comptait au nombre de ses amies, et sur lesquelles il se réservait de répandre les faveurs de sa prédilection et de sa toute-puissance. On attribua à cette découverte, dont madame de Sévigné était parfaitement innocente, la froideur que Louis XIV témoigna constamment à madame de Sévigné, la femme la plus éminente de son siècle.
Louis XIV ne pardonnait jamais volontiers deux torts aux hommes et aux femmes de sou entourage : le tort d’avoir trempé dans la Fronde et le tort d’une trop éclatante supériorité d’esprit.
Tout éclat qui ne servait pas à relever le sien
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l'offusquait. Il aimait le talent, mais à condition de l’enchâsser connue un ornement dans sa couronne. L’adulation était à ses yeux la première condition du génie.
Madame de Sévigné avait l’esprit courtisan, mais elle n’avait pas le cœur servile. L’infortune de Fouquet ne fit que raviver son inclination et sa reconnaissance pour lui. Elle ne sacrifia rien de son attendrissement et de sa pitié à sa complaisance d’opinion pour le roi. Elle témoigna aux disgrâces du surintendant un intérêt si tendre et si hardi qu’il s’éleva jusqu’au murmure et jusqu’à l’opposition contre ses persécuteurs. Elle fit partie de celte
faction de la fidélité et du malheur qui suivit Fouquet jusque devant ses juges et jusqu’à son cachot perpétuel. C'est la chaleur de ce sentiment qui fit éclater, pour la première fois, son - ardeur épistolaire dans sa correspondance de tous les jours avec les amis de son ami. Son amitié lui révéla son talent : tout, môme la renommée, devait avoir une source pure dans ce cœur né pour les sentiments doux. Ceux qu’elle exprime pour Fouquet ont un accent qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans ses lettres : c’est l’accent d’une pitié si tendre pour l’infortune, qu’on peut le confondre avecl’accent d’un amour contenu.
Louis XIV n’en ôtait pas encore arrivéà cette possession hardie de despotisme qui lui permit, plus tard, tant de proscriptions sans jugement. Il fit juger le surintendant, non par des juges indépendants, mais au moins par des commissaires réputés libres. Le procès fut long, difficile, plein de retours, de révélations, d’espérances et de terreurs tour à tour. Madame de Sévi gné en suivit les phases avec l’anxiété d’une amie qui ne désavoue rien de son attachement
pour un accusé et qui l’encourage de l’œil et du cœur devant scs juges. Les cassettes trouvées chez le surintendant avaient révélé une correspondance intime, mais innocente, entre la femme gracieuse et le ministre bienveillant. Cette découverte, qui révélait tant de secrètes intelligences et qui faisait trembler tant de coupables, émut, sans la déconcerter, madame de Sévignô. Elle brava avec la sécurité d’une bonne conscience le murmure public qui s’éleva contre elle à la lecture de ces lettres.
« Il n’y a rien de plus vrai, écrit-elle à M.de Pomponne, membre de cette famille pieuse des Arnauld, voisin et ami de son oncle l'abbé de Coulanges ; et il n’y a rien de plus vrai que l’amitié se réchauffe quand on est dans les mômes intérêts; vous m’écrivez si obligeamment là-dessus, que je ne puis y répondre plus juste qu’en vous assurant que je suis dans les mêmes sentiments pour vous que vous avez
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pour moi ; mais que dites-vous de tout ee qu’on a trouvé dans ces cassettes? Auriez- vous jamais cru que mes pauvres lettres se trouvassent placées si mystérieusement ? Je vous assure, quelque gloire que j’en puisse tirer par ceux qui me rendront justice, de n’avoir jamais eu avec lui d’autre commerce que celui-là. Je ne laisse pas d’être sensiblement touché de me voir obligée de me justifier, et peut-être fort inutilement à l’égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vérité. Je pense que vous comprenez bien la douleur que cela fait à un cœur comme le mien ; je vous conjure de dire sur cela ce que vous savez ; je ne puis avoir trop d’amis en cette occasion ; j’attends avec impatience M. votre frère (l’abbéArnauld d’Andilly) pour me consoler un peu avec lui de cette étrange aventure. Cependant je ne cesse pas de souhaiter de tout mon cœur du soulagement aux malheureux, et je vous de-
mande toujours la consolation de votre amitié.»
« Remerciez mademoiselle de Scudéry, écrit»
elle quelques jours après à Ménage, de rester si courageusement fidèle à son amitié pour Fouquet, et de me défendre contre les insinuations calomnieuses à ce sujet. Je voudrais de tout mon cœur que l’on pût oublier le surintendant lui-même. #
Dans les lettres qu’elle écrit plus tard de sa retraite desRochers aux Arnauld, exilés pour la cause de Fouquet, elle n’appelle jamais l’accusé que notre cher ami. Elle sait que ces lettres seront décachetées par les ennemis do Fouquet, et elle les brave ; elle verse des larmes courageuses sur son sort; elle suit de l'œil et de l’oreille son attitude et ses réponses dans les interrogatoires; elle écrit à M. de Pomponne :
# Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement bien»
que plusieurs n’ont pu s’empêcher de l’admirer. M. Renard a dit, entre autres : « 11 faut » avouer que cet homme est incomparable; il » n’a jamais si bien parlé dans le parlement, il » se possède mieux qu’il n’a jamais fait. » C’était sur les six millions et sur ses dépenses ; il n’y a rien de comparable à ce qu’il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi ou vendredi. Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le plus ardemment ! Priez notre solitaire (Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami.
