CHAPITRE III
Tout le monde est d'accord qu'un des plus grands profits qu'on puisse tirer d'une correspondance sincère, qui nous vient de gens intelligents et bien informés, est de nous faire pénétrer plus profondément dans la société dont ils nous entretiennent. Gomme ils ignorent que nous les lirons, ils ne sont pas préoccupés d'influer sur notre opinion, ils n'ont pas de thèse et de système. Ils nous donnent, à propos des événements, leur première impression, qui est la bonne; ils nous les montrent comme on les voyait de leur temps, et nous en font les contemporains; les ayant sous les yeux, nous pouvons mieux les juger et nous faire sur eux une opinion qui nous appartienne.
C'est un service quéj Mme de Sévigné nous rend plus que personne, car elle possède au plus haut degré le don d'animer ce qu'elle racontè^Nous pouvons donc traiter ses lettres comme de véritables
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documents historiques; mais si nous prétendions en tirer tout ce qu'elles renferment pour la connaissance de son temps, ce serait un travail infini ; il faut nous borner et choisir. Figurons-nous que nous venons de lire sa correspondance entière, et que, le livre fermé, revenant sur nos souvenirs, nous nous demandons quelle idée elle nous donne des gens qu'elle a connus, en quoi cette société est semblable à la notre et en quoi elle en diffère. Ce sont deux points qu'il importe également de mettre en lumière, car, s'il y a un grand intérêt à montrer ce fonds commun par lequel tous les hommes se ressemblent et se reconnaissent dans tous les temps, il n'est pas moins curieux de voir comment les usages, les idées et même les sentiments changent d'un siècle à l'autre; nous apprenons ainsi que ce qui existe n'a pas toujours été comme il est et pourrait être autrement : c'est une vérité dont on ne s'avise pas du premier coup, quoiqu'elle soit bien élémentaire, et qu'il importe de nous mettre dans l'esprit pour nous empêcher d'être trop entichés de nos opinions, trop ancrés dans nos préjugés, trop rebelles à toute innovation utile.
La correspondance de Mme de Sévigné se composant surtout des lettres à Mme de Grignan, ce qu'elle nous montre d'abord , c'est la vie de famille. On pourrait croire qu'à ce propos nous n'aurons pas de
remarques bien nouvelles à faire. Les rapports d'une mère avec ses enfants ne paraissent pas susceptibles de beaucoup changer; il semble qu'un genre d'affection qui touche de si près à la nature doit se produire à peu près toujours de la même façon. Cependant, dès les premières lettres, on s'aperçoit bien, à de certaines particularités, qu'elles n'ont pas été écrites de nos jours.
D'abord le^ ton en est presque partout respectueux et mesuré, et il y règne une gravité qui nous étonne jV'tssurément, une mère aujourd'hui ne fait pas tant de cérémonie pour causer avec) sa fdle. Je sais bien qu'il ne ûiut pas être dupe des apparences; la surprise que nous éprouvons en lisant ces lettres tient pour beaucoup à une cause extérieure. Les parents les plus proches n'avaient pas alors l'habitude de se tutoyer; le vous qu'ils se disent, et qui est si contraire à nos usages, suffit pour changer l'aspect de ces confidences et leur donner un air de contiMinte et de froideur. Nous trouvons, dans les lettres de Bussy, une preuve assez curieuse de la répugnance qu'on ressentait à employer dans les relations des formes trop familières; le P. Bouhours lui écrit qu'il est singulièrement choqué de voir les poètes tutoyer sans façon les rois et les princes :
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire !
« Le latin, dit-il, le fait sans doute dans les vers, mais c'est parce qu'il le fait aussi dans la prose. Il n'en est
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pas de même de notre langue, qui ne parle par tu et par toi qu'aux valets et aux petites gens ; ce qui est si vrai qu'un amant ne dit jamais à sa maîtresse ni tu ni toi. )) Bussy est, au fond, de son avis; il voudrait bien, comme lui, qu'on ramenât les poètes au respect de la majesté souveraine. Sur un point seul, il fait des réserves : « En amour, dit-il, il n'est pas vrai, mon révérend Père, qu'on ne tutoie jamais sa maîtresse; mais vous n'êtes pas oblige de savoir cela ». Bussy, lui, le savait très bien, ayant eu l'occasion d'écrire beaucoup de lettres de ce genre. A côté de lui, sa fdle chérie, la belle et romanesque marquise de Goligny, qui s'était éprise de la Rivière, gentilhomme douteux, mais malhonnête homme certain, ne l'ignorait pas non plus. Nous avons la lettre désespérée qu'elle écrivit à son amant pour lui apprendre qu'elle allait être séparée de lui à jamais. « Tu crois bien, lui dit-elle, qu'on n'aura pas de peine à me résoudre à quitter la vie. C'est la plus douce chose qui puisse m'arriver, après t'avoir j^erdu. Ne cherche j)as à me voir : rien ne serait plus dangereux pour toi et pour moi; ni même à m'écrirc sans des précautions extrêmes, car on en a pris d'étonnantes pour savoir si nous nous écrivons. Adieu, mon tout. Je me meurs, Dieu merci! » Si le P. Bouhours avait pu lire cette lettre, il aurait bien été forcé d'avouer qu'en amour « on se dit quelquefois tu et toi » ; mais il est sûr qu'il fallait des circonstances aussi critiques et une passion aussi violente pour qu'on s'affranchît des bienséances ordinaires.
Je n'ai trouvé, dans toute la correspondance de Mme de Sévigné, qu'un seul passage où elle se i)ermet de tutoyer quelqu'un. Elle était aux Rochers, dans un de ces moments de solitude et de tristesse où l'absence de sa fille la mettait tout à fait hors d'elle. « Vous dites donc, lui écrivait-elle, que Grignan m'embrasse. Vous perdez le respect, mon pauvre Grignan. : — Viens donc un peu jouer dans mon mail, je t'en conjure; il y fait si beau, — j'ai si envie de vous voir jouer, vous jouez de si bonne grâce, vous faites de si beaux coups. Vous êtes bien cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma petite, venez, nous causerons. Ah, mon Dieu! j'ai bien envie de pleurer! » Remarquez que c'est son gendre qu'elle tutoie, et non sa fille; la comtesse de Grignan imposait le respect. Elle était même si cérémonieuse qu'un jour, parlant à Mme de Sévigné du baron de Chantai, elle l'appela « monsieur votre père ». — a J'ai cru que nous" n'étions pas parents, répond la mère un peu piquée; que vous était-il, à votre avis ? »
Mais ce ne sont là, je le répète, que des formes extérieures qui ne changent rien au fond des choses. Il faut se garder d'en tirer des conclusions trop rigoureuses dans aucun sens. Je vois des gens qui, épris du bon vieux temps, et résolus à le proposer en tout pour modèle, admirent beaucoup cette façon de se dire un i^ous respectueux entre parents, et pensent qu'elle aide à conserver une certaine dignité dans les relations les plus intimes. Pour se détromper, il leur
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suffira de lire les confidences très hasardées que la mère fait à sa fille, dans son beau langage, sur la conduite de Charles de Sévigné, sur ses amours avec Ninon de Lenclos et la belle duchesse de Villeroy, qui eurent pour lui des suites si désagréables, et de voir avec quel plaisir la fille écoute tous ces récits; il faut bien avouer que la gravité est complètement absente de ces histoires légères. Quant à ceux qui prétendent que le vous est fâcheux parce qu'il gêne la liberté des relations et qu'il jette une certaine froideur dans l'expression des sentiments, la correspondance entière de Mme de Sévigné leur montrera qu'il n'est pas besoin de se tutoyer pour s'aimer avec passion et pour se le dire.
