VII. — AFFECTUEUSES EXPLICATIONS
[A Mme de Grignan] 18 septembre 1079.
J'attendais votre lettre avec impatience 2 et j'avais besoin d'être instruite de l'état où vous êtes ; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur mon sujet. Ah, ma très chère ! que me voulez-vous dire de pénitence et de pardon ? Je ne vois plus rien que tout ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait
1 Mme de Grignan, souffrante et irritable à cause de sa maladie, avait laissé voir qu'elle trouvait indiscrète la grande tendresse de Mm0 de Sévigné, et il en était résulté quelques malentendus entre la fille et la mère. Les trois lettres qui suivent nous feront voir qu'ils cessèrent vite.
- La comtesse venait de repartir pour la Provence.
d'une manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une douceur, un retour, une caresse, une tendresse me désarme, me guérit en un moment comme par une puissance miraculeuse ; et mon cœur retrouve toute sa tendresse, qui sans se diminuer, change seulement de nom, selon les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous 'faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme; jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoira l'hôtel de Carnavalet, non pas huit jours, ni pour y faire pénitence, mais pour vous embrasser et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence. Si votre cœur était un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste : par exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on voulait vous ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures ? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces chagrins ? Vous dites qu'ils étaient fondés : c'était dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez une conduite qui était plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait. Ils étaient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire connaît re que vous m'aimiez? Je perdais beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans tout ce que je croyais ménager, et je me souviens que deux ou trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout alors. Ne retombez doue plus dans de pareilles
injustices; parlez, éclaircissez-vous : on ne devine pas: ne faites point comme disait le maréchal de Gramont: ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend,, et l'on se trouve toujours bien d'avoir de la sincérité : le temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce discours ; il est peut-être mal à propos.
[A Mmc de Grignan] Paris, 27 septembre 1 G70.
Je suis venue ici un jour ou deux avec le bon abbé, pour mille petites affaires. Ah, mon Dieu, ma très aimable ! quel souvenir que celui du jour de votre départ! j'en solennisc souvent la mémoire ; je ne puis encore du tout en soutenir la pensée; on dit qu'il faut la chasser : elle revient toujours. Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je vous voyais et vous embrassais encore; il me semble que je ne pourrai jamais avoir le courage de passer un mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère enfant. Ah, ma fille ! c'est une éternité ! J'ai des bouffées et des heures de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession vous avez prise de mon cœur, et quelle trace vous avez faite dans ma tête ! Vous avez raison d'en être bien persuadée; vous ne sauriez aller trop loin; ne craignez point de passer le but : allez, allez, portez vos idées où vous voudrez, elles 'n'iront pas au delà; et pour vous, ma fille, ah! ne croyez point que j'aie polir remède à ma tendresse la pensée de n'être pas aimée de vous : non, non, je crois que vous m'aimez, je m'abandonne sur ce pied-là, et j'y compte sûrement. Vous me dites que votre cœur est comme je le puis souhaiter, et comme je ne le crois pas. Défaites-vous de cette pensée : il est comme je le souhaite et comme je le crois. Voilà qui est dit; je n'en parlerai plus: je vous conjure de vous en tenir là, et de croire vous-même
qu'un mot, un seul mot, sera toujours capable de me remettre devant les yeux cette vérité qui est toujours dans le fond de mon cœur, et que vous y trouverez quand vous voudrez m'ôter les illusions et les fantômes qui ne font que passer. Mais, je vous l'ai dit une fois, ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes qu'ils sont : ôtez-les-moi donc, il vous est aisé; et vous y retrouverez toujours, je dis toujours, le même cœur persuadé du vôtre, ce cœur qui vous aime uniquement, et que vous appelez votre bien avec justice, puisqu'il ne peut vous manquer.
[A Mmi de Grignan] Paris, 20 décembre 1070.
Figurez-vous, ma chère bonne, que je suis a genoux devant vous, et qu'avec beaucoup de larmes je vous demande, par toute l'amitié que vous avez pour moi, et par toute celle que j'ai pour vous, de ne plus m'écrire que comme vous avez fait la dernière fois. C'est tellement du fond de mon cœur que je vous demande cette grâce, qu'il est impossible que cette vérité ne se fasse sentir au vôtre. Hélas ! ma chère enfant tout épuisée, tout accablée, n'en pouvantplus, une douleur et une sécheresse de poitrine épouvantables; et moi. qui vous aime chèrement, je puis contribuer à votre perle ! je puis me reprocher d'être cause de cet état douloureux et périlleux! moi, qui donnerais ma vie pour sauver la vôtre, je serai cause de votre perte, et j'aurai si peu de tendresse pour vous que je mettrai (mi comparaison le plaisir de lire vos lettres, et les réponses très agréables que vous me faites sur des bagatelles, avec la douleur de vous tuer, de vous faire mourir : ma très chère, cette pensée me fait frissonner. S'accommode qui voudra de col assassinat : pour moi, je ne puis l'envisager, et je vous jure et vous proteste (pic si vous m'écrivez plus d'une feuille, et que, pour les nouvelles, vous ne vous serviez de Montgobêrt ' ou
' M"1' do Mongobert, demoiselle d'honneur de M"10 de Orignal).
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de Gautier, je vous jure que je ne vous écrirai plus du tout; et ce commerce rompu de mon côté me donnera autant de chagrin que j'aurai de soulagement si vous en usez comme je vous le dis. Quoi ! je pourrai me reprocher le mal que vous sentez ! Hélas ! ma chère enfant, il me fait assez de mal, sans que j'y ajoute de vous tuer de ma propre main. Voilà qui est fait; si vous m'aimez, ôtez-moi du nombre de ce que vous croyez vos devoirs : je me croirai la plus aimée, la mieux traitée, la plus tendrement ménagée, quand vous prendrez sur moi et que vous ôterez du nombre de vos fatigues le volume que vous m'écrivez. Il y a longtemps que j'en suis blessée et que je me doute de ce qui vous est arrivé; mais enfin cela est trop visible. et j'aimerai toute ma vie Montgobert de vous avoir forcée à lui quitter la plume. Voilà ce que j'appelle de l'amitié; je m'en vais l'en remercier.