UNE BELLE JOUR-NEE DE PRINTEMPS
[A Mmc de Grignan] Livry, mercredi 29 avril 1 07 1
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre, j'ai fait un fort joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dînera Pomponne; j'y trouvai notre bon homme l, qui m'attendait : je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la mort, plus il s'épure. 11 me gronda très sérieusement, et transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir ; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon cœur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi : il me dit tout cela si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très agréable, quoique très sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans nos forêts : je m'y suis promenée tout le soir toute seule. J'y ai trouvé toutes mes tristes pensées : mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de cette après-dinée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tète. Ce soir je m'en retourne à Paris pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
1 Arnauld d'Andilly (1589-1071), frère du Grand Arnauld,