‹ Mme de SévignéChapitre 7 sur 10 · Petite monnaie de cuivre, valant deux deniers · texte numérisé non relu

Petite monnaie de cuivre, valant deux deniers

quelque demeure amie. On faisait au plus dix lieues par journée. L'équipage était digne du rang de Mme la marquise. « Je vais à deux calèches, dit-elle à sa fille. J'ai sept chevaux de carrosse, un cheval de bat qui porte mon lit, et trois ou quatre hommes à cheval. Je serai dans ma calèche, tirée par mes deux beaux chevaux ; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'autre, mon fils, la Mousse, et Hélène. Cela aui'a quatre chevaux avec un postillon. » Ce train, comme on voit, est respectable; mais souvent on faisait mieux. Voici comment voyageait Mme de Montespan, quand elle allait prendre les eaux à Vichy : « Elle est dans une calèche à six chevaux avec la petite de Thianges ; elle a un carrosse derrière, attelé de la même sorte, avec six filles. Elle a deux fourgons, six mulets, et dix ou douze cavaliers à cheval sans ses officiers : son train est de quarantecinq personnes. » Comme la route était longue, on s'arrangeait pour ne pas s'ennuyer. Mme de Sévigné avait soin de choisir quelques compagnons agréables ; elle emportait dans sa voiture les livres qu'elle aimait ; on causait, on relisait Corneille ou Nicole, et de temps en temps on regardait le pays. Ces belles rives de la Loire, elle les avait suivies bien souvent, dans des dispositions d'esprit très différentes ; d'abord avec son mari, quand il l'emmenait pour la première fois en Bretagne, dans la joie et l'éclat de sa jeunesse; puis avec son fils et sa fille, dont elle était si fière. Longtemps après, en les revoyant toute seule, elle y découvrait des beautés nouvelles, et il lui semblait

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qu'elle ne les avait jamais vues. « Il y a des âges, disait-eile, où l'on ne regarde que soi. » En somme, le voyage s'achevait sans ennui, et Mme de Sévigné nous en fait de si plaisantes descriptions, que nous, qui ne connaissons plus ces interminables traversées, nous sommes quelquefois tentés de les regretter.

On arrivait enfin à Vitré, et de là au château des Rochers, qui n'en est éloigné que de six kilomètres. Je me figure que le cœur de Mme de Sévigné devait battre, quand son carrosse entrait dans cette grande place carrée qui s'étend en face du château. Elle y trouvait ses serviteurs et ses vassaux réunis pour l'attendre. Une fois, nous dit-elle, son régisseur Vaillant avait préparé une sorte d'entrée à son fils ; il avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf à la cravate. Cette vieille noblesse si déprimée, si humiliée à Versailles, sacrifiée à des gens de robe ou de finance, rampant devant des commis de ministres, se relevait en rentrant chez elle et y reprenait le sentiment de son ancienne grandeur.

Le château des Rochers existe encore, et il n'a pas trop changé d'apparence depuis l'époque où Mme de Sévigné l'habitait. C'est un bâtiment composé de deux corps de logis en équerre qui s'appuient sur une tour centrale du xv'' siècle. L'aspect en est simple et noble; point d'ornement inutile; la tour seule, avec son toit élégant, ses clochetons et ses tourelles, a une assez fièrc tournure. Vers la gauche s'avance une rotonde isolée, que le mur et la porte du jardin

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relient au château. C'est la chapelle, qui fut bâtie par l'abbé de Goulanges. Pauvre abbé! malgré son goût pour l'épargne, il était possédé d'une innocente manie, il aimait à bâtir. « Les mains lui frétillent, disait sa nièce » ; et de temps à autre, quand on ne pouvait pas faire autrement, on lui passait une muraille. Il faut avouer que cette fois il n'a pas trop abusé de' la permission. Son édifice circulaire est bien modeste, et, de loin, on pourrait aisément le prendre pour un simple pigeonnier.

