‹ Mme de SévignéChapitre 2 sur 7 · LE STYLE EST LA PHYSIONOMIE DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LE STYLE EST LA PHYSIONOMIE DE LA PENSÉE

Regardez bien un visage et tâchez de vous expliquer à vous-même pourquoi ce visage

vous charme , ou vous repousse , ou vous laisse indifférent : le secret de cette indifférence, de ce charme ou de cette répulsion est-il dans tel ou tel trait de ce visage? dans l’ovale plus ou moins régulier du contour?

dans la ligne plus ou moins grecque du front? dans le globe plus ou moins enfoncé des yeux? dans leur couleur? dans leur regard?

dans le dessin plus ou moins correct des lèvres? dans les nuances plus ou moins vives du teint? Vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais; l’impression générale est un mystère, et ce mystère s’appelle physionomie. C’est la contre-épreuve du caractère tout entier sur le front, c’est le résumé vivant et combiné de tous les traits flottants comme une atmosphère de l’âme sur la figure. Tant de nuances concourent à former cette atmosphère qu’il est impossible à l’homme qui la sent de la décomposer; il aime ou il n’aime pas, voilà

toute son analyse; le jugement n’est qu’une impression aussi rapide qu’un instinct, et aussi infaillible en nous que l’impression que nous ressentons en plongeant la main dans une eau brûlante, tiède ou froide; nous avons chaud ou nous avons froid à l’àme en regardant cette physionomie, voilà tout cp qu’il nous est permis de conclure.

Eh bien, il en est de même du style. Nous sentons s’il nous charme ou s'il noua laisse languissants, s’il nous réchauffe ou s’il nous glace; mais il est composé de tant d’éléments indéfinissables de l’intelligence, de la pensée et du cœur , qu’il est un mystère pour nous comme la physionomie, et qu’en le ressentant dans ses effets il nous est impossible de l’analyser dans ses causes. Les rhéteurs n’ont jamais pu l’enseigner ni le surprendre, pas

plus que les chimistes n’ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans les éléments qu’ils élaborent : on ne sait ce qu’il produit, on ne sait pas ce qu’il est. Et comment le saurait-on ? L’écrivain ne le sait pas lui-méme, c’est un don de sa nature comme la couleur de ses cheveux ou comme la sensibilité de son tact. Énumérez seulement quelquesunes des conditions innombrables de ce qu’on nomme style, et jugez s’il est au pouvoir de la rhétorique de créer dans un homme ou dans une femme une telle réunion de qualités diverses : il faut qu’il soit vrai et que le mot se modèle sur l’impression, sans quoi il ment à l’esprit, et l’on sent le comédien de parade au lieu de l’homme qui dit ce qu’il éprouve ; il faut qu’il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des mots et laisse l’esprit en suspens dans les ténèbres; il faut qu’il jaillisse, sans quoi l'effort de l’écrivain se fait sentir à l’esprit

du lecteur, et la fatigue de l’un se communique à l’autre; il faut qu’il soit transparent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond de l'àme; il faut qu’il soit simple, sans quoi l’esprit a trop d’étonnement et trop de peine à suivre les raffinement de l’expression, et, pendant qu’il admire la phrase, l’impression s’évapore; il faut qu’il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste, et, l’objet n’a que des lignes et point de relief; il faut qu’il soit imagé, sans quoi l’objet seulement décrit ne se représente dans aucun miroir et pe devient palpable à aucun sens ; il faut qu’il soit sobre, car l’abondance rassasie ; il faut qu’il soit abondant, car l’indigence de l’expression atteste la pauvreté de l’intelligence; il faut qu’il soit modeste, car l’éclat éblouit; il faut qu’il soit riche, car le dénûment attriste; il faut qu’il soit naturel, car l’artifice défigure par ses contorsions la pensée; il faut qu’il coure, car le mouvement

