MADAME DE SB VT AN K
agrémente n'étaient plus seulement des hasards, c'étaient des moyens; sa beauté toujours jeune, ses entretiens- toujours recherchés, son esprit plus souple et plus caressant que jamais, étaient devenus la diplomatie de» deux familles. Elle ne négligeait plus rien de ce qui pouvait rendre son nom; agréable au roi et aux favorites. Son fils, revenu de la malheureuse campagne de Candie, avait besoin de faveur pour s’élever dans l’armée. C’est aussi le temps où, la cour commençant à tourner à la dévotion espagnole transmise avec le sang de Philippe II par Anne d’Autriche à son fils, madame de Sôvigné suit à son insu le courant d’idées qui mène à la fois au ciel et à la faveur royale; sa vie prend le pli, se3 lettres prennent l’accent, ses pensées contractent sous leur légèreté superficielle une certaine onction de piété facile. On peut croire que la douleur de vivre loin de l’objet unique de sa. passion
l’incline aussi plus naturellement vers la source des consolations surnaturelles. Cepenr dant il faut remarquer, à sa gloire, que cette dévotion, devenue à cette époque un costume de cour, ne fut jamais cbez elle une lûche adulation pour le parti dominant dans le conseil de la conscience du roi; elle resta secrètement fidèle à ses premières amitiés et à scs constantes vénérations pour les Arnauld, les rigoristes et les indépendants du catholicisme; ses gémissements et des tendresses pour les solitaires persécutés de Port-Royal éclatent dans ses lettres avec un accent de sainte opposition qui absout de servilité sa dévotion; elle lisait beaucoup les Essais de Nicole. Ce philosophe stoïque dû détachement des choses humaines la persuadait.
« Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m’a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j’en
204 MADAME DE SÉV1GNK attends : car j’y trouve tout, et la conformité à la volonté de Dieu pourrait me suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne n’a encore écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J’ai même pardonné Y enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu’il n’y a point d’autre mot pour expliquer la vanité et l’orgueil, qui sont proprement du vent : cherchez un autre mot! j’achèverai cette lecture avec plaisir.
» Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m’enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, des moyens de conserver la paix avec les hommes : lisez-le, je vous prie, avec attention, et comme chacun s’y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et
tout le monde enfin ! Ce qui s’appelle chercher au fond du cœur avec une lanterne, c’est ce qu’il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n’avons pas l’esprit de déméler ou la sincérité d’avouer; en un mol, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là.
» Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de bons livres. Celui dont il s’agit présentement, c’est celte Morale de Nicole; il y a un traité sur les moyens d’entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit. Je n’ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d’esprit et de lumières. Si vous ne l’avez pas lu, lisez-le ; et si vous l’avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je crois que tout le monde s’y trouve; pour moi, je suis persuadée qu’il a été fait à mon intention, j’espère aussi
d’en profiter, j’y ferai mes efforts. Vous savez
20& madame de sévigné que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent. : Je suis trop vieux pour me corriger. Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire :■ Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l’âme et l’esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais, quand on n’est plus jeune, c’est alors qu’il faut se perfectionner et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce quon perd du côté des agréables- 11 y a longtemps que j’ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments.
Voilà de quoi je suis remplie et de quoi je remplis cette lettre* n'ayant pas beaucoup d’autres sujets.
» Voilà les tours que me fait mon imagination à tout moment : il me semble toujours que tout ce que j’aime, que tout ce qui m’est bon, va m’échapper, et cela donne de telles
MADAME DE SÉVIGNÉ 207 détresses à mon cœur, que, si elles étaient continuelles comme elles sont vives, je n’y pourrais pas résister. Sur cela il faut faire des actes de résignation à l’ordre et à la volonté de Dieu. JM. Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus? J’en suis charmée, je n’ai rien vu de pareil. Il est vrai que c’est une perfection un peu au-dessus de l’humanité, que l’indifférence qu’il veut de nous pour l'estime et l’improbation du monde; je suis moins capable que personne de la comprendre; mais, quoique dans l’exécution on se trouve faible, c’est pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d’une telle fumée; et à force de trouver un raisonnement vrai, il ne serait pas impossible qu’on s’en servit dans certaines occasions. En un mot, c’est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d’avoir un si bon miroir
des faiblesses de notre cœur. M. d’Andilly est
aussi content que nous de ce beau livre.