«Notrecher amiestencorc allésurlasellette.
L’abbé d'Efliat l’a salué en passant; il lui rendit son salut avec cette mine riante et fixe que nous connaissons. L’abbé d’Efïiat a été si saisi de tendresse qu’il n’en pouvait plus.
» Cela durera encore toute la semaine prochaine, c’est-à-dire qu’entre ci et là ce n’est
pas vivre que la vie que nous passons. Pour
moi, je ne suis pas connaissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusqne-là...
» Au fond de mon cœur, j’ai un petit brin d’espérance; je ne sais d’où il vient, ni où il va, et môme il n’est pas assez grand pour que je puisse dormir en repos... Je ne puis voir que les gens avec qui j’en puis parler, et qui sont dans les mômes sentiments que moi. Elle (madame du Plessis) espère comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que j’espère. Voilà nos réponses; ne sont-elles pas bien raisonnables? Si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie serait de vous envoyer un homme à cheval à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et le plaisir d’imaginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement complet. #
Plus loin elle écrit :
• Je ne saurais dire ce que je ferai si cela
ti’ est pas; je ne comprends pas rtioi-même ce que je deviendrai. »
Elle relève avecorgueil tout ce qui est digue, elle blâme tendrement tout ce qui est imprudent dans les paroles de l’accusé. Elle déplore quelques impatiences dé FoUqtiet contre ses juges.
* Cette manière n’est pas bonne, dit-elle aux Amauld; il se corrigera; mais, en vérité, la patience échappe, etil me semble que je ferais tout comme lui. »
Elle revient à Paris aü moment où le sort de son ami va se décider, elle s’absorbe dans cetle seule pensée, elle se nourrit de scs espérances et de ses craintes, elle veut l’entrevoir une dernière fois quand il va comparaître devant le tribunal, elle se déguise, elle couvre son visage d’un masque, en usage alors, pour cacher la pâleur et le frisson de ses traits.
« Ses jambes tremblent, son cœur bat si vite à son apparition, dit-elle, qu’elle est prête à tomber en défaillance : je ne crois pas qu’il m’ait reconnue, écrit-elle le soir, mais je vous avoue que j’ai été extrêmement saisie quand je l’ai vu entrer par cette petite porte; si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœur fait comme le mien, vous auriez pitié de moi. J’ai été voir madame de Guénégaud, notre chère voisine; nous avons bien parlé du cher ami ; elle a vu Sapho (mademoiselle de Scudéry), qui lui a donné du courage; pour moi, j'irai demain en reprendre chez cette amie, car je sens que j’ai besoin de réconfort; ce n’est pas que l’on ne dise mille choses qui doivent faire espérer, mais, mon Dieul j’ai l’imagination si vive que tout ce qui est incertain me fait mourir! »
Puis, s’indignant jusqu’à la révolte contre le gouvernement :
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« L’émotion est grande, dit-elle, mais la dureté l’est encore plus ! »
Elle sollicite elle-même le rapporteur du procès, d’Ormesson, comme dans une cause personnelle.
* Fouquct est un homme dangereux / » dit le roi, à son lever, quelques jours avant le jugement.
£e mot était un arrêt; cependant madame de Sévigné s'obstinait à ne pas désespérer de la justice ou de la miséricorde des hommes.
« Tout le numide, écrit-elle, s’intéresse dans cette grande affaire; on ne parle pas d’autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts les opinions, on s’at-
tcndrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé, enfin, mon pauvre monsieur, c’est une chose extraordinaire que l’état où l’on est présentement. C’est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux I II sait tous les jours ce qui se passe, et il faudrait faire des volumes à sa louange. »
Qui ne reconnaîtrait dans cet accent celui d’un sentiment supérieur à la passion pour la justice et à l’attendrissement même de l’amitié ? Fouquet avait dans madame de Sévigné moins qu’une amante, plus qu’une amie, une providence invisible attachée aux mêmes chaînes que lui et prête à vivre de la même vie ou à mourir de la même mort.
Le 19 décembre 1664, au soir, elle écrit:
« Louez Dieu, monsieur, et le remerciez!
Notre pauvre ami est sauvé. Je suis si aise que je suis hors de moi...
» Je mourrais de peur qu’un autre que moi vous eût donné le plaisir d’apprendre la bonne nouvelle. De longtemps je ne serai remise de la joie que j’eus hier. »
Lorsque madame de Sévigné apprit que le roi avait aggravé la sentence d’exil en prison perpétuelle à Pignerol, elle écrit :
* Mais non, ce n’est point de si haut que cela vient. De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d’un cœur comme celui de notre maître. On se sert de son nom, et on le profane comme vous voyez. Je vous manderai la suite. #
Le mardi, 23, elle écrit sur un autre ton :
« On espère toujours des adoucissements, je les espère aussi ; l’espérance m’a trop bien servie pour l’abandonner. Ce n’est pas que, toutes les fois qu’à nos ballets je regarde notre maître, ces deux vers du Tasse ne me reviennent à la tète :
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lioffredo ascolta, e in rigida sembianza Porge più di timor che di speranza.
