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DE
A quelques kilomètres au sud de Vitre, la petite ville bretonne si pittoresque avec ses rues silencieuses où tout l'appelle le moyen âge, se dresse le château des Rochers. N'allez point, attirés par la réputation du lieu, chercher en cette solitude quelque admirable panorama : vous seriez étrangement déçus et vous regretteriez d'avoir suivi la grande route qui s'étend, ombragée de chênes, entre des champs de seigle et de Mé. Le site n'a, en effet, rien de bien remarquable; l'horizon est presque entièrement borné par des futaies, et, si ce tranquille paysage offre des charmes à un esprit rêveur, il n'a rien qui puisse piquer la curiosité d'un touriste. Cependant, ce coin de la Bretagne voit toujours venir vers lui les visiteurs. Ils regardent avec intérêt le château, assez banal malgré la tour sur laquelle s'appuient les deux corps de bâtiment qui le composent. Ils parcourent les sombres allées du pare, où dans les hêtres on entend comme autrefois « la feuille qui chante », et le joli parterre si bien dessiné par Le Nôtre. Enfin, ils entrent avec émotion dans une chambre qu'on a conservée telle qu'elle était, il y a plus de deux cents ans. Sur le mur à gauche, un tableau attire aussitôt et relient l'attention. C'est le
MVDAME DE SÉVIGNÉ. 1
portrait dune grande dame du xvir siècle; c'est, reproduite sans doute par le pinceau de Mignard, celle qui écrivit auprès de cette fenêtre les lettres que nous admirons; c'est la femme spirituelle, dont les pèlerins lettrés viennent évoquer le souvenir : Marie de Rabutin- Chantal, marquise de Sévigné.
Née le b février 1626 à Paris, notre épistolière appartenait à une vieille famille de Bourgogne. Son père, Celse-Bénigne de Rabutin, avait eu, sous le règne de Louis XIII, la réputation d'un brillant gentilhomme, et Bussy nous fait quelque part, l'éloge de cet oncle dont il était fier : « 11 devint, dit-il, un des cavaliers les plus accomplis de France, soit pour le corps, soit pour l'esprit, soit pour le courage. Il était extrêmement enjoué. Il y avait un tour à tout ce qu'il disait qui réjouissait les gens , mais ce n'était pas seulement par là qu'il plaisait ; c'était encore par l'air et par la grâce dont il disait les choses : tout jouait en lui. » Hélas! ce père qui lui légua sa gaieté et sa verve, où nous retrouvons la saveur du terroir bourguignon, Marie de Chantai ne devait pas le connaître. En 1627, le baron tenta de repousser, avec quelques gentilshommes volontaires, les Anglais qui descendaient dans l'île de Ré pour porter secours à la Rochelle. Mais ses troupes furent écrasées par l'artillerie des envahisseurs, et le père de la future marquise tomba, les armes à la main, en défendant son pays. Six ans plus tard, elle perdait sa mère et son grand-père maternel qui moururent tous deux en 1633. Et c'est alors que le conseil de famille eut l'excellente idée de confier la tutelle de l'orpheline à son oncle, l'abbé de Livry, le tout jeune Christophe de Coulanges.
Marie de Chantai garda toujours une affection profonde à celui qu'elle appelait « le Bien Bon ». Jamais surnom ne fut mieux mérité. L'aimable tuteur assura
« une jeunesse riante » à sa pupille. Merveilleusement cloué pour les affaires et fort économe de sa nature, il défendit avec bonheur les intérêts de l'enfant. Il lui donnait, en même temps, pour maîtres des érudits appréciés à cette époque : le docte Chapelain et le pédant Ménage. On aurait pu lui souhaiter d'autres précepteurs; car, entre les mains de ces gens-là, elle risquait de devenir une précieuse. Mais les intentions de l'abbé étaient bonnes, et, en choisissant les plus célèbres professeurs du moment, il prouvait sa sollicitude pour sa nièce. Elle sut comprendre le dévouement de son tuteur et l'en récompenser : Christophe de Coulanges fut aimé par elle comme un père, et jamais elle ne parla sans émotion du « Bien Bon », de « son bienfaiteur », de l'homme auquel elle devait « tout le repos de sa vie ».
Les années, cependant, avaient passé, et Marie de Chantai était devenue une belle jeune fille. Malgré « ses paupières bigarrées » et son nez « un peu carré par le bout », on trouvait aimable cette blonde à la taille aisée, au teint frais, aux yeux brillants. Elle plaisait également par les qualités de son esprit et par ses talents de société; car elle était lettrée, avait une jolie voix et dansait bien. Aussi la joyeuse et vive bourguignonne séduisit-elle un gentilhomme de Bre~ bagne, ami du rire et des gais propos. Et, le 4 août 1644, Christophe de Coulanges, avait le bonheur de voir unir sa chère pupille au marquis de Sévigné. Le bonheur du brave abbé ne devait pas être durable; niais, au début, tout alla bien. Le marquis emmena sa femme dans sa propriété des Rochers, et, malgré les railleries du cousin Bussy*, ils y vécurent plus de deux ans. Après la naissance de Charles et de Fran-
1 Voir la lellre de Bussy (mars 1040) :
Salut à vous, gens de campagne, A vous, immeubles de Bretagne, Attachés à votre maison Au delà de toute raison, etc.
