CORNEILLE ET RACINE
7 juin 1671.
... Où avez-vous appris que les conclusions1 de Cinna, de liodogwie, d' Œdipe, et tant d'autres encore dont je ne me souviens pas, fussent ridicules ? Voilà de quoi nous brouiller, moi qui les lis jusqu'à l'approbation2.
A Vitré, 1-' août 1071.
... Hier, je reçus toute la Bretagne à ma Tour de Sévigné. Je fus encore à la comédie : ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes : c'est assez pour une troupe de campagne.
1 Dénouements.
■ - 1- à-dire jusqu'à la dernière page. A la fin de chaque livre, il y avail alors une approbation ou autorisation oflicicllc d'imprimer.
[A Mme de Grignan] Aux Rochers, 10 septembre 1671.
... Je voulus hier prendre une petite dose de morale 1 : je m'en trouvai assez bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique 2 contre la Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse ; c'est de l'auteur des Sylphides, des Gnomes, et des Salamandres. Il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le inonde : cela fait quelque peine; mais comme ce ne sont que des mots en passant, il ne faut pas s'en offenser. Je regarde tout le reste, et le tour qu'il donne à sa critique ; je vous assure que cela est très joli.
[A Mm= de Grignan] A Paris, 13 janvier 1672.
Racine a fait une tragédie qui s'appelle Bajazet, et qui lève la paille ; vraiment elle ne va pas empirando comme les autres. M. de Tallard dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer ; voilà ce qui s'appelle louer : il ne faut point tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.
Du bruit de Bajazet mon âme importunée
fait que je veux aller à la comédie : enfin nous en jugerons.
[A Mm0 de Grignan] A Paris, 15 janvier 1672.
La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été. Ma belle-fille3 m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue : elle surpasse la De-
1 11 s'agit des ouvrages de Nicole.
2 Par l'abbé de Villars, en 1071.
3 Mmc de Sévigné désigne plaisamment par ce nom la Champmcslé.
sœillcts[ de cent mille piques; et moi qu'on croit assez bonne pour le théâtre2, je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près... mais quand elle dit des vers elle est adorable. Bajgzet est beau ; j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée était au-dessus de... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de La Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de la Reine mère. Je voudrais que vous fussiez venue avec moi après dîner, vous ne vous seriez pas ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt.
[A Mme de Grignan] A Paris, 9 mars 1672.
... Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal 3 : Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique : voilà tout ce qu'on peut faire pour son service.
... A propos de comédie, voilà Bajazet : si je pouvais
vous envoyer la Champmèlé, vous trouveriez la pièce
bonne ; mais, sans elle, elle perd la moitié de son prix.
Je suis folle de Corneille ; il nous donnera encore Pul-
cherie, où l'on reverra
La main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna *.
11 faut que tout cède à son génie.
1 Autre aclrice célèbre de l'Hôtel de Bourgogne.
- M "c de Sévigoé jouait très bien la comédie.
3 Le cardinal de Retz.
1 Vers de Corneille sur ses propres pièces (Dédicace d'Œdipe).
[A Muw de Grignan] A Paris, 16 mars 1672.
... Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'awtres que par moi : c'est ce chien de Barbin1, qui me hait, parce que je ne fais pas des Princesse de Clèves et de Montpensier. Vous avez jugé très juste et très bien de Bajazet et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmèlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé : les mœurs des Turcs y sont mal observées; ils ne font point tant de façons pour se marier; le dénoûment n'est point bien préparé : on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en toujours la différence ; les pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin qu'Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies2 pour la Champmèlé : ce n'est pas pour les siècles à venir : si jamais il n'est plus jeune et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui cle méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; et, en un mot, c'est le bon goût : tenez-vous-y.
[A Mmc de Grignan) Aux Rochers, 28 août 1680.
Mme la Dauphine disait l'autre jour en admirant Pauline de Polyeucte : « Eh bien ! voilà la plus honnête femme du monde, qui n'aime point du tout son mari. »
1 Libraire du xvuc siècle.
- Mmc de Sévigné emploie souvent le mol de » comédie » dans le sens de « pièce de théâtre ».
\A 3I"e de Grignan] A Paris, 14 janvier 1689.
... Mmo de Maintenon est for£ occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles i : ce sera une forte belle chose à ce que l'on dit.
[A Mme de Grignan] A Paris, 28 janvier 1689.
On a déjà représenté à Saint-Cyr la comédie ou tragédie d'Esther. Le roi l'a trouvée admirable; M. le Prince y a pleuré. Racine n'a rien fait de plus beau ni de plus touchant : il y a une prière d'Esther pour Assuérus, qui enlève. J'étais en peine qu'une petite demoiselle représentât le roi : on dit que cela est fort bien. Mme de Gaylus fait Esther, et fait mieux que la Champmèlé. Si cette pièce, s'imprime, vous l'aurez aussitôt.
[A Mme de Grignan} A Paris, 31 janvier 1683
Le Roi et toute la cour sont charmés de la tragédie d'Esther. Mme de Miramion et huit jésuites, dont le P. Gaillard était, ont honoré de leur présence la dernière représentation : enfin c'est un chef-d'œuvre de Racine. Si j'étais 'dévote, j'aspirerais à voir jouer cette pièce.
[A Mma de Grignan] A Paris, 7 février 1689.
