‹ Mme de SévignéChapitre 49 sur 123 · III. — LA PREMIERE SEPARATION · texte numérisé non relu

III. — LA PREMIERE SEPARATION

\ M. de Grignan] Paris, 10 janvier 1671,

Hélas ! je l'ai encore cette pauvre enfant et quoi qu'elle ait pu faire, il n'a pas été en son pouvoir de partir le 10 de ce mois, comme elle en avait le dessein, las pluies ont été et sont encore si excessives, qu'il y aurai! eu do la folie à se hasarder. Toutes les rivières sont débordées; tous les grands chemins sont noyés, toutes les ornières sont cachées; on peut fort bien verser dans tous les gués. Enfin la chose est au point (pie .M11"' de Rochefort, qui est chez elle à Ta campagne. qui brûle d'envie de revenir à Paris, où son mari la souhaite, et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est vrai que cet hiver est épouvantable. Il n'a pas gelé un moment, et il a plu tous les jours comme des pluies d'orage. Il ne passe plus aucun bateau sous les ponts: les arches

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du Pont-Neuf sont quasi comblées. Enfin, c'est une chose étrange. Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle évite Je froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage : mais je ne veux pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très forte, ne la retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur1, qui part avec elle, et qui est engagé de marier sa cousine d'JIarcourt. Cette cérémonie se fait au Louvre ; M. de Lionne est le procureur. Le roi lui a parlé, je dis à M. le coadjuteur, sur ce sujet. Cette affaire s'est retardée d'un jour à l'autre, et ne se fera peut-être que dans huit jours. Cependant je vois ma fille dans une telle impatience de partir, que ce n'est pas vivre que le temps qu'elle passe ici présentement; et si le coadjuteur ne quitte là cette noce, je la vois disposée à faire une folie qui est de partir sans lui. Ce serait une chose si étrange d'aller seule, et c'est une chose si heureuse pour elle d'aller avec son beau-frère, que je ferai tous mes efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront un peu. Je veux vous dire, de plus, que je ne sens point le plaisir de l'avoir présentement : je sais qu'il faut qu'elle parte ; ce qu'elle fait ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires : on ne s'attache à aucune société, on ne prend aucun plaisir, on a toujours le cœur serré ; on ne cesse de parler des chemins, des pluies, des histoires tragiques de ceux qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez, l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie.* Ces derniers jours-ci n'ont aucun agrément. Je vous suis très obligée, mon cher Comte, de toutes vos amitiés pour moi, et de toute la pitié que je vous fais. Vous pouvez mieux que nul autre comprendre ce que je souffre et ce que je souffrirai. Je suis

1 Jean-Baptiste Adhémar de Monteil, de Orignan, coadjuteur de l'archevêque d'Arles. Mme de Sévignc l'appelle dans certaines lettres « Seigneur Corbeau ».

fâchée pourtantque la joie que vous aurez de la voir puisse être troublée par cette pensée. Voilà les changements et les chagrina dont la vie est mêlée. Adieu, mon très cher Comte, je vous tue par la longueur de mes lettres; j'espère que vous verrez le fonds qui me les l'ait écrire.

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