Il est vrai qu'il ne faut pas juger toute cette époque sur l'exemple de Mme de Sévigné : elle était de son temps une exce})tion. Ces effusions de tendresse pour sa fille, dont elle est si prodigue dans ses lettres, et que, dans la vie ordinaire, elle ne pouvait pas tout à fait retenir, causaient quelque surprise autour d'elle. Evidemment, on n'y était pas accoutumé. Mme de Grignan craignait que sa mère ne fût blâmée de ces grands éclats de passion, et qu'en prêtant à rire aux malins elle ne la rendît elle-même ridicule. 11 est donc certain que d'ordinaire on allait moins loin que Mme de Sévigné, et que, dans l'expression des sentiments, il était de bon goût de mettre une sorte de réserve. Aujourd'hui on ne se gêne pas pour les exprimer comme on les éprouve; il me semble même qu'au lieu de les contenir, on met une certaine co-
qiietterie à les- étaler; ce qu'autrefois on dissimulait avec discrétion, on cherche plutôt aujourd'hui à s'en foire honneur : c'est une nuance qu'il importait de signaler.
Mais la différence va plus loin ; tout ne se horne pas aux apparences. Il faut bien reconnaître, quelque surprise qu'on éprouve, que les mères n'ont pas toujours aimé leurs enfants de la même façon, que dans la manière de les traiter, dans les soins qu'on a d'eux, dans la place qu'on leur fait et l'importance qu'on leur accorde, il y a, d'une époque à une autre, des changements sensibles. L'antiquité n'était pas tendre aux nouveau-nés. « L'enfant, dit Tacite, aussitôt après sa naissance est remis aux mains d'une misérable esclave grecque, à laquelle on adjoint un ou deux de ses compagnons de servitude, les plus vils d'ordinaire, les plus incapables d'aucun emploi sérieux. » La mère ne s'en occupait presque jamais; et, comme ils tenaient fort peu de place dans sa vie, ils n'en avaient guère dans son affection. Cicéron, dans une de ses lettres, parle d'un pauvre petit enfant de sa fille qui ne vécut pas. Ses expressions sont d'une froideur et d'une sécheresse étranges. Il l'appelle à peu près un avorton : Quod natum est, per'nnhecillimum est. L'explication de cette froideur se trouve dans la phrase suivante des Tusculanes : « Quand un enfant meurt jeune, on s'en console facilement; s'il meurt au berceau, on ne s'en occupe seulement pas ». On sait que la coutume et la loi autorisaient le père à qui sa femme donnait un lils mal conformé, ou qui
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simplement ne voulait pas le nourrir, à l'exposer devant sa porte, où il mourait de froid et de faim, à moins qu'un passant ne l'emportât chez lui pour en faire ce qu'il voudrait. Sénèque trouve cet usage très naturel, et l'empereur Constantin fut le premier qui s'avisa d'en être choqué et de l'interdire. Assurément, il n'existait rien de pareil dans la société du xvii*^ siècle, et cependant on peut dire qu'au moins jusqu'à un certain âge les enfants ne comptaient pas autant qu'aujourd'hui dans la vie de leur mère. Les plaisirs et les affaires ne laissaient pas le temps de prendre soin d'eux. Le monde était si agréable et si exigeant! On avait tant de devoirs à rendre, tant de visites à faire ou à recevoir! On mettait donc le plus tôt possible les filles au couvent, afin d'être tranquille, et, une fois qu'elles y étaient, on essayait de les y laisser. Quant aux fils, à peine étaient-ils arrivés à l'âge de raison qu'on leur donnait un gouverneur, et l'on avait plus de souci de choisir un bon gentilhomme, dont on se faisait honneur, qu'un homme de mérite, qui fût propre à l'emploi qu'on kii confiait.
Tout cela s'aperçoit d'une façon assez distincte dans la correspondance de Mme de Sévigné. Seulement, entre elle et sa fille, on j)eut saisir à ce sujet quelques divergences d'opinion, dont elles n'ont peut-être pas une pleine conscience. La fille cède tout à fait aux préjugés du temps; la mère souvent y résiste. Le })remier enfant de Mme de Grignan ne fut pas bien reçu; c'était une fille, et l'on espérait un garçon. Il y a bien du mécomj)te et de la tristesse
dans ces quelques mots que la jeune mère écrit, de son lit, à M. de Grignan, que ses fonctions retenaient en Provence : « Si ma bonne santé peut vous consoler de n'avoir qu'une fille, je ne vous demanderai point pardon de ne vous avoir pas donné de fils. Je suis hors de tout péril, et ne songe qu'à vous aller trouver. Ma mère vous dira le reste. » La mère prend la plume, mais elle parle d'un autre ton. Elle s'est vite consolée de sa déconvenue, et, dès les premiers mots, on sent que sa bonne humeur n'est pas altérée. « Mme de Puisieux dit que, si vous avez envie d'avoir un fils, vous preniez la peine de le faire : je trouA e ce discours le plus juste et le meilleur du monde. Vous nous avez laissé une petite fille, nous vous la rendons. » Quelques mois plus tard, Mme de Grignan étant partie pour rejoindre son mari, l'enfant, qui ne paraissait jias assez forte pour supporter ce long voyage, fut laissée à sa grand'mère. Mme de Sévigné prit sa tache au sérieux : elle ne s'en déchargea pas sur d'autres, comme on faisait si souvent autour d'elle. Il faut lire la lettre amusante où elle raconte à sa fille, avec une bonne humeur qui avait choqué le chevalier de Perrin, comment elle a installé chez elle une nourrice nouvelle, et le plaisir qu'elle trouve avoir sa petite-fille reprendre sa bonne santé. « Elle n'avait jamais teté de cette sorte. Sa nourrice avait peu de lait, celle-ci en a comme une vache. C'est une bonne paysanne sans façons, de belles dents, des cheveux noirs, un teint hâlé, Agée de vingt-quatre ans. Son lait a quatre mois, son enfant est beau comme un
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ange.... Votre petite devient aimable, on s'y attache. Elle sera dans quinze jours une pataude blanche comme de la neige, qui ne cessera de rire. Voilà, ma bonne, de terribles détails. Vous ne me reconnaissez plus; me voilà une vraie commère; je m'en vais régenter dans mon quartier. » Il arriva ce qui arrive d'ordinaire en ces occasions. Gomme il est dans l'ordre qu'on s'attache aux enfants par la peine qu'ils coûtent et les soins qu'on a d'eux, Mme de Sévigné se prit d'une très vive affection pour celle qu'elle appelait ses petites entrailles. Elle aurait bien voulu l'emmener avec elle aux Rochers, c'aurait été une charmante compagnie et une fort agréable occupation pour cette solitude. Mais Mme du Puy-du-Fou, une personne sage et d'expérience, ne le conseillait pas. « Elle dit que c'est la hasarder, et là-dessus je rends les armes : je ne voudrais pas mettre en péril sa petite personne ; je l'aime tout à fait. Je lui ai fait couper les cheveux, elle est coiffée hurlubrelu : cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable. Elle fait cent petites choses; elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point. Je m'y amuse des heures entières. Je ne veux point que cela meure. Je vous le disais l'autre jour, je ne sais point comment l'on fait pour ne pas aimer sa fille. )> Mme de Grignan l'aimait sans doute, mais pas assez pour l'arracher au sort qui attendait
