‹ Mme de SévignéChapitre 40 sur 123 · UN BEAU DANSEUR DE PROVINCE · texte numérisé non relu

UN BEAU DANSEUR DE PROVINCE

[A M™ de Grignan] Rennes, 24 juillet 1GS9.

... Nous fîmes danser l'autre jour le fils de ce sénéchal de Rennes qui était si fou, qui a eu tant d'aven-

1 C'était la maxime inscrite sur la fameuse abbaye de Thélème que nous décrit Rabelais dans son Gargantua.

turcs. Le fils est fait à peindre : il a vingt ans; il a épousé à la hâte la fille d'un président à mortier de ce pays... Elle est ici, et croit que pourvu que l'on voie son mari, on ne peut la blâmer : il est vrai qu'en le voyant danser, il faut être de l'avis de sa femme. Imaginez-vous un homme d'une taille toute parfaite, d'un visage romanesque, qui danse d'un air fort noble, comme Pécour. comme Favier, comme Saint-André1; Ions ces maîtres lui ayant dit : « Monsieur, nous n'avons rien à vous montrer, vous en savez plus que nous. » Il dansa ces belles chaconnes, les folies d'Espagne, mais surtout les passe-pieds avec sa femme, d'une perfection, d'un agrément qui ne peut se représenter : point de pas réglés; rien qu'une cadence juste; des fantaisies de figures, tantôt en branle comme les autres, et puis à doux seulement comme des menuets, tantôt en se reposant, tantôt ne mettant pas les pieds à terre. Je vous assure, ma fille, que vous, qui êtes connaisseuse, vous auriez été fort divertie de cette sorte de bal. M1110 de Chaulnes, qui a bien dansé dans son temps, en était hors d'elle, et disait n'avoir rien vu qui ressemblât à cela. J'avais auprès de moi un homme qui a bien do 1 esprit : que ne dîmes-nous pas pour justifier cette fille, et sur la perfection de ce ménage, du côté de la danse?

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