I. — LA RÉCONCILIATION AVEC BUSSY
[A M. de Bussy] Taris, 26 juillet 10G8.
Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre et puis notre procès sera fini.
Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me reprochez finement que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en récompense je battrai des mains pour votre retour ; en un mot, que je hurle avec les loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas dédire ceux qui blâment les absents.
Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon cousin : apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit Mmc de Bouillon, mais je n'ai pas celle-là ; cette pensée
1 (Juoique toute la correspondance de la marquise constitue une vaste autobiographie, avant de donner des extraits sur ses vojages, ses relations avec les siens, ses lectures, nous avons réuni ici quelques pages qui se rapportent à des épisodes intéressants de sa vie.
1 M. de Bussy-Rabutin, furieux contre sa cousine parce qu"elle ne lui prêla.t poinl assez vile une somme d'argent dont il avait besoin, inséra un por Irai! injurieux de M",e de Sévigné dans son roman satirique : Les Amours des Gaules. II en résulta une lirouillc complète. Les relations reprirent en 1606, mais la véritable réconciliation n'eut lieu qu'après la lettre que nous donnons.
n'est que dans votre tète, et j'ai fait ici mes preuves de générosité sur le sujet des disgraciés 4, qui m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux, que je vous dirais bien si je voulais. Je ne crois donc pas mériter ce reproche, et il faut rayer cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons à vous.
Nous sommes proches et de même sang; nous nous plaisons, nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aurez à toucher dans la succession de M. de Chàlons2 : vous dites que je vous l'ai refusé, et moi je dis que je vous l'ai prêté ; car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en est témoin, que mon cœur le voulut d'abord, et que lorsque nous cherchions quelques formalités pour avoir le consentement de Neuchèse, afin d'entrer en votre place pour être payé, l'impatience vous prit ; et m'étant trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à notre nom et à la justice même, le plaisir d'être loué de votre ouvrage. Vous savez qu'une dame de vos amies- vous obligea généreusement de le brûler ; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus aussi; et quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet de M. Fouquet et le mien, cette conduite acheva de me faire revenir; je me raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne ; mais avec quelle sincérité ? Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amitié : je revins entêtée de votre société. ïl y eut des gens qui me dirent en ce temps-là : « J'ai vu votre
1 M. de Pomponne et Fouquet, par exemple.
8 Jacques de Neuchèse, évoque de Chàlons, grand-oncle de la marquise.
portrait entre les mains de Mme de La Baume', je l'ai vu. » Je ne répondis que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux qui s'amusaient à croire à leurs yeux. « Je l'ai vu, » me dit-on encore au bout de huit jours ; et moi, de sourire encore. Je le dis en riant à Corbinelli : il reprit le même sourire moqueur qui m'avait déjà servi en deux occasions, et je demeurai cinq ou six mois de cette sorte, faisant pitié à ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour malheureux arriva où je vis moi-même, et de mes propres yeux bvjnrrcs'1, ce que je n'avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tète, j'aurais été bien moins étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel portrait; je l'aurais trouvé très joli, s'il eût été d'une autre que de moi et d'un autre que de vous : je le trouvai si bien enchâssé, et tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus pas la consolation de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je le reconnus à plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin, je vous vis au Palais- Royal, où je vous dis que ce livre courait ; vous voulûtes me conter qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on l'avait mis là : je ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis qu'on m'avait donnés, et dont je m'étais moquée. Je trouvai que la place où était ce portrait était si juste, que l'amour paternel vous avait empêché de vouloir défigurer cet ouvrage en l'étant d'un lieu où il tenait si bien son coin. Je vis que vous vous étiez moqué et de Mme de Montglas et de moi; que j'avais été votre dupe, que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien innocente, en voyant le retour de mon cœur pour vous, et sachant
1 La marquise de la Liaumo se procura une copie des Amours des Gaules cl fil imprimer le livre en Hollande, à. l'insu de Bussy.
-' Allusion à un passage du portrait.
que le vôtre me trahissait : vous savez la suite.
Etre dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée ; être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable; se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui ? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raisons ; vous avez bien de l'esprit ; je suis assurée que si vous voulez faire un quart d'heure de réflexion, vous les verrez et vous les sentirez comme moi. Cependant que fais-je quand vous êtes arrêté ? Avec la douleur dans l'âme, je vous fais faire des compliments, je plains votre malheur, j'en parle même dans le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de Mme de la Baume, pour en être brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je vous vais voir plusieurs fois; je vous dis adieu quand je partis pour la Bretagne; je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez libre et sans rancune; et enfin je vous écris encore, quand Mmc d'Époisses me dit que vous vous êtes cassé la tète.
Aroilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ai tort, (lardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût passée entre deux autres personnes. Que votre intérêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas; avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai toujours ; au lieu d'écrire en deux mots comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille ; et enfin j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me demander pardon , c'est-à-dire à nie demander la vie. Faites-le doue de bonne grâce.
g L'ELU LES ÉPISODES DE SA VIE 27
[De Dussy à Mmc de Sévi g né] 31 août 1G0S.
On no peut pas être moins capable de la triplique ' que je le suis, ma belle cousine : pourquoi m'y voulez-vous obliger ? Je me suis rendu clans la réplique que je vous ai laite; je vous ai demande la vie, vous nie voulez tuer à terre, et cela est un peu inhumain. Je ne pensais pas que vous vous mêlassiez, vous autres belles, d'avoir de la cruauté sur d'autres chapitres que sur celui de l'amour. Cessez donc, petite brutale, de vouloir souflleter un homme qui se jette à vos pieds, qui vous avoue sa faute et qui vous prie de la lui pardonner : si vous n'êtes pas encore contente des termes dont je me sers en cette rencontre envoyez-moi un modèle de la satisfaction que vous souhaitez, et je vous la renverrai écrite et signée de ma main, contresignée d'un secrétaire, et scellée du sceau de mes armes. Que vous faut-il davantage?
l)e J/"lc de Séoigné à Bussy] Paris, 4 septembre 1608.
Levez-vous, Comte : je ne veux point vous tuer à terre, ou reprenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose comme elle s'est passée, c'est tout ce que je veux. Voilà un procédé assez honnête : vous ne me pouvez plus appeler justement une petite brutale.