hi plupart des filles dans ces grandes maisons obérées. La douce et bonne Marie-Blanche fut de bonne heure éloignée de la maison paternelle : on ne voulait pas qu'elle prît le goût d'y vivre, elle ne devait pas y rester. A cinq ans on la mit dans un couvent, et elle n'en sortit plus. A quinze ans, elle prit le voile, sans que personne se fût demandé si cette vie austère lui convenait. Seule, la grand'mère fit entendre de loin une plainte douce et comme un soupir étouffé : « La pauvre enfant, qu'elle est heureuse, si elle est contente! Gela est, sans doute, mais vous m'entendez bien. »
La seconde fille de Mme de Grignan, Pauline, n'était pas née à Paris, comme Marie-Blanche, et Mme de Sévigné resta longtemps sans la connaître. Il semble qu'elle ait fait quelque effort pour ne pas s'y attacher. « Est-ce qu'on aime cela? « disait-elle; elle se défendait de cette affection comme d'un larcin qu'elle aurait fait à sa fdle. « Je suis à vous par-dessus toute chose. Vous savez comme je sui: loin de la radoterie qui fai'. passer vitement l'amour maternelle aux petits enfants. La mienne est demeurée tout court au premier étage, et je n'aime ce petit peuple que pour l'amour de vous. » Mais elle avait beau résister, sa nature affectueuse était la plus forte. Elle s'en apercevait avec surprise : « Serait-il bien possible que je trouvasse encore de la place pour aimer, et de nouveaux attachements? » Mais en même temps elle reconnaît avec tristesse que ses sentiments ne sont pas tout à fait ceux de sa fdle. « Il me semble que je
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l'aime, lui disait-elle sans détour, et que vous ne l'aimez pas assez. » En effet, on commence à trouver à Pauline des défauts qui ont besoin du couvent pour être redressés, et en même temps des qualités qui paraissent un commencement de vocation religieuse. A cette nouvelle, Mme de Sévigné s'inquiète, puis se fâche; il faut la garder, dût-on la marier en Béarn, ou ne la marier jamais; il faut se donner le plaisir de l'élever et de la rendre parfaite. Et elle répète sans cesse cette exhortation, qui nous semble bien étrange, adressée aune mère : « Aimez, aimez Pauline ». C'est qu'alors Mme de Grignan avait un fils, et que, d'après les usages des grandes maisons, tout le reste de la famille devait lui être sacrifié. Mais voici ce qu'il y a de plus extraordinaire. Ce fils dont on est si fier, à qui la Provence a servi de marraine, ce fils qui, dès qu'il a paru, a pris la première place dans l'affection des siens, pour lequel on pense à envoyer Pauline tenir compagnie à Marie-Blanche, dans son couvent d'Aubenas, ce fils, tant qu'il est enfant, on ne s'occupe pas de lui, on le néglige, on l'élève mal; la mère le laisse à Grignan pendant ses voyages à Paris et passe des années sans le voir; même quand elle est avec lui, elle l'abandonne aux subalternes, et des amis avertissent Mme de Sévigné « qu'il se gâtait fort avec les valets ». La grand'mère, en envoyant de bons conseils à sa fille, éprouvait le besoin d'ajouter ces paroles significatives : « Vous ne comprenez point encore trop bien l'amour maternel : tant mieux, ma fille, il est violent ».
Peut-être ne faut-il })as être trop sévère pour Mme de Grignan; elle faisait comme les autres. Les choses sont bien changées de nos jours : on ne sacrifie plus aujourd'hui ses enfants les uns aux autres, on se sacrifie à eux. On ne les laisse plus parmi les valets, dans les antichambres; ils s'installent, ils régnent au salon; ils sont devenus les maîtres, et souvent les tyrans de la famille. Quoiqu'il y ait quelquefois un peu d'exagération dans cette importance qu'on leur donne, et dont ils sont tentés d'abuser, il faut avouer que cet excès est préférable à l'autre, et qu'au moins en cela notre société vaut mieux que celle de nos pères.
Il est assez vraisemblable que si quelque indiscrétion nous permettait d'ouvrir un de ces gros paquets de lettres que les chemins de fer emportent tous les jours dans toutes les directions, nous trouverions à les lire moins d'agrément que nous ne le supposons, et que nous serions d'abord frappés de voir combien le^fond en est monotone. La vie ayant pour tout le monde les mêmes exigences, et roulant dans le même cercle, il s'ensuit que tous ont à peu près les mêmes choses à se dire. Qu'on se parle ou qu'on s'écrive, quatre-vingts fois sur cent on se demande des nouvelles de sa santé ou l'on cause d'affaires : voilà le sujet ordinaire des lettres, comme des entretiens, et
nous allons voir que Mme de Sévigné, malgré toute l'originalité de son esprit, ne s'en est pas affranchie plus qu'une autre.
Gomme elle s'est longtemps fort bien portée, dans les débuts de sa correspondance ce n'est pas pour sa santé qu'elle est inquiète, mais pour celle des autres. Les causes de préoccupation ne lui manquent pas; il semble, à certains moments, qu'un mauvais vent ait passé sur tous les gens qu'elle aime. Ses lettres sont pleines de tristes nouvelles : c'est le cardinal de Retz qui s'éteint à Gommercy; c'est Mme de la Fayette qu'une fièvre lente consume, à côté de la Rochefoucauld cloué, par la goutte, dans son fauteuil ; c'est Gorbinelli qui souffre de maux de tête « à perdre la raison », et ne se soutient qu'en prenant de l'or potable. Au delà de ce cercle intime dont Mme de Sévigné est toujours occupée, il y a les amis moins familiers, parmi lesquels les maladies font beaucoup de ravages. A Saint-Germain, à Versailles, où la terre est sans cesse remuée pour bâtir des palais, construire des terrasses, creuser des bassins, la fièvre est en permanence. Le roi même et sa famille n'y échappent pas; les courtisans sont décimés, et ceux qui y résistent succombent à la petite vérole, au rhumatisme, à l'apoplexie. Puis vient « la troupe nombreuse des vaj)oreux », hommes et femmes du monde fatigués de veilles, usés de plaisirs, malades d'ambitions déçues et d'espérances trompées, souffrant de leurs mécomptes et du succès des autres, incpiiets sans motif, agités sans but, atteints de ces malaises
vagues, dont les effets sont d'autant plus cruels que les symptômes en paraissent plus légers. Au milieu de toutes ces santés débiles se détache la robuste Allemande qui est venue du Palatinat pour prendre au Palais-Royal la place d'Henriette d'Orléans. Large d'épaules, épaisse de taille, haute en couleur, elle forme un contraste curieux avec toutes ces femmes lymphatiques et frêles qui vivent dans les remèdes. « Quand on lui présenta son médecin, elle dit qu'elle n'en avait que faire, qu'elle n'avait jamais été ni saignée, ni purgée; que, quand elle se trouvait mal, elle faisait deux lieues à pied et qu'elle était guérie. »
Après s'être inquiétée longtemps pour tous ses amis, Mme de Sévigné fut réduite à s'alarmer pour elle-même. A cinquante ans, sa triomphante santé, comme elle l'appelait, reçut un premier affront. Elle fut atteinte, aux Rochers, d'un violent rhumatisme. Pendant trois mois « elle souffre à crier », mais elle n'est occupée qu'à rassurer sa fille. Dans chacune de ses lettres, qu'elle dicte à son fils ou à ses amis, elle indique une amélioration sensible et promet une guérison prochaine; mais la guérison recule toujours; et, quand elle a épuisé tous les remèdes, elle se résigne à partir pour Vichy et à prendre les eaux.