çoise, ce fut un changement complet. M. de Sèvigné
n'était pas pour rien le parent et le familier de Gondi : léger, ami du plaisir, prodigue, il se mit à dépenser royalement la dot de sa femme [ et il ne fut bruit un peu partout que de ses aventures. Enfin, le 4 février 1651, il tombait mortellement frappé dans un duel avec le chevalier d'Albret pour la plus misérable des querelles, et ses contemporains le regrettèrent fort peu. « Il disait souvent à sa femme — écrit l'un d'eux — qu'il croyait qu'elle eût été très agréable pour un autre; mais que pour lui elle ne lui pouvait plaire. On disait aussi qu'il y avait cette différence entre son mari et elle qu'il l'estimait et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait pas... Et elle avait cela de commun avec la plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût quelque esprit et qu'il fût assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodait pas de lui et il passait presque partout pour fâcheux, de sorte que peu de gens l'ont regretté2. » La marquise dut pleurer cet infidèle époux disparu si tragiquement ; mais il semble qu'elle l'oublia assez vite, et, dans sa volumineuse correspondance, elle ne fait point allusion à lui. 11 ne lui rappelait certes pas de bien agréables souvenirs !
Toutefois une veuve dévouée à la mémoire d'un époux n'aurait point agi autrement que le fit Mmc de Se vigne. On connaît le fameux passage de Bossuet sur les jeunes veuves de son temps : la marquise ne mérita aucun des reproches que l'orateur adresse si nettement à la princesse palatine et à d'autres dames de la cour. Sans pruderie et sans fracas, elle tint les galants à distance. Avec la même fermeté, elle se refusa à contracter un second mariage, bien que les prétendants ne fissent point défaut. Dégoûtée par la première expérience, elle ne voulut point courir de nouveaux hasards, et le bon-
1 Celle dol fui de ccul mille écus (700.000 francs d'aujourd'hui). - Mémoires manuscrits de Conrarl.
I \TRODUCTION 5
heur qu'elle n'avait point trouvé dans son union avec M. de Sévigné, elle le chercha dans son amour pour ses enfants. Ils avaient, d'ailleurs, bien besoin qu'elle se consacrât uniquement à leur assurer un heureux avenir. Le marquis avait tellement semé les écus, de droite ou de gauche, sur sa route, que Mmc de Sévigné était, selon sa propre expression, au fond d'un « abime ». Le « Bien Bon » mit au service de la veuve les talents d'homme d'affaires qu'il avait déployés pour sa pupille, et, grâce à lui, elle commença de remonter la pente. A cette époque de sa vie, la marquise eût à subir deux cruelles épreuves. Son cousin Bussy traça d'elle, dans son Histoire amoureuse des Gaules, un portrait fort peu flatté. m Avec une perfidie sans égale, il ne la calomnia pas beaucoup; mais il se plut à glisser de menues critiques sur sa beauté, à diminuer les mérites de son esprit ou de son cœur, à insinuer qu'elle n'était restée vertueuse que par froideur. Le motif de ces attaques n'est malheureusement que trop clair. «. Cette belle, ajoutait Bussy. n'est amie que jusqu'à la bourse. Il n'y a qu'elle de jolie femme au monde qui se soit déshonorée par l'ingratitude; il faut que la nécessité lui fasse grand'peur, puisque, pour en éviter l'ombre, (die n'appréhende pas la honte. Ceux qui la veulent excuser disent quelle défère en cela au conseil de gens qui savent ce que c'est que la faim et qui se souviennent encore de leur pauvreté. » La marquise avait eu le tort de ne point envoyer assez rapidement à son orgueilleux parent une somme assez considérable qu'il daignait lui emprunter... et voilà pourquoi il la déchirait de la sorte. Plus tard, il fut obligé de se « jeter à ses pieds » pour qu'elle lui pardonnât. Encore eûtelle longtemps la morsure au cœur et lui fit-elle sentir par des épigrammes amères qu'elle n'avait point oublié. La seconde épreuve fut moins dure; mais la réputation de Mm0 de Sévigné courut alors un grand danger. Lorsqu'on arrêta Fouquet, dans la cassette de ce surintendant qui n'avait guère connu de « cruelles »
on découvrit quelques lettres de la marquise. Les nouvellistes et les médisants eurent alors beau jeu. Heureusement, le secrétaire d'État Le Tellier proclama que ces lettres « étaient celles d'une amie qui avail bien de l'esprit » et que le roi s'en était déclaré charmé. Devant la parole du ministre et de Louis XIV. tous s'inclinèrent : l'honneur d'une honnête femme était sauvé.