» Il s’en faut bien que le livre de M. Nicole ne fasse en moi d’aussi beaux effets qu’en M. de Grignan; j’ai des liens de tous côtés, mais surtout j’en ai un qui est dans la moelle de mes os. Et que fera là-dessus M. Nicole?
Mon Dieu, que je sais bien l’admirer! mais que je suis loin de celte malheureuse indifférence qu’il veut nous inspirer! »
Elle s'accusait à sa fille de sentir l’élévation de cette morale sans avoir la force de sevrer son cœur de l'affection qui le remplissait.
• Hélas! mes paroles sont assez bonnes. Je
les range comme ceux qui disent bien; mais
la tendresse de mes sentiments me tue. Par
exemple, je n’ai point été trompée par les
douleurs d’ôtre séparée de vous; je les ai
imaginées comme je les sens. J’ai toujours
compris que rien ne remplirait votre place,
que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur, que je m’ennuierais de votre absence, que jour et nuit je serais occupée de vous ! Oui, je suis tout cela comme je l’avais pressenti ; il y a plusieurs endroits sur lesquels je n’ai pas la force d’appuyer; toute ma pensée glisse là-dessus, comme vous disiez, et je n’ai pas trouvé que le proverbe fût vrai pour moi, d’avoir la robe selon le froid. Je n’ai point de robe pour ce froid-là 1 #
Elle allait chercher ses consolations dans les temples et ses souvenirs à Livry.
« Mon enfant, écrit-elle quelques jours aprè3, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec l'abbé (de Coulanges), Héléne (sa femme de chambre), Hébert (son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu’à jeudi soir. Je prétends être en solitude, je fais de lui une petite Trappe; je veux prier Dieu, y
faire mille réflexions; j’ai résolu d’y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j* ai été dans ma chambre, et surtout de m’y ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous, ma fille; je n’ai point encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversentelles le cœur 1 11 n’y a point d’endroit, point de Heu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue... Je vous vois, vous m’êtes présente, je pense et repense à vous, ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j’aî
212 MADAME DE SÉVXGNÉ
beau chercher cette chère enfant que j’aime avec tant de passion, elle est à deux cents lieues de moi, je ne l’ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher. Ma bonne, voilà qui est bien faible; pour moi, je ne sais pas être forte contre ma tendresse si juste et si naturelle. L’état où ce lieu m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne pas parler de ma faiblesse; mais vous devez aimer et respecter mes larmes qui viennent d’un cœur tout à vous.
» Si j’avais autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes Pâques et mon jubilé. J’ai passé ici le temps que j’avais résolu et de la manière dont je l’avais prévu. C’est une chose étrange qu’une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles étaient encore; sur cela on songe au présent, et, quand on a le cœur
comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous, notre maison de Paris m’assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, c’est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence n’est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J’ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'aie eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des ténèbres chantés avec dévotion, un jeûne canonique et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée, tout cela m’a plu. Je n’avais jamais été à Livry la semaine sainte.
» Hélas 1 que je vous y ai souhaitée! Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente de celle-ci.
» Mais je m’en retourne à Paris par nécessité. »
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L’absence du roi de Paris, la fluctuation de sa vie dans le vide, le besoin de repasser sur les traces de ses beaux jours de recueillement avec sa fille, la ramènent aux Rochers, au fond de la Bretagne, pendant la session des états de la province où son fils représentait la noblesse. C’est là que toute sa légèreté s’évapore et que la solitude pour laquelle elle semblait si peu faite l’enveloppe du seul bonheur qui lui reste, ses souvenirs et ses trislcs-
ses. La perle de la présence de sa fille en a fait une autre femme. Elle s’y plonge dans toute la poésie des larmes, elle y épuise l’infini du regret, elle y découvre ces délicieuses sympathies entre la nature inanimée et l’àme vivante qui ont fait depuis le génie de Jean-Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chàteaubriand, et qui étaient des mystères pour les écrivains de la cour toute mondaine de Louis XIV.