On pourrait, avec les lettres qu'elle a écrites de Vichy et de Bourbon, faire un tableau intéressant de la vie qu'on menait dans les villes d'eaux à cette époque. Elle n'était pas brillante et agréable comme aujourd'hui. On n'avait pas l'habitude alors d'y aller par plaisir. « Quand on ne boit point, disait Mme de
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Sévigné, on s'ennuie. » La grande affaire de tout le monde était donc de se soigner. Le matin on prend les eaux. « On va à six heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve, on boit et l'on fait une fort vilaine mine ; car imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend les eaux, on parle confidemment de la manière qu'on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi. » Puis vient la douche, qui est une bien plus terrible affaire. « J'ai commencé aujourd'hui la douche : c'est une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu sous terre, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous voulez.... On met d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits, et puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées; mais quand on vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se ])eut comprendre. Cependant c'est là le nœud de l'affaire. 11 faut tout souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà qui guérit. » Dans l'intervalle, on se visite, on se réunit. Mme de Sévigné avait des relations si étendues qu'il était difficile qu'elle ne rencontrât pas à Vichy et à Bourbon des gens de sa connaissance qu'elle eût plaisir à voir et à entretenir. Il s'y trouvait aussi, dans le nombre, quelques personnes ridicules, dont on s'égayait à l'occasion, ce qui aide à passer le
temps. « Je n'eusse jamais cru voir à Yichy, dit Mme de Sévigné, les chiens de visage qu'on y voit. » C'était jNIme de Péquigny, la Sibylle Cumée, « qui cherchait à se guérir de soixante-seize ans, dont elle était fort incommodée » ; c'était une Mme de la Barois, « toute bredouillante d'une apoplexie » ; la pauvre femme, après vingt ans de veuvage, s'était amourachée d'un jeune homme qui la trompait, et lui avait donné tout son bien. « C'est un grand bonheur, avait dit Mme de Sévigné dans une circonstance semblable, de n'être point sujette à se coiffer de ces oisons-là ; il vaut mieux les envoyer paître que de les y mener. » !1 y avait aussi la duchesse de Brissac, une fort jolie femme et très coquette, dont c'était la folie d'être partout entourée et courtisée. Vichy ne lui offrait pas un aussi grand choix d'adorateurs que Paris ou Versailles, mais la nécessité la rendait moins difficile. Elle se contentait, faute de mieux, de conquêtes assez médiocres ; au besoin, des abbés et même des moines lui suffisaient. « Il faut voir, écrivait Mme de Sévigné, comme on tire sur tout, sans distinction et sans choix. J'ai vu l'autre jour, de mes propres yeux, flamber un pauvre célestin. » Au plaisir de causer avec ses amis et de se moquer du prochain, on peut joindre quelques promenades dans les environs , quand on se sent vigoureux, et le spectacle des bourrées que les jeunes fdles du pays viennent danser le soir, au son du violon et du tambour de basque, « avec des dégngnades où les curés trouvent un peu ù redire ». Voilà quelles sont à peu près les distrac-
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lions qu'offrent les villes d'eaux à ceux qui, pour se guérir de leurs maux, ne veulent })as s'exposer à périr d'ennui.
Personne ne sera surpris que Mme de Sévigné, qui déclarait qu'elle se moquait extrêmement des médecins quand elle se portait bien, parle d'un autre ton dès qu'elle voit sa fille malade et qu'elle-même est atteinte de son rhumatisme. Ces changements sont dans la nature. Dès lors, sa correspondance est pleine de conseils qu'elle donne ou qu'elle reçoit, de raisonnements sur les maladies, de consultations médicales. A tout propos on épilogue, on disserte, on discute; la mère et la fille ne sont pas toujours de la même opinion. Mme de Grignan aime le chocolat; Mme de Sévigné s'en méfie, et elle cite des exemples effrayants des ravages qu'il a commis : « La marquise de Goëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l'année passée, qu'elle accoucha d'un petit garçon noir comme un diable, qui mourut. » Le café soulève encore plus de disputes. Les médecins ne sont pas d'accord sur les effets qu'il produit. « Du Chesne le hait, le frère Ange n'en dit point de mal; il engraisse l'un, il emmaigrit l'autre. » Que faire en cette perplexité ? On essaye de le rendre inoffensif en y mêlant de la crème ou en le sucrant avec du miel; et puis, comme on le trouve toujours pernicieux, on prend un grand ])arti, on le chasse honteusement de chez soi. Le thé, qui fait son apparition dans le monde, est mieux accueilli. « La princesse en prend douze tasses tous les jours. Gela, dit-elle, la guérit de tous ses
maux. Elle m'assura que ]\L lo landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. — Mais, madame, ce n'est peut-être que trente? — Non, c'est quarante; il était mourant, cela le ressuscite à vue d'œil. « Au moindre malaise de sa fille, l'imagination de ]\Ime de Sévigné se met en campagne. Aussitôt elle va trouver tous les médecins qu'elle connaît, et, après les médecins, les. charlatans et les empiriques. A ce moment, ils pullulent. Tout le monde, même les femmes, se mêle d'avoir des secrets merveilleux pour venir à bout des maladies les plus opiniâtres. Mme Fouquet applique à la reine mourante un emplâtre qui la guérit, au grand scandale de la Faculté, qui n'avait pu la sauver; la princesse de Tarente distribue ses drogues à tous les gens de Vitré, « Elle est le meilleur médecin du monde, elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. » Rien n'est amusant comme d'entendre Mme de Sévigné quand elle vient de causer avec Fagon ou avec Du Ghesne. Elle est pleine de son sujet, elle parle doctement, avec les termes propres, comme un médecin de Molière : « Il me dit que vous ne vous laissassiez pas mourir d'inanition. Quand la digestion est trop longue, il faut manger ; cela consomme un reste qui ne fait que se pourrir et fumer, si vous ne le réchauffez pas par des aliments. » Surtout elle sollicite sa fdle de se soigner, et elle lui en donne l'exemple. Elle lui annonce qu'elle a pris médecine pour lui plaire, et ajoute, d'un ton suppliant : « Faites aussi quelque chose pour moi ».