Au milieu de ces tourmentes. Wn0 de Sévigné ne perdait pas de vue le principal but qu'elle se proposait d'atteindre, c'est-à-dire l'établissement de sa fille. En 1603, Françoise de Sévigné avait été présentée à la cour; bientôt, elle brillait, déguisée en nymphe marine ou en Omphale. dans les ballets où figurait le roi; et Renserade aussi bien que La Fontaine, célébrait « la plus jolie fille de France1 ». Mais cette beauté célèbre était, semble-t-il, assez froide; et on fut tout heureux, après deux mariages manques de l'accorder au comte de Grignan, en 1GG0. C'était, au dire de Saint-Simon, un personnage « fort honnête homme, fort poli, fort noble »; mais il avançait en âge. il avait déjà eu deux femmes, il lui restait de ses précédents mariages deux enfants. La marquise s'était flattée que le comte ne quitterait point Paris : son espérance ne se réalisa point. M. de Grignan, nommé lieutenant général de Provence, dût partir pour cette province où il commanda en l'absence du gouverneur M. de Vendôme. En février 1671, la comtesse rejoignit son époux; il sembla à Mmc de Sévigné qu'un second veuvage commençait pour elle, et ce fut, à dater de ce jour-là, une nouvelle période de son existence.
Elle pleura; elle écrivit; elle voyagea. A plusieurs reprises, sa fille vint la voir à Paris, et la marquise,
1 Voici quelques vers de la Fontaine, on tète du Lion amoureux :
Sévigné, do qui los attraits
Servent aux U races de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A voire indifférence près... etc.
en ce temps de communications peu rapides, osa des
cendre jusqu'au château de Grignan. après avoir traversé ce Rhône dont le nom seul la faisait frissonner. C'étaient pour Mme de Sévigné d'heureuses époques ([no celles de ces voyages, et la douceur de ces réunions était telle qu'on restait souvent ensemble pendant dix-huit mois, quelquefois pendant deux ans. Dans l'intervalle, la marquise séjournait à Paris ou partait pour la solitude des Rochers. Les séjours en terre bretonne devinrent même de plus en plus fréquents et longs. Hélas ! l'amour de la belle nature et des grands arbres n'était pas le seul motif de ces absences prolongées. Il fallait économiser et thésauriser pour les prodigues du château de Grignan. qui menaient un trop magnifique train de vie et qui jouaient souvent un jeu d'enfer. Il fallait pourvoir aux dépenses de Charles de Sévigné, guidon indolent, sous-lieutenant peu zélé, ami trop assidu de la dame de pique. Il fallait enfin songer aux petits-enfants qui grandissaient, à Marie-Blanche, à Pauline, ci à ce charmant marquis de Grignan, dont les exploits à Philipsbourg rendaient orgueilleuse sa grand'mère. On comprend que de pareils soucis aient attristé Mm,e de Sévigné. d'au tan l plus qu'elle avait subi les atteintes d'une cruelle maladie et qu'elle avait cherché vainement la guérison de ses souffrances à Vichy et à Bourbon-FArchambault. Ne nous étonnons donc point que cette belle rieuse ait eu des heures de tristesse, en songeant aux amies de la capitale, en regardant tomber dans l'allée qu'elle appelait ['Infinie les feuilles d'automne
Cependant, après dix mariages manques, Charles avait épousé la fille d'un conseiller au Parlement de Bretagne, et les Grignan se résignaient à d'importants sacrifices, la marquise n'en pouvant plus faire pour eux. Elle mit une certaine coquetterie à se montrer parfois aux fêtes de la cour. Puis, laissant les Rochers au jeune ménage, elle partit pour la Provence où elle Pesta auprès de sa fille. Ses meilleures amies dispa-
raissaient, Mmc de La Fayette d'abord, Mmo de Lavar-
din ensuite. Elle ne tarda point à les suivre. Le 18 avril 1696, elle mourait de la petite vérole au château de Grignan, avec le courage et le stoïcisme dont faisaient preuve à cette minute suprême ces messieurs de Port-Royal qu'elle avait tant aimés.
C'est là surtout ce que le xvnc siècle connut et estima chez la marquise. On respectait la grande dame; on aimait la femme aimable; on citait avec éloge son esprit et son bon goût. Tout le monde lui aurait dit volontiers, comme Mmc de La Fayette, dans le portrait qu'elle fit d'elle sous le nom d'un inconnu : « Vous êtes née la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été ; et par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d'amitié, et tous ceux qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de Apôtre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils en puissent dire à euxmêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'un et de l'autre. Enfin vous avez reçu des grâces du ciel, qui n'ont jamais été données qu'à vous, et le monde vous est obligé de lui être venu montrer mille agréables qualités, qui jusqu'ici lui avaient été inconnues1. » Toutefois, bien des gens ne soupçonnaient point son vrai mérite, et l'orgueilleux Bussy, qui flattait la femme influente, n'aurait jamais cru qu'auprès de la postérité sa cousine « aux yeux bigarrés » se placerait parmi les auteurs qu'on admire.
