BOURDALOUE
A Paris. 3 décemhre 1670.
... Le père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries2. Nous nous trompions dans la pensée
ni au mort, ni à l'orateur. On m'a mandé que le comle de Gramont. revenant de Notre-Dame, dit au roi qu'il venait de l'oraison funèbre de M. de Turenne. En effet, on dit que M. de Meauv. comparant ces deux grands capitaines sans nécessité, donna à M. le Prince la vivacité et la fortune, et a M. de Turenne la prudence et la bonne conduite. »
1 Histoire des variations des églises protestantes.
2 En 1 670, Bourdaloue prêcha l'ave nt à la cour. Il avait, l'année précédente, prêché aux Jésuites de la rue Saint-Antoine ; c'est le >< tripot » dont parle la marquise.
qu'il ne jouerait bien que dans son tripot : il passe infiniment tout ce que nous avons ouï.
A Paris, 11 mars 1671.
... Le père Bourdaloue prêche : Bon Dieu ! tout est au-dessous des louanges qu'il mérite.
[A Mm0 de Grignan] A Paris, 27 mars 1671.
J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très belle et très touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue ; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût : les laquais y étaient dès mercredi, et la presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire celle que M. de Grignan et moi entendîmes l'année passée aux Jésuites ; et c'était pour cela que j'en avais envie : elle était parfaitement belle, et je ne m'en souviens que comme d'un songe.
[A Mm0 de Grignan] A Paris, 25° décembre 1671.
... Je m'en vais en Bourdaloue. On dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de ïréville '; il n'y manquait que le nom; mais il n'en était pas besoin. Avec tout cela, on dit qu'il passe toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici...
J'ai été au sermon, mon cœur n'en a point été ému; ce Bourdaloue,
Tant de fois éprouvé L'a laissé comme il Va trouvé.
C'est peut-être ma faute.
[A Mm0 de Grignan] A Paris, 13 avril L672.
... Le maréchal de Gramont était l'autre jour si trans-
1 Sermon sur la Sévérité évangéligue. — Le comte de Tréville se relira du monde après la mori de M"1L Henriette d'Angleterre.
porté de la beauté d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut en un endroit : « Mordieu, il a raison ! » Madame éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu qu'on ne savait ce qui arriverait.
[A Mme de Grignan] A Paris, 5 février 167 i.
... Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre Dame, qui transporta tout le monde ; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et jamais un prédicateur évangélique n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes. Il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au temple; enfin, ma fille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul.
A Paris, 27 février 1670.
... Le père Bourdaloue tonne à Saint-Jacques de la Boucherie. Il fallait qu'il prêchât dans un lieu plus accessible ; la presse et les carrosses y font une telle confusion que le commerce de tout ce quartier-là en est interrompu.
[A Mm de Grignan] A Paris, 29 mars 1680.
... Nous entendîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue1, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant contre l'adultère à tort et à travers : sauve qui peut! il va toujours son chemin.
[A Mmc de Grignan] A Paris, 1" mai 1680.
... Le Bourdaloue prêcha, comme un ange du ciel,
1 Carême prêché à Suint-Germain.
l'année passée, et celle-ci encore, car c'est le même sermon (sur la Passion).
A Paris. 5 mars 1G83.
Je suis entêtée du père Bourdaloue; j'ai commencé dès le jour des Cendres à l'entendre à Saint-Paul; il a déjà fait trois sermons admirables. M. de Lauzun n'en perd aucun ; il apprendra sa religion, et je suis assu-rée que c'est une histoire toute nouvelle pour lui. C'était sur l'évangile du Centenier qui dit à Notre-Seigneur : « Domine non su m dignus. » Sur cela il prit occasion de parler des dispositions où il fallait être pour communier ; que ceux qui conduisaient les âmes ne devaient jamais faire la menace de la profanation du corps de Jésus-Christ, sans avertir que si nous n'y participions, nous n'aurions jamais la vie éternelle; que ces deux choses ne devaient jamais se séparer ; que si nous étions bien disposés, il fallait en approcher toujours; et si nous étions dans le péché, il ne fallait jamais s'en approcher, dit saint Augustin; mais qu'il fallait s'efforcer de se mettre dans l'état où il nous est permis de nous en approcher, plutôt que de demeurer tranquilles dans la séparation de ce divin mystère, qui était une fausse paix, et la seule et fausse marque de religion de la plupart des libertins. Tout cela fut traité avec une justesse, une droiture, une vérité telles que les plus grands critiques n'auraient pas eu le mot à dire. M. Arnauld lui-même n'aurait pas parlé d'une autre manière. Tout le monde était enlevé et disait que c'était marcher sur des charbons ardents, sur des rasoirs, que de traiter cette matière si adroitement et avec tant d'esprit, qu'il n'y eût pas un mot à reprendre ni d'un côté ni d'autre.
[A Bussij-Iiabutin) A Paris, 16 décembre 1638.
Auriez-vous jamais cru aussi que le père Bourdaloue pour .exécuter la dernière volonté du président Per-
rault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle oraison funèbre1 qu'il est possible d'imaginer1? Jamais une action2 n'a été admirée avec plus de raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses points de vue avantageux ; et comme son retour à la religion a fait un grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par le père Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus chrétien panégyrique qui ait jamais été prononcé.
[Au président de Moulceaii] A Pari?. 3 avril 1G86.
