‹ Mme de SévignéChapitre 5 sur 7 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Au retour à Paris, les lettres changent de sujets, et reprennent aussi aisément le ton grave qu’elles étaient descendues au ton enjoué. Là, c'est la cour avec ses vicissitudes de faveur et de disgrâce; c’est le jugement plus ou moins sain sur les grands poètes, les grands écrivains et les grands orateurs sacrés du jour; c’est la lutte entre la foi et la philosophie, lutte dans laquelle la mère penche pour la foi passive et aveugle, la fille pour la

religion indépendante et raisonnée; c’est la discussion entre elles sur leurs prédilections littéraires, leurs réflexions sur les livres lus à la même heure à Livry ou à Grignan. M. de Sévigné prend parti pour sa mère, il plaisante sa sœur avec un agrément exquis et de bon goût.

« Ah! pauvre esprit, écrit-il, vous n’aimez point Homère ! Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne vous touchent point, il vous faut du clinquant ou des petits corps (allusion à Descartes, dont madame de Grignan faisait sa principale étude). Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant nous faire expliquer le sixième livre et le neuvième, où est l’aventure de Nisus et d’Euryalus, et le onze et le douze, je suis sûr

que vous y trouveriez du plaisir. Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié, et en un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan qu’un pareil personnage vînt aborder en Provence.

Mais moi, qui suis bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon cœur une telle aventure; puisqu’il est écrit que vous devez avoir la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par Y indcfcctibilité de la matière et par les négations non conversïbles (doctrine cartésienne). 11 est triste de n’être occupé que d’atomes et de raisonnements si subtils que l’on n’y puisse atteindre

# Quoi qu’il puisse arriver, je vous assure que ma reconnaissance et ma tendresse seront toujours les mômes pour vous, ma belle petite sœur. »

Corneille, la Fontaine, Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, l’Arioste, le Tasse, Pétrarque, Montai-

232 MADAME DE SÉVIGNÉ gne, Boileau, don Quichotte, le Koran, Nicole, Pascal, Molière, étaient ses favoris; elle ne pressentait pas la grandeur de Racine, dissimulée sous runiforme perfection du style, dans le poète jeune encore qui venait éclipser ses vieilles admirations. Racine, d’ailleurs, alors amoureux de la Champmeslé, actrice et beauté célèbre, était le rival heureux du baron son fils, épris de la comédienne, et qui lui prodiguait son cœur et sa fortune. Les préventions de madame de Sévigné contre Racine étaient une antipathie de famille. Dans tout le reste, son jugement sain était le précurseur de celui de la postérité. Son parti pris contre les jésuites et son engouement pour les jansénistes ne l’empêchaient pas de proclamer Bossuet et Bourdaloue les maîtres de la chaire sacrée, et de s’extasier à leur prédication. Sa dévotion cependant, conforme en cela aux autres sentiments de son âme, sacrifie tout à

son unique passion pour sa fille; elle était plutôt une science qu’une inspiration, un devoir de sa vie qu’un élan de son âme. La foi apprise en faisait le fond, la piété tendre n’y était pour rien, elle croyait plus qu’elle n’adorait.

« Je viens de classer ma petite bibliothèque en une matinée, dit-elle. J’ai apporté ici une quantité de livres, je les ai rangés ce matin; on ne met pas la main sur tel que ce soit sans qu’on ait envie de le lire tout entier, tout une tablette de dévotion. Bon Dieu! quel point de vue pour honorer notre religion! L’autre tablette est toute d’histoire admirable 1 l’autre de morale, l’autre de poètes, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés et ils ont gagné les petites armoires. Quand je rentre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j’en sors. Il serait digne de vous, ma fille. »

Les plus hautes questions de métaphysique sacrée se jouent alors sous sa plume avec la même souplesse de mouvement que les badinages de sa pensée. Elle soutient, en les modérant par son sens exquis, les théories sur la grâce et sur l 'action de Dieu dans les créatures, sorte de fatalité chrétienne de ses amis de Port-Royal. Une femme, simple disciple, corrige, en les expliquant, les apôtres.

« Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures. Comme le potier, il en choisit, il en rejette ; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la justice, car il n’y a point d’autre justice que sa volonté : c’est la justice même, c’est la règle, et, après tout, que doit-il aux hommes? Rien du tout. Il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu’il sauve par son üls. Jésus-Christ le dit lui— même : « Je connais mes brebis, je les mènerai paître moi-môme, je n’en perdrai aucune; je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n’est pas vous qui m’avez choisi. » Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous, et,

quand je vois le contraire, je dis : C’est qu’ils ont voulu parler communément; c’est comme quand on dit que Dieu s’est repenti, qu’il est cri furie, c’est qu'ils pai ent aux hommes; et je tiens à cette première grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maitre, comme un souverain créateur et auteur de l’univers, et comme un être enfin très-parfait selon la réflexion de votre père (Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules et qui n’ôtont point l’espérance d’étre du nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement de vous parler de tout cela, pourquoi m’en parlez-vous? Ma plume va comme une étourdie'. »

Elle passe de ces sublimités de la métaphysique aux plaisanteries les plus enjouées et les

moins maternelles sur les amours de son üls, qu’elle livre à la risée un peu amère de sa sœur. Par une fatalité héréditaire contre le cœur des Sévigné, cette môme Ninon de Lanclos, qui avait enlevé à vingt ans l’amour de son mari à madame de Sévigné, lui enlevait à cinquante-quatre ans le cœur de son fils. La fleur de la beauté survivait aux années dans cette courtisane. Sa renommée d’esprit, de goût, de philosophie qui s’accroissait avec le nombre de ses adorateurs, ajoutait pour Sévigné à sa séduction. Ninon n’était plus seulement un attrait, elle était une mode; on se glorifiait d'ôtre asservi à ses charmes. Les hommes les plus illustres par le talent, et quelques-uns même des plus austères par leurs paiucipes, ne se déshonoraient pas en fréquentant sa maison. On voit par les plaintes de madame de Sévigné à sa fille que Racine et Boileau soupaient chez Ninon au dépens de son

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(ils, après avoir lu le matin leurs vers au roi et à madame de Maintenon.

Cette double séduction dans la même famille, à trente ans de distance rouvrit, la blessure au cœur de madame de Sévigné ; elle se révolta contre Ninon et s’efforça de faire rougir son (ils d’une passion contre nature.

« Mais qu’elle est dangereuse cette Ninon !

écrit-elle à sa (ille; si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cehx vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil à certain M. de Saint-Germain, que nous avons vu quelquefois à Livry, Elle trouve que votre frère a la simplicité d’une colombe ; il ressemble à sa mère ; c’est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison et qui n’esl pas si sotte que d’être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lui ôter l’estime qu’elle a pour vous : elle le (il taire et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle

corraption! Quoi! parce qu’elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela cette bonne qualité sans laquelle, selon scs maximes, on ne peut être parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu’elle fait à mon fils sur ce chapitre. Ne lui en mandez rien : nous faisons nos efforts, madame de la Fayette et moi, pour le dépêtrer d’un engagement si dangereux. »

Plus loin :

« Je crois que le chapitre de votre frère vous a fort divertie. Il est présentement en quelque repos : il voit pourtant Ninon tous les jours, mais c’est en ami. Je l’emmène en Bretagne, où j’espère que je lui ferai recouvrer la santé de l’âme et du corps. »

L’éloignement, les reproches tendres de sa mère, plus confidente de ses désordres que la décence maternelle ne le tolérerait aujourd'hui, enfin la guerre arrachèrent Sévigné à

l’amour de Ninon. Madame de Sévigné le conduisit en Bretagne et fit diversion à ses regrets par le charme de ses entretiens et de son indulgence.

