‹ Mme de SévignéChapitre 48 sur 123 · II. — ELOGE DE MADAME DE GRIGNAN i · texte numérisé non relu

II. — ELOGE DE MADAME DE GRIGNAN i

[A Al. de Grignan] Paris, G août 1670

Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut-on vous aimer plus tendrement ? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens ? Peut-on souhaiter plus passionnément d'être avec vous ? Et peut-on avoir plus d'attachement à tous ses devoirs ? Gela est assez ridicule que je dise tant de bien de ma fille; mais c'est que j'admire sa conduite comme les autres, et d'autant plus que je la vois de plus près, et qu'à vous dire vrai, quelque bonne opinion que j'eusse d'elle sur les choses principales, je ne croyais point du tout qu'elle dût être exacte sur toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, c'est que le public n'es tni fou ni injuste : Mmcde Grignan doit être trop contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri, pour l'amour de vous et pour l'amour d'elle. Je vous prie que, si vous avez encore quelque bourrasque à essuyer de votre bile, vous en obteniez d'attendre que ma fille soit accouchée. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu'on l'a retenue ici, et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l'avoir séparée de vous. 11 semble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à deux cents lieues d' elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et de lui témoigner la joie

i M. de Grignan avait épousé Françoise-Marguerite de Sévigné, le 29 janvier 1GG0. Mais elle ne le rejoignit en Provence qu'au mois de février

que vous avez d'espérer qu'elle accouchera heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener dans l'état où elle était ; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni même pour sa réputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus habile, et d'y être demeurée avec la conduite qu'elle a. Si elle voulait, après cela, devenir folle et coquette, elle le serait plus d'un an avant qu'on pût le croire, tant elle a donné bonne opinion de sa sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans qui sont ici de la vérité de tout ce (pie je dis. La joie que j'en ai a bien du rapport a vous, car je vous aime de tout mon cœur, et suis ravie que la suite ait si bien justifié votre goût.

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