‹ Mme de SévignéChapitre 29 sur 123 · UN ACCIDENT SUR LA GRANDE ROUTE · texte numérisé non relu

UN ACCIDENT SUR LA GRANDE ROUTE

[A Mme de Grignan] Orléans, 8 mai 1080.

Nous voici arrivés sans aventure considérable. Il fait le plus beau temps du monde ; les chemins sont admirables ; notre équipage va bien ; mon fils m'a prêté ses chevaux, et m'est venu conduire jusqu'ici. Il a fort égayé la tristesse du voyage ; nous avons causé, disputé et lu; nous sommes dans les mêmes erreurs ! : cela fournit beaucoup. Notre essieu rompit hier dans un lieu merveilleux ; nous fûmes secourus par le véritable portrait de M. de Sottenville 2 . C'est un homme qui ferait les Gêorgiques de Virgile si elles n'étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la campagne. Il nous fit venir sa femme, qui est assurément de la maison de la Prudoteric , où le ventre ennoblit. Nous fûmes deux heures avec cette compagnie sans nous ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une langue entièrement nouvelles pour nous. Nous fîmes bien des réflexions sur le parfait Contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire :

Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis, Et qui de leurs toisons voit filer ses habits3.

Les jours sont si longs que nous n'eûmes pas même besoin du secours de la plus belle lune du monde, qui nous accompagnera sur la Loire, où nous nous embarquons demain.

1 Le jansénisme.

- Il y a là plusieurs allusions au Georges Dandin de Molière.

3 Vers des Bergeries de Racan (acte V, scène i).

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