I. — A LÏVRY' LA SEMAINE SAINTE A L1V1U
A Mmc de Grignan] Livry, mardi saint 24 mars 1071.
\"oici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je suis ici, Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert et Marphise 2, dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour jusqu'à jeudi au soir : je prétends être en solitude; je fais de ceci une petite Trappe., je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions ; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons, de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille3; je n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant contenir tous mes sentiments,
1 Livry, à 22 kilomètres du Taris, possédait une abbaye dont l'oncle de M : de Sévigné, Christophe de Coulanges, était abbé.
- Ce sont la femme de chambre, le valet de chambre et la petite chienne de la marquise.
! Mmc de Grignan était partie pour la Provence, au début de février 1671 : celte première séparation fut très duulourcusc.
MADAME DE SÉVIGNjJ. i
je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je tous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici 1 et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin où je ne vous aie vue ; il n'y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose. De quelque manière que ce soit, cela me perce le cœur : je vous vois, vous m'êtes présente ; je pense et repense à tout. Ma tète et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher, cette chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus ; sur cela je pleure, sans pouvoir m'en empêcher.
[A iH/ulc de Grignan] Livry, jeudi saint 26 mars 1671.
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très bien disposée pour faire mes pàques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de la manière dont je l'avais imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m'a plus tourmenté que je ne l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive, qui représente toutes les choses comme si elles étaient encore ; sur cela on songe au présent, et, quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous : notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi : la Provence n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue ici ; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des Ténèbres chantés avec dévotion, un jeûne canonique et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée : tout cela m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte :
"madame de sévigné es province et ex voyage 51
hélas ! que je vous y ai souhaitée ! Quelque difficile que vous soyez sur la solitude, vous auriez été contente de celle-ci ; niais je m'en retourne à Paris par nécessité...