Entre la chapelle et le château, une porte s'ouvre sur le parterre. Nous pouvons supposer qu'à peine reposée du voyage Mme de Sévigné s'empressait d'y courir. Ce qu'elle aime le plus aux Rochers, ce n'est pas le château lui-même : — elle connaît de plus belles demeures; — c'est le parterre et le parc. Elle n'a pas de plaisir plus vif que de s'en occuper ; elle les modifie sans cesse, elle les orne, elle les embellit, elle les met à la mode du jour. Elle s'est empressée d'abord de faire arracher, dans son parterre, ces bordures de buis qui plaisaient aux courtisans de Louis XIII ; elle y a multiplié les pelouses, elle a tout rempli de jasmins et d'orangers, si bien que le soir, quand l'air en est parfumé, elle se croit en Provence. Aussitôt que Le Notre s'est fait une réputation dans l'art de décorer les jardins, elle lui demande des dessins et des plans. Lorsqu'ils sont exécutés, et que les Rochers ont pris un petit air de Versailles, elle contemple son œuvre et s'en félicite. « Voilà, écrit-elle à sa fille d'un ton de triomphe, ce

que notre parterre de houx n'aurait jamais cru pouvoir devenir. » Du parterre on passe dans le parc, qui est vaste et bien aménagé. C'est là plus qu'ailleurs que s'est conservé le souvenir de Mme de Sévigné. Les allées qu'elle a plantées existent encore, et on vous les nomme des noms mêmes qu'elle leur avai't donnés. Voici laSolitaire, l'Infinie, qui serpente, et dont on n'aperçoit pas le terme; le mail, droit et large au contraire, et qui aboutit à une sorte de place d'où la vue peut embrasser tous les environs. Les Rochers sont situés au milieu d'un plateau d'une assez grande étendue, qui se relève peu à peu vers les extrémités. Il n'y a là ni ces variétés d'aspect, ni ces grandeurs ou ces brusqueries de perspective que nous aimons aujourd'hui, point de fleuve qui traverse la plaine, point de montagne escarpée qui l'encadre. C'est un paysage tranquille, dont l'œil jouit paisiblement et qui repose l'esprit. Ce qui en fait le caractère principal, c'est que les arbres y sont si pressés , si touffus , qu'on n'aperçoit pas autre chose jusqu'aux limites de l'horizon, et qu'on se croirait au milieu d'une forêt. Mme de Sévigné, qui sait regarder et qui observe avec soin, n'est pas seulement frappée de l'abondance des arbres; elle admire aussi l'intensité sombre de la verdure. « Le vert de ces bois, dit-elle, est plus beau que celui de Livry. » C'est une remarque dont on peut vérifier l'exactitude quand on visite le joli parc de Vitré, ou que l'on contemple les campagnes qui environnent Rennes, du haut de la promenade du Thabor.

La vie qu'on menait aux Rochers était sévère. Dans une des dernières visites que Mme de Sévigné a faites à son vieux château, après le mariage de son fils, elle décrit à Mme de Grignan l'emploi de ses journées. C'était à la vérité un jour où elle se trouvait seule avec sa belle-fille, et où le « petit ami » était absent. « On se lève à huit heures ; très souvent je vais, jusqu'à neuf heures, que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois; après la messe, on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on dîne ; jusqu'à cinq heures, on travaille ou on lit : depuis que nous n'avons plus mon fils, je lis, pour épargner la p&tite poitrine de sa femme. A cinq heures, je la quitte, je m'en vais dans ces aimables allées; j'ai un laquais qui me suit; j'ai des livres, je change de place, et je varie les tours de mes promenades; un livre de dévotion, uu un autre d'histoire, on change, cela fait du divertissement; un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le souper — Ma chère enfant, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici. » Voilà une vie bien monotone; il est vrai qu'elle est égayée de temps en temps par quelque incident imprévu. D'abord, on reçoit souvent des visites ; elles ne sont pas sans doute toutes agréables. « Vous ne savez pas, disait Bussy, vous autres qui n'avez jamais bougé de Paris, ce que c'est que la rusticité des provinces. » Il en est })ourtant dans le nombre qu'on