Madame de Sévigné alla ensuite passer quinze mois en Provence auprès de madame de Grignan, et reconquit tous les cœurs aliénés par la froideur de sa fille.

« Il y a huit mois que je suis ici, mon cher cousin, écrit-elle à Bussy. Je vous mandai le courage que j’avais eu d’y venir de Bretagne; je ne m’en suis pas repentie. Ma fille est aimable, comme vous le savez; elle m’aime extrêmement. M. de Grignan a toutes les qualités

qui rendent la société agréable. Leur château est très-beau et très-magniüque. Cette maison a un grand air; on y fait bonne chère, on y voit mille gens. Nous y avons passé l’hiver sans autre chagrin que d’y avoir le maître de la maison malade d’une lièvre dont le quinquina a eu toutes les peines dp monde à le tirer, tout quinquina qu’il est. Enfin il est guéri II a fait un voyage à Aix, où l’on a été ravi de le revoir. D’un autre côté, mon fils est venu encore de Bretagne prendre des eaux en ce pays, où la bonne compagnie, qu’il augmente fort par sa présence, lui fait plus de bien que tout autre remède. Nous sommes donc ici tous ensemble.

Il y a une jeune petite Grignan que vous ne connaissez pas, qui tient fort bien sa place. Elle a seize ans; elle est jolie, elle a de l’esprit, nous lui en donnons encore. Tout cela ensemble fait fort bien et trop bien ; car je trouve que les jours vont si vite, et les mois et les an-

nées! je ne puis plus les retenir. Le temps vole et m’emporte malgré moi; j’ai bien voulu le retenir, c’est lui qui m’entraîne, et cette pensée me fait grand'peur. Le petit Grignan a passé l’hiver avec nous, il a eu la lièvre ce printemps; il n’est que depuis quinze jours retourné à son régiment. Il est encore dans les secrets de la Providence de savoir quand nous partirons pour Paris. »

De là elle revint à Paris, de là aux Rochers. La Bretagne était alors agitée par des soulèvements de paysans, occasionnés par la misère publique. Les termes dans lesquels madame de Sévigné s’exprime sur les supplices en masse infligés aux malheureux Bretons sont plus que cruels, ils sont légers; l’air de la cour avait endurci son âme sur les souffrances de ce qui mourait ainsi au-dessous de son niveau. Cette femme si sensible à un pli de feuille de rose

dans la destinée de sa fille rit des potences où

les troupes du roi pendent de malheureux paysans agenouillés devant leurs bourreaux, et qui ne savent pas môme la langue de leurs oppresseurs. Il faut arracher ces feuilles de la correspondance de madame de Sévigné pour croire à sa sensibilité. Une femme qui peut chercher dans le spectacle de ces supplices des agréments de style pour amuser sa fille peutêtre mère, mais elle n’est plus femme. HAtonsnous de glisser sur cette tache qui attriste ces lettres.

Le bonheur d’être cinq ans réunie à sa fille interrompt l’œuvre de sa vie, écrire et regretter. Elle marie son fils à une jeune héritière de Bretagne, qui ramène le baron de Sévigné des égarements de sa jeunesse à une vie honnête, retirée dans son bonheur et presque acétique. Il devient un des plus fervents et des plus austères disciples des amis de sa mère à Port- Royal. Madame de Sévigné, seule désormais, partage sa vie entre Paris, Livry et les Rochers.

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Elle retrouve dans ce recueillement les sources des ses sensibilités et les grâces tristes de son style. Elle écrit à cette époque :

« Nous avons eu ici les plus beaux jours du monde jusqu’à la veille de Noël. J’étais au bout de la grande allée, admirant la beauté du soleil, quand tout d’un coup je vis sortir du couchant un nuage noir et poétique, où le soleil alla se plonger, et en même tempsun brouillard affreux ; et moi de m’enfuir. Je ne suis point sortie de ma chambre ou de la chapelle jusqu’à aujourd’hui que la colombe a apporté le rameau. La terre a repris sa couleur, et le soleil ressortant de son trou fera que je reprendrai aussi le cours de mes promenades; car vous pouvez compter, ma trôs-chère, puisque vous aimez ma santé, que, quand le temps est vilain, je suis au coin de mon feu lisant et causant avec mon fils et sa femme. »