Ce serait, néanmoins, erreur de croire qu'elle fut absolument méconnue de son vivant. Ceux qui eurent l'heureuse fortune de lire quelques-unes de ses lettres
1 Edouard de Barthélémy, Galerie des portraits de Mne de Montpensier, p. 95 et suivantes.
en sentirent la grâce et le charme. Mm0 de Se vigne s'en étonnait et elle écrivait naïvement à sa fille : « J'embrasse premièrement M. de Grignan; je l'admire bien, et vous aussi, ma fille, d'aimer tant mes lettres ; je suis toujours étonnée du bien que vous m'en dites : elles passent si vite chez moi que je ne sens jamais ce quelles valent, ni aussi ce qu'elles ne valent pas. » Mais les Grignans n'étaient point seuls à goûter la prose de la marquise, et Mm0 de Coulanges lisait les lettres de son amie dans les salons ou en laissait prendre des copies : « Je ne veux point oublier ce qui m'est arrivé ce matin, écrit-elle le 10 avril 1673. On m'a dit : « Madame, voilà un laquais de Mmc de « Thianges ! » J'ai ordonné qu'on le fit entrer. Voilà ce qu'il avait à me dire : « Madame, c'est de la part de « Mm0 de Thianges, qui vous prie de lui envoyer la lettre « du cheval de Mmc de Sévigné, et celle de la prairie. » J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous voyez : il est certain qu'elles sont délicieuses et vous êtes comme vos lettres. » Plus tard, en 1681, le roi trouva dans les mémoires de Bussy, que lui communiquait cet assez plat courtisan, quelques billets de Mme de Sévigné et il s'en déclara charmé. On voit donc qu'elle jouit d'une certaine réputation littéraire dans un siècle où il y avait tant de dames habiles à envoyer de jolies lettres cl où, suivant un mot célèbre, « la moindre femmelette savait mieux sa langue que Voltaire et Diderot ».
Cependant elle ne fut bien connue qu'après sa mort. En 1697, Mmfl de Coligny, fille de Bussy-Rabutin, publia les Mémoires de son père et y joignit les lettres qu'il avait reçues de sa cousine. Le succès fut considérable ('I l'on attendit avec impatience de nouvelles indiscrétions: niais la famille de Mme de Sévigné veillait : pendant vingt-huit ans. le publie n'eut point une page inédite de la marquise, ('.'est seulement en 1725 ei 1720 que des éditeurs parvinrent à se procurer <^v-
taines copies, naturellement bien incomplètes et bien fautives. Ils les publièrent à Troyes, à Rouen, à La Haye, et, dans l'intérêt même de sa grand'mèrc, Mme de Simiane, la petite Pauline, se vit forcée défaire imprimer le manuscrit authentique (1734-1737). Avec l'aide du chevalier de Perrin, elle corrigea ou supprima les passages qui auraient pu blesser certaines familles; elle maquilla un peu le texte de Mme de Sévigné ; et l'on ajouta un nouveau nom à la liste, déjà longue des grands écrivains du xvnc siècle. Depuis, MM. de Monmerqué et Adolphe Régnier ont donné d'excellentes éditions où ils ont tâché de rétablir le vrai texte; mais c'est à peine si Ton ajouta quelques lettres à celles qu'avait publiées Mmo de Simiane... Souhaitons qu'on retrouve des liasses enfouies dans les archives familiales; sans croire toutefois qu'elles soient de nature à modifier l'opinion que le recueil actuel permet de se faire touchant Mme de Sévigné.
Les lettres de la marquise présentent pour nous un triplé intérêt : historique, moral et littéraire. Quand on les lit, il semble que l'époque revive devant les yeux du lecteur; on admire la femme de cœur et d'esprit ; on s'étonne qu'il y ait dans des pages écrites au jour le jour et destinées seulement à quelques intimes un tel talent d'écrivain. Les historiens, les psychologues et les amateurs de beau style trouvent leur plaisir et leur profit dans l'œuvre de Mme de Sévigné.
Quiconque voudrait tracer un tableau complet de la société française sous le règne de Louis XIV, ne saurait négliger les Lettres de la marquise pas plus que les comédies de Molière. A cette époque, les journaux étaient rares; ils paraissaient généralement à des dates éloignées ; ils contenaient plus de nouvelles littéraires et mondaines que de renseignements sur les affaires du pays et sur les mille petites choses de la
vie sociale. Aussi les Parisiens envoyaient-ils do véritables journaux à leurs amis de province; et c'est pourquoi, quand elle écrivait à sa fille ou à des disgraciés comme Bussy ou Pomponne, Mmc de Sévigné les tenait au eouranl de tout ce qui peut intéresser des hommes politiques en réforme et une jeune femme absente de Paris.
