‹ Mme de SévignéChapitre 44 sur 123 · L E C HATE A U DE G R I G X A X · texte numérisé non relu

L E C HATE A U DE G R I G X A X

1 A/, de Coulanges] Grignan, 9 scpLcmbrc 1694.

.l'ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin ; il n'y m a point de perdues; ce serait grand dommage : elles ont toutes leur mérite particulier, et font la joie de toute notre société. Ce que vous mettez pour ;uliv<-<" sur la dernière3 en disant adieu à tous ceux que vous nommez, ne vous a brouillé avec personne : Au château royal de Grignan. Cette adresse frappe, donne tout au moins le plaisir de croire que, dans le

1 Citation inexacte de Marot : « Qu'on a de maux pour servir sainle Église » (Epigramme sur un gros prieur .

1 M de Sévigné était venue en Provence au mois d'oclobre 1690 et n'avait quitté Grignaa qu'en décembre 1691 . — Le 11 mai 1694, elle y

retournait : et c'est là qu'elle mourut, le 17 avril 1696.

nombre de toutes les beautés dont votre imagination est remplie, celle de ce château, qui n'est pas commune, y conserve toujours sa place, et c'est un de ses - plus beaux titres. Il faut que je vous en parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par où l'on montait dans la seconde cour, à la honte des Adhémar s1, est entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer ; je ne dis point grand, ni magnifique, parce que, ma fille n'ayant pas voulu jeter tous les appartements par terre, il a fallu se réduire à un certain espace, où l'on a fait un chef-d'œuvre. Le vestibule est beau, et l'on y peut manger fort à son aise; on y monte par un grand perron; les armes de Grignan sont sur la porte : vous les aimez, c'est pourquoi je vous en parle. Les appartements des prélats, dont vous ne connaissez que le salon, sont meublés fort honnêtement, et l'usage que nous en faisons est très délicieux. Mais puisque nous y sommes, parlons un peu de la cruelle et continuelle chère que l'on y fait, surtout en ce temps-ci ; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on mange partout, des perdreaux, cela est commun ; mais il n'est pas commun qu'ils soient tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en faisant une certaine mine et criant : « Ah ! quel fumet ! sentez un peu ! » Nous supprimons tous ces étonnements ; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets : il n'y a point à choisir. J'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut que la cuisse se sépare à la première semonce ( elle n'y manque jamais) , et des tourterelles, toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et les muscats, c'est une chose étrange : si nous voulions, par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris ; il ne s'en trouve point ici ; les figues blanches et sucrées, les muscats comme

'Tous les Grigrians avaient parmi leurs prénoms celui d' « Adhémar ».

des grains d'ambre que l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tète si vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si l'on buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent. Mon cher cousin, quelle vie ! Vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil ; elle ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle sorte de détails je me suis jetée; c'est le hasard qui conduit nos plumes ; je vous rends ceux que vous m'avez mandés et que j'aime tant. Cette liberté est assez commode ; on ne va pas chercher bien loin le sujet de ses lettres.

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