Dans cette solitude elle perdit peu de l’inté-

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rôt de son existence, car elle était de ces âmes de température tiède, auxquelles la vieillesse enlève peu de leur chaleur en ajoutant â leur sérénité. La seule passion, au plutôt le seul instinct qu’elle avait eu dans toute sa vie était son instinct de mère ; celui-là s’accroît au lieu de décroître dans la femme avec les années.

Moins on vit en soi, plus on revit dans son enfant. Sa vie ne s’épuisait pas, elle se transvasait de plus en plus dans une autre.

Dans une telle disposition d’esprit on ne sent pas le vide, car le coeur qui n’a jamais débordé est toujours aussi plein. L’amitié suffit à la température de pareilles âmes. Madame de Sévigné avait beaucoup d’amis avec lesquels elle s’entretenait par un doux exercice de plume de causer spirituellement de toute chose; à l’exception de sa fille, sa vie n’avait été qu’une conversation de soixante et dix ans. Un seul homme, parmi ces nombreux causeurs,

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paraît avoir échauffé son âme jusqu’à la chaleur de la véritable amitié : cet homme était Corbinelli. C'est le nom qui revient le plus souvent dans ses lettres.

Corbinelli était un de ces hommes rares que la nature semble avoir créés pour être les spectateurs bénévoles des choses humaines, sans y prendre jamais d’autre part que la curiosité du spectacle et l’intérêt qu’ils portent aux auteurs. Ces hommes modestes, mais nécessaires, ressemblent aux confidents sur la scène; ils écoutent, ils sont là pour remplir le vide du théâtre et pour donner la réplique aux personnages; ils ont besoin d’autant d’intelligence et de finesse que les premiers rôles, mais ils n’ont pas besoin d’autant de passion, et les applaudissements ne sont pas pour eux.

Corbinelli n’avait rien de cette vanité française qui veut être regardée, il lui suffisait de jouir. Italien de naissance, indifférent comme

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un étranger, lettré comme un Florentin de la grande époque philosophique et poétique de Léon X, amené en France par le cardinal Mazarin, employé quelques années à Rome par ce ministre à des négations secondaires, où il avait eu le secret des grandes affaires politiques dénouées par son adresse sans en avoir le mérite apparent et la récompense, Corbinelli était resté à Paris vivant d’une pension médiocre et ne désirant rien de plus que son loisir. Il cultivait pour lui-même les lettres, l’antiquité, l’histoire, la philosophie, la société éminente de son temps. C’était un Saint-Évremond italien, égal aux plus grands esprits, mais craignant la peine que donne la recherche de la gloire, et se renfermant par paresse autant que par défaut d'ambition dans le rôle d’amateur. Il avait été un des premiers à sentir l’exquise supériorité de grâce attique dans madame de Sôvigné, et il avait fait d’elle sa

Beatrix. Son admiration, son assiduité, son culte qui ne demandait aucun retour, l’avaient apparenté dans la maison; il était devenu l’homme nécessaire. Madame de Sévigné, d’abord charmée de son esprit, puis touchée de sa constance et de son désintéressement, avait fini par parler et par sentir tout haut devant lui; tout cœur qui bat fortement dans la poitrine a besoin de s’entendre dans un autre cœur. Corbinelli était l’écho de l’esprit, de l'Ame et de la vie de madame de Sévigné.

