‹ Mme de SévignéChapitre 50 sur 123 · DOULEUR DE LA SEPARATION · texte numérisé non relu

DOULEUR DE LA SEPARATION

[A Mm° de Griguan] Paris, 'J février 1671.

Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié ; on croirait que vous m'écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou qu'il vous est arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire ; vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrirc vos sentiments ([ne vous n'aimez a me les dire. De quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse; mais, si vous songe/, a moi, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction : je vois ce carrosse qui avance toujours,

1 M! de Grignan était partie le > février. Nous a\ons donné plus haut, p. 29, la lettre écrite par la marquise aussitôt après celle cruelle séparation .

et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse ne verse ; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux : je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers ; vous serez dimanche a Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par Mme de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être que la troisième viendra ; c'est la seule consolation que je souhaite ; pour d'autres, je n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble ; cela viendra peut-être, mais il n'en est pas question encore. Les duchesses de Verneuil et d'Arpajon me veulent réjouir, je les en ai remerciées : je n'ai jamais vu d'aussi belles âmes qu'il yen a dans ce pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez Mme de Villars à parler de vous et à pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de M. d'Agen 1 et^au salut, et chez Mme de Puisieux, et chez Mmc du Puy-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré, elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en vais souper au faubourg, tète à tète 2. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous : c'est une dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu Adhémar 3 qu'un moment ; je m'en vais lui écrire pour le remercier de son lit ; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin de votre santé ; dormez dans ce joli petit lit, mangez du potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à m'écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitiés ici est augmenté : je ne finirais point à vous

' Claude Joli, évêque d'Agen.

- Avec Mn,e de la Fayette, qui habitait près du Petit Luxembourg.

3 Adliémar de Grignan, frère du comte.

faire des compliments et à vous dire l'inquiétude où l'on est de votre santé.

Lundi au soir

...Je veux voir le paysan de Sully qui m'apporta hier votre lettre : je lui donnerai de quoi boire : je le trouve bienheureux de vous avoir vue. Hélas! comme un moment me paraîtrait, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai perdus! Je me fais des dragons1 aussi bien que les autres. .

[A Mmc de Grigaan] 11 février 1671.

Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur; il y en a une qui ne revient point : sans que je les aime toutes, et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n'avoir rien perdu: je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues : elles sont premièrement, très bien écrites ; et de plus, si tendres et si naturelles, qu'il est impossible de ne les pas croire : la défiance même en serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées sous les paroles sans pouvoir persuader ; plus leurs sentiments s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent ; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous expliquer; et dans cette noble simplicité elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m'ont paru ; jugez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez juger par là de ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des sen-

1 M do Sévigné désigne ainsi familièrement ses cluu,rnii;> ou ennuis,

timents contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage, je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire ; mais je ne veux pas que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait : tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection ; nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose plus voir le monde4 et, quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens ; j'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa femme; ils vous aiment, mandezmoi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans me vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit; et nous fumes ravis de ce que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd'hui ; vous y recevrez une de mes lettres. Je ne vous ai point écrit à Briare : c'était ce cruel mercredi qu'il fallait écrire ; c'était le propre jour de votre départ : j'étais si affligée et si accablée, que j'étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon; ayez soin de me mander si vous les avez reçues. Quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des lettres qui commencent par j'ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours en delà, est une de celles qui me tourmentent Je plus. Vous allez toujours, et enfin, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi : alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à m'éloigner aussi de mon coté, et i'en ferai tant, que je me trouverai à trois cents : ce sera une belle distance, et ce sera aussi une chose

digne de mon amitié, que d'entreprendre de traverser La France pour vous aller trouver. Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous : vous savez combien j'ai trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre vie; conservez bien ce trésor. Vous êtes vous-même charmée de sa bonté., faites-lui voir <[ii!' vous n'êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu'à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu'on vous y fera, que vous n'aurez pas le temps délire tout ceci; ayez au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous portez, et votre aimable visage que j'aime tant, et si vous vous embarquez sur ce diable de Rhône. Je crois que vous aurez M. de .Marseille1 à Lyon.

Mercredi au soir.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nôgent; elle m'a été donnée par un fort honnête homme que j'ai questionné tant que j'ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original; cela s'appelle des traits dans le style de l'éloquence; j'en ai donc ri; je vous l'avoue, et j'en serais honteuse si depuis huit jours j'avais fait autre chose que pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche, qui amenait vos chevaux. Je l'arrêtai, et tout en pleurs, je lui demandai son nom; il mêle dit; je lui dis en sanglotant : « Monsieur Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point; et quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me donner do ses nouvelles ; je vous donnerai de quoi boire. » Je h1 ferai assurément : ce que vous me mandez sur son Btijet augmente beaucoup le respect que j'avais déjà

1 M. de i'oiliin de Jans«n, évoque de Marseille.

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pour lui. Mais vous ne vous portez pas bien, vous n'avez point dormi; le chocolat vous remettra. Mais vous n'avez point de chocolatière; j"y ai pensé mille fois; comment ferez-vous ? Hélas,, mon enfant, vous ne vous trompez point quand vous croyez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l'êtes de moi quoique vous'me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher ceux qui en veulent bien parler ; si vous m'écoutez, vous entendez bien que j'en parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une visite à l'abbé Guêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n'ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir; en paroles couvertes, c'est qu'ils veulent m'empêcher de penser à vous, et cela m'offense. Adieu, ma très aimable; continuez à m'écrire et à m'aimer : pour moi. je suis tout entière à vous.

[A 3Ime de Grignan] Paris, 18 février 1071.

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux ; pour les miens, vous savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante ! pourquoi me cachiez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois; mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Mme de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue

pour moi : je vous conjure d'en garder le fonds ; mais plus de larmes, je vous prie : elles ne vous sont pas si saines qu'a moi. Je suis présentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout comme une autre ; mais peu de chose me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà desécueils a ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. J'ai vu Raymond1 chez la comtesse du Lude ; elle me chanta un nouveau récit du ballet; mais si vous voulez qu'on le chante, chantez-le. Je vois Mme de Villars; je me plais avec elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments ; elle vous dit mille amitiés. Mmc de La Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par lassitude, mais rarement. J'ai vu cette pauvre Mme Amelot; elle pleure bien : je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron2 et des Bourdaloue : ils se surpassent à l'envi. Voilà bien de mes nouvelles ; j'ai fort envie de savoir des vôtres, et comment vous vous serez trouvée à Lyon ; pour vous dire le vrai je ne pense ;i nulle autre chose. Je sais votre route, et où vous ayez couché tous les jours : vous étiez dimanche à Lyon ; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours...

Ah ! mon enfant, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer si c'est trop demander que le reste ! lié bien, par exemple, voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je

de Raymond, célèbre cantatrice, qui se retira chez les Dames de l.i \ imitation, sans pour cela être cloîtrée.

- Mascaron, qui fut nommé en 1671 éréque do Tulle.

sens qu'il m'ennuie de ne plus vous avoir : cette séparation me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites sur le chemin : ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien n'est perdu avec moi. Vous m'avez écrit de partout : j'ai admiré votre bonté; cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié; autrement on serait plus aise de se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir encore de vos nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je suis en peine de votre embarquement et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez fait tant de civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d'une de vos anciennes amies ! Hélas ! de quoi ne me souviens-je point? Les moindres choses me sont chères; j'ai mille dragons. Quelle différence! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir : présentement j'ai beau chercher, je ne vous trouve plus; et comment peut-on vivre quand on sait que, quoi qu'on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant ? Je vous ferai bien voir si je la souhaite, par le chemin que je ferai pour l'aller chercher.

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