‹ Mme de SévignéChapitre 6 sur 123 · VI. — UNE VISITE A LA COUR · texte numérisé non relu

VI. — UNE VISITE A LA COUR

[A Mme de Grignan] Paris, 20 juillet 167G.

Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars : voici comme cela va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il n'est plus besoin de se faire étouffer, pendant que Leurs Majestés sont à table ; car à trois heures le roi. la reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, Mme de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de rcvêrsi donne la forme, et fixe tout. Le roi est auprès de Mmc de Montespan, qui tient la carte ; Monsieur, la reine et Mmo de Soubise ; Dangeau1 et compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis : il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais combien nous sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent: il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est point distrait; en un mot, sa bonne conduite défie la fortune : aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu ; de sorte que je fus assise très agréablement et très commodément. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut,

* Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau. Il avait par ses talents de société gagné la confiance du roi et il nous a laissé un volumineux Journal de la cour de Louis XIV.

comme si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une couche. Elle me dit ^encore quelques mots de vous. M. le Duc me fît mille de ces caresses à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan, enfin tutti quanti. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Mme de Montespan me parla de Bourbon1; elle me pria de lui conter Vichy, et comment je m'en étais trouvée ; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait mal au deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait la maréchale de La Meilleraie ; mais sérieusement, c'est une chose surprenante que sa beauté ; sa taille n'est pas la moitié si grosse qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres, en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de France ; coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues ; des rubans noirs sur sa tète, des perles de la maréchale de L'Hôpital, embellies de boucles et de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, point de coiffe, en un mot une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. On a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France de voir le roi ; elle l'a redonné, comme vous voyez ; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce • qu'il y a de plus choisi dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un très bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu a six heures; on n'a point du tout* de peine a faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de marques ; les poules sont au

1 Mm': do Monlcspan était allée cette annéc-lù aux eaux de Bourbou.

moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola; on passe ; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. « Combien avez-vous de cœurs"? — J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre : il n'en a donc que trois, que quatre. » Et Dangeau est ravi de tout ce caquet : il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir cet excès d'habileté. Vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car* il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche, le roi, Mme de Montespan, Moxsieur, Mme de Thianges et la bonne dlleudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans la gloire de Niquée1. Vous savez comme ces calèches sont faites ; on ne se regarde point, on est tourné du même côté. La reine était dans une autre, avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le canal dans les gondoles, on y trouve de la musique ; on revient à dix heures, on trouve la comédie; minuit sonne, on fait média noche2; voilà comme se passe le samedi.

De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu, combien je m'en souciais encore moins, vous reconnaîtriez au naturel Yiniqua corte3. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort que cela continue.

1 Allusion a un épisode du fameux roman de chc\'alerie Amadis de Gaule, où un héros contemple avec admiration la princesse Niquée dans sa gloire.

2 Repas gras que l'on faisait à minuit après un jour maigre. :i « L'inique cour. »

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