Il partageait par complaisance ou par prévention jusqu’à ses adorations maternelles pour sa fille. A Paris, Corbinelli voyait tous les jours madame de Sévigné; il la suivait quelquefois à Livry ou aux Rochers; absente, il lui écrivait ou en recevait des lettres fréquentes. L’empire de son amie sur lui était si doux qu’il ne se sentait pas esclave en étant asservi à tous scs goûts; cet empire était si absolu, qu’à l’époque

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où madame de Sévignô devint dévote, Corbnelli devint mystique. Il la suivit comme le satellite suit la planète, depuis les dissipationi mondaines de sa jeunesse jusqu’à l’ascétisme de Port-Royal et au pied des autels.

Tel était le principal ami de madame do Sévigné. Si on ôtait son nom de ses lettres? on mutilerait ce monument; il y est incrusté jusqu’au cœur, et il le mérite. 11 ne faut pas priver de tels dévouements de leur seule gloire», la gloire d’avoiraimé.Corbinelli,dontla douce philosophie et l’aimable insouciance de lui-même prolongèrent démesurément l’existence, survécut à son amie comme il aurait survécu à sa propre vie; il ne mourut qu’à l’àge de cent quatre ans. Les sentiments doux vivifient l’homme.

Ceux de madame de Sévigné étaient trop vifs pour quelle n’en fût -pas consumée. L’obsession d’une seule pensée la suivait de plus en plus jusque dans ses retraites. La vie de sa fille, devenue mère à son tour, agitée par l’ambition, gênée par la prodigalité de M. de Grignan, se répercutait douloureusement dans la sienne. Elle avait de temps en temps quelques cris de joie, bientôt changés en réflexion» et en larmes, à la vue des sites que remplissait pour elle l’image de son enfant.

« Me voilà, ma fille, lui écrit-elle de la Silleraie, dans les dernières années, me voilà dans un lieu où vous fûtes un jour avec moi; mais il n’est pas reconnaissable, il n’y a plus pierre sur pierre de ce qui était eu ce tempslà »

Et, en retournant aux Rochers :

« J’ai trouvé des bois, dit-elle d’une beauté et d'une tristesse extraordinaires : tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élevés, et font une ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. Il y a un petit air d’amour maternel dans ce détail : songez que je les ai tous plantés et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon, pas plus grands que cela (M. de Montbazon avait l’habitude de parler ainsi de ses propres enfants). C'est ici une solitude faite exprès pour y bien réver : j’y pense à vous à

MADAME DE SÉVIGNÉ 257 tout moment, je vous regrette, je vous souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup ? J'ai ces vers dans la tête :

Sous quel astre cruel l'avez-vous mis au jour,

L’ohjet infortuné d'une si tendre amour?

» 11 faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai pas... Je retrouvai, l’autre jour, une lettre de vous, où vous m’appeliez ma bonne maman; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-Marie, et vous me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans la cave. Il y a déjà du bon style à cette lettre. J’en ai trouvé mille autres, qu’on écrivait alors à mademoiselle de Sévigné; toutes les rencontres sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous, car sans cela (ajoute-

t-elle ea souriant tristement) où en prendrai-

je l’idée?

* Nous faisons une vie si réglée, poursuitelle, qu’il n’est pas possible de se mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu’à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur des bois. Après la messe on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d’oranger, on dîne, on lit ou l’on travaille jusqu’à cinq heures. Depuis que nous n’avons plus mon fils, je lis pour épargner la petite poitrine de sa femme. Je la quitte à cinq heures, je m’en vais dans les aimables allées, j’ai des livres, je change de place, je varie le tour de mes promenades. Un livre de dévotion, un livre d’histoire; on va de l’un à l’autre, cela fait divertissement, un peut rêver à Dieu, à sa Providence, posséder son àme, songer à l’avenir; enfin, sur les huit heures, j’entends la cloche, c’est le souper. Je suis quelquefois un

MADAMK 1)15 SÉVMNÉ 259 peu loin ; je retrouve ma bcllo-fillo dans son beau parterre, nous nous sommes une compagnie; on soupe pendant l’entre chien et loup... Je retourne avec elle à la place Coulanges , au milieu de ses orangers. Je regarde d'un œil d’envie la sainte horreur des bois, au travers la belle porte de fer que vous ne connaissez pas. Il y a un écho « un petit rediseur mot à mot jusque dans l’oreille. »

On voit qu’elle voulait dire jusque dans le cœur. L’écho existe encore, dit M. de Walsh, auteur d’une biographie des plus accentuées de madame de Sévigné. Une plaque de marbre dans le parterre indique aux pèlerins des Rochers la place où il faut prononcer le nom que cette mère lui a appris pour qu’il le répète.