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aime à recevoir : on peut trouver partout des personnes d'esprit avec qui l'on passe quelques moments agréables. Ce sont quelquefois de très grands personnages qui font l'honneur à la marquise de s'arrêter chez elle : la princesse de Tarente, le duc de Ghaulnes, le marquis de Lavardin, lieutenant général en Bretagne. Ce dernier, en l'absence du gouverneur, est bien ais^ d'étaler tout l'appareil de sa puissance; il arrive accompagné de ses officiers, de ses gardes, i)récédé de ses trompettes, suivi de vingt gentilshommes, qui lui font cortège, ce qui met le paisible château en émoi. A son tour, la marquise est bien obligée de rendre les honnêtetés qu'on lui a faites; elle visite tout le voisinage. Quelquefois même, elle se laisse entraîner, par les instances de ses amis, à paraître aux Etats de Bretagne : c'est une affaire; il lui faut quitter les Rochers, s'établir à Vitré, à Vannes, à Rennes. Elle y est reçue avec un empressement dont elle est à la fin un peu fatiguée ; elle y trouve trop de bruit, trop de cohue, trop de fêtes, trop de dîners surtout, des dîners « d'une magnificence à mourir de faim », et dont elle n'ose pas raconter le détail à sa fille, de peur de lui donner une indigestion. Au bout de quelques jours, quand elle peut décemment le faire, elle se sauve de ce tourbillon et retourne aux Rochers, « affamée de jeûne et de silence ».

Gomment une femme du monde, accoutumée à vivre au milieu des sociétés les plus agréables de Paris, a-t-elle pu se plaire à ce point dans son châ-

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teau de Bretagne et y rester sans ennui des années entières? Il est naturel que nous en soyons surpris, car elle s'en étonne elle-même. « C'est une chose étrange, dit-elle, comme avec cette vie tout insipide et quasi triste les jours courent et nous échaj)pent. » C'est qu'elle possédait une merveilleuse souplesse de caractère, et, de même qu'elle s'accommodait sans effort de toutes les personnes, elle savait se plier à toutes les circonstances. Elle a dit de son fils : « Il prend l'esprit des lieux où il est. « Evidemment c'est une qualité que le fils tenait de sa mère. La plus mondaine des femmes, quand elle était dans le monde, devenait campagnarde aux champs. La solitude ne l'effrayait pas, au contraire; il lui arrivait souvent de la rechercher. Elle écrit un jour à sa fille de sa retraite de Livry : « Je suis ici, ma chère fille, toute fine seule : je n'ai pas voulu me charger d'un autre ennui que le mien. Nulle com})agnie ne me tente; je veux me vanter d'être toute l'après-midi dans cette prairie, causant avec nos vaches et nos moutons. » Et, quand au plaisir d'être seule, de rêver, de lire, de causer avec les Taches et les moutons, s'ajoutait celui de se promener dans un parterre fleuri ou sous de grands arbres et de regarder un beau paysage, elle y prenait tant de goût qu'on avait grand'peine à la ramener dans le monde.

On a dit que Mme de Sévigné était un des écrivains du xvii^ siècle qui ont le mieux compris et le plus aimé la nature. L'observation est juste, à la condition de ne rien exagérer. Il faut d'abord remarquer

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qu'elle ne fait jamais de ces longues descriptions dont nous avons l'habitude ; elle peint d'un trait, et ce trait même d'ordinaire ne lui appartient pas en propre et n'a rien de bien nouveau. Souvenons-nous qu'elle a dit : « Je n'invente rien ». C'est la vérité, et il faut, quoi qu'elle fasse, que l'élan lui vienne du dehors. Elle a commencé par voir la nature à travers ses poètes favoris ; c'est dans la Jérusalem, dans \ Aminte, dans le Pastor fido, qu'elle l'a d'abord admirée; et, comme ces poèmes sont pleins de mythologie, elle en a fait, à leur exemple, un grand usage. Elle dira du ton le plus naturel du monde « qu'elle est restée deux heures avec les Hamadryades «, ou « qu'elle s'est promenée le soir aux rayons de la belle maîtresse d'Endymion « . C'est ainsi qu'on parle autour d'elle; seulement ses contemporains s'en tiennent à ces peintures de convention; on dirait, quand ils dépeignent le lever ou le coucher du soleil, quand ils parlent du printemps ou de l'hiver, qu'ils ne les ont jamais vus que dans les vers des poètes. Mme de Sévigné a regardé la nature : c'était presque une nouveauté; et elle y a retrouvé, plus complète, plus vive, l'impression que les peintures du Tasse, de Guarini et des autres lui avaient donnée. Elle répète les termes dont ils se sont servis, elle emploie leurs images, leurs métaphores, mais tout chez elle est rajeuni par l'émotion personnelle. Ce qu'elle dit avec les mots des autres, on sent qu'elle l'a vu de ses yeux; l'expression est quelquefois banale,\le sentiment est toujours vrai. Voilà, je le répète, son originalité véri-