« Enfin, ma fille, me voici dans ceç pauvres Rochers. Peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu’on a peine à les supporter. Ceux que j’ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous pas bien l’effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien? J’ai quelquefois des rêveries, dans ces bois, d’une telle
noirceur, que j’en reviens plus changée que dans un accès de fièvre. Là je rêve tout ce qu’on peut réver; j’en ai le temps et le lieu; j’ai le champ libre dans mon jardin pour y faire ce qui me plaît, il me plaît de m’y promener le soir jusqu’à huit heures; mon fils n'y est plus, cela fait un silence, une tranquillité, une solitude que je ne crois pas qu’on puisse rencontrer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle tendresse! Quand on devine, il n’est pas besoin de parler. Nous lisons toujours le Tasse et cette Morale de Nicole, qui est admirable, et la Cléopâtre de . mademoiselle de Scudéry aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette lecture que je m’endors. »
« Ah! mon enfant! poursuit-elle à une autre heure, que je viens de bien me promener dans Y Humeur de ma fille !( Nom qu’elle avait donné,
dans l’enfance de madame de Grignan, à une
allée de ses bois où sa fille aimait à rêver seule.) Je viens de ce bois; vraiment ces allées sont d’un charme duquel je ne me lasse pas!
Il y en a six que vous ne connaissez pas du tout, mais celles que vous connaissez sont embellies par la croissance des arbres; il fait à présent beau et sec, j’y demeure entre chien et loup; c’est là que j’ai le loisir de vous ainer. Je vous remercie, mon enfant, d’avoir conservé quelque doux souvenir du patrio nido! et pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles allées?... »
Elle puise alors dans son âme, pour l’intérêt de ses lettres à sa fille, tout ce que la vie de la campagne offre de douces vicissitudes quotidiennes, de détails domestiques, de distractions familières. On la suit dans ses promenades, dans ses visites à ses voisins, dans ses soirées d’automne au coin du feu, dans ses lectures, dans ses lWi nages avec son fils
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qu’elle ne traite jamais sérieusement, jusque dans ses regrets d’avoir laissé sa chienne Marphise à Paris, et dans ses remords d’en avoir adopté et d’en aimer une autre.
« Vous êtes étonnée que j’aie un petit chien, voici l’aventure. J’appelais par contenante une chienne courante d'une madame qui demeure au l)Out de ce parc. Madame de
Tarente me dit : Quoi! voqs appelez un chien?
Je veux vous en envoyer un, le plus joli du monde. Je la remerciai et lui dis la résolution que j’avaie prise de ne plus m’engager dans cette sottise. Cela se passe, on n’y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d’une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une baleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondiu; jamais je ne fsu
plus étonnée ni plus embarrassée. Je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La femme de chambre qui l’a élevé en a pensé mourir de douleur. C’est Marie qui aime le petit chien 1 il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m’y attache point; mais il commence à m’aimer, je crains de succomber.
Voilà l’histoire que je vous prie de ne point mander à Marpliise, car je crains ses reproches. Au reste, une propreté extraordinaire, il s’appelle Fidèle; c’est un nom que les amants de la princesse n’ont jamais mérité de porter ; ils ont été pourtant d’un assez bel air; je vous conterai quelques jour ses aventures... »
« Ce que vous me dites sur Fidèle est fort plaisant et fort joli. C’est la vraie conduite d’une coquette que celle que j’aie eue. Il est vrai que j’en ai honte et que je m’en justifie, comme vous avez vu; car il est certain que
MADAME DE SOIGNÉ 221 j’aspirais au chef-d’œuvre de n’avoir aimé qu’un chien, malgré les Maximes de M. de la Rochefoucauld, et je suis embarrassée de Marphise; je ne comprends pas ce qu’on en fait; quelle raison lui donnerai-je? Cela me jette insensiblement dans les menteries ; tout au moins je lui conterai bien toutes les circonstances de mon nouvel engagement. Enfin c’est un embarras où j’ai résolu de ne jamais me retrouver : c’est un grand exemple de la misère humaine. Ce malheur m’est arrivé par le voisinage de Vitré. »
La légèreté, les amours, les repentirs de son fils, sont le texte habituel de ses confidences à sa fille. Mais il n’est que l’objet de son enjouement qui le sacrifie sans cesse au sourire de sa sœur.