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seul entraîne; il faut qu’il soit chaud, car une douce chaleur est la température de l’âme, • il faut qu'il soit facile, car tout ce qui est peiné est pénible ; il faut qu’il s’élève et qu’il s’abaisse, car tout ce qui est uniforme est fastidieux; il faut quïl raisonne, car l’homme est raison; il faut qu’il se passionne, car le cœur est passion ; il faut qu’il converse, caria lecture est un entretien avec les absents ou avec les morts; il faut qu’il soit personnel et qu’il ait l’empreinte de l’esprit, car un homme ne ressemble pas à un autre ; il faut qu’il soit lyrique, car l’âme a des cris comme la voix ; il faut qu’il pleure, car la nature humaine a des gémissements et des larmes; il faut... Mais des pages ne suffiraient pas à énumérer tous les éléments dont se compose le style. En langue écrite, nul ne les réunit jamais dans une telle harmonie que madame de Sévigné. Elle n’est pas un écrivain, elle est le style.

Reprenons sa vie. Elle en a fait la lecture à tous ceux qui aimait à se retrouver dans autrui. En l'écoutant vivre, on croit vivre soi-méine deux fois. C'est que son livre n’est fias un livre c’est une vie.

Une seule passion avait succédé dans son âme à celle qu’elle avait eue pour son mari ; cette passion, c’était sa fille. Jamais femme ne fut aussi mère. Si vous ôtiez cette tille de l ame et des lettres de madame Sévignc, il n'y reste*

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rait qu’un grand vide sans mouvement, sans chaleur et sans écho, où rien ne palpite, pas même un cœur. Par un phénomène d’instinct maternel, qui ressemble presque autant à un miracle de la nature qu’à un prodige d'affection, bien que cette mère eût enfanté cette fille depuis quinze ans, elle semblait porter toujours ce fruit mal détaché de ses entrailles dans ses flancs. Elle continuait à l’envelopper de sa chaleur, à lui donner sa vie, à vivre de la sienne. Elle ne sentait Dieu, la nature, le monde, ses ambitions, ses vanités, ses amitiés même, que dans cette enfant. Entre l’univers et elle, il y avait sa fille ; mais , si l’univers avait disparu et que sa fille lui fût restée, elle ne se serait pas aperçue de la disparition de l’univers. 11 faut admettre celte espèce de folie de l'iustinct maternel dans l’àmc de madame de Sévigné pour comprendre cette connexité absolue d’existence et cet anéantissement complet de

sa personnalité dans une autre. L’antiquité n’a pas de telles fatalités dans ses fables; il n’y a pas dans Y Enfer ou dans le Paradis du Dante une telle identification d’un être dans un autre, un tel supplice, un tel bonheur!

tantôt bonheur et tantôt supplice, comme nous allons le voir en la regardant exister!

Après avoir adoré cctle fille, son image vivante et même embellie, dans sa retraite pendant ses années d’enfance, madame de Sévigné la produisit enfin au grand jour de Paris et de la cour. S’il lui en coûtait de laisser échapper son trésor de son sein, sa vanité maternelle, la plus sainte des vanités, l’enivrait d’avance de l’ivresse d’admiration que sa fille allait exciter à son apparition sur cette grande scène. Cet orgueil impersonnel ne fut pas

trompé, et il ne devait pas l’être : les mémoires et les poésies du temps sont de l'avis de la mère sur les charmes de la fdle. Ménage l’appelle le miracle de nos jours. Le satiriste Bussy lui-même ne l’appelle jamais que la plus jolie fille de France. Elle effaça ce groupe éblouissant de beautés célèbres qui figuraient dans les ballets de Louis XIV, dans les carrousels et dans les fêtes de Fontainebleau. On ne douta pas, à l’envie de ses rivales, que le jeune roi ne fût bientôt ébloui lui-méme et qu’elle ne devint la favorite du règne naissant. Mais, soit que Louis XIV se souvînt trop de ses ressentiments d’enfance contre le nom de Sévigné trop mêlé à la Fronde, soit que mademoiselle de Sévigné, trop adorée par sa mère, se sentit audessus de l’adoration d’un roi, soit enfin qu’elle eût plus l’éclat qui produit l’admiration que cet attrait qui produit l’amour, le roi fut poli, mais insensible à tant de charmes. Madcmoi-

selle de Sévigné, qui avait autant d’esprit, mais un autre esprit, que sa mère, sentait elle-même que sa beauté avait plus d’éblouissement que de chaleur.