Malicieuse et spirituelle, elle se plaît d'abord à raconter les anecdotes drôles et scandaleuses qu'on lui l'apporte ou dont elle fut le témoin. Le maréchal de (îrammont a déclaré mauvais des vers, sur lesquels Louis XIV lui demandait son jugement, et sa confusion fut très grande en apprenant qu'ils étaient l'œuvre du roi : vite, la marquise prend sa plume et joyeusement elle raille le courtisan pris au piège. Les chevaliers du Saint-Esprit ont offert, lors de leur réception, le plus plaisant des spectacles, ou bien l'archevêque de Reims, si fier, si prétentieux, a vu son carrosse renversé dans des circonstances ridicules : c'est l'occasion de quelque billet vivement troussé, qu'elle griffonne, on le sent, avec un sourire. Et partout se pressent les historiettes : dramatiques, s'il s'agit du suicide de Vatel ou du procès de la Voisin; comiques et piquantes, quand Lauzun veut épouser Mademoiselle, et quand se querellent d'élégants gentilshommes, devenus les adorateurs de la dame de pique. Rien ne manque à ce tableau de la vie mondaine, pas même les histoires de toilette et de chiffons. C'est le carnet d'une aimable bavarde qui, en un style alerte et mordant, nous fait la chronique amusante de son époque.
D'ailleurs. Mm8 de Sévigné ne se borne point à ces menus faits et a ces commérages si instructifs pour nous. Dans sa correspondance, les grands événements de l'histoire tiennent une place fort importante. Ici, par exemple, c'est toute une série de lettres sur le procès de Touquet. et un publiciste moderne ne conterait pas mieux les péripéties d'une affaire à sensation que ce témoin tour à tour inquiet, confiant ou
indigné. Ailleurs, c'est le passage du Rhin et la mort de ïurenne ou bien les troubles de Bretagne et la révolution d'Angleterre. Mais, partout, c'est le même genre de mérite et d'intérêt. Mme de Sévigné ne disserte point sur les causes ou les conséquences des événements : par mille détails, qu'aurait négligés un historien de profession, elle fait voir les choses et les hommes. Après avoir lu toutes les lettres consacrées à Turenne, qui ne connaît le cœur de ce héros, si bon pour les soldats qu'ils l'appelaient « leur père » ? Et, sur les rois en exil au xvn° siècle, où trouverions-nous des détails plus curieux que dans les pages où elle nous montre Jacques II et sa famille à Saint-Germain?... Certes, il ne faut point accepter sans contrôle toutes ses informations : elle écrivait vite, d'après ce qu'on lui rapportait, pour renseigner plus tôt Mme de Grignan, et il lui arrivait de s'écrier, le lendemain, avec impatience : « On ne fait que mentir cette année. ,> Elle avait, d'autre part, ses amitiés, ses haines, ses engouements ; et son indulgence est excessive pour M. de Pomponne et pour Fouquet, qui méritèrent tous deux leur disgrâce, l'un par sa légèreté proverbiale, l'autre par ses indéniables concussions. Mais, toutefois, elle reste un précieux document, la correspondance de cette grande dame, bien informée, fréquentant les gens qui savaient le dessous des choses et consignant pour sa fille toutes les nouvelles d'une main alerte et fiévreuse. Femme d'imagination et d'esprit, elle a traduit dans ses lettres les impressions vives et fortes que produisaient sur elle les événements. Elle est, on peut bien le dire, le plus charmant des gazetiers.
« Que faire dans un gîte à moins que l'on ne songe ? » disait le bonhomme La Fontaine. A moins qu'elle n'eût vécu en compagnie de livres aimés, que serait devenue cette femme mondaine et intelligente,
au cours de ses longs voyages et dans la solitude de son château breton1? Mais elle adorait la lecture et ce fut ce qui la sauva de l'ennui. Aussi parmi les sujets les plus intéressants que traite la marquise, faut-il compter ceux qui touchent à la littérature. Pendant la période qu'embrasse notre correspondance, il ne paraîtra pas un livre, il ne se jouera point une pièce de théâtre, sans que Mme de Sévigné signale cette « nouveauté » à sa fille et lui donne à ce propos son opinion ou celle de son entourage. Gela nous permet aujourd'hui de connaître ses goûts littéraires et d'apprécier en elle la femme d'esprit.
Mme de Sévigné ne fut point exclusive : elle lisait des ouvrages sérieux et frivoles, des traités philosophiques et des pièces de théâtre. Le 5 juin 1680, elle «■clivait des Rochers au sujet de sa bibliothèque et nous en dressait ainsi le catalogue : «... Toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion ! Bon Dieu ! quel point de vue pour honorer notre religion ! L'autre est toute d'histoires admirables ; l'autre de poésie, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés et ont gagné les petites armoires. » Ceci nous donne une idée des livres qui furent aimés et relus souvent par la marquise.