l'6 ri AD AME DE SE VIGNE
Par tous les ordinaires elle lui envoie des remèdes nouveaux. Quelques-uns sont assez bénins, comme la petite eau de cerises, « à laquelle la France doit la conservation de M. Golbert »; ou la tisane de pervenche, qui a donné une seconde jeunesse à Mme de Grignan. « Quand vous revîntes si belle, on disait : Mais sur quelle herbe a-t-elle marché? Je répondais : Sur de la pervenche. » D'autres ont un aspect plus terrible ; c'est le bouillon de vipères, l'essence d'urine, la poudre d'yeux d'écrevisses. Mais voici qui devient tout à fait extraordinaire . les capucins, qui se mêlaient aussi de guérir, soignent la jambe de Mme de Sévigné avec des herbes qu'on retire deux fois par jour toutes mouillées. On les enterre ensuite, et, à mesure qu'elles pourrissent, l'endroit où on les avait appliquées sue et s'amollit. Mme de Sévigné ne doute j)as de l'efficacité du remède. « C'est dommage, écritelle à sa fille, que vous n'alliez conter cela à des chirurgiens; ils pâmeraient de rire; mais moi je me moque d'eux. » Je trouve mieux encore dans la corres})ondance de Bussy. « 11 y a ici un abbé, lui mande Mme de Scudcry, qui fait grand bruit et qui guérit par les sympathies. On dit qu'il prend, pour toutes les fièvres, de l'urine des malades dans laquelle il fait noircir un œuf cassé, et il le donne à manger à un chien. Il prétend que le chien meurt et que le malade guérit. » Et elle ajoute avec une entière confiance : a On dit qu'il guérit force gens ». Certes, je ne voudrais pas prétendre que nous en sommes venus à ne plus croire aux charlatans, et que les recettes étranges
ne trouvent plus chez nous aucun crédit; il me semble pourtant qu'aujourd'hui des femmes d'esprit et de sens, comme Mme de Scudéry et Mme de Sévigné, se méfieraient un peu plus qu'elles des herbes des capucins et de l'abbé qui guérit par les sympathies.
Avec la santé, ce cjui occupe le plus de place dans les lettres de Mme de Sévigné, ce^ sont les affaires. Il y est partout question des embarras d'argent dans lesquels on se trouve et des moyens qu'on cherche pour en sortir. L'aristocratie française, qui n'avait jamais été très ménagère, achevait alors de se ruiner. (( On n'a plus le sou, disait Mme de Sévigné, on ne trouve rien à emprunter. » C'était la situation commune. Les grands seigneurs, attirés à la cour par le roi, y trouvaient l'occasion de faire d'énormes dépenses. Le pire, c'est qu'ils y prenaient des habitudes de luxe qu'ils transportaient chez eux et communiquaient à toute la noblesse inférieure. Du haut en bas de l'échelle, depuis Versailles jusqu'au plus humble château, c'était, chez tous les gentilshommes, un effort pour éclipser leurs égaux et rivaliser avec leurs supérieurs, auquel ne pouvaient résister des fortunes depuis longtemps compromises.
Pour se soutenir, on n'avait cju'une ressource : on comptait uniquement sur les largesses du roi. Sans elles, toute cette noblesse, qui n'avait plus rien, se
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serait trouvée réduite « à manger le pain de feuille et de fougère ». Aussi le rêve de tout ce monde affamé était-il d'attraper un gouvernement, une charge de cour, ou tout au moins une pension ou une gratification quelconque. On se les disputait avec acharnement; on les sollicitait sans vergogne. Bussy écrivait à Mme de Sévigné, à propos du roi : « Je lui embrasserai encore les genoux, et si souvent, que j'irai peut-être enfin jusqu'à sa bourse ». Sa fille, un peu honteuse, avait effacé la fin de la phrase, et mis : « J'irai jusqu'à son cœur ». Mais Bussy n'était pas si timide, il avait le courage de sa mendicité.
Ces sollicitations, ces empressements, ces bassesses réussissaient quelquefois. Il y eut des favorisés qui firent à ce métier des fortunes immenses. Ce qu'y gagnèrent les ministres, les maîtresses et leurs créatures, les complaisants, les amis, ou, comme parle Saint-Simon, les valets intérieurs, est incalculable. Bappelons-nous de quelle manière Coulanges parle à sa cousine des immenses domaines que Mme de Louvois, qui l'héberge en ce moment, possède dans la basse Bourgogne. « Nous allons, quand le beau temps nous y invite, faire des voyages de long cours, pour connaître la grandeur de nos Etats; et quand la curiosité nous porte à demander le nom de ce premier village : A qui est-il? on nous répond : C'est à Madame. — A qui est celui qui est le plus éloigné? — C'est à Madame. — Mais là-bas, là-bas, un autre que je vois? — C'est à Madame. —
Et ces forêts? — Elles sont à Madame. — Voilà une plaine d'une grande longueur. — Elle est à Madame. — Mais j'aperçois un beau château. — C'est Nicei, qui est à Madame, une terre considérable, qui appartenait aux anciens comtes de ce nom. — Quel est cet autre château, sur un haut? — C'est Pacy, qui est à Madame, et lui est venu par la maison de Mandelot, dont était sa bisaïeule. En un mot, madame, tout est à Madame en ce pays; je n'ai jamais vu tant de possessions, ni un tel arrondissement. » Mais c'était l'exception; les autres attendaient longtemps et demandaient beaucoup pour être médiocrement payés de leur assiduité et de leurs services. Ils ne se décourageaient pas pourtant; ils continuaient à parcourir les grands appartements de Versailles et à se mettre sur le chemin du roi pour se rappeler à son souvenir; comme ils n'avaient pas d'autre moyen d'arranger leurs affaires, ils voulaient vivre toujours dans le rayon de cette munificence royale dont ils attendaient leur salut. A chaque libéralité nouvelle que le roi faisait cà ses favoris, ils reprenaient courage et se disaient, avec Mme de Sévigné : « Il ne faut pas se désespérer; quoiqu'on ne soit pas son valet de chambre, il peut arriver qu'en faisant sa cour on se trouvera sous ce qu'il jette )>.
Mme de Sévigné, elle, était riche. Elle comptait un jour à sa fille qu'elle avait eu pour 530 000 livres de biens, ce qui vaudrait un peu plus de 2 millions de nos jours. Cette belle fortune n'aurait guère résisté aux folies de M. de Sévigné, s'il avait vécu plus
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longtemps. L'argent fuyait vite entre les mains de ce mari libertin et prodigue. Lorsqu'il mourut, après six ans de mariage, la pauvre veuve était à moitié ruinée. Heureusement elle avait, pour sortir de ses embarras, l'habileté et le dévouement de son oncle, l'abbé de Coulanges, qui avait été son tuteur et qui resta son intendant.
