‹ Mme de SévignéChapitre 4 sur 123 · III. — LA SEPARATION · texte numérisé non relu

III. — LA SEPARATION

[A Mmc de Grignan] Paris, 6 février 1071 .

Ma douleur serait bien médiocre, si je pouvais vous la dépeindre; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie2 toujours pleurant et tou-

; M. de Grignan avait été nommé lieutenant général en Provence, 29 novembre 1009. Mme de Grignan, qui venait d'avoir une petite fille, alla rejoindre le comte en 1071, et partit le 5 février.

2 Couvent fondé dans le faubourg Saint-Jacques par la grand'mère de Mme de Sévisrné.

jours mourant : il nie semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme ; et en effet quelle rude séparation ! Je demandai la liberté d'être seule ; on me mena dans la chambre de Mmc du Housset; on me fit du feu. Agnès l me regardait sans me parler, c'était notre marché ; j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter : toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton ; j'allai ensuite chez Mmc de La Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était seule, et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse ; elle était comme je la pouvais désirer. M. de La Rochefoucauld y vint ; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mellusine2. Je vous réponds qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez Mmc de La Fayette ; mais en entrant ici, bon Dieu ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes ; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa avec Mme de la Troche 3 à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans les premiers transports, et ce soir j'achèverai celle-ci chez M. de Coulanges, où j'apprendrai des nouvelles; car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments si je voulais.

1 Sœur de la marquise de Villars qui était entrée dans les ordres.

2 Surnom plaisant que donnait Mme de Sévigné à la comtesse de Marans.

3 M,Uc de la Troche, femme d'un conseiller au Parlement de Rennes.

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