‹ Mme de SévignéChapitre 32 sur 123 · PENIBLE VOYAGE ET TRISTE ARRIVEE · texte numérisé non relu

PENIBLE VOYAGE ET TRISTE ARRIVEE

[A Mme de Grignari] Aux Rochers, 31 mai 1680.

....Nous avons trouvé les chemins fort raccommodés de Nantes ta Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes ;

1 Valet de chambre du marquis.

2 Allusion à un épisode de la Jérusalem délivrée du Tasse où il est question d'une forêt enchantée.

l'n lieu d'enchantement, n

mais les pluies ont fait comme si deux hivers étaient venus l'un sur l'autre. Nous avons toujours été dans les bourbiers et dans les abîmes d'eau: nous n'avions osé traverser par Chateaubriand, parce qu'on n'en sort point. Nous arrivâmes à Rennes la veille de l'Ascension. Cette bonne Marbeuf1 voulait m'avalcr, et me loger, et me retenir; je ne voulus ni souper ni coucher chez Bile. Le lendemain, elle me donna un grand déjeûner-diner, où le gouverneur et tout ce qui était dans cette ville, qui est quasi déserte, me vint voir.

Nous partîmes à dix heures, tout le monde me disant que j'avais trop de temps, que les chemins étaient comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison. Ils étaient si bien comme dans cette chambre que nous n'arrivâmes ici qu'après minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été mille fois, nous ne les reconnaissions pas ; tous les pavés sont devenus impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut et bas qu'ils n'étaient ; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et qu'il fallait tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à Pilois. II vient avec une douzaine de gars; les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille, et tous parlaient si extrêmement breton, que nous pâmions de rire. Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez fatigués ; nous mangeâmes peu ; nous avons beaucoup dormi; et ce matin nous nous sommes trouvés aux Rochers, mais encore tout gauches et mal rangés. J'avais envoyé Rencontre2, afin de ne pas retrouver ma poussière depuis quatre ans : nous sommes au moins proprement.

1 Mmo de Marbeuf, femme d'un président à mortier au Parlement de Rennes.

2 Un de ses valets.

Nous avons été régalés de bien des gens de Vitré, des Récollets, Mlledu Plessis en larmes de sa pauvre mère, et je n'ai senti de joie que lorsque tout s'en est allé à six heures, et que je suis demeurée un peu de temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une très belle chose que ces allées. Il y en a plus de dix que vous ne connaissez point. Ne craignez pas que je m'expose au serein : je sais trop combien vous en seriez fâchée.

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