Cependant je me garde bien de me décourager. 11 faut suivre l’exemple de notre pauvre prisonnier : il est gai et tranquille, soyons-le aussi. »
Ainsi, malgré l'arrêt de Louis XIV, la conscience des juges sauva la tôte de Fouquet. 11 fut donc condamné à l'exil perpétuel. Le roi trouva la peine douce et la liberté de Fouquet trop dangereuse, même hors du royaume: il interpréta despotitiquement l'arrêt et le changea de sa pleine autorité en une prison perpétuelle dans la forteresse de Pignerol. Tout le monde l’ouhlia, excepté madame de Sévigné.
11 y mourut lentement pendant une capti-
vité au secret de quinze ans, sans qu’un écho de ce monde qu’il avait rempli de son nom perçât jamais les murs de sa prison. A la rigueur du châtiment, on jugea de la terreur que ce ministre ambitieux avait inspirée à son maître. Le seul sentiment tendre que madame de Sévigné ait éprouvé dans sa vie, après son veuvage, fut enseveli pour jamais dans le cachot de son ami. Son cœur, désormais vide de toute tendresse de femme, se reporta tout entier sur ses enfants. Elle ne reçut plus les contre-coups du monde que pour les transmettre avec les émotions de sa sensibilité oisive à sa fille et à ses amis, comme un spectateur désintôrôssé du drame humain, qui regarde de l’amphithéâtre la scène du monde et qui la raconte à voix basse au dehors et à ceux qu’il veut faire participer à ses impressions.
A dater de ce jour, tout le règne de Louis XIV vient se répercuter dans la conversation
écrite d’une femme ; sa correspondance devient à son insu le chuchotement de l’histoire dans la coulisse du grand siècle. C’est l’heure aussi où son style sort tout nu et tout chaud de son cœur, et où la nature à son insu devient talent. Disons-en un mot.
Buffon a dit : te style est l’homme. Buffon a dit dans ce mot ce que le style devrait être bien plutôt que ce qu’il est ; car bien souvent, le style est l’écrivain plusqu’iln’est l’homme. L’art sinterpose entre l’écrivain et ce qu’il écrit; ce n’est plus l’homme que vous voyez, c’est le talent. Le chef-d’œuvre des véritables grands écrivains, c’est d’anéantir en euxle talentetde n’exprimer que l’homme ; mais, pour cela, il faut que la sensibilité soit plus accomplie en eux que l’art, c’est-à-dire, il faut qu’ils soient plus grands
hommes encore par le cœur que par le style.
Combien y a-t-il de livres par siècle, et même dans tous les siècles, qui portent ce caractère et qui vous donnent de l’àme une impressionplus vivante que du génie ?Trois ou quatre. Le livre masque presque toujours l’auteur.
Pourquoi ? Parce que le livre est une œuvre d’art et de volonté, où l’auteur se propose un but et où il se montre, non ce qu’il est, mais ce qu’il veut paraître. Ce n’est pas dans les livres qu’il faut chercher le véritable style: il n’est paslà. Je me trompe : il estlà, mais c’est dans les livres que l’homme a écrits sans penser qu’il faisaitun livre, c’est-à-dire dans ses lettres; les lettres, c’est le style à nu ; les livres, c’est le style habillé. Les vêtements violent les formes; en style comme en sculpture, il n’y a de beau que la nudité. La nature a fait la chair, l’homme a fait l’étoffe et la draperie. Voulezvous voirie chef-d'œuvre, dépouillez la statue:
cela est aussi vrai de l’esprit que du corps. Ce que nous aimons le mieux des grands écrivains, ce ne sont pas leurs ouvrages, c’est eux-mêmes ; les œuvres où ils ont mis le plus d’eux-mômes sont donc pour nous les meilleurs. Qui ne préfère mille fois une lettre de Cicéron à une de ses harangues ? une lettre de Voltaire à une de ses tragédies? une lettre de madame de Sévigné à tous les romans de mademoiselle de Scudéry, qu’elle appelait Sapho et dont elle regardait d’en bas briller la gloire sans oser élever son ambition si haut ? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs ouvrages prémédités d’artiste, mais ils n’ont eu de véritable style que dans leur correspondance. Pourquoi encore? Parce que là ils ne pensaient point à en avoir ou à en faire. Ils prenaient comme madame de Sévigné leur sensation sur le fait ; ils n’écrivaient pas, ils causaient; leur style
n’est plus le style, c’est leur pensée même.
De toutes les facultés de l’esprit, la plus indéfinissable, selon nous, c’est le style, et, si nous avions à notre tour à le définir, nous ne le définirions que par son analogie avec quelque chose qui n’a jamais pu être défini, la physionomie humaine. Nous dirions donc :