table. Il faut voir comme elle reprend sa fille, qui n'a jamais regardé la campagne que des fenêtres de Grignan, et qui ne connaît les rossignols que pour les avoir rencontrés dans les descriptions des poètes : (c Où prenez-vous qu'on entende des rossignols le treize de juin ? Ah! ils sont trop occupés du soin de leur petit ménage. Il n'est plus (piestion ni de chanter, ni de faire l'amour, ils ont des pensées plus solides. )) Ce n'est pas elle qui aurait commis une pareille erreur. Elle met une certaine gloire à bien connaître les choses de la campagne. Quand le printemps commence, elle fait tous les jours sa tournée; elle veut voir par quelles transitions insensibles, par quelles nuances délicates, les feuilles changent du rouge au vert; elle va d'un arbre à l'autre; quand elle a fini avec les charmes, elle passe aux hêtres, puis aux chênes; et, la visite achevée, lorsqu'elle a tout observé, tout noté, elle dit avec une confiance amusante : « Il me semble qu'en cas de besoin je saurais bien faire un printemps ».

C'est ainsi que le temps s'écoule aux Rochers sans qu'elle s'en aperçoive. Chaque saison a ses agréments pour elle. Sans doute elle est heureuse « d'entendre le rossignol, le coucou et la fauvette ouvrir le printemps dans les bois », mais elle trouve du plaisir aussi dans « ces beaux jours de cristal de l'automne, qui ne sont plus chauds et qui ne sont pas froids ». Et l'hiver lui-même n'est pas sans charme, quand le soleil brille par un froid piquant, « et que les arbres sont parés de perles et de cristaux ». Le temps vient

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enfin de quitter sa solitude ; elle retourne sans empressement à Paris, rapportant à sa fille les économies qu'elle a faites, économies importantes, qui, une fois, dépassèrent seize mille livres, et je suppose que, tandis qu'on la félicite de son courage, elle se dit au fond du cœur que c'est de l'argent gagné sans peine.

Les charmantes causeries qui remplissent les lettres de Mme de Sévigné ne se bornent pas, comme on j)ense bien, aux événements de famille. Il y est question de beaucoup d'autres choses. Pendant vingtcinq ans elle a tenu sa fille au courant de tout ce qui se faisait et se disait à Paris et à Versailles. Mme de Grignan était très friande de ces nouvelles dans son exil de Provence. Le Mercure et la Gazette de France, qui étaient des journaux surveillés par l'autorité et quasi officiels, se gardaient bien de dire ce qu'on désirait surtout de connaître. Les gazettes à la main de l'abbé Bigorre et des autres ne soulevaient qu'un coin du voile. Mme de Sévigné, qui pensait n'écrire que pour sa fille, ne se croyait pas obligée d'être discrète. Elle raconte tout ce qu'elle sait; et, comme elle a de grandes relations et qu'elle fréquente les Ijons endroits, elle sait à peu près tout ce qui se fait ou se j)ré})are. Il n'y a ])oint d'intrigue intérieure, point d'événement politique ou militaire auquel elle ne touche en passant : en sorte que si nous voulions

la suivre dans tous ses récits, c'est l'histoire entière de cette époque que nous serions forcés de raconter. Ce travail a été fait plusieurs fois, il me paraît inutile de le recommencer. Je ne veux présenter, en finissant, que quelques observations rapides.