Elle eut, d'abord, un goût très vit pour les récits merveilleux qui divertissaient son imagination. Elle aima les romans pour les délicates analyses de sentiments qu'elle y trouvait ; elle les aima encore pour le côté purement romanesque : aventures extraordinaires et grands coups d'épée. Mm0 de Sévigné rougit bien un peu de cette faiblesse, mais elle se console en pensant qu'elle la partage avec toute la société polie de son temps et elle se laisse « prendre comme à la glu » par le style « maudit >•> de La Galprenède. Honoré d'Urfé. M110 de Seudéry, Mmc de La Fayette excitèrent aussi son enthousiasme. On le verra au chapitre des Opinions littcmircs et Ton constatera en quelle estime elle tint, presque toujours, malgré leurs défauts, une Cléopàtrc
ou un Cyrus. L'âge diminua évidemment le goût de la marquise pour ces lectures frivoles, mais elle garda un souvenir indulgent aux livres qui l'avaient enchantée, Elle n'hésitait point à faire mettre les romans italiens entre les mains de Pauline ; et, quant aux romans français, elle ne croit pas que la lecture en soit absolument dangereuse : tout dépend des dispositions qu'on y apporte, et c'est ce qu'elle exprime, le 16 novembre 1 089, en des termes dont on ne saurait trop louer l'élévation.
Néanmoins, les romanciers purent se plaindre, vers la fin, de sa tiédeur; mais il n'en fut pas de même pour les poètes. Elle les chérit tous depuis Benserade jusqu'à Boileau, depuis les moindres jusqu'aux plus élevés. Une des premières, elle sut comprendre et louer dignement « les charmes des fables de La Fontaine » qu'elle cite à tout propos et avec beaucoup de justesse. Despréaux fut raillé par elle en qualité d'historiographe et pour faire plaisir à l'envieux Bussy ; mais les Salues, les Ejntres, le Lutrin, VArt poétique sont appréciés dans les termes les plus flatteurs. Par les allusions perpétuelles aux pièces de Molière on devine une connaissance intime de son œuvre et une sympathie qui venait de nature : la verve de la femme d'esprit s'alimente dans celle du grand comique. Mais c'est à propos de Corneille et de Racine que l'opinion de M,uc de Sévigné offre le plus d'intérêt. On a sur ce point exagéré, en prétendant que son admiration pour Corneille l'avait empêchée de comprendre et de goûter Racine. Ce qui est vrai, c'est que l'auteur du Cid fut toujours à ses yeux le maître incomparable de la scène française. L'esprit romanesque du théâtre cornélien était fait pour plaire à la marquise : Corneille lui rappelait les admirations de sa jeunesse, et la gloire du poète était consacrée par le temps. Au contraire, Mmc de Sévigné, qui avait assisté aux débuts de Racine, eut quelque peine à le considérer comme un grand écrivain. Peu à peu pourtant, et, en dépit
des préventions premières, elle s'y habitua. Au lendemain de la fameuse représentation d'Esther, elle se rangea à l'avis de la jeune cour et convint que « Racine avait bien de l'esprit ».
Enfin, les favoris de notre épistolière furent les auteurs dont les ouvrages étaient rangés sur la « tablette de dévotion ». Un peu railleuse pour les philosophes de l'école rationaliste, les Descartes et les Malebranche, dont la rigueur et la sécheresse lui déplaisaient, elle goûte fort l'éloquence religieuse, rend justice à l'cvôque de Me aux, et admire surtout « le grand Pan », c'est-à-dire Bourdaloue, « qui est d'une force à faire trembler les courtisans » et qui prêche « généreusement » les vérités chrétiennes. On peut regretter que, dans son enthousiasme pour les jansénistes, elle ait mis absolument sur la même ligne l'immortel Pascal et le médiocre Nicole, dont la pensée était peu originale et dont le style nous semble lourd. Mais comme elle a bien vu le génie qu'il y a dans les « Petites lettres » ! et ([ue nous sommes heureux de rencontrer chez cette grande dame un tel amour des ouvrages sérieux!
On soupçonne à présent ce qu'il faut penser des opinions littéraires de Mme de Sévigné. N'y cherchons pas des jugements sans appel : la marquise ne se pose point en femme de lettres et elle est simplement une femme lettrée. Elle lit les livres pour le plaisir qu'elle y trouve ; mais elle apporte dans ces lectures un goût délicat, une sympathie très vive pour les belles choses, une rare faculté d'enthousiasme. Mme de Sévigné a pu se tromper : ses erreurs, en tout cas, ne viennent point de préventions et de parti pris. Cette femme du monde n'est d'aucune coterie, et le seul reproche qu'on serait tenté de lui faire, c'est d'avoir poussé parfois la bienveillance jusqu'à l'excès !
La marquise montre la même chaleur et la même
vivacité d'impressions dans sa vie intime et dans ses relations avec les siens. Après la femme d'esprit, la correspondance nous permet de connaître la femme de cœur.
