UNE VISITE A VANNES
[A Mm0 de Grignan] Auray, 30 juillet 1G89.
Regardez un peu où je suis, ma chère bonne ; me voilà sur la côte du midi, sur le bord de la mer. Où est le temps que nous étions clans ce petit cabinet à Paris,
1 Fameux danseurs de l'Opéra à cette époque.
- Sur les instances de Mine de Chaulnes, Mm0 de Sévigné l'accompagna dans une visite qu'elle allait faire à M. de la Faluère premier président du Parlement de Bretagne qui alors résidait à Vannes.
à deux pas l'une de l'autre ? Il faut espérer que nous nous y retrouverons. Cependant voici où la Providence me jette : je vous écrivis lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage : nous en partîmes mardi. Rien ne peut égaler les soins et l'amitié de Mme de Chaulnes : son attention principale est que je n'aie aucune incommodité; elle vient voir elle-même comme je suis logée. Et pour M. de Chaulnes, il est souvent à table auprès de moi, et je l'entends qui dit entre bas et haut: « Non, Madame, cela ne lui fera point de mal : vbyez comme elle se porte! Voilà un fort bon melon; ne croyez pas que notre Rretagne en soit dépourvue ; il faut qu'elle en mange une petite côte. » Et enfin, quand je lui demande ce qu'il marmotte, il se trouve que c'est qu'il vous répond, et qu'il vous a toujours présente pour la conservation de ma santé. Cette folie n'est point encore usée, et a fait rire deux ou trois fois.
Nous sommes venues en trois jours de Rennes à Arannes : c'est six ou sept lieues par jour ; cela fait une facilité et une manière de voyager fort commode, trouvant toujours des dîners et des soupers tout près et très bons. Nous trouvons partout les communautés, les compliments et le tintamarre qui accompagnent vos Grandeurs, et de plus, des troupes, des officiers et des régiments, qui font un air de guerre admirable. Le régiment de Kerman est fort beau ; ce sont tous Bas-Rretons, grands et bien faits au-dessus des autres qui n'entendent pas un mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds : c'est un plaisir de les voir. Je crois que c'était de ceux de cette espèce que Bertrand du Guesclin disait qu'il était invincible à la tète de ses Bretons. Nous sommes en carrosse, M. et Mme de Chaulnes, M. de Revel et moi. Un jour je fais épuiser à Revel1 la Savoie, où il y a
1 Charles Amédéc de Broglio, comte de Revel. Sa famille était d'origine piémontaise.
beaucoup à dire; une autre fois le passage du Rhin : nous appelons cela dévider tantôt une chose, tantôt une autre. Nous arrivâmes jeudi au soir à Vannes : nous logeâmes chez l'évêque, fils de M. d'Àrgouges; c'est la plus belle et la plus agréable maison, et la mieux meublée qu'on puisse voir. Il y eut un souper d'une magnificence à mourir de faim. Je disais à Revel : « Ali. que j'ai faim ! » On me donnait un perdreau : j'eusse voulu du veau; une tourterelle : je voulais une aile de ces bonnes poulardes de Rennes. Enfin, je ne m'en dédis point : si vous dites : « Je mangerai tant que Ton voudra, parce que je n'ai point de faim, » je dirai : « Je mangerais le mieux du monde s'il n'y avait rien sur la table. » Il faut pourtant s'accoutumer à cette fatigue.
M. de La Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puis dire; il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations : « Quoi, c'est là Mmc de Sévigné ! quoi, c'est elle-même ! » Hier, vendredi, il nous donna à dîner en poisson; ainsi, nous vîmes ce (jue la terre et la mer savaient faire : c'est ici le pays des festins.
l hiver AUX no c n ERS
[A Mmt de Grignan] Aux Rochers, 30 novembre 1G89.
le n'eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies ' : j'avais à leur répondre « Paris est en Provence », comme vous « Paris est en Bretagne » ; mais il es! extraordinaire que vous le sentiez comme moi. Paris est doue tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas être cette année autre part qu'ici. Ce mot, d'être l'hiver aux Hocher*, effraye. Hélas! ma fille,
1 M"10 de Cliaulncs, de La Fayette et de Coulanges, comprenant bien que des embarras d'argent retenaient Beuls M" de Sévigné en Bretagne, avaient essayé par des offres délicates de la faire revenir à Paris pendant cet hiver.
H AD \ M l ; DE SÉYlGNÉ. 8
c'est la plus douce chose du monde ; je ris quelquefois, et je dis : « C'est donc là ce qu'on appelle passer l'hiver dans les bois. » Mmc de Coulanges me disait l'autre jour : « Quittez vos humides Rochers » : je lui répondis : « Humide vous-même ! C'est Brevannes 1 qui est humide, mais nous sommes sur une hauteur; c'est comme si vous disiez : votre humide Montmartre. » Ces bois sont présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec et une place Madame, où le midi est à plomb; et un bout d'une grande allée, où le couchant fait des merveilles ; et quand il pleut, une bonne chambre avec un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme présentement; il y a bien du monde, qui ne m'incommode point : je fais mes volontés; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux, car nous lisons avec un plaisir que nous préférons à tout. Mmc de Marbeuf nous est fort bonne; elle entre dans tous nos goûts ; mais nous ne l'aurons pas toujours. Voilà une idée que j'ai voulu vous donner, afin que votre amitié soit en repos.
[A Mm* de Grignan] 28 décembre ÎGSL».
Nous avons eu ici les plus beaux jours du inonde jusqu'à la veille de Noël : j'étais au bout de la grande allée, admirant la beauté du soîeil, quand tout d'un coup je vis sortir du couchant un nuage noir et poétique où le soleil alla se plonger, et en même temps un brouillard affreux, et moi de m'enfuir. Je ne suis point sortie de ma chambre, ou de la chapelle jusqu'à aujourd'hui que la colombe a apporté le rameau : la terre a repris sa couleur, et le soleil ressortant de son trou fera que je reprendrai aussi le cours de mes promenades ; car vous pouvez compter, ma très chère, puisque vous aimez ma santé, que quand le temps est
' Mme de Coulanges avait une maison à Brevannes près de Villeneuve- Saiut-Georges (Scinc-et-Oisc .
vilain, je suis au coin de mon feu. lisant, et causant avec mon fils et sa femme.
[A Mme de Grignan] 1er janvier 1690.
Vous avez eu un temps bien charmant au milieu de \ otre hiver : temps où M. le Comte ne peut s'empêcher d'aller à la chasse, temps où vous quittez vos malades, temps où vous préférez le plaisir de vous promener à celui de m'écrire. Ah, que vous faites bien ! il ne faut point perdre ces jours enchantés. Nous en avons eu d'horribles; c'était un temps a garder le coin de son feu, temps à ne pas mettre le nez dehors, temps à ne voir goutte du brouillard, sans préjudice du verglas t-t de la gelée, temps, enfin, tout contraire au vôtre, et ou pourtant mon fils avait cinq ou six de ses voisins, qui jouaient et faisaient du bruit dans cette chambre. Mais voila les beaux jours qui font mine de revenir, aussi bien que de croître : ils sont plus doux quelquefois au mois de février et de mars qu'au mois de mai, dont nous avons été si souvent la dupe à Livry.