LE CAREME DE LA MARQUISE
[A Mlûc de Grignan] 19 février 1G90.
Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le carême ; et ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que pour obéir au commandement de l'Église. Nous faisons ici une bonne chère : nous n'avons pas la rivière de Sorgue 2, mais nous avons la mer; en sorte que le poisson ne nous manque pas. 11 nous vient toutes les semaines du beurre de la Prévalaie ; je l'aime et le mange comme si j'étais Bretonne : nous faisons des beurrées infinies : nous pensons
1 Sonneurs de cornemuse ou do biniou
2 Rivière fort poissonneuse dans le Comtal Vcnaissin.
toujours a vous on les mangeant ; mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les miennes. Nous y mettrons bientôt de petites herbes fines et des violettes : le soir, un potage avec un peu de beurre, à la mode du pays, de bons pruneaux, de bons épinards ; enfin, ce n'est pas jeûner, et nous disons avec confusion : « Quon a de la peine à servir la sainte Église ! » J Mais pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? C'est que vous haïssez le lait : car sans cela vous trouveriez que c'est la plus jolie chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir. Vous croyez le dénigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre pulmonique : vraiment, c'est une grande louange, et s'il fait vivoter une mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte bien. Voilà le chapitre du carême vidé.