« Au premier moment, écrit-elle à sa mère, on me croit adorable, et quand on me voit davantage, on ne m’aime plus. #

Madame de Sévigné, qui avait placé toute son ambition en elle, aspirait à lui faire épouser un des grands noms de la cour. La naissance, la beauté, la fortune do sa fille, justifiaient cette espérance. Mais la froideur de la fille et peut-être aussi la défaveur secrète delà mère dans l’esprit du roi écartaient les prétendants.

« La plus jolie fille de France vous fait ses compliments, écrivait-elle à son cousin Bussy; ce nom paraît bien séduisant, je suis pourtant lasse d’en faire les honneurs si longtemps. * Bussy répond :

« Je reconnais la bizarrerie du destin dans la difficulté de marier la plus jolie fille de France. »

« La plus jolie fille de France, réplique la mère, est plus digne que jamais de vos hommages, et pourtant sa destinée est si difficile à comprendre que, pour moi, je m’y perds. »

L’explication de cette destinée qui humiliait et contristait le cœur de la mère était tout entière dans la crainte que les grandes familles de cour avaient de participer à la défaveur d'une femme qui tenait aux factions politiques éteintes, par sa jeunesse, et aux factions religieuses naissantes, par ses liaisons avec les Arnauld, entachés de jansénisme.

Elle peint ces solitaires avec un charme infini.

« Je revins hier, dit-elle, duMenil, où j’étais allée pour voir le lendemain M. d’Antilly; je fus six heures avec lui; j’eus toute la joie que

peut donner la conversation d’un homme admirable; je vis aussi «non oncle de Sévigné, mais un .moment. Le Port-Royal est une Thébaide ; c'est un paradis, c’est un désert où Joute la dévotion duchristianisme s’est rangée. C’est une sainteté répandue dans tout le pays à une lieue à la ronde ; il y a -cinq nu six solitaires qu : on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de .saint Jean Climaque; les religieuses sont des anges sur terre- Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême. Tout ce qui les sert, jusqu’aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je vous avoue que j’ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j’avais tant ouï parler; c’est un valon affreux, tout propre à inspirer le goût de faire son salut. Je revins coucher au Menil, et hier ici, après avoir embrassé M. d’Audilly en passant. >

152 MADAME DE SÉVIGNÉ Madame de Sévigné crut devoir s’éclipser quelque temps avec sa fille dans sa solitude des Rochers pour laisser passer cette mauvaise étoile et pour faire regretter par Paris celle qu’on n’y apercevait pas assez; elle se retira en Bretagne, et passa tout un hiver aux Rochers. Cette absence réveilla, en effet, les regrets sur lesquels son dépit avait compté. Elle fut assaillie de phrases et de vers, où ses amis, ses admirateurs et ses poêles déploraient son éloignement et la rappelaient à ce centre d’esprit et d’agrément obscurci depuis qu’elle en retirait sa lumière. Saint-Sa vin, dans une épître familière, se fit l’interprète avoué de ces regrets. Il la flattait dans sa passion.

Votre fille est le seul ouvrage Que la nature ait achevé ;

Dans les autres elle a rêvé.

Aussi la terre est trop petite Pour y trouver qui la mérite...

La mère offensée fut sourde à ces repentirs

de Paris ; elle prolongea jusqu’au printemps son séjour aux Rochers, s’exerçant par la réflexion et par la lecture à se passer du. monde. Elle s’y occupait à relever sa fortune pour ses enfants et à embellir sa demeure.

« Je fais planter, dit-elle dans une de ses lettres, une infinité de petits arbres et un labyrinthe d’où on ne sortira pas sans un fils d’ariane. J’ai aussi acheté plusieurs morceaux de terre à qui j’ai dit, suivant ma manière accoutumée: Je vous fais parc! de sorte que j’ai étendu mes jardins et mes promenoirs, sans qu’il m’en ait coûté beaucoup. »

xxxv ai

A son retour à Paris, après la courte cam-

pagne de Louis XIV en Franche-Coiwté, elle trouva le roi étalant scandaleusement à Compiègne et à Paris, sans respect pour la jeune reine, ses amours mal éteints avec mademoiselle de la Vallière, madame de Monaco, madame de Montespan, légitimant par des actes publics les enfants qu’il avait de ses favorites, faisant enregistrer, en termes effrontés, au parlementletitrededucbessequ’il conférait à l’n ne,

enlevant l’autre à son mari, et s’affranchissant des murmures de M. de Montespan en l’exilant au fond de la France; mais la divinité du roi ôtait devenu un dogme si incrusté dans la scrvilié des courtisans, que les insolences même du roi contre les lois, les mœurs, la religion, le mariage, paraissaient royales, et que, tout en rougissant, la cour adorait.

