‹ Mme de SévignéChapitre 7 sur 123 · VII. — HEURES DE MELANCOLIE ET DE PESSIMISME · texte numérisé non relu

VII. — HEURES DE MELANCOLIE ET DE PESSIMISME

[A Mmc de Grignan] Paris, 16 mars J67J.

... Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie : je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort. Je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que jeu sorte, cela m'assomme. Et comment en sortirai-je ? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition ? souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée? aurai-je un transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu? qu'aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui ? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? Que puis-jc espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude ; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre : je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre éternellement : point du tout! Mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait ùlé bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément. Mais parlons d'autre chose.

1 Mu,e de Sévigné ayant le caractère enjoué, de pareils aceès de mélancolie étaient intéressants à noter.

[A Bussy] 6 août 1675.

... Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi l'on est obligé, et ce n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'en ne faisant rien les jours se passent, et notre pauvre vie est composée de ces jours, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je trouve cela bien mauvais. La vie est trop courte : à peine avons-nous passé la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je voudrais qu'on eût cent ans d'assurés, et Te reste dans l'incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi, mon cousin? Mais comment pourrions-nous faire !

[A Mmc de Grignan) Paris, 20 octobre 1679.

Mmc de La Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et des forces à vue d'oeil. Elle croit que cela vous serait admirable. On coupe la tète et la queue à cette vipère, on l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue ; une heure, dciTx heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité d'esprits, si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de ce quartier : que ne leur fait-on point? On dit desinjures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours elles remuent : on n'en saurait voir la fin. On croit que quand on leur arrache le cœur, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous ; mais nous étions en train de la trouver plaisante : on en peut faire souvent l'application.

[A MmC de Grignan] Aux Rochers, 30 novembre 1689;

Vous avez donc été frappée du mot de Mme de La

Fayette, mêlé avec tant d'amitié1. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, j'avoue que j'en \\\* tout étonnée ; car je ne me sens encore aucune décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez dures, Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir de la vieillesse : je la vois ; m'y voilà, et je voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plifs loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défifjurements qui sont près de m'outrager; et j'entends une voix qui dit : « Il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. » Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait prendre patience : prenez-la donc aussi, ma très chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit condamner.

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