‹ Mme de SévignéChapitre 119 sur 123 · MADAME DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA FAYETTE

[A Bussy-Iiabutin] A Paris, 18 mars 1078.

... C'est un petit livre que Barbin nous a donné depuis deux jours, qui me parait une des plus charmantes choses que j'aie jamais lues. Je crois que ma nièce la chanoinesse vous l'enverra bientôt. Je vous en demanderai votre avis quand vous l'aurez lu avec l'aimable veuve 2.

[De Bxissy à Mme de Sévigné] 20 juin 1G78.

... J'ai enfin lu la Princesse de Clèves avec un esprit d'équité, et point du tout prévenu du bien et du mal qu'on en a écrit. J'ai trouvé la première partie admirable ; la seconde ne m'a pas paru de même. Dans le premier volume hors quelques mots trop souvent répétés qui sont souvent en petit nombre, tout est agréable, tout est naturel, rien ne languit. Dans le second, l'aveu de Mme de Clèves à son mari est extravagant, et ne se peut dire que dans une histoire véritable ; mais quand on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment si extraordinaire. L'auteur, en le faisant, a plus songé à ne pas ressembler aux autres romans, qu'à suivre le bon sens. Une femme dit rarement à son mari qu'on est amoureux d'elle 3 ; mais jamais qu'elle ait de l'amour

1 Mme de La Fayette écrivit la Princesse de Montpensier, Zayde, la Comtesse de 2'ende, la Princesse de Clèves. Scgrais et La Rochefoucauld collaborèrent à ces œuvres gracieuses et délicates.

2 Mme de Coligny, fdle de Bussy.

3 Voici la situation à laquelle Bussy fait allusion. La princesse de Clèves aime le beau Nemours et, foncièrement honnête, craint toutefois de succomber à l'amour qu'elle éprouve pour lui. Elle se résout à tout avouer au

pour un autre que pour lui ; et d'autant moins qu'en se jetant à ses genoux, comme fait la princesse, elle peut faire croire à son mari qu'elle n'a gardé aucunes bornes dans l'outrage qu'elle lui a fait. D'ailleurs, il n'est pas vraisemblable qu'une passion d'amour soit longtemps, dans un cœur, de même force que la vertu. Depuis qu'à la cour en quinze jours, trois semaines ou un mois, une femme attaquée n'a pas pris le chemin de la rigueur, elle ne songe plus qu'à disputer le terrain pour se faire valoir. Et si, contre toute apparence et contre l'usage, ce combat de l'amour et de la vertu durait dans son cœur jusqu'à la mort de son mari, alors elle serait ravie de les pouvoir accorder ensemble, en épousant un homme de sa qualité, le mieux fait, et le plus joli cavalier de sou temps. La première aventure des jardins de Coulommiers n'est pas vraisemble et sent le roman. C'est mne grande justesse que la première fois que la princesse fait à son mari l'aveu de sa passion pour un autre, M. de Nemours soit, à point nommé, derrière une palissade, d'où il l'entend ; je ne vois pas même de nécessité qu'il sût cela, et en tout cas il fallait le lui faire savoir par d'autres voies.

Gela sent encore bien le roman de faire parler les gens tout seuls ; car outre que ce n'est pas l'usage de se parler à soi-même, c'est qu'on ne pourrait savoir ce qu'une personne se serait dit, à moins qu'elle n'eut écrit son histoire ; encore dirait-elle seulement ce qu'elle aurait pensé. La lettre écrite au vidame de Chartres ' est encore du style des lettres de roman, obscure, trop longue, et point du tout naturelle. Cependant, dans ce second tome tout est aussi bien conté, el Les expressions en sont aussi belles que dans le premier.

[De Mmc de Sévigné à Bussy] 27 juillet 1078

Notre critique de la Princesse de Clèves est admirable, mon cousin. J'y ai trouvé ce que j'en ai pensé, et j'y aurais même ajouté deux ou trois petites bagatelles, qui vous ont assurément échappé. Je reconnais la justesse de votre esprit et je vois bien que la solitude ne vous ôte rien de toutes les lumières naturelles ou

prince de Clèves qui est fort louché de celte confiance, mais qui meurt bientôt de jalousie, désespéré qu'on lui ait pris le cœur de sa femme. Devenue veuVe, la princesse refuse d'épouser M. de Nemours, par égard pour la mémoire de son premier mari.

1 II s'agit d'une lettre adressée au vidame de Chartres et que la princesse de Clèves croit destinée à Nemours.

acquises dont vous aviez fait une si bonne provision.

[De Dussy à. Mmc de Sévigné] 23 juillet 1G78.

... J'attends votre sentiment sur le jugement que j'ai fait de la Princesse de Clèves : si nous nous mêlions, vous et moi, de composer ou de corriger une petite histoire, je suis assuré que nous ferions penser et dire aux principaux personnages des choses plus naturelles que n'en pensent ceux de la Princesse de Clèves.

[De Mme de Sévigné à Bussy) 9 août 1G78.

... Je suis encore d'accord de ce que vous dites de la Princesse de Clèves. Votre critique et la mienne étaient jetées dans le même moule.

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