LA FONTAINE
[A 3/mu de Grignan] A Paris, 13 mars 1671.
... Si est-ce que je vous donnerai les deux livres de La Fontaine1, quand vous devriez être en colère; il y a des endroits jolis et d'autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d'avoir bien fait, et en voulant mieux faire, on fait plus mal.
[A J/mc de Grignan] A Livry, £9 avril 1671.
... N'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de La Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de La Rochefoucauld ; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
D'animaux malfaisants c'était un très bon plat :
Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage :
Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté,
Etait moins attentif aux souris qu'au fromage.
Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol, cela est digne du premier tome.
[A Mmc de Grignan] A Paris, 6 mai 1671.
... Ne rejetez point si loin ces derniers livres de La Fontaine; il y a des fables qui vous raviront, et des contes qui vous charmeront : la fin des Oies du frère
1 F.n 1671, La Fontaine publia la troisième partie des Contes ainsi qu'un volume Nouvelles fables et autres poésies.
Philippe, les Rémois, le petit Chien, tout cela est très joli ; il n'y a que ce qui n'est point de ce style qui est plat. Je voudrais faire une fable qui lui fit entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre, et combien la folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. Il ne faut point qu'il sorte du talent qu'il a de conter.
[A Bussy-Rabutin] A Pari?, 20 juillet 1070.
... Faites-vous envoyer promptement les Fables delà Fontaine1 : elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes et à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandezm'en votre avis, et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières.
[A Bnssy-Rabuthï) A Paris, 14 mai 1686.
Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers, m'ont donné une véritable joie et surtout ce que vous écrivez pour défendre Benserade 2 et La Fontaine, contre ce vilain factum3. Je l'avais déjà fait en basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son goût est d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord : on ne fait point entrer certains esprits durs et
1 Le second recueil des Fahles parut en 1078 et en 1079.
2 Benserade (1612-1691), mauvais auteur dramatique, mais poète ingénieux cpii fit le fameux sonnet de Job et qui écrivit des vers flatteurs pour tous ceux qui figuraient dans les ballets royaux.
3 Furetière avait été exclu de l'Académie en 1685 par ses confrères. Pour se venger, il attaqua certains d'entre eux, notamment Benserade et La Fontaine, dans des pamphlets spirituels, intitulés Facturas. Bussy ayant pris très vivement la défense du fabuliste, Mmc de Sévigné lui écrit pour le féliciter.
farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et des fables de La Fontaine; cette porte leur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de les improuver et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied ; il y aurait trop d'affaires à le réparer; et enfin nous trouvions qu'il n'y avait qu'à prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des Fables de La Fontaine.