C'est une amusante figure que celle du « Bien Bon », comme l'appelait sa nièce. Quoiqu'il ne dît pas souvent la messe, et qu';l s'accuse avec humilité, dans son testament, « d'avoir déshonoré et profané la sainteté de son état par une vie trop détournée des emplois auxquels elle devait être uniquement consacrée » , c'était un homme pieux, de mœurs régulières, tout à fait croyant et dévot, et « qui pleurait abondamment toutes les fois qu'il recevait Notre- Seigneur ». Il est certain que la profession qu'on lui avait donnée lui convenaitmédiocrement : sa famille en fit un prêtre; la nature en avait fait plutôt un homme d'affiiires. Tenir ses comptes en règle, ce que beaucoup regardent comme un devoir quelque peu austère, était pour lui un divertissement et un plaisir. Sa plus grande récréation consistait à manier ces jetons « si justes et si bons », qui lui servaient à calculer. Pour l'ordre et l'économie, il n'avait pas son pareil; il rendait toutes sortes de service dans la maison : il faisait les baux, sollicitait les procès, surveillait les fermiers, réglait les comptes. Quand il traitait avec les fournisseurs, il obtenait toujours des conditions meilleures que tout le monde, ce qui
naturellement le rendait très glorieux. C'est lui qui trouva un jour pour Mme de Grignan cet appartement, avec des chambres très raisonnables , une remise pour un carrosse et une écurie pour six chevaux, le tout à 500 livres par an. Une autre fois, Charles de Sévigné s'ëtant mêlé de faire le marché du bateau qui devait emmener sa mère à Nantes, l'abbé n'eut qu'un mot à dire pour l'avoir à une pistole de moins que son neveu. Avec tant de bonnes qualités, il avait quelques petits travers, et Mme de Sévigné, qui les voyait bien, malgré son affection, les dépeignait fort plaisamment. D'abord il prenait quelquefois de l'humeur, mais c'était surtout contre les gens qui raisonnaient faux et calculaient mal : « Quand l'arithmétique est offensée et que la règle de deux et deux font quatre est blessée en quelque chose, le bon abbé est hors de lui. » Ce n'était pas un esprit très fin. Sa nièce, qui voyageait tête à tête avec lui pour aller aux Rochers, sentant bien qu'il ne fallait pas trop compter sur les charmes de sa conversation, s'était munie d'un bon livre, la Vie du cardinal Commendon, traduite par Fléchier. « Je me trouve fort bien, disait-elle à sa fille, d'être une substance qui pense et qui lit ; sans cela notre bon abbé m'amuserait peu : vous savez qu'il est occupé des beaux yeux de sa cassette. Mais, pendant qu'il la regarde et la visite de tous les côtés, le cardinal Commendon me tient une très bonne compagnie. » Il aimait la bonne chère et restait volontiers à table ; il prenait le prétexte de boire à la santé de Mme de Grignan, et,
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quand le vin était bon, il s'étendait beaucoup sur ses louanges. En traversant la Bourgogne, pour accompagner sa nièce à Vichy, il fut si bien traité dans le château des bons Guitaut et on lui donna de si excellents et de si longs repas que Mme de Sévigné lui fit prendre les eaux « pour vider son sac, qu'il avait trop rempli à Epoisses )>. Mais ces plaisanteries n'empêchaient pas qu'elle ne lui rendît toute la justice qu'elle lui devait. A sa mort, elle écrivait à Bussy, qui ne l'aimait pas : « Il n'y a point de bien qu'il ne m'ait fait. Il m'a tiré de l'abîme où j'étais à la mort de M. de Sévigné. Il a gagné des procès, il a remis mes terres en bon état, il a payé mes dettes, il a marié mes enfants : en un mot, c'est à ses soins continuels que je dois la paix et le repos de ma vie. » Et, revenant, deux mois plus tard, sur le même sujet, elle faisait de nouveau son éloge à Bussy, et l'achevait en ces termes : « Il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement : Dieu nous fasse la même grâce! « Du reste, la nièce de l'abbé de Goulanges était bien digne de lui. Le goût qu'elle avait pour les ])laisirs de l'esprit ne lui ôtaitpas le sens des affaires. Elle y portait, comme en tout, une certaine finesse dont elle était fière. Nous la voyons se réjouir un jour d'avoir trouvé, dans un cas embarrassant, un expédient habile dont le « Bien Bon » ne s'était pas avisé. Racine, écrivant à un de ses fils qui tranchait du gentilhomme et jetait l'argent sans compter, lui disait, avec une bonhomie qui nous charme : « Nous autres, bonnes gens de famille, nous allons plus simple-
ment, et nous croyons que bien savoir son compte n'est pas au-dessous d'un honnête homme ». De ce côté, Mme de Sévigné était bourgeoise, et Ton montre, au château des Rochers, le livre où elle notait en détail toutes les dépenses de sa maison. Je ne sais si elle aurait pu, en un besoin, faire elle-même la cuisine, mais elle était capable de surveiller ceux qui la faisaient, et elle analyse leurs mérites avec une précision qui montre une personne entendue. Sa (ille l'ayant chargée d'arrêter un cuisinier pour Grignan, elle lui répond : « Nous avons dîné, le chevalier, l'abbé, Corbinelli et moi, et nous avons un peu essayé le cuisinier. La fricassée était bonne, la tourte excellente ; nous avons donné un petit avis sur la croûte ; la friture est blonde. Vraiment, je crois que cet homme est votre fait. » C'est plaisir de voir cette femme d'un monde si distingué si propre aux choses du ménage.
On peut affirmer qu'elle n'aurait jamais compromis sa belle fgrtUJiaj.^sesenfants s'en chargèrent. Il lui fallut acheter pour son fils une charge de guidon, puis de sous-lieutenant, dans les gendarmes du Dauphin, ce qui lui coûta très cher. De plus, à chaque nouvelle campagne, elle avait à l'équiper de nouveau. Il paraît qu'à certains moments la dépense lui semblait un peu forte, puisque Charles de Sévigné eut recours, pour attendrir sa mère, à l'intervention de Mme de la Fayette. Ace propos, celle-ci écrivit la lettre suivante, que Mme de Sévigné dut trouver un peu sccJiette : a Votre fils sort d'ici. Il m'est venu dire
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adieu et me prier de vous écrire ses raisons sur l'argent. Elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de vous les expliquer tout au long, car vous voyez d'où vous êtes la dépense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine ; il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres; et de plus, la grande amitié que vous avez pour Mme de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère. » Ce n'était pas seulement la guerre qui ruinait Charles de Sévigné, il eut aussi quelques moments de folie; la Ghampmeslé, Ninon de Lenclos, ses bonnes et ses mauvaises fortunes dans le monde, n'allaient pas sans dépense. Une fois qu'il était pressé d'argent et qu'il n'osait pas avoir recours à sa mère, il vendit les bois du château du Buron, qui lui appartenait. Mme de Sévigné en fut très fâchée quand elle l'apprit, et sa mauvaise humeur amène, sous sa plume, tout un débordement de mythologie. « Je fus hier au Buron, écrit-elle à sa fille; j'en revins le soir. Je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre. Il y avait les plus vieux bois du monde; mon fils, dans son dernier voyage, lui a donné les derniers coups de cognée. Il en a rapj)orté quatre cents pistoles dont il n'eut pas un sou un mois
après Ma bonne, il faut que vous essuyez tout ceci.
Toutes ces Dryades affligées, que je vis hier, tous ces vieux Silvains, qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurité, mnonçaient par leurs funestes
l'œuvre 135
cris les malheurs de tous les hommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur. »
Mais ce fut sa fille qui lui coûtn^le pin.'-; cher. Le grand seigneur à qui elle l'avait mariée était lieutenant général en Provence, et y tenait la place du gouverneur, le duc de Vendôme, qui n'y venait jamais. Comme il avait le cœur haut, qu'il aimait à représenter, et dépensait sans calculer, sa grande situation lui coûtait plus qu'elle ne lui rapportait. Sa fortune était déjà fort entamée quand il épousa en troisièmes noces Mlle de Sévigné, et, par malheur, sa femme n'était pas d'un caractère à la rétablir. Plus glorieuse encore que son mari, et plus entichée de son rang, elle ne fit que précipiter sa ruine.