Bien que madame de Sévignô fût, suivant deux vers italien de Ménage.

Donna bclla, gentil, cortesse e saggia,

Di castiUi, di fede e d’amor tempia,

c’est-à-dire « femme accomplie de beauté, d’amabilité, de vertu, dont l’âmo était un sanctuaire de chasteté, de foi et de pur amour ! # la corruption de l’exemple tombait de si haut, et le vice se confondait tellement avec la majesté qu’elle ne se montre pas dans ses lettres aussi scandalisée qu’elle était pure. Pendant ces longues années de dépravation publique,

elle continue de suivre sa fille dans les fêtes de la cour ; seulement elle restreint autour d’elle, comme un rempart contre la licence générale des esprits et des mœurs, un petit concile d’hommes et de femmes qui faisaient, par leur sévérité, exception au temps. Ses amis les plus intimes à cette époque étaient madame de Scudéry, tante de mademoiselle de Scudéry, veuve comme madame de Sévigné à trente ans ( elle avait épousé un vieillard qu’elle avait aimémalgré son âge, et elle se refusait, comme madame de Sévigné, à de nouveaux liens ) ; madame de La Fayette, que sou attachement au duc delà Rochefoucauld tenait dans l’éloignement de la conr, semblable ainsi à un blâme muet ; madame de Guénégaud, parente et voisine des Arnauld, au château de Frcsne, près de Livry ; enfin les Arnauld eux-mêmes les anciens amis de Fouquet et les patrons de Pascal. Elle passa l’été de 1667 dans cet

air sain et vivifiant an château de Fresnes.

«fil feu! que je vous dise- comme je suis, écritelle à M. de Pomponne, membre de cette famille des Amauld et ambassadeur alors en Suède. J’ai M. d’Àndilly à ma main gauche, c’est-à-dire du côté de mon cœur; fai madame de la Fayette à ma droite ; madame de Guénégaud devant moi, qui s’amuse à barbouiller de petites images ; on peu plus loin, madame de Mottevill (l’auteur des Mémoires), qui rêve profondément; notre oncle de Cessac, que je crains parce que je ne le connais guère ; madame de Caderousse ; mademoiselle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne connaissez pas, et mademoiselle de Sévigné sur le tout, allant et venant par le cabinet comme de petits frelons. Je suis assurée que cette compagnie vous plairait comme à moi. *

Ce portrait de famille unissait dans ses personnages le vieux siècle au nouveau Le chef

MADAME DE 8ÉV1&NÉ 159 de la famile des Arnauld (TAndiHy, âgée à peu près de quatre-vingts ans avait vu Richelieu, Mazarin, les orages et les transformations des derniers règnes ; il écrivait, dans sa verte vieillesse, les mémoires qui ont servi de matériaux à notre histoire.

Madame de Sévigné écrit de Livry, le 29 avril :

« J’ai fait un fort joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j’allai dîner à Pomponne, j’y trouvai notre bonhomme (Arnauld ) qui m'attendait ; je n’aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m’étonna : plus il approche de la mort, plus il s’épure. Il me gronda très-sérieusement, et transporté de zèle et d’amitié pour moi, il me dit que j’étais folle de ne point songer à me convertir, que j’étais une jolie païenne, que je faisais de vous une idole dans mon cœur, que cette sorte d’idolâtrie était aussi dangereuse qu’une autre, quoiqu’elle me

parût moins criminelle ; qu’enfm je songeasse à moi. Il me dit cela si fortement que je n’avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai, le rossignol, le coucou, la fauvette, qui ont ouvert le printemps dans la forêt ; je m’y suis promenée tout le soir toute seule; j’y ai trouvé mes tristes pensées, mais je ne veux plus vous en parler. J’ai destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m’en retourne à Paris pour faire un paquet et vous l’envoyer.