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C’étaient les dernières heures aussi du soir serein de madame de Sévigné; elles durèrent seize mois. Puis vint la mort, la mort véritable, naturelle, après une telle vie, la mort d’une mère qui se sacrifie pour son enfant et qui meurt à sa place.

Madame de Sévigné apprit aux Rochers que

sa fille était malade, au château de Grignan en

Provence, d’une de ces maladies sourdes et

lentes qui sont comme les pièges cachés de la

ta.

262 MADAME DE SÉVÏGNÉ

vie ; elle partit pour Grignan dans une saison rigoureuse, et, s’oubliant elle-même, elle se consuma pendant trois mois de veilles autour du lit de madame de Grignan, comme elle avait fait autour de son berceau. Après ces trois semaines de veilles et d’insomnies, elle eut la joie de ramener sa fdle à la vie ; mais la sienne avait été donnée en échange. Sa tendresse seule semblait avoir retendu en elle la vie que la convalescence de madame de Grignan laissa fuir comme sans objet désormais sur la terre. Elle s’éteignit, le 16 avril 1696, dans les bras de sa fdle, et entourée de ses petits-enfants en larmes. Son dernier regard vit ceWe fille, ressuseitée par ses soins, recueillir son âme. Elle fut ensevelie dans la chapelle du château de Grignan; mais sa véritable et vivante sépultare, ce sont ses lettres; son corps est à Grignan, son âme est toute là.

Non loin de sa tombe, on montre aux voyageurs sa grotte chérie de Roche-Courbierre, sur les flancs de laquelle les racines d’un figuier poussent encore quelques branches contemporaines de la visiteuse de Grignan; c’est à l’entrée de cette grotte, à l’ombre de ce figuier, qu’elle aimait à s’asseoir pour écrire. Ce lieu est voisin des grottes de Vaucluse illustrées par Pétrarque, poete qu’elle adorait, parce qu’il n’avait vécu, comme elle, que

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d'une seule pensée. Madame de Sévigné, à la poésie près, est en effet le Pétrarque de la prose en France. Comme lui, sa vie n'a été qu’an nom, et elle a ému des millions d’âmes des palpitations d'un seul cœur. Comme lui, elle ne doit sa gloire qu’à un seul sentiment.

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Telle fut la vie sans événements de cette femme qui n’eut pas d’autre histoire que ce qui se passe entre le cœur et l’esprit dans la chambre d’une mère qui pense à sa fille absente. Des regrets, des alarmes, des tendresses, des départs imprévus, des retours espérés, des réunions passionnées, mais silencieuses, des confidences de famille dont l'intérét ordinairement ne dépasse pas le seuil de la maison, des descriptions de lieux et de sites aimés par

leurs souvenirs, des conversations avec les amis et ies voisins, un écho souvent lointain des rumeurs de la cour, le commérage à huis clos d’un siècle immortel, enfin une mort douce après une vie sans drame : voilà toute celte existence. Elle est monotone comme le chaut d’une nourrice qui berce son enfant depuis le berceau jusqu’à la mort, et cependant le monde ne se lasse pas de l’écouter. Les renommées des hommes de guerre, des minisîres, des poètes, des orateurs sacrés de ces temps subissent les vicissitudes de la postérité et s’enfoncent plus ou moins vite dans la brume de la distance; la personne et les lettres de madame de Sévigné n’ont cédé ni une palpitation ni une page au temps. On recherche les moindres billets, dans les archives des familles avec lesquelles ‘"•et te femme mémorable fut liée, comme des trésors, et la découverte d’une correspondance de la causeuse solitaire