Il est facile, quand on visite ce qui reste du château de Grignan, de se faire une idée de la grande vie qu'on menait dans ces somptueuses demeures et des dépenses de toute espèce qui en étaient la suite inévitable. Grignan est bâti sur une éminence qui se dresse au milieu d'une vaste plaine. Le rocher a été taillé, maçonné, entouré de murs, pour former une sorte de substruction inaccessible sur laquelle s'élève le château. Le long des flancs escarpés serpentent des rues étroites, que bordent les maisons d'un misérable village qui semble s'être accroché là pour vivre en repos sous une protection puissante. L'entrée du château est défendue par une fortification massive, percée de meurtrières, flanquée de deux tours crénelées. Une fois que la porte s'est ouverte et qu'on a pénétré
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dans l'intérieur, l'aspect change : la forteresse devient un palais. Par malheur, ce palais est aujourd'hui presque entièrement à terre, il n'en reste que des pans de murs et quelques débris de salles; mais ces débris ont un caractère de grandeur et d'élégance rares. Les murailles sont percées de larges fenêtres encadrées de colonnettes délicates qui rappellent la Renaissance. A l'intérieur on voit des attaches de voûtes, des frises finement sculptées, des fragments de cheminées monumentales. L'importance des décombres nous donne l'idée de l'étendue des bâtisses. Quand on essaye de les relever par la pensée et de se figurer le château tel qu'il devait être, il est impossible qu'on ne soit pas frappé du large développement des façades et du grand nombre de salles et de chambres qu'il contenait. Tout autour, une terrasse dallée permet de jouir d'un des plus beaux spectacles qu'on puisse voir : c'est une plaine riche, semée de villages, de maisons de plaisance, de châteaux, qui est fermée de tous cotés par de hautes montagnes, la Lance, la chaîne dentelée des Alpines, et le Ventoux neigeux à l'horizon.
Tout, dans cette splendide demeure, était fait pour nourrir l'orgueil du maître et lui donner une grande idée de lui-même. Tout semblait lui faire un devoir de soutenir son rang et de n'être pas au-dessous de la magnificence de ses aïeux. Il fallait, pour j)eupler ces grandes salles et animer cet immense château, (jue la compagnie y fût toujours nombreuse et brillante. Les maîtres et leur famille, avec leurs parents
et leurs amis les plus intimes, les oiïiciers, les gentilshommes, les pages attachés à la personne du gouverneur, formaient déjà une société considérable, c'étaient quatre-vingts ou cent personnes établies. à demeure, et qui ne quittaient i)as le château. Joignezy les invités qui viennent de toute la province ou des provinces voisines, et qui reçoivent une hospitalité fastueuse. Les amis ou les simples connaissances sont logés dans le château avec leurs gens et leurs équipages. C'est « une auberge » qui ne désemplit jamais. Il faut dresser trois tables dans la grande galerie, et elles sont toujours pleines : voilà ce que Mme de Sévigné appelle « la cruelle et continuelle chère de Grignan », à laquelle aucune fortune ne pourrait résister. Après avoir nourri cette foule, il faut l'amuser; on lui offre toute sorte de distractions, même l'opéra, et l'on met un certain orgueil à faire entendre les airs les plus récents de LuUi. Surtout on leur donne à jouer : le jeu fut un des fléaux de cette société de grands seigneurs désœuvrés. L'exemple en venait de haut; à Versailles on jouait beaucoup, et, si quelques habiles, comme Dangeau ou Langlée, durent au jeu des fortunes considérables, le plus grand nombre s'y ruinait. Mme de Montespan perdit quatre cent mille pistoles en une nuit à la bassette, et Monsieur, qui devait cent cinquante mille écus, fut obligé de mettre sa vaisselle d'or en gage. De Versailles, cette manie gagna Paris et la province. On jouait gros jeu à Grignan, et les maîtres de la maison, étant tenus de
faire mieux que les autres, achevèrent ainsi de dissiper leur fortune.
Mme de Sévigné, au sujet de cette magnificence ruineuse, était partagée entre des sentiments contraires. Elle ne pouvait tout à fait se défendre d'une sorte d'orgueil maternel quand on lui racontait l'éclat des réceptions de Grignan. Il lui plaisait de se figurer la belle comtesse trônant, comme une reine de Pro-. vence, « dans son château d'Apolidon ». Mais le bon sens reprenait vite le dessus. Elle prévoyait avec terreur les désastres que devaient amener ces folles dépenses. A sa fille, qui diminue, pour la calmer, le chiffre des pertes qu'elle a faites au jeu, elle répond avec beaucoup de sagesse que « les petites pluies gâtent bien les chemins »; à son gendre, toujours préoccupé de paraître, et qui voudrait transportera Paris quelque chose de la pompe de Grignan, elle écrit que six laquais suffiront pour sa femme et pour lui, avec six chevaux pour les équipages, et an seul valet de chambre. Surtout, il ne faut point cimener de paî;es : « C'est une marchandise de province qui n'es^ point bonne ici ». Quand elle se voit peu écoutée, et que les dépenses vont leur train, elle finit par éclater. D'abord c'est son gendre qu'elle accuse : « La rage de M. de Grignan pour emprunter, et pou?' des tableaux et pour des meubles, est une chose qui serait entièrement incroyable si on ne la voyait. Gomment cela se j)eut-il accorder avec sa naissance, sa gloire et l'amitié qu'il vous doit? Croitil ne point abuser de votre patience et qu'elle soil
intarissable? N'a-t-il point pitié devons? Et il pense que nous croirons qu'il vous aime? Ah! la plaisante amitié! » Puis, elle se fâche contre tous les deux : « Il n'y a plus de bornes; deux dissipateurs ensemble, l'un voulant tout, l'autre rap])rouvant, c'est pour abîmer le monde. Et n'était-ce pas le monde, que la grandeur et la puissance de cette maison? Je n'ai point de parole pour vous dire ce que je pense, mon cœur est trop plein. Mais qu'allez-vous faire? Je ne le comprends point du tout; sur quoi fonder le présent et l'avenir? Que fait-on, quand on est à un certain point?... Enfin, cela fait mourir, d'autant plus qu'il n'y a point de remèdes. »
A mesure qu'on avance dans la lecture de cette correspondance, on sent que les temps deviennent plus sombres pour tout le monde. Les guerres ne finissent pas, et elles sont moins heureuses; l'argent se fait plus rare, la misère publique augmente, toute cette grande noblesse est aux abois. Bussy, qui se vantait, au commencement de son exil, d'avoir payé cent mille écus de dettes, ne peut plus suffire à ses dépenses, et ses créanciers, qu'il ne paye pas, saisissent ses revenus. Quand Mme de la Roche lui fait un tableau de la détresse générale à Paris, il répond avec une amertume cruelle : a Je trouve les choses bien mieux réglées qu'elles n'étaient il y a dix ans, madame; il y avait mille et mille gens qui faisaient aussi bonne chère que le Roi, et qui avaient autant de plaisir que lui. Aujourd'hui tout cela est réservé pour la bouche du maître. Personne n'a
d'argent ni de bons morceaux; chacun est réduit à sa pièce de bœuf et à sa femme : cela n'est-il pas juGte? »
Il y avait longtemps alors que M. de Grignan ne vivait plus que d'expédients. Les emprunts se greffaient les uns sur les autres, à des taux de plus en plus onéreux. Les créanciers se fâchaient et faisaient de terribles esclandres. Il y eut même une marchande de Paris, Mme Renié, qui eut le courage de faire cent cinquante lieues pour réclamer sa dette, et tomba tout d'un coup à Grignan comme une furie. Ces incidents pénibles n'empêchaient pas que tout ne continuât comme à l'ordinaire : on menait joyeuse vie , on hébergeait toute la Provence , on équipait des compagnies pour le fils de la maison qui partait en guerre. C'est toujours pour nous un sujet de grande surprise de voir des gens entièrement ruinés qui trouvent moyen de se soutenir, pendant plusieurs années, dans le vide, et qui sans fortune, presque sans crédit, on ne sait de quelle manière, persistent à vivre largement et à faire figure dans le monde, Mme de Sévigné en fait la remarque à propos de ce qu'elle appelle la gueuserie des courtisans : « Ils n'ont jamais un sou et font tous les voyages, toutes les campagnes, suivent toutes les modes, sont de tous les bals, de toutes les courses de bagues, de toutes les loteries, et vont toujours, quoiqu'ils soient abîmés. » Mais, dans ces situations délicates, il suffit du plus petit événement pour que la ruine se découvre et devienne irréparable. « C'est
une machine à quoi il ne faut pas toucher, de peur que tout se renverse. » Ce qui renversa tout, chez M. de Grignan, ce fut la banqueroute du trésorier de Provence. Comme ce trésorier avait intérêt à se mettre bien avec le lieutenant général, il lui avait avancé jusqu'à trois années des revenus de sa charge. Il fallut tout rembourser à la fois, et le malheureux M. de Grignan, pressé par les créanciers et ne trouvant plus aucun crédit, fut obligé de faire au ministre, ]\1. de Pontchartrain, l'aveu de sa détresse, dans une lettre qui se terminait par ces mots : « Je demeure sans aucune subsistance ».
