LES AGREMENTS D UNE VILLE D EAUX
[A Mmc de Grignan] Vicliy, 20 niai ItiTG
J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très chère; ah ! qu'elles sont mauvaises ! J'ai été prendre le chanoine. qui ne loge point avec Mmo de Brissac. On va à six heures à la fontaine : tout le monde s'y trouve ; on boit, et l'on fait une fort vilaine mine; car imagùnezvous qu'elles sont bouillantes, et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on parle confidemment de la manière dont on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin, on dîne. Après dîner, on va chez quelqu'un : c'était aujourd'hui chez moi. Mme de Brissac a joué à l'hombre avec SaintrHérem ' et Planci ; le chauvine2 et moi, nous lisons l'Arioste ; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve bonne. Jl est venu des demoiselles du pays avec une flûte qui oui dansé la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent leurs agréments : elles font des dé<ju</nades, où les curés trouvent un peu à redire ; mais enfin à cinq heures on va se promener dans des pays délicieux, à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en
1 Le marquis de Suinl-Hérem et le marquis de Planci ÛU du secrolaiie • d'Etat.
1 M"'" de Longucval, clianoinesse de Remiremont.
savez présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux; j'en ai bu douze verres: elles m'ont un peu purgée, c'est tout ce qu'on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous écrirai tous les soirs ; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart d'heure après : la mienne sera toujours prête. L'abbé Bavard vient d'arriver de sa jolie maison l, pour me voir : c'est le druide Adamas 2 de cette contrée.
[A Mme de Grignan] Vichy, 8 juin 1676.
... Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyez point danser les bourrées de ce pays3; c'est la plus surprenante chose du monde. Des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition ; enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de basque, à très petits frais ; et dans ces prés et ces jolis bocages c'est une joie que de voir danser les restes des bergers et des bergères du Lignon. Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter, toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies.
A Mme de Griynan] Vichy, 12 juin 1670.
... Passez donc votre été gaiement, ma très chère. Je voudrais bien vous envoyer pour la noce deux filles et deux garçons qui sont ici, avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin les Bohémiens sont fades en comparaison. Je suis sensi-
1 La maison de Langlar, dont il sera question plus loin.
2 Personnage de VAstrée, roman d'Honoré d'Urfé. Ce druide Adamas était le confident de tous les héros de cette pastorale, où l'on nous raconte les aventures arrivées sur les bords du Lignon à des bergers et bergères de fantaisie.
y Danse auvergnate
ble à ta parfaite hou ne grâce : vous souvient-il quand vous me faisiez rougir ies yeux à force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée, dansée, sautée, coulée naturellement, et clans une justesse surprenante, vous divertirait.