Madame de la Fayette, versée comme un érudit dans les langues classiques et qui commentait Horace et Virgile, écrivait en même temps ses premiers romans français où palpitait un cœur qui se repose d’avoir aimé : elle déplo-

Digitiz

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r ait c i sc moment l’absence de son ami, le duc de la Rochefoucauld, qui servait, quoique infirme, en volontaire au siège de Lille. Madame de Motteville, cette confidente d’Anne d’Autriche, importume au roi dont elle avait trop ouvertement blâmé les vices, s’était retirée après la mort de la reine-mère ; elle écrivait en silence ses Mémoires avec l’autorité d’une femme qui a tout vu, mais avec les réticences d’une confidente qui sait se taire.

Madame de Guénégaud peignait avec un talent qui rivalisait avec celui des maîtres du emps. Ses tableaux, suspendus à côté de ceux du Poussin, décoraient la chapelle et la galerie du château de Fresnes. Les entretiens roulaient sur les victoires du roi en Flandre et sur les chefs-d’œuvre du Misanthopc du Cid et d’/lndromaque, dont Molière, Corneille et Racine illustraient cette année la scène. Les juges étaient dignes de ces jeux du génie.

La paix d'Aix-la-Chapelle et la construction de Versailles, les fêtes que le roi y donna à madame de Montespan, encore dérobée sous le demi-jour mais déjà reine de son cœur, rappelèrent madame de Sévigné et sa fille à Paris. Elles assistèrent à ces fêtes de 1683, dont la description transporte l’imagination aux féeries du luxe. Mademoiselle de Sévigné, assise à la table du roi, au milieu de trois cents femmes avides de son coup d’œil, les éclipsa toutes. Le roi parut ébloui. Les cdurtisans, qui devinaient

les goûts du maître, se répandirent en idolâtrie pour la nouvelle idole. Le duc de la Feuillade, favori, à qui madame de Montespan portait ombrage, fomenta dans le cœur du roi un penchant qu’il crut entrevoir pour mademoiselle de Sévigné ; le bruit se répandit quelle avait conquis la faveur du maître; le siècle était si assoupli qu’on ne supposa pas même une résistance. Bussy, l'ami de la mère, le protecteur né de la fille, le gentilhomme superbe de sa naissance et de ses grades se félicite tout haut dans ses lettres de la honteuse faveur de sa jeune cousine. Il se trompait : le roi avait dissimulé sous son attention feinte pour mademoiselle de Sévigné sa passion réelle pour madame de Montespan.

Cette fausse faveur ne servit heureusement qu’à la fortune du fils de madame de Sévigné. Ce jeune homme, doué de toute la bravoure de son père et de toutes les grâces de sa mère,

n’occupait dans le cœur de raadaraede Sévigné que le peu de place qu’y laissait sa fille. Les grandes passions ne souffrent pas le partage. Cette mère l'aimait, mais avec la négligence d’un cœur trop plein d’un autre sentiment. Le baron de Sévigné, carcatère souriant, tolérait sans envie cette négligence de sentiment de sa mère pour lui. Il se rangeait volontairement au second rang dans son cœur;. soit amour pour cette mère dont il aimait j’usqu’à l’injustice, soit habitude prise de bonneheure de n’occuper dans la famille qu’un rang cher mais subalterne, soit admiration pour cette sœur qui avait accoutumé depuis son berceau tous les familiers de madame de Sévigné à l’enthousiasme, il s’accommodait complaisamment de cette seconde place, il était le courtisan plus que le fils et le frère de sa mère et de sa sœur Il amusait et intéressait cette mère plus qu’il ne la passionnait. Elle songeait cependant à sa

fortune militaire. Son éducation forte et littéraire, sous le regard d’une mère si supérieure, le plaçait au niveau de toute la jeunesse de son âge. Il avait vingt ans, il attendait une occasion de se signaler à l'attention du roi. Cette occasion se présenta.