Que faisait la pauvre mère pour soulager cette détresse? Après avoir donné d'avance beaucoup de conseils inutiles, elle ne se contentait pas, dans ces cas pressants , d'adresser quelques consolations banales : elle venait au secours de sa fille autant que sa fortune le lui permettait; et, pour que le secours pût être plus abondant, elle quittait Paris, malgré les attaches qu'elle y avait et les amis qui voulaient la retenir, et elle allait courageusement faire des économies dans ses terres.
Les raisons qui attiraient alors les grands seigneurs dans leurs châteaux n'étaient pas les mêmes qui, de nos jours, à des époques déterminées, font quitter Paris aux gens riches. Nous avons pris l'ha-
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bitude de faire deux parts de Tannée : on passe l'hiver à la ville et l'été aux champs. C'est une façon d'introduire un peu plus de variété dans notre vie; elle serait trop monotone, si on restait toujours dans le même endroit. On va se reposer à la campagne des fatigues du monde, y jouir d'un air plus pur, y trouver d'autres spectacles et d'autres plaisirs. Mais alors ces déplacements réguliers n'étaient guère possibles à cause de la difficulté des voyages. Ceux-là seuls qui possédaient quelque propriété voisine de Paris pouvaient se les permettre. Mme de Sévigné avait cette bonne fortune assez rare. Grâce à son oncle, le « Bien Bon », qui était abbé de Livry, elle disposait d'un lieu de repos et de retraite, où elle se rendait en quelques heures. Tout lui plaisait à Livry : la beauté des jours, la fraîcheur des nuits, l'air sain et pur, « qui lui faisait autant de bien que du lait », le bruit des oiseaux, qui la délassait des vilains cris des rues de Paris, l'agrément des jardins, embaumés de chèvrefeuilles, et la vue du « petit pays doux » qui les encadre. Partout ailleurs la pluie l'importune. « Il pleut sans cesse, écrit-elle de Bourgogne; j'en suis en colère. » A Livry, il ne peut rien y avoir de désagréable, et les pluies même y sont charmantes. Aussi est-elle heureuse toutes les fois qu'elle y peut aller. Elle y mène sa fille et ses amis les plus chers, pourjouir d'eux sans partage; mais il ne lui dé- ])laît pas non plus de s'y trouver seule. Elle y va dans toutes les saisons : pendant la semaine sainte, pour s'y recueillir et se préparer à faire ses dévotions; au
printemps et à l'été, pour y jouir des beaux jours. C'est le remède à tous ses ennuis, à toutes ses tristesses : « Quand je suis fâchée, dit-elle, il me faut Livry ». Rien ne lui était plus aisé que de s'y rendre; Livry est à quelques lieues à peine de Paris, et elle pouvait y demeurer seulement quelques jours; mais lorsqu'il s'agissait d'aller dans ses terres de Bourgogne ou de Bretagne, c'était une excursion longue, coûteuse, pénible, qu'on ne pouvait pas entreprendre tous les ans, et pour quelques semaines. Il fallait, pour s'y décider, d'autres motifs que le désir de changer de place; et, comme on ne voulait pas s'exposer à recommencer souvent le voyage, une fois qu'on était parti, on restait longtemps sans revenir. Mme de Sévigné ne faisait donc pas les cent lieues qui la séparaient des Rochers tout à fait par agrément : elle aurait trouvé sans doute que c'était payer le plaisir un peu cher. Ç^le y allait pandevoir, pour surveiller de plus près ses domaines, conclure quelque affaire, et surtout réparer les brèches que la vie de Paris faisait à sa fortune. « Je ne sais comment vous vous trouvez de vos terres , écrivait-elle un jour à Bussy. Pour moi, mon cousin, ma terre de Bourbilly est quasi devenue à rien par le rabais et par le peu de débit des blés et autres grains. Il n'y a que d'y vivre qui pût nous tirer de la misère. » Et Bussy répondait : « Faites-vous exiler, madame ; la chose n'est pas si difficile qu'on pense; et vous userez vos denrées à Bourbilly. » Elle s'exilait ellemême; sans attendre un ordre du roi, quand il en était
besoin, elle partait courageusement pour quelque terre éloignée, et y restait quelquefois une année entière, à manger ses revenus sur place et faire rentrer l'argent qu'on lui devait. Elle y était souvent trompée, comme nous le voyons par l'anecdote suivante qu'elle raconte à sa fille : « Ce matin, il est entré un paysan avec des sacs de tous les cotés; il en avait sous les bras, dans ses poches, dans ses chausses. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais : — Hélas! mon ami, vous voilà bien chargé. Combien apportez-vous? — Monsieur, dit-il en respirant à peine; je crois qu'il y a bien trente francs — C'étaient, ma bonne, tous les doubles de France % qui se sont réfugiés dans cette province, avec les chapeaux pointus, et qui abusent ici de notre patience. » Cependant, avec son habileté ordinaire, elle finissait par tout arranger, augmentait le bail de ses fermes, réglait ses comptes avec ses débiteurs, et rentrait à Paris plus riche qu'elle n'en était partie. Tout le monde admirait sa sage conduite, car, selon le mot de son ami Lenet :
Ce sont raisons fort pertinentes
D'être aux champs pour doubler ses rentes.
Aujourd'hui on va de Paris à Vitré en sept heures ; Mme de Sévigné mettait huit ou neuf jours, et quelquefois plus, quand elle s'arrêtait en route, dans