Ce n'est pas la même chose, il s'en faut de beaucoup, d'étudier le xvii^ siècle dans les histoires qu'on en a faites ou de chercher à le connaître en lisant les lettres des contemporains. L'impression qui se dégage de ces deux lectures est fort différente. Les histo- T"iens, qui jugent une époque à distance, la représentent par son caractère le plus général; ils n'en font ressortir que les traits dominants, et, sacrifiant tout le reste, ils en tracent des tableaux dont la précision et la simplicité séduisent l'esprit. On finit par s'habituer à la voir comme ils l'ont dépeinte, et l'on ne peut plus supposer qu'il y ait chez elle autre chose que les qualités qu'ils lui attribuent. Mais, quand on lit les correspondances qui rapportent les événements comme ils se sont passés, sans les changer ou les choisir, l'opinion qu'on s'était faite, d'après les historiens, sur les hommes et sur les choses se modifie beaucoup. Nous nous apercevons alors que, dans tous les temps, le bien et le mal se mêlent, et même que la proportion du mélange varie moins qu'on ne croit. Cousin dit quelque part : « Dans un grand siècle, tout est grand ». C'est justement le contraire qui est vrai : il n'y a pas de siècle si grand où il n'y ait beaucoup de petitesses, et il convient de s'y attendre pour ne pas éprouver de mécompte, quand on entreprend

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de l'étudier. Aucune époque n'a été plus célébrée, plus admirée que le règne de Louis XIV; la correspondance de Mme de Sévigné risque de fort attiédir notre admiration. Elle rapporte à tout moment d'étranges histoires qui nous font réfléchir. Quand on rencontre, dans une société qu'on nous dépeint si délicate, si noble, si régulière, tant d'aventures scandaleuses, tant de désordres honteux, tant de ménages mal unis, tant de fortunes qui ne se soutiennent que par des expédients malhonnêtes, des grands seigneurs qui achètent sans payer, qui promettent sans tenir, qui empruntent sans rendre, qui sont aux genoux des ministres et de leurs maîtresses, qui trichent au jeu, comme M. de Cessac, qui vivent aux dépens d'une grande dame, comme Gaderousse, qui livrent leur femme au roi, comme Soubise, qui lui offrent leur nièce, comme Villarceaux, ou qui soutiennent, comme Bussy, « que les plus délicats en honneur doivent être ravis quand une pareille fortune s'adresse à leur maison », il me semble qu'on est en droit de conclure qu'entre ces gens et nous il n'y a guère de différence, que peut-être sur quelques points nous valons mieux qu'eux, et que, dans tous les cas, ce n'est pas la peine de se servir de leur exemple pour malmener notre temps.

Mais voici en quoi ils diffèrent de nous. Il y avait alors certJiines choses sur lesquelles en général on s'accordait, et ce sont précisément celles qui donnent lieu chez nous aux ])lus grandes divisions, la religion et la politique. Tout le monde alors n'était pas dévot,

il s'en fallait de beaucoup; mais presque tout le monde était croyant, et il n'y avait à peu près personne qui contestât dans son principe l'autorité royale. Aujourd'hui la foi religieuse et la foi monarchique sont à peu près éteintes, et il n'y a presque plus de ces opinions communes qui s'imposent à tous, qu'on respire comme l'air, dont on s'imprègne sans le savoir et qu'on retrouve toujours au fond de soi dans les circonstances graves, malgré tous les changements que nous fait subir l'expérience. Est-ce un bien? est-ce un mal? faut-il s'en réjouir ou s'en plaindre? Chacun répond suivant ses dispositions et son caractère. Les esprits hardis, qui se sentent de force à se faire une conviction personnelle, s'applaudissent d'être délivrés de ces préjugés qui gênaient l'indépendance des opinions, et d'avoir devant soi l'espace libre. ^lais les autres, c'est-à-dire le plus grand nombre, ceux qui n'ont pas ces hautes visées, et dont la vie d'ailleurs est occupée par d'autres soins, quand il leur faut résoudre tout seuls ces grands problèmes, sont inquiets, troublés, incertains; ils regrettent de n'en plus trouver des solutions toutes faites, et se disent tristement avec Jocelyn :

Oh ! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête Où l'homme ne sait pas où reposer sa tête, Où la route finit, où l'esprit des humains Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins, Ne pouvant ni rester sous un passé qui croule, ^i jeter d'un seul jet l'avenir dans son moule!

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Voilà un tourment d'esprit qu'on ne connaissait guère au xviic siècle : les lettres de Mme de Sévigné le font bien voir.