Racine s'est surpassé... 11 est pour les choses saintes, comme il était pour les profanes. La Sainte Ecriture est suivie exactement dans cette pièce ; tout est beau, tout est grand, tout est traité avec dignité.
[A M™ de Grignan] A Paris, 11 février 1680
On continue à représenter Esther : Mme de Gaylus qui en était la Ghampmèlé ne joue plus ; elle faisait trop
1 Les pensionnaires de Painl-Cyr.
bien, elle était trop touchante : on ne veut que la simplicité toute pure de ces petites âmes innocentes. J'irai voir cette pièce, je vous rendrai compte de tout.
[A J/"18 de Grignan] A Paris, 21 février 1680.
... Je fis ma cour, l'autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, Mme de Coùlanges, Mmc de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à Mmc de Coùlanges que Mmc de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle : vous voyez quel honneur. « Pour vous, Madame, me dit-il, vous pouvez choisir. » Je me mis avec Mmc deBagnolsau second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c'étaient Mmes d'Auvergne, de Coislin et de Sully. Nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peutêtre pas sous les fontanges J de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce. C'est une chose qui n'est pas aisée â représenter, et qui ne sera jamais imitée : c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès. On est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce. Tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant: cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect ; tous les chants, convenables aux paroles, qui sont tirées des psaumes ou de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La
i Nœuds de rubans que les femmes portaient au xvn° siècle sur leur coiffure. Ils étaient ainsi nommés à cause de Mm0 de Fontanges.
mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos places ; et après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit : « Madame, je suis assuré ^ue '( vous avez été contente. » Moi, sans m'étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée : ce que je sens est au-dessus des paroles. » Le roi médit : « Racine a bien « de l'esprit. » Je lui dis : « Sire, il en a beaucoup ; mais « en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : « elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient « jamais fait autre chose. — Ah, pour cela, reprit-il, « il est vrai. » Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie. Gomme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et Mmo la Princesse vinrent me dire un mot; Mmo de Maintenon, un éclair : elle s'en allait avec le roi. Je répondis à tout, car j'étais en fortune. Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez Mmc de Coulanges, à qui le roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier ; je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachotter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes. 11 en fut content, et voilà qui est fait ; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé dans la suite ni une sotte vanité ni un transport de bourgeoise : demandez-lui. M. de Meaux me parla fort de vous ; M. le Prince aussi. Je vous plaignis de n'être pas là. Mais le moyen ?... On ne peut être partout.
[A A/Uîe de Grignan] A Paris, 28 février 1G89.
... Esther n'est pas encore imprimé. J'avais bien envie de dire un mot de vous à Mm de Maintenon : je
l'avais tout prêt. Elle fit quelques pas pour me venir dire un demi-mot ; mais comme le Roi, après ce que je vous ai mandé qui s'était passé, s'en allait dans sa chambre, elle le suivit, et je n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et de reconnaissance ; c'était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos nouvelles. Je dis à M. le Prince en courant: « Ah ! que je plains ceux qui ne sont pas ici ! » Il m'entendit, et tout cela était si pressé, qu'il n'y avait pas moyen de placer une pensée ; vous croyez bien cependant que j'en mourais d'envie. Racine va travailler à une autre tragédie ; le Roi y a pris goût : on ne verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est unique ; ni Judith, ni Ruth, ni rien ne saurait si bien réussir.
A Paris, 7 mars 1689.
... Racine commence une nouvelle pièce pour cet hiver : ce sera Jephté ou Absalon.
[A Mm de Grignan] A Paris, 9 mars 1689.
... Vous avez Estlier ; l'impression a produit son effet ordinaire. Vous savez que M. de la Feuillade dit que c'est une requête civile contre l'approbation publique : vous en jugerez. Pour moi, je ne réponds que de l'agrément du spectacle qui ne peut pas être contesté.
[A Mma de Grignan) A Paris, 21 mars 1689.
... Vous dites des merveilles sur Esther ; il est fort vrai qu'il fallait des personnes innocentes pour chanter les malheurs de Sion : la Champmeslé vous aurait fait mal au cœur. C'est cette convenance qui charmait dans cette pièce. Racine aura peine à faire jamais quelque chose d'aussi agréable, car il n'y a plus d'histoire comme celle-là; c'était un hasard et un assortiment de toutes choses qui ne se retrouvera peut-être
jamais : car Judith, Booz et Ruth, et les autres dont je ne me souviens pas, ne sauraient rien faire de si beau. Racine a pourtant bien de l'esprit : il faut espérer.
[A Mma de Grignan] A Paris, 23 mars 1689.
... Pour Esther, je ne vous reprends point du tout les louanges que je lui ai données : je serai toute ma vie charmée de l'agrément et de la nouveauté du spectacle. J'en fus ravie : je trouvai mille choses si justes, si bien placées, si importantes à un roi, que j'entrais, avec un sentiment extraordinaire dans le plaisir de pouvoir dire, en se divertissant et en chantant, les vérités les plus solides ; j'étais touchée de ces différentes beautés ; aussi je suis bien loin de changer de sentiment ; mais je vous disais que l'impression a fait son effet ordinaire, et s'est fait voir comme une requête civile contre les approbations excessives. Pour moi, qui l'ai encore lue avec plaisir, je pense que les critiques sont déboutés, comme le sera M. d'Aiguebonne de la sienne si M. le Chevalier a le loisir de la pousser '.