V.II. — A LIVRY
[A il/nic de Grignan] 9 octobre 1070.
Je fais ici un certain tripotage à mes mains avec de la moelle de cerf et de l'eau delà reine de Hongrie, qui
1 Dans Uintervalle des voyages, dont il a été question, Mmc de Se vigne passa bien des journées à Livry. C'est là, aussi bien qu'aux Rochers, qu'elle écrivit les lettres où se montre le mieux son amour de la nalure.
me fera, dit-on, des merveilles1. Ce qui m'en fait beaucoup, c'est le temps miraculeux qu'il fait; ce sont de ces beaux jours de cristal de l'automne, qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids : enfin, j'en suis charmée. Je me tiens dehors depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, je n'en perds pas un moment, et à cinq heures, avec une obéissance admirable, je me retire, mais ce n'est pas sans m'humilier, reconnaissant, avec bien du déplaisir, que je suis une misérable mortelle, et qu'une sotte timidité me fait rompre avec l'aimable serein, le plus ancien de mes amis, que j'accuse peut-être injustement de tous les maux que j'ai eus. Je me jette dans l'église, et je ferme les yeux, jusqu'à ce qu'on me vienne dire qu'il y a des flambeaux dans ma chambre : car il me faut une obscurité entière dans Fentre-chien-et-loup, comme les bois, ou une église, ou que l'on soit trois ou quatre à causer ; enfin, je me gouverne selon vos intentions.
A M. de Bussy'] Livry. 3 novembre 1077
Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres elles n'ont fait que changer de couleur : au lieu d'être vertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, (pic cela compose un brocart d'or riche et magnifique, ([ne nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer.
[A A/mc de Grignan Livry, 1 novembre 1079.
•le quitte ce lieu à regret ; la campagne est encore belle : cette avenue et toul ce qui (Hait désolé des chenilles, cl qui a pris la liberté <lo repousser avec votre permission, est plus ver! qu'au printemps dans
1 Nous avon> vu que lim8 de Sévigné cro\ait beaucoup uu\ o remèdes de bonne femme i .
les plus belles années. Les petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de l'automne dont les peintres font si bien leur profit. Les grands ormes sont dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées. La campagne en gros est encore toute riante ; j'y passais mes journées seule avec des livres ; je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus. Je ne sais ce que je vais faire à Paris : rien ne m'y attire; je n'y ai point de contenance; j'y vais avec chagrin. Le bon abbé dit qu'il y a quelques affaires, et que tout est fini ici : allons donc.
[A il/mc de Grignari] Livry, 6' mars 1680.
Nous avons passé ici l<*s trois jours gras; le soleil qu'il fit samedi nous y détermina. 11 m'a semblé que vous auriez aimé cette équipée ; clic m'a paru du même bon goût qui vous fait assortir vos habits et vos rubans ; vous corrigez toujours l'incarnat avec quelque couleur brune. Nous avons tempéré le brillant du carême-prenant avec la feuille morte de cette forêt. 11 y a fait le plus beau temps du monde, les jardins fort propres, la vue belle, et un bruit des oiseaux qui commencent déjà d'annoncer le printemps : cela nous a paru bien plus joli que les vilains cris des rues de Paris. J'ai bien pensé à vous, ma chère enfant. Mon Dieu que je vous aime ! Vous m'êtes, ce me semble, encore plus chère que jamais. Nous sommes ici le bon abbé de l'Abbaye *, M. de Rennes, l'abbé du Pile et M de Goulanges. Je voulais Corbinelli : il est demeuré à Paris pour être à la noce d'un des fils de M. Mandat. 11 eût fort bien tenu sa place, mais enfin nous sommes loin de nous ennuyer : beaucoup de promenades, de causeries; des échecs, un trictrac, des cartes en cas de besoin; les Petites Lettres de
1 L'abbé Je Goulanges, oncle de la marquise et du « petit Goulanges »*
Pascal, des comédies, la Princesse de Clèves, que je fais lire à ces prêtres, qui en sont ravis; une très bonne chère ; le petit Coulanges a le livre de ses chansons : c'est vraiment la plus plaisante chose du monde ; il est gai, il mange, il boit, il chante.