Quoiqu'elle fût très émue et fort satisfaite quand le Roi lui adressait la parole, et qu'un jour, dans sa jeunesse, elle eût été tentée de le trouver un très grand prince, parce qu'il venait de la faire danser, elle n'était pas de ces fanatiques qui se faisaient une superstition de l'adorer et lui décernaient presque -des honneurs divins. Elle voyait le ridicule de ces flatteries outrées et s'en moquait à l'occasion. « On nous mande, écrit-elle à sa fille, que les Minimes de votre Provence ont dédié une thèse au roi, oii ils le comparent à Dieu, mais d'une manière où l'on voit

clairement que Dieu n'est que la copie Trop est

trop : je n'eusse jamais soupçonné des Minimes d'en venir à cette extrémité. » [il y a toujours eu, chez cette ancienne frondeuse, une pointe d'indépendance et un goût secret d'opposition. .C'est ce qui donne plus de prix à son témoignage quand elle nous montre à quel point la France était alors éprise de son roi. « Que ne font-ils pas, dit-elle des courtisans, pour plaire à leur maître? Avec quelle joie, avec quel zèle ne courent-ils pas à l'hôpital pour son service? Comptent-ils pour quelque chose leurs santés, leurs plaisirs, leurs affaires, leurs vies, quand il est question de lui obéir et de lui plaire? » Et ailleurs : « Si nous étions ainsi pour Dieu, nous serions de grands saints ». Le Roi inspirait un si grand respect que les gens môme ([u'il avait le plus cruellement traités ne

faisaient pas remonter jusqu'à lui la responsabilité de ses rigueurs. Bussy, pendant son exil de dix-sept ans, ne peut s'empêcher d'avoir quelquefois des mouvements d'impatience; il s'emporte contre ses amis qui l'oublient, il injurie ceux qui lui semblent prendre sa place; mais sa colère n'atteint jamais le principal, le seul auteur de ses maux. Pour le Roi, il est toujours respectueux, soumis, tendre, passionné. C'est un bon maître, même quand il frappe, et il ne prononce son nom qu'avec des larmes. « Il est tout naturel, dit-il à sa cousine, de haïr ceux qui nous font du mal; cependant j'aime le Roi, je lui souhaite du bien et je prie Dieu de tout mon cœur pour lui. » C'était vraiment être bien généreux. Ainsi les gens même qui se trouvaient le plus mal de ce régime n'en concevaient pas un autre. Il leur arrivait de souhaiter la disgrâce d'une favorite ou la chute d'un ministre quand ils croyaient avoir à s'en plaindre, mais leurs désirs n'allaient pas plus loin, et nous ne voyons pas qu'ils aient jamais imaginé pour la France un autre gouvernement que celui sous lequel on vivait.

Sur la religion, les esprits étaient un peu plus divisés. Il y avait sans doute alors des incrédules, et même en assez bon nombre. « Il faut que vous sachiez, disait Nicole, que la grande hérésie du monde n'est pluslecalvinismeouleluthéranisme: c'est l'athéisme. » Mme de Sévigné parle de quelques-uns de ces athées, Saint-Germain, Ninon de Lenclos, qui travaillaient à pervertir les jeunes gens, a Qu'elle est dangereuse, cette Ninon ! Si vous saviez comme elle dogmatise sur

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la religion, cela vous ferait horreur. » Mais n'oublions pas que beaucoup de ces incrédules n'étaient guère que des croyants retournés. A propos de cette anecdote étrange qui nous montre Gondé et la Palatine essayant, avec le médecin Bourdelot, de brûler un morceau de la vraie croix, Sainte-Beuve fait remarquer qu'il y a loin de cette jeune incrédulité, peu sûre d'elle-même, et qui tente le sacrilège, à l'indifférence tranquille qui n'a pas besoin de preuve pour ne pas croire. « Après tout, ajoute-t-il, ces esprits forts, qui mettaient tant de prix à un brûlement de la vraie croix, étaient bien du même temps que ces autres grands esprits qui croyaient à la guérison paï la sainte épine. » Beaucoup de ces libertins, comme on les appelait alors, ne l'étaient que par forfanterie, pour étonner les bonnes gens, et faire parler d'eux. Au siège de Lérida, Bussy dînant, avec quelques étourdis, dans une église, avait envoyé chercher des violons, et déterré un cadavre, pour lui faire danser une ronde; en réalité, il craignait les esprits, et il avoue que, dès qu'il était couché, il se mettait la tête sous la couverture « afin de s'ôter les moyens de rien entendre qui pût lui faire peur )). Pendant un incendie qui menaçait son château, il s'empressa de jeter un scapulaire dans les flammes, et, le feu s'étant éteint à l'instant, il ne put jamais dire s'il devait ce bonheur au scapulaire ou au vent qui, fort à propos, avait changé de direction. Il n'y a pas à être surpris que l'impiété de ces prétendus esprits forts ne fût pas très solide. La plupart d'entre eux, quand l'âge d'être