« Comme je venais de me promener avanthier, je trouvai au bout du mail le frater, qui se mit à deux genoux aussitôt qu’il m’aperçut, se sentant si coupable d’avoir été trois semaines sous terre à chanter matines, qu’il ne
croyait pas pouvoir m’aborder d’une autre façon. J’avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de la colère; je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est divertissant; il m’embrassa mille fois; il me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons et nous achevons ainsi l’année, c’est-à-dire le reste. »
Elle entremêla cependant sa solitude de visites à M. et madame de Chaulnes; il faut lire ces triomphantes descriptions des états, on se sent en pleine Bretagne du dixseptième siècle.
« Juin 1671. Je ne sais encore, écrit-elle à sa Allé, ce que me feront les états; je crois que je m’enfuirai de peur d’être ruinée. C’est une belle chose que d’aller dépenser mille écus en fricassées et en dîners, pour l'honneur d’être la maison de plaisance de M. et ma-
Digitize
MADAME DE SÉVIGNÉ 225 dame de Chaulnes, de madame de Rohan, de M. de Lavardin, et de toute la Bretagne, qui, sans me connaître, pour le plaisir de contrefaire les autres, ne manquerait pas de venir ici. Nous verrons. »
« J’allai dîner lundi chez M. de Chaulnes, qui fait tenir les états deux fois par jonr, de peur qu’on ne vienne me voir. Je n’ose vous dire les honneurs qu’on me fait dans ces états; cela est ridicule. Cependant je n’y ai point encore couché, et je ne puis quitter mes bois ni mes promenades, quelque prière que l'on me fasse. »
« Août 1671 . Enfin, ma chère Allé, me voilà
en pleins états, sans cela les états seraient en
pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt
que j’eus cacheté mes lettres, je vis entrer
quatre carrosses à six chevaux dans ma cour
avec cinquante gardes à cheval, plusieurs
chevaux de main et plusieurs juges à cheval.
C’étaient M. de Chaulnes, M. Rohan, M. de Lavardin, MM. Coètlogon, de Locmarie, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo, les MM. d’Argouges, et huit ou dix que je ne connais point; j’oublie M. d’Harouïs, qui ne vaut pas la peine d’étre nommé. Je reçois tout cela. On dit et on répondit beaucoup de choses. Après une promenade dont ils Rirent fort contents, une collation très-bonne et très-galante sortit d’un des bouts dumail, surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l’eau de Forges ; on fut persuadé que cela s’était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria instamment d’aller à Vitré.
J’y vins donc lundi au soir; M. de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de Tartufe , point trop mal joué, et un bal où le passepied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me fait souvenir de vous si vivement que je n’y puis résister, il faut promptement que je
me dissipe. On me parle de vous très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j’y pense à l’instant même, et je crois toujours que c’est qu’on voit mes pensées au travers mon corps de jupe. Hier je reçus toute la Bretagne à ma tour de Sévigné. Je fus encore à la comédie c’était Andromaque que me fit pleurer plus de six larmes, c’est assez pour une troupe de campagne... Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays. » « Si vous me demandez comment je me trouve aux Rochers après tant de bruit, je vous dirai que je suis transportée de joie, j’y serai pour le moins huit jours, quelque façon qu’on me fasse pour me faire retourner. J’ai un besoin de repos qui ne se peut dire; j’ai besoin de dormir; j’ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins; j’ai besoin de me rafraîchir; j’ai besoin de me taire, tout le monde m’attaquait et mon poumon était
usé. Enfin, ma chère enfant, j’ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mon mail, Pilois, mes maçons; tout cela m’est uniquement bon en l’état où je suis. Quand je commencerai à m’ennuyer, je m’en retournerai. »