On a beaucoup loué chez elle la sensibilité, et l'on rapporte à cette qualité de son àme le sentiment assez profond qu'elle éprouva en face des choses de la nature. Certes, excepté La Fontaine, nul au xvir3 siècle n'aima comme elle la campagne. Obligée de quitter souvent Paris et d'habiter pendant de longs mois son castel provincial, elle apprit à goûter « la fraîcheur des bois » et l'odeur enivrante du foin coupé. Non seulement elle s'amuse des mille riens de la vie champêtre, mais elle décrit avec une justesse admirable les aspects changeants de la nature. Tantôt, par une belle matinée d'hiver, ce sont les arbres « parés de perles et de cristaux » ; tantôt, c'est le « vert » qui « montre le bout de son nez », et le rossignol, le coucou, la fauvette, qui viennent « d'ouvrir le printemps dans les forêts » ; ailleurs, enfin, quelle charmante aquarelle que ce petit passage sur les feuilles d'automne : « Je suis venue achever ici les beaux jours et dire adieu aux feuilles. Elles sont encore toutes aux arbres ; elles n'ont fait que changer de couleur. Au lieu d'être vertes, elles sont d'aurore, et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. » En contemplant ces peintures si vraies et si pittoresques, on sent qu'elle avait beaucoup regardé et qu'elle aimait ce dont elle parle. Son amour pour les arbres est « maternel », et, quand Charles de Sévi* gné saccage le petit bois du Buron , la marquise déplore sincèrement les victimes : Ronsard ne pleura point la forêt de Gastine avec plus de réelle douleur, et, dans la Mort cVun chêne, Victor de Laprade, ne témoigna point une plus grande émotion.
Toutefois, ne nous figurons point la marquise comme
une femmelette versant des larmes devant de la pervenche en fleurs. Elle était trop gauloise pour connaître cette sensiblerie maladive, et ses heures de mélancolie sont assez rares pour qu'on ait jugé curieux de les noter. Avouons même qu'en certaines circonstances elle pourrait sembler assez dure de cœur. Elle bafoue avec acharnement cette bonne Mlle du Plessis, qui avait eu le malheur de déplaire a Mmc de Grignan. Elle se réjouit des mésaventures arrivées aux chères amies de la cour et souvent elle contribue à leur jouer des tours désagréables. Elle n'admet pas, en revanche, qu'on lui manque et elle fait acheter le pardon qu'elle accorde, obligeant Bussy, par exemple, à s'agenouiller, et retournant le fer dans la plaie. Que dire aussi des lettres sur la révolte de Bretagne ? Est-ce bien Mmc de Sévigné qui écrivait : « Les mutins de Rennes se sont sauvés, il y a longtemps : ainsi les bons pâtiront pour les méchants ; mais je trouve tout fort bon, pourvu que les quatre mille homme de guerre qui sont à Rennes sous .MM. de Forbin et de Vins ne m'empêchent point de me promener dans mes bois, qui sont d'une hauteur et d'une beauté merveilleuse » ? Hélas, oui !... Et il faut entendre sur quel ton léger ou badin elle parle des gens qu'on pend ou qu'on roue. La grande dame ne pouvait comprendre les souffrances de ces bourgeois et de ces vilains. D'ailleurs, n'avaient-ils point jeté mille pierres dans le jardin de M. de Chaulnes, l'ami de notre marquise, celui qu'elle appela toujours a le bon duc » ? Admettons qu'en la circonstance elle obéit à ses préjugés aristocratiques et a sa tendresse pour le gouverneur. Gela explique sa conduite, sans l'excuser.
Ge serait, au surplus, une injustice que de l'accabler sous ces fâcheux souvenirs. Elle n'eût point la large humanité de notre siècle ; mais elle fut dévouée pour les siens. Quelle sollicitude et quelle tendresse!... Frappée par la maladie, Mmc de Coulangcs la voyait
s'asseoir à son chevet. Un deuil venait-il briser l'âme d'une amie? celle-ci la trouvait à ses côtés, et Mme de La Fayette lui dut les plus douces consolations. Enfin, lorsque c'était la disgrâce, la prison ou l'exil, elle n'abandonnait point ceux qu'elle aimait : Fouquet, Pomponne, Bussy nous permettent d'apprécier à cet égard sa fidélité et son courage. « Le malheur ne me chassera point de cette maison, » disait-elle; et, au risque de déplaire à Louis XIV, elle ne reniait point les gens qu'elle avait fréquentés aux jours de bonheur. Voilà qui rachète un peu les malencontreuses lettres sur les « penderies » de Bretagne!
A plus forte raison, nous faut-il admirer son affection pour ses enfants. Charles est pendant longtemps le moins raisonnable des fils et il se permet de regrettables escapades ; mais il s'agenouille en souriant devant sa mère qui lui pardonne avec un sourire. Cette indulgence, dont elle fait preuve à l'égard des siens quand ils sont en faute, elle la prodigue quand il s'agit de faire valoir les moindres de leurs actions. MM. de Grignan n'eurent point à la cour de meilleur panégyriste que la marquise. Le comte avait réussi péniblement à s'emparer de la ville d'Orange : si on ne mit point cet exploit sur la même ligne que ceux de Turenne, ce ne fut pas la faute de Mme de Sévigné. Le gentil et galant marquis fut effleuré par une balle dans une escarmouche : c'est à sagrand'mère qu'il dût, avec les félicitations de toutes les dames, les compliments officiels de la cour. On sourit de cette réclame indiscrète; mais, au fond, rien n'est plus touchant. Il y a dans ces petites intrigues la preuve manifeste d'un vif amour.