libertins était passée, devenaient dévots. Les autres ne voulaient pas causer de scandale, et, le dernier moment venu, pour faire comme tout le monde, ils appelaient un prêtre : c'est ce que l'un d'eux, Guy- Patin, appelait mourir more majoram. En somme, ces résistances rares, timides, se perdaient dans la grande uniformité des croyances, et elles ne doivent pas nous empêcher de dire que, pris dans son ensemble, ce siècle était chrétien.

Mais tout le monde alors n'était pas chrétien de la même façon. Il y avait des gens qui l'étaient par habitude, par tradition, comme par maintien, sans que du reste leur croyance influât beaucoup sur leur conduite. Qu'on se rappelle l'amusante histoire que Mme de Sévigné raconte à propos du Petit Bon (le comte de Fiesque) et de la Souricière [Mme de Lyonne) , qui étaient au mieux ensemble. Dans un rendez-vous qu'elle lui avait donné, après deux longues heures de conversation, à laquelle la dévotion était tout à fait étrangère, elle lui dit tout d'un coup : « Petit Bon, j'ai quelque chose sur le cœur contre vous. — Et quoi, madame ? — Vous n'êtes point dévot à la Vierge ; ah! vous n'êtes point dévot à la Vierge : cela me fait une peine étrange. » La piété de Mme de Sévigné n'était pas aussi accommodante. Elle apporte sans doute dans les choses religieuses, comme en tout le reste, une grande liberté d'esprit. La dévotion théâtrale des Provençaux, les processions de pèlerins et de pénitents l'impatientent. Elle parle sans beaucoup de respect de la châsse du bon saint Marceau et de

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celle de sainte Geneviève, qu'on promène dans lec rues de Paris pour obtenir le beau temps ou la pluie, et qui se font d'aimables révérences quand elles se rencontrent. Elle est tentée de faire aux protestants, lorsqu'elle discute avec eux , des concessions fort compromettantes. Son ami, le cartésien la Mousse, lui ayant expliqué certaines opinions d'Origène, que l'Église a condamnées, elle ne se gêne pas pour les trouver fort raisonnables. « Vous aurez peine, écritelle à cette occasion, à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que d'un ordre du Roi et de la sainte Écriture. » Au risque de se brouiller avec tous les saints, elle fait écrire ces mots au-dessus du maître autel de sa chapelle : Soli Deo honor et gloria. C'est le moyen, dit-elle, de ne pas faire de jaloux. N'en concluez pas qu'elle soit une libertine : nous avons vu qu'au contraire les esprits forts lui font horreur. Dès sa jeunesse, Port-Royal l'a séduite par sa morale austère et les sévérités de sa doctrine. Quand elle vient de causer avec quelqu'un de ses docteurs ou de lire leurs ouvrages, elle est saisie de tels accès de piété que son cousin Russy, qu'elle prêche comme les autres, s'épouvante, et sent le besoin de modérer son zèle. « ISe prenons pas les affaires trop à cœur, lui dit-il; cela nuit fort à la longueur de la vie. C'est, à mon avis, être déjà presque damné que de croire trop de l'être ; il y a raison partout; vivons bien et nous réjouissons. En matière de conscience, trop de délicatesse fait les hérétiques. Je ,ne veux aller qu'au paradis, et pas plus haut. » Mais