Les Turcs assiégeaient depuis vingt-quatre ans la capitale de la Crète, Candie, défendue par les Vénitiens. La vieille alliance de la France et de la Turquie, pour contre-balancer la maisou d’Autriche, empêchait Louis XIV de porter secours aux Vénitiens ; d'un autre côté, l’antipathie religieuse des chrétiens contre les musulmans faisait rougir le roi très-chrétien de laisser succomber le dernier rempart du christianisme dans la Méditerranée, sans lever le bras pour défendre la croix presque abattue sous ses yeux. 11 fallait concilier la déférence pour le pape avec sa politique; il ne se présentait qu’un subterfuge, indigne à la fois du po-

MADAME DE SÉVIGNÉ !i7

litiqueetdu chrétien; l’embarras de conscience le lui fit adopter. Tout encontinuantde déclarer amitié aux Turcs, il autorisa le duc de La Fenilade à lever un corps de gentilshommes volontaires qui n’auraient d’autre drapeau que celui de la croix et qui iraient combattre contre les Ottomans. La noblesse française se jeta avec l’impétuosité de son courage dans cette expédition d’aventuriers désavoués, mais protégés. Les d’Aubusson, parents du hérosde Rhodes, les Langeron, les Beauvau, les Fénelon, les Créqui, les La Rochejacquelein , les Xaintrailles, les Saint-Paul, les Gramont, les Château-Thierry, les Chamborant, s’enrôlèrent dans cette croisade. Turenne, ami et admirateur de madame de Sévigné, conseilla à son ûls de commencer sa carrière militaire par cette campagne sur laquelle la religion et la distance jetteraient le prestige qui couvre toujours leschoses d’Orient. Le duc de la Rochefoucault donna à madame

de Sévigné le môme conseil. Le jeune comte de Saint-Paul, fils charmant de la belle duchesse de Longueville, et dont le duc de la Rochefoucauld passait pour être le père, levait un escadron de cent cinquante jeunes gentilshommes impatients d’exploits. Le baron de Sévigné partit avec le comte de Saint-Paul. Les Français y montrèrent une valeur qui honora leur nom, mais aussi une jactence, une insubordination et une impatience qui perdirent la ville. Ils périrent presque tous dans des sorties contre une armée de Turcs. Les Vénitiens leur reprochèrent leur fougue, ils reprochèrent aux Vénitiens leur prudence; décimés par le sabre des Ottomans, ils laissèrent la plage de Candie couverte des cadavres de leurs chefs; les survivants se rembarquèrent avant la chute de la place, laissant Plie de Crète déplorer le funeste secours qu’ils lui avaient apporté et que leur inconstance avait tourné en ruine.

Le départ de son fils pour une expédition si capricieusement conçue et si capricieusement abandonnée coûta quelques larmes à madame de Sévigné, mais ces larmes furent promptement séchées par un sourire de sa fille. Rien ne manquait profondément à son cœur tant que sa fille lui restait. Sa tendresse même a un accent léger quand elle parle à ses amis de celte absence de son fils.

« Je crois que vous ignorez, écrit-elle que

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mon lils est allé en Candie avec le duc de la Feuillade et la comte de Saint-Paul. Cette fantaisie lui est entrée fortement dans la tête; il en a parlé au cardinal de Retz, à M. de Turenne, à M. de la Rochefoucauld. Voyez quels personnages! J’en ai pleuré amèrement, j’en suis sensiblement alTigée; je n’aurai pas un moment de repos pendant tout ce voyage ; j’en vois tous les périls, j’en suis morte; mais enfin je n’ai pas été maîtresse, et, dans ces occasions-là, les mères n’ont pas beaucoup voix au chapitre. »

Quand on compare cette légère mention du départ de son fils pour une campagne où l’héroïque héritier des Sévignô allait braver le fer, et le l'eu, et la mer sans beaucoup de chances de retour , avec les explosions de larmes , d’anxiété et de désespoir de la même femme lorsque sa fille entreprend le moindre petit voyage en province par un jour de pluie, on a

la mesure du sentiment de cette mère pour son fils ou pour sa fille. Ce fils cependant méritait mieux d’une telle mère. En partant pour l'ile de Crète, il avait de lui-même donné à madame de Sévigné sa signature en blanc pour consentir à tous les avantages de fortune qu’il lui conviendrait de faire à sa sœur, dans les stipulations matrimoniales qui pourraient intervenir en son absence.

