LE BURON
[A M"1" de Grignari] Nantes, 27 mai 1G80.
... Je fus hier au Buron 2; j'en revins le soir. Je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre : il y avait les plus vieux bois du monde; mon fils, dans
1 Sébastien Ier, mort en 1578.
2 Propriété de Mme de Sévigné près de Nantes.
MADAME DE SÉVIGNÉ EN PROVINCE ET EX VOYAGE 9ii
son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez grande beauté; tout cela est pitoyable. Il en a rapporté quatre cents pistoles, dont il n'eut pas un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fait, ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris, et qu'il n'eût que \e seul Larmechin * dans cette ville où il fut deux mois. Il trouve l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de payer sans s'acquitter ; toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre : c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a aucune fantaisie ; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier; tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer; tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois; ces chouettes qui, dans cotte obscurité, annonçaient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes, tout cela me fît hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur ; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ont point parlé, comme celui où était Clorinde 2 ? Ce lieu était un luogo cïincanto 3, s'il en fut jamais. J'en revins donc toute triste.