Cependant, tout s'efface devant la tendresse passionnée de la marquise pour celle dont elle avait fait son idole, pour Mmo de Grignan. Timide et dissimulant cette timidité sous une gravité un peu froid^e, la belle admiratrice de Descartes ne semblait point mériter tant d'affection. Elle aimait bien Mmc de Sévigné,
mais elle laissait voir que ses perpétuelles attentions lui étaient importunes. Elle se montrait, paraît-il, sévère pour Marie-Blanche et pour Pauline, et l'on jugeait parfois utile de lui rappeler ses devoirs de mère. « Tàtez ! tàtez un peu de l'amour maternel ! » s'écriait Mme de Sévigné qui ajoutait : « Je ne sais pas comme l'on fait pour ne point aimer sa fille. » On n'avait pas eu besoin de lui donner à elle de pareils conseils : elle était idolâtre de son enfant. Lorsque la comtesse dût rejoindre M. de Grignan dans le midi, on crut que la marquise ne survivrait point à cette sépation. Un an plus tard, elle écrivait encore : « Ma chère enfant, je n'en puis plus ; votre souvenir me tue en mille occasions. J'ai pensé mourir dans ce jardin où je vous ai vue si souvent. Je ne veux pas vous dire en quel état je suis : vous avez une vertu sévère qui n'entre point dans la faiblesse humaine. Il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis pas la maîtresse : je suis faible et ne me pique point de ne l'être pas. » Rien ne put diminuer cette affection, Mmc de Sévigné associe à tout la pensée de l'absente : à ses lectures; à ses promenades dans les bois, où elles allaient toutes deux jadis; aux fêtes et réceptions, où on lui parle de Mmc de Grignan. Elle a vécu surtout pour sa fille ; et sa correspondance, admirable à tant d'autres égards, nous plaît parce que nous y trouvons une femme de cœur et parce qu'elle est le livre de l'amour maternel.
Les lettres de Mme de Sévigné sont donc pour tous un vrai régal. Les historiens y cherchent des renseignements et des indiscrétions sur la cour de Louis XIV. Les lettrés apprécient plus encore certains jugements littéraires et quelques pages où se montre le sentiment de la nature. Les cœurs sensibles sont délicieusement ravis par les effusions de tendresse, et Guizot
déclarait la correspondance avec Mmc de Crignan supérieure à tout le reste, si séduisant d'ailleurs que le reste fût. Mais tous se réunissent dans une commune admiration : celle que l'on doit à l'écrivain.
Au xvne siècle, de bons juges comme la Rochefoucauld et Mme de Coulanges vantaient le style de la marquise. « Vous ne sauriez croire, disait l'auteur des Maximes, le plaisir que vous m'avez fait de m'envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite. Elle a été lue et admirée, comme vous le pouvez souhaiter. Il me serait difficile de vous rien envoyer de ce prix-là; mais je chercherai à m'acquitter, sans espérer néanmoins d'en trouver les moyens. » On verra par les extraits que nous donnons combien Mmc de Sévigné méritait de pareils éloges.
Parfois, elle s'observe attentivement et soigne le style de ses lettres, quand elle s'adresse à des personnages, dont elle n'est point assez sûre. Bussy, par exemple, communique à tout venant le moindre billet de sa cousine, et il faut bien se surveiller chaque fois qu'on écrit à cet aimable indiscret. Mais, généralement, Mma de Sévigné s'abandonne sans aucune réserve ; elle se félicite d'avoir à son service « une bonne plume et bien éveillée » ; elle la « laisse courir » sur le papier et « lui met la bride sur le cou ». Aussi, partout dans son œuvre, nous trouvons des dons naturels qu'aucune éducation n'aurait pu lui faire acquérir. Ici, c'est la gaieté la plus vive et la plus franche qui éclate en joyeuses saillies; ailleurs, voici de douces larmes, coulant au souvenir de l'absente adorée ; ou bien encore quelque événement considérable suggère à Ja marquise des réflexions de la plus haute éloquence. Il arrive même qu'elle ne recule point devant le style familier dans ses « grandes chiennes de lettres » ; qu'elle n'aime pas chez quelqu'un « son air de gueule enfarinée », et qu'elle avoue avoir « saboulé » un importun. Mais, grave ou folle, ayant ses « dragons » ou débitant des « lanternes »,
Mme de Sévigné nous plait toujours par sa finesse dans l'expression, par sa variété charmante, par cette imagination prodigieuse qui anime et colore tous ses récits. Au premier chapitre des Caractères La Bruyère définit subtilement et avec beaucoup de justesse les mérites qu'il reconnaît au style des femmes dans le genre épistolaire. « Si elles étaient toujours correctes, ajoute-t-il, j'oserais dire que les lettres de quelquesunes d'entre elles seraient ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. » Mmede Sévigné joignant la correction aux qualités, que nous indiquions tout à l'heure chez elle, nous pouvons rectifier le jugement de La Bruyère et saluer vraiment en la châtelaine des Rochers un de nos écrivains les plus originaux et les plus parfaits.