L’heure désirée et redoutée qui allait séparer la fille de sa mère sonnait enfin. Le comte de Grignan, lieutenant général du roi en Languedoc, gentilhomme illustre de province, âgé de près de quarante ans, déjà deux fois veuf, d’un esprit plus solide qu’étendu, d’une figure plus terne qu’attrayante, d’un caractère plus ambitieux que séduisant, épousa, le 29 janvier 1669, mademoiselle de Sévigné. La mère, en choisissant M. de Grignan de préférence à un gendre plus jeune, dont le cœur n'aurait

pas porté déjà la trace de deux unions et le deuil de deux épouses, n’eut évidemment pour but que de conserver sa fille à Paris. Elle se flattait que M. de Grignan, courtisan estimé du roi, changerait sa place en Languedoc contre une place à la cour dont il avait la promesse. Mademoiselle de Sévigné céda par obéissance et par lassitude d’attendre plutôt que par inclination. Sa tiédeur naturelle n’avait pas besoin d’amour dans le mariage ; sa mère l’avait lassée d’adoration ; tout fut convenance, calcul et froide raison dans son consentement à ce mariage. On voit avec quelle ruse d’instinct maternel madame de Sévigné lui en dérobe et s’en dérobe à elle-même toutes les disparités dans ses lettres à ses amis.

« Il faut que je vous apprenne que la plus jolie fille de France épouse, non le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume. Toutes ses femmes sont mortes pour

faire place à ma fille, et môme son père et son fils, par une bonté extraordinaire, en sorte qu'étant plus riche qu’il n’a jamais été, et se trouvant d’ailleurs, et par sa naissance, et par ses mariages, et par ses bonnes qualités, tel que nous pouvions le souhaiter, nous ne le marchandons point comme on a coutume de le faire, et nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé avant nous. Le public paraît content, c’est beaucoup... Il a du bien, de la qualité, une charge, de l’estime, de la considération dans le monde : que faut-il davantage ? Je trouve que nous sommes bien sorties d’intrigue. »

On voit par ces allusions railleuses et presque cruelles au double et heureux veuvage de M. de Grignan, à la mort complaisante de son père et de son fils unique, que sa joie d’avoir trouvé un mari selon ses desseins l’emportait sur la décence môme des expressions. On

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s’apercevra déplus en plus, en lisant sa correspondance, que l’esprit était en plus grande proportion que le sentiment dans sa nature, e f qu’à l'exception de sa fille, tout était léger dans ses éin otions.

XLÎ

Les premiers mois du mariage de madame de Grignan répondirent en effet aux espérances qu’avait eues madame de Sévigné de ne jamais se séparer de sa fille. Ils s'écoulèrent danscette douce retraite de Livry, qui rappelait à madame de Sévigné ses plus beaux jours de jeunesse, en abritant encore les plus beaux jours de sa maturité. Tout ce qu’elle écrit de Livry, pendant et après ce séjour, respire la paix, l’ombre et le recueillement de ces bois.

Une seule amertume empoisonna pour elle ce bonheur. Un cheval fougueux renversa sous les yeux de la jeune comtesse de Grignan le frère cadet du comte de Grignan. Madame de Grignan était enceinte : l’excès de son émotion la lit défaillir, elle se blessa. Cette sensibilité bien naturelle fut interprétée par la calomnie comme la preuve d’une préférence criminelle de la comtesse pour le plus beau, le plus jeune et le plus aimable des Grignan ; le monde retentit de ces soupçons ; les poètes le consacrèrent dans leurs épigrammes; les femmes, jalouses de la beauté et de la vertu dans une femme, l’élevèrent jusqu’aux oreilles du roi. Madame de Sôvigné, atteinte dans ce qu’elle avait de plus vulnérable, la renommée de sa fille, s’en plaignit au duc de la Rochefoucauld et au prince de Condé, qui souillèrent de haut sur celte calomnie ; mais la cicatrice en resta au cœur de madame de Sévigné, et son

ressentiment contre celles qui avaient colporté cette rumeur 11e s’amortit jamais. Ce ressentiment, qui venait de sa tendresse, est inépuisable.