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des Rochers ne donnerait pas moins d’émotion aux érudits que la découverte d’un livre tronqué de Tacite. Pourquoi cela? C’est que le cœur humain est plus sympathique encore qu’il n’est curieux, et que les secrets de la tendresse d’une mère pour son enfant, quand ils sont surpris à la nature et gravés par le génie du sentiment, ont autant d’intérêt pour nous que les destinées d’un empire. Entrez dans l’intérieur de toutes les demeures, regardez sur la tablette de la cheminée le titre du livre le plus répandu, le plus usé par la main des lecteurs de la famille : vous trouverez xingt fois contre une la correspondsnce de madame de Sévigné. Les chefs-d’œuvre de l’esprit humain cédant le pas à cette conversation éternelle. C'est le classique des portes fermée

Toutefois, c'est le livre de la vieillesse plus que (les vertes années de la vie. 11 n’a pas assez de passion pour la jeunesse. Pour s'y plaire, il faut que la première chaleur de la vie soit éteinte ou amortie en nous par l'àge avancé.

C’est le livre du soir, non du matin, il a le jour doux, les ombres, les rêveries, les loisirs vagues, les sérénités du soleil couchant. Il convient à cette heure où les hommes cessant de désirer, de marcher et d’agir, s’asseoient de-

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vant la porte ou au coin du foyer pour s’entretenir à demi-voix des choses et des foules qui passent, sans être tentés de s’y mêler. C’est moins la vie que la conversation sur la vie. Ce livre délasse après les émotions du cœur et des jours. C’est le livre du repos.

Cependant il y a une leçon dans ce livre et dans cette vie de madame de Sévigné. Les mères , en le relisant, apprendront à aimer autant, et les filles à aimer davantage.

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«•a v i ‘ n " 1u,f incre.iiocwReûmmd, lOrnbcUne, Paya de For, le Sang bumaio, •'«'.delà Vie flamande, Sont, de jeuurtan.

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Tombe de fer. Tribun de Garni, VciUér.

Bamaude», Vuleumd'eufonl. M. « orne Souv. dan Proteril. P. Caraellle Ittavrei. C« D.eti Amour coupable.

Belle Aurore, Bal» mamue»,floIle l‘ari- ■leunc, Chaîne d’or. Chambre bleue, CMt. de Hocbe «anplenle, CbAtceu en A(n,,ue. Dame du Chàt. muré, Dern oipiuiion. Ducli. de Teuzun, Docb d Epoaoc», Femme de i’Ateufle, Folie»

du Cour, Fruit défendu. Gelant, de le cour de Leuia W— R««euce-Jraof».e de tome ÏV — Meitreaee» du Hoa— Pare ,aui Cerf., Jeu de le Reine, Jolie Bohémienne, Uon. de Paria, Med . Louiae de France, Mad. de le Sablière, Mlle le Toor du Pin, Main gauche ot Main droite, ■,'a rq. de Porabcre, Marq. .anglanle, B de pique. Poudre et Neige, l T riue. de t-outi, Proc, crimin .Rivale de le Ponopad.iur, Salon du Diabl», Sécréta d’une «orrzere, Sorcière du Roi, le. Soupen de la Régence, Suite] d'une Faute. 3 Amoure. Bal Uunmae Grand Oéaert npléclntp D. Olympia, Mlle Jutlino de Liroo, Prem. Communion. Deleo.

appt Voyage aux Ville» maudite». P Beltuf Avant, partiiennee, pet. Mal d une Jeune femme. Cb. Dlrlteau Conte, de Koffl, JKet.it récit, du feyer.

Neveu do ma tante. O. Didier Fille du fini, Mad. Courge.. M. du Camp M onde I8S7,C Aventure». Al. Dnmaa Acté.Aruaiiry, AngePitou ,Aae*mo, A > eut

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