NICOLE L
Malicorne, 23 mai 107 1 .
... Nous avons aussi un livre nouveau de Nicole. C'est de la même étoffe que Pascal et l'Éducation d'un Prince 2 ; mais cette étoffe est merveilleuse : on ne s'en ennuie point.
[A Mmù de Grignan] Aux Rochers, 19 août 1071.
... J'ai été blessée comme vous, de « l'enflure du cœur3 » : ce mot d'« enflure » me déplaît ; et, pour le reste, ne vous avais-je point dit que c'était de la même étoffe que Pascal ? Mais cette étoffe est si belle qu'elle me plaît toujours. Jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là.
[A Mmc de Grignan] Aux. Rochers, 23 septembre 1071.
... Je poursuis cette morale de Nicole que je trouve délicieuse ; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve tout ; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable. Personne n'a écrit sur ce ton que ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est de beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, nous en sommes charmés. J'ai même pardonné
1 Nicole [1625-1695) fui un moraliste e( un théologien célèbre. Dan- la querelle des jansénistes contre les jésuites, il combattit à côté d'Araauld et de Pa
- Traité de Nicole, paru en 1070 et que M"1' de Sévigné trouvait « d'une ( \\ r. me l>eauté ».
• \ic. le avail <!i' : L'orgueil esl uni' enflure <h> cœur par laquelle l'homme s'étend el - en quelque sorte en lui-môme. •
l'enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil qui sont proprement du vent: cherchez un autre mot. J'achèverai cette lecture avec plaisir.
[A Maxc de Grignan] Aux Rochers, 30 septembre 1671.
... Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ; surtout je suis charmée du troisième traité, des moyens de conserver la paix avec les hommes. Lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin. Ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait: il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, ce que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer ; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurslà.
[A Mm de Grignan] Aux. Rochers, 7 octobre 167 J.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ou à qui j'écris ont intérêt que je lise de bons livres. Celui dont il s'agit présentement, c'est toujours cette Morale de Nicole : il y a un traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes qui me ravit. Ma bonne, je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière. Si vous ne l'avez lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je crois que toutle monde s'y trouve ; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention : j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts.
[A MaQ de Grignan] Aux Rochers. 4 novembre 1671.
... Parlons un peu de M. Nicole : il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion
fort bonne et fort juste sur ce que vous nous dites de l'indifférence qu'il veut que l'on ait pour l'approbation et l'improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu'il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. 11 nous met a si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fais : je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler...
[A M'ac de Grignan] Aux Rochers. 12 janvier 1676.
Vous me ravissez d'aimer les Essais de Morale : n'avaisje pas bien dit que c'était votre fait? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai plus qu'à vous les envoyer : vous savez que je suis communicative, et que je n'aime point à jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait ce livre pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel langage ! quelle force dans l'arrangement des mots ! on croit n'avoir lu de français qu'en ce livre. Cette ressemblance de la charité avec l'amour-propre, et de la modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le Prince avec l'humilité du christianisme... Mais je m'arrête, il faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu'à l'autre, et ce serait une bizarre lettre. En un mot, je suis fort aise qu'il vous plaise, et j'en estime mon goût.
[A Mmc de Qrignan] Aux Rocliors, 8 janvier 1600.
... Raccommodons-nous; il me semble que nous sommes un peu brouillées : j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les Petites Lettres ; je m'en repens : elles sont belles et trop dignes de vous pour avoir douté que vous ne les«eussiez toutes lues avec application. Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai
point lu les Imaginaires i : c'est moi qui vous les prêtai. Je les ai lues et relues. Ah ! qu'elles sont jolies et justes !
[A Mm de Grignan] Aux Rochers, 5 février 1690.
... Mais voici une querelle : c'est que je m'inscris en faux contre la lettre où vous assurez que j'ai dit que les Imaginaires étaient « jolies ». Je n'ai jamais dit ce mot2. C'est une « supposition » ; ce sont des « subtilités du sieur comte de Grignan », comme disait l'avocat qui plaidait l'inscription de la Bury 3. Oui, je le soutiens ! je n'ai point dit le mot de « jolies » ; c'est une supposition de la « dame comtesse de Grignan ». J'ai dit « belles » et « très belles ». La justesse de leur raisonnement emporte cette louange, et c'était assez que vous les eussiez louées pour m'en donner cette idée.
b o s s u E T [A Mma de Grignan] A Paris, 10 mars 1G87
Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin4; mais le moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu'il y a des mortels ? C'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd'hui à Notre-Dame. Tous les beaux esprits se sont épuisés à faire valoir tout ce qu'a fait ce grand prince et tout ce qu'il a été. Ses pères sont représentés par des médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses victoires par des basses-tailles ,f, couvertes comme sous des tentes dont les coins sont ouverts, et
1 Ce sont des Lettres, écrile^par Nicole à l'imitation des Provinciales.
2 Elle lavait pourtant dit le 8 janvier 1690.
:! Allusion à un procès gagné par Al. de urignan (voir p. IS8). * Bas-reliefs.
OPINIONS LITTERAIRES DE MADAME DE SEVIGNÉ 37o
portés par des squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore plus haut, dont les quatre coins retombent en guise de. tentes. Toute la place du chœur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui parient de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les Espagnols est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent : Ce qui s'est fait loin du soleil doit être caché. Tout est semé de fleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une petite lampe qui fait dix mille petites étoiles. J'en oublie la moitié : mais vous aurez le livre x qui vous instruira de tout en détail. Si je n'avais point eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette lettre; mais ce duplicata ne vous aurait pas fait plaisir.
Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui; mais cette dépense lui fait bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre : nous la verrons imprimée. Voilà, mon cher cousin, fort grossièrement le sujet de la pièce. Si j'avais osé hasarder de vous faire payer un double port, vous seriez plus content. Nous revoilà donc encore dans la tristesse...
Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. Il nous a dit que M. de Meaux s'était surpassé lui-même et que jamais on n'a fait valoir ni mis en œuvre si noblement une si belle matière.
[A Bussy-Iiabutin] A Taris, 25 avril 1CS7.
... Le parallèle de M. le Prince et de M. de Turennc qs\ un peu violent2; mais il s'en excuse en niant que
1 * Les honneurs funèbres rendus à la mémoire de 1res haut, 1res puissant, très illustre et 1res magnanime prince Mgr Louis de Bourbon, prince .le Condé n (Paris, 1687, in-ia).
- Ce parallèle, que nous trouvons si naturel aujourd'hui, choqua certains personnages du ivn* siècle. Busay écrivait le 31 mars 1687 : « Comme j'ai ouï parler de L'oraison funèbre qu'a failo M. de Meaux. elle n'a fait honneur
ce soit un parallèle et en disant que c'est un grand spectacle qu'il présente de deux grands hommes que Dieu a donnés au roi, et tire de là une occasion fort naturelle de louer Sa Majesté, qui sait se passer de ces deux grands capitaines, tant est fort son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte encore cet endroit ; mais il est beau.
Aux Rochers. 1er juin 1689.
... Nous lisons les Variations1 de M. de Meaux. Ah ! le beau livre à mon gré !
[A MMe de Grignan] Aux Rochers. Il janvier 1690.
... Nous relisons aussi, à travers nos grandes lectures, des « rogatons » que nous trouvons sous notre main, par exemple toutes nos belles oraisons funèbres de M. de Meaux, de M. Fléchier, de M. Mascaron, du père Bourdaloue : nous repleurons M. de Turenne, Mme de Montausier, M. le Prince, feue Mme la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de Cromwell : ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit. Il ne faut point dire : « Oh ! cela est vieux ! » non ! cola n'est point vieux : cela est divin !