« J’allai chez madame de la Fayette, écrit-elle à sa fille; M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j’avais d’étre touché, et du dessein de parler comme il faut à Mélusine (madame de Marans). Je vous réponds qu’elle sera bien relancée. D’Hacqueville vous rendra un bon compte de cette afTaire... »

« L’affaire de Mélusine est entre les mains de Langlade, après avoir passé par celles de M. de la Rochefoucauld et de d’Iiacqueville. Je vous assure qu’elle est bien confondue et bien méprisée par ceux qui ont l’honneur de la connaître. »

Un malheur plus réel la menaçait. Ce gendre auquel elle avait sacrifié tant de convenances

dans l’unique espoir de le conserver à Paris, échoua dans ses sollicitations d’une charge à la cour et fui nommé lieutenant général du roi ou vice-gouverneur de Provence. Cette charge exigeait que M. de Grignan résidât dans son gouvernement. Elle obtint avec peine qu’il laisserait sa fille jusqu’à sa délivrance. Madame de Grignan mit au monde une fille qu’on appela mademoiselle d’Àdhémar, qui promettait les charmes de sa mère et l'esprit de sa grandmère, mais que des ambitions cruelles de famille ensevelirent, à la fleur de sa beauté, dans un monastère.

On voit plus tard que madame de Sévigné ne put conserver au monde cette première petitefille; mais elle sauva du cloître Pauline, qui fut depuis madame de Sîmiane. Il faut l’entendre elle-même; elle multiplie ses efforts et ses insinuations :

« Votre petite demoiselle (Marie-Blanche,

mademoiselle d’Adhémar) me fait pitié d’être destinée à demeurer dans ce couvent, perdue pour vous. En attendant une vocation, vous n’oseriez la remuer, de peur qu’elle ne se dissipe. Cette enfant est d’un esprit chagrin et jaloux, tout propre à se dévorer.

# Je fais réponse à ma chère petite Adhémar (Marie-Blanche) avec une vraie amitié. La pauvre enfant 1 qu’elle est heureuse, si elle est contente ! Cela est, sans doute; mais vous m’entendez bien. »

Quelques années après, au sujet de sa seconde petite-fille Pauline, elle écrit :

« Aimez, aimez Pauline; donnez-vous cet amusement; ne vous martyrisez point à vous ôter cette petite personne; que craignez-vous? Vous ne laisserez pas de la mettre au couvent dans quelques années, quand vous le jugerez nécessaire. Tâtez, tâtez un peu de l’amour maternel; on doit le trouver assez salé, lorsque

c’est un choix du cœur et que ce choix regarde une créature aimable. Je vois d’ici cette petite ; elle vous ressemblera, malgré la marque de l’ouvrier. Il est vrai que ce nez est une étrange affaire; mais il se rajustera, et je vous réponds que Pauline sera belle.

» Je sais comme on reçoit M. de Grignan en Provence. Je lui recommande Pauline et le prie de la défendre contre votre philosophie. Ne vous ôtez pas tous deux ce joli amusement : hélas ! a-t-on si souvent des plaisirs à choisir ? Quand il s’en trouve quelqu’un d’innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut pas se faire la cruauté de s’en priver. Je chante donc encore une fois : Aimez, aimez Pauline, aimez sa grâce extrême. »

»... Mais parlons de Pauline, l’aimable, la jolie petite créature! Je suis étonnée qu'elle ne soit pas devenue sotte et ricaneuse dans ce couvent. Ah! que vous avez bien fait de l’en

retirer! Gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir; la Providence en aura soin. Je vous conseille de ne pas vous défendre de l’aimer, quand vous devriez la marier en Béarn.

» ... Dites-moi si vous ôterez Pauline d’avec vous; c’est un prodige que cette petite, son esprit est sa dot. Je la mènerais toujours avec moi, j’en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la mettre (au couvent) avec sa sœur.

Enfin, comme elle est extraordinaire, je la traiterais extraordinairement.

» Jamais vous ne serez embarrassée de cette enfant; au contraire, elle pourra vous être utile. Enfin j’en jouirais, et ne me ferais point le martyre de m’ôter cette consolation. #

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