Bussy s'alarmait à tort; la dévotion de Mme de Sévigné n'était pas aussi inquiétante qu'il le supposait; elle avait de nombreuses intermittences, et nous la voyons successivement, dans ses lettres, s'éteindre et se ranimer. C'est surtout lorsqu'elle est seule, à Livry, aux Rochers, pendant les journées d'hiver, qu'elle redevient sérieuse et triste, et qu'elle a comme des retours réglés de piété. Elle relit Nicole et Pascal; elle se souvient des nombreux amis qu'elle a perdus. « Hélas! dit-elle, comme cette mort va courant partout et attrapant de tous les côtés ! » et naturellement la mort des autres la fait penser à la sienne. Sur le cadran solaire de son jardin, elle a fait graver la devise suivante : Unam time. Cette heure terrible et incertaine, elle y songeait souvent, et la frayeur qu'elle en avait lui inspirait quelquefois des plaintes éloquentes : « Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse. Je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en sorte; cela m'assomme. Et comment en sortirai-je? par où? par quelle porte? quand serace ? en quelle disposition ? comment serai-je avec Dieu ? qu'aurai-je à lui présenter? que puis-je espérer? suisje digne du paradis? suis-je digne de l'enfer? quelle alternative! quel embarras!... j'aurais mieux aimé mourir entre les bras de ma nourrice ! » Et elle se promettait alors de vivre plus sérieusement et de se mieux préparer à ce moment redoutable; elle prenait de bonnes résolutions pour l'avenir , mais bientôt « un souffle, un rayon de soleil emportait toutes ces réflexions du soir » . Elle revoyait ses amis, elle prenait

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part à leurs vives et médisantes causeries. Elle riait comme les autres, et plus que les autres, des récits malins qu'elle entendait faire, et ne résistait pas au plaisir de les redire avec une verve qu'on admirait. Elle s'en voulait, se grondait, et ne se corrigeait pas. « Je ne suis ni à Dieu ni au diable, disait-elle; cet étit m'ennuie, quoiqu'entre nous je le trouve le plus naturel du monde. » Il lui était si naturel, qu'à vrai dire elle n'en est jamais sortie. Malgré toutes ses bonnes résolutions, elle a vécu dans ces alternatives perpétuelles de relâchement et de piété jusqu'à la maladie qui l'emporta. Mais alors elle se trouva ferme et résolue; son gendre, qui fut témoin de ses derniers moments, nous dit « qu'elle recueillit le fruit des bonnes lectures pour lesquelles elle avait tant d'avidité, et qu'elle envisagea la mort avec une fermeté et une soumission étonnantes ». C'est, du reste, ainsi qu'on finissait d'ordinaire à cette époque. Beaucoup de personnes d'esprit trouvaient, comme Mme de Rambures, qu' « il était ennuyeux de vivre dans la grâce de Dieu », mais tout le monde voulait y mourir. Quand Mme de Sévigné mourut, à soixante-dix ans, elle n'avait pas trop senti les atteintes de la vieillesse. L'amie de Bussy, Mme de Scudéry, qui la vit quelques années auparavant, était surprise de la trouver encore belle; elle semblait toujours jeune à ses amis. Nous avons ses dernières lettres; rien n'y trahit son âge : elles sont aussi gracieuses, aussi spirituelles, aussi piquantes, aussi animées que les autres. Dans celle qu'elle écrivit une quinzaine de jours

avant de mourir, elle déplore la perte du jeune marquis de Blanchefort, fils de la maréchale de Créquy, avec une tendresse touchante qui prouve que, malgré les années, son cœur n'avait pas pris une ride. C'est une bonne fortune rare, et qu'elle devait mieux apprécier que personne. Jamais assurément son optimisme obstiné n'a été mieux justifié, et c'est alors surtout qu'elle pouvait dire avec raison « qu'elle était contente de sa destinée » . Durer sans vieillir, se sentir jusqu'au bout vivant et entier, conserver dans l'âge mûr ce qu'il y a de meilleur dans la jeunesse, la vivacité de l'esprit et la fraîcheur des sentiments; puis, quand la fin est venue, retrouver au fond de soi les croyances des premières années et s'endormir doucement avec une ferme espérance, pour des gens qui vivent, comme nous, au milieu des obscurités et des incertitudes, n'est-ce point un sort digne d'envie?

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