... Pour le père Bourdaloue ce serait mauvais signe pour Montpellier' s'il n'y était pas admiré après l'avoir été à la cour et à Paris d'une manière si sincère et si vraie. Je comprends que ces endroits cousus par le sujet des nouveaux frères à la beauté ordinaire de ses sermons font une augmentation considérable. C'est par ces sortes d'endroits tout pleins de zèle et d'éloquence qu'il enlève et qu'il transporte; il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est pendu â la force et à la justesse de ses discours, et je ne les respirais que quand il lui plaisait de les finir, pour en recommencer de la même beauté. Enfin Monsieur, je suis assurée que vous savez ce que je veux dire et que vous êtes aussi charmé de l'esprit, de la bonté, de l'agrément et de la facilité de M. Bourdaloue dans la vie civile et commune que charmé et enchanté de ses sermons.
[A Bussy-Rabutin] A Paris, 25 avril 1087.
... Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, faite par le P. Bourdaloue.
1 Oraison funèbre de Henri II de Bourbon, père du grand Condé.
- Un discours.
3 Bourdaloue avait été" envoyé dans cette ville afin de prècber devant les protestants nouvellement convertis voir lettres du 28 octobre 1685).
Il s'est surpassé lui-même; c'est beaucoup dire. Son texte fut : Que le Roi lavait pleuré et dit à son peuple : « Xous avons perdu un prince qui était le soutien d'Israël. »
Il était question de son cœur; car c'est son cœur qui
est enterré aux Jésuites. Il en parla donc, et avec une
grâce et une éloquence qui entraîne ou qui enlève,
• comme vous voudrez. Il fît voir que son cœur était
solide, droit et chrétien.
Solide, parce que dans le haut de la plus glorieuse vie qui fut jamais, il avait été au-dessus des louanges; et là il a repassé en abrégé toutes ses victoires, et nous a fait voir comme un prodige qu'un héros en cet état fut entièrement au-dessus de la vanité et de l'amour de soi-même. Gela fut traité divinement.
Un cœur droit. Et sur cela, il s'est jeté sans balancer tout au travers de ses égarements, et de la guerre qu'il a faite contre le Roi. Cet endroit qui fait trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on tire les rideaux, qu'on passe des éponges, il s'y est jeté, lui, cà corps perdu, et fit voir par cinq ou six réflexions, dont l'une était le refus de la souveraineté de Cambrai, et l'offre qu'il avait faite de renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher la paix, et quelques autres encore, que son cœur, dans ces dérèglements, était droit, et qu'il était emporté par le malheur de sa destinée et par des raisons qui l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il détestait intérieurement, et qu'il avait réparées de tout son pouvoir après son retour, soit par ses services, comme ïollus, Senef, etc., soit par les infinies tendresses, et par les désirs de plaire au lloi et de réparer le passé. On ne saurait vous dire avec combien d'esprit tout cet endroit fut conduit, et quel éclat il a donné à son héros, par cette peine intérieure qu'il nous peignit si bien et si vraisemblablement.
Un cœur chrétien. Parce que M. le Prince a dit, dans ses derniers temps, que malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait jamais senti la foi
éteinte clans son cœur, qu'il en avait toujours conservé les principes, et, cela supposé, parce que le prince disait vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même morales, et ses perfections héroïques, qu'il avait consommées par la sainteté de sa mort. Il a parlé de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir noble, grand et sincère ; et il nous a peint sa mort avec des # couleurs ineffaçables dans mon esprit et dans celui de tout l'auditoire, qui paraissait pendu et suspendu à tout ce qu'il disait, de telle sorte que l'on ne respirait point. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible, et je gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la croque. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël. Enfin, mes chers enfants, voilà qui vous doit toujours donner une assez grande curiosité pour voir cette pièce imprimée...
[A Mmc de Grignari} A Paris, 28 mars L68£
... Tous les prédicateurs de cette année sont écoutés, quand le Grand Pan l ne prêche pas : ce Grand Pan, c'est le grand Bourdaloue, qui faisait languir l'année passée le père de La Tour, le père de la Roche même, l'abbé Anselme qui brille à Saint-Paul, et le père Gaillard qui fait des merveilles à Saint-Germain de l'Auxerrois.
MASGARON ET FLECHIER"
Aux Rochers, 6 uovembre 1675.
... M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on espérait de lui dans l'oraison funèbre de Turenne : c'est une action pour l'immortalité.
1 Les anciens considéraient le grand Pan, comme l'emblème de la nature.
2 .Mascaron, évèqucde Tulle (1634-1703) appartenait à l'ordre de l'Oratoire. — Fléchier (1632-1710), évoque de Lavaur et de Nîmes, membre de l'Académie française, fui un grand prédicateur et un bel esprit.
Aux Rochers, 10 novembre 107o.
... On ne parle que de cette admirable oraison funèbre de M. de Tulle. 11 n'y a qu'un cri d'admiration sur cette action. Son texte était : « Domine, probasti me et cognouisti me » ; et cela fut traité divinement.
[A M** de Grignan] Aux Rochers, 1er janvier 1676.
... Mais parlons d'autre chose : ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre de M. de Turenne ? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée en ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. 11 me semble n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier veut la surpasser ; mais je l'en défie : il pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne ; et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement à mon gré. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre ; et cette droiture, cette naïveté, cette vérité dont il était pétri, enfin, ce caractère, comme il dit, également éloigné de la souplesse de l'orgueil et du faste de la modestie. Je vous avoue que j'en suis charmée : et si les critiques ne l'estiment plus depuis qu'elle est imprimée,
Je rends grâce aux dieux de n'être pas Romain1.
[A Maxa de Grignan] A Laval, 2i mars 1076.
En arrivant ici, Mmc de Lavardin me parla de l'oraison funèbre de Fléchier ; nous la fîmes lire, et je demande mille et mille pardons à M. de Tulle, mais il me parut que celle-ci était au-dessus de la sienne. Je la trouve plus .également belle partout; je l'écoutai avec élonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de nouvelles manières de dire les mêmes choses : en un mot, j'en fus charmée.
1 Citation do la tragédie à' Horace de Pierre Corneille.