IX. — UN HEUREUX PROCES
[A J/mc de Grignan] Paris, 14 mars 1089.
Il est quatre heures, ma chère fille; j'ai fait ma collation à onze ; je souperai ce soir. Je reviens de solliciter messieurs du grand conseil, où il plaît à M. Gui 2 de nous faire recommencer toutes les raisons invincibles de votre procès. J'avais avec moi le trop aimable Rochon 3 qui fait voir, par deux petits mémoires de sa façon, qu'il n'y a nulle contrariété d'arrêts. Il a parfaitement instruit mon bon M.Bailly \ qui retourne demain, pour l'amour de nous, dans ce même tribunal où il fit triompher autrefois la justice de ma cause; il n'en fera pas moins pour vous : cela crie vengeance! Nous nous partageons; M. le chevalier est de son côté avec Vaille; il répète pour les fatigues delà guerre, dont je suis persuadée qu'il se portera fort bien, car il ne fait que rire de celle-ci : il n'y a qu'à rire en effet. Si la justice est écoutée, on traitera la requête comme une pièce folle, téméraire et sans fondement; si la requête est reçue, nous lâcherons nos lettres d'État 3, et vous viendrez cet hiver remporter cette victoire. Mais M. Gui court deux lièvres à la fois : le jour qu'il présenta une requête au grand conseil, il en présenta une autre à la quatrième 6 ; cela fait de l'indignation et de la colère.
1 La famille de Grignan soutenait depuis plusieurs années un procès contre M. le comte d'Aiguebonne. Celui-ci condamné en août 1088, » tout d'une voix, avec tous les dépens », se pourvut en requête civile. On plaida de nouveau a Paris en mars l(38î> devant le grand Conseil.
- Chargé d'affaires de M. d'Aiguebonne.
3 Chargé d'affaires de M. de Grignan.
* Avocat général devant le grand Conseil.
5 Lettres qui s'expédiaient au grand sceau, en faveur des personnages employés au service de l'État, et qui suspendaient la procédure des causes civiles durant plusieurs mois.
o II s'agit de la quatrième chambre des enquêtes du Parlement.
Tous vos grands amis font leur devoir parfaitement, M. le chevalier au delà de tout ce qu'on peut dire.
[A M** de Grignan] Paris, 1G mars 1680.
Nous avons remporté ce matin la plus jolie victoire que L'on put souhaiter dans l'état présent de vos affaires avec M. d'Aiguebonne : c'est en votre nom, ma chère bonne, epue nous avons combattu et battu vos ennemis. 31. Gui avait lancé deux lièvres, l'un en contrariété d'arrêts par une requête au grand conseil; l'autre, par une requête civile contre votre dernier arrêt à la quatrième des enquêtes. Nous fûmes avertis de celle du grand conseil : sans cela, les juges eussent mis dessus : Viennent les parties; et voilà la guerre allumée. On écrit, on plaide, on retourne sur une affaire depuis le déluge, on la ressasse, il arrive des incidents, et avec ce petit mot, qui ne paraît qu'une envie de connaitrectde s'insl ruire, on fait le plus grand mal du monde à des gens qui lie veulent plus plaider et qui croient être jugés. C'est à un de nos amis que vous devez ce premier avis. Le rapporteur, homme d'esprit, fut interrompu : on l'assura que celle affaire n'était pas comme il la croyait, et qu'il n'y avait mille contrariété ; on lui dit qu'il fallait qu'il eu lût mieux instruit. Sur cela, nous allons, M. le chevalier, Rochon et moi ; nous faisons voir, par les pièces mêmes de vos adversaires, que, comme les juifs, ils portent leur condamnation. Rochon parle divinement. On sollicite, on va chez les présidents, chez les conseillers; en trois jours on voit vingt-deux juges; on crie, on fait du bruit, on se plaint de cette longue persécution, on réveille le dernier arrêt tout d'une voix que vous obtîntes il y a six mois : tout le monde s'en souvient encore; tout est vif, on a de l'indignation pour cette affreuse chicane ; on met ses amis en cam- ;ii\ ou plutôt ils s'y mettent eux-mêmes avec tant d'amitié, tant de chaleur, tant d'envie de vous tirer de cette oppression, (pie c'est leur propre affaire : ils veu-
lent qu'on mette néant sur la requête, qu'on la mette au greffe, et que cela tienne lieu d'un arrêt qui décide tout, car la requête civile tombe quasi toute seule. Après ce jugement, il n'est plus question du conseil, toute chicane est finie; et c'est, du consentement de tout le monde, la plus jolie victoire qu'on pût remporter sous vos enseignes et la plus utile pour vous. C'est le plaisir sensible que nous avons eu ce matin. Nous étions à l'entrée de nos juges, ayant tout lieu d'espérer que nous confondrions nos vilains ennemis ; en effet, une heure après, M. Bailly est sorti comme la colombe et m'a dit, avec une mine grave : « Madame, vous avez obtenu ce que vous souhaitiez. » Je n'en ai pas fait de finesse à M. le chevalier, ni a Vaille, ni à Rochon; nos cœurs ont été épanouis : ma joie voulait briller. M. le chevalier m'a grondée ; il m'a dit qu'il ne me mènerait plus avec lui, si je ne savais me taire; c'est sa menace. J'ai voulu parler un peu haut, d'un air de triomphe: il m'a encore menacée; il m'a dit que qui ne savait point dissimuler ne savait point régner. 11 est sorti un autre conseiller, qui dit à M. d'Aiguebonne qu'il avait perdu son procès; je l'ai vu se couler doucement sans dire un seul mot : il est accoutumé à ces succès. Je me suis souvenue d'avoir vu fuir autrefois devant moi Mme d'Ourouer !, mère de M. de Richelieu, dans le même tribunal où j'avais fait venir encore une fois M. Bailly pou" me porter bonheur. M. Gui nous est demeuré : il se consolait en prenant du tabac. Un autre conseiller nous a dit que nous avions gagné tout d'une voix : tout d'une voix est une circonstance qui nous fait plaisir. M. Gui avait dit prudemment à M. Rousseau que l'arrêt que vous aviez obtenu il y a six mois n'avait pas été digéré, qu'il avait été donné par des enfants. Rousseau lui a redit fort plaisamment ce matin : « Monsieur,
1 Mn,c de Sévignc avait gagne dans sa jeunesse un procès contre la comtesse d'Ouruucr.
voilà encore vingt-deux enfants qui viennent de vous condammer tout d'une voix. » Cela m'a fait rire : mais la grande âme de M. Je chevalier ne voulait pas se prêter à ces bagatelles. Nous avons remercié tous nos juges quand ils sont sortis, variant, chacun de notre côté, notre reconnaissance en vingt façons. Enfin nous sommes revenus dîner gaiement, il faut avouer la vérité ; toute la république s'est assemblée pour nous recevoir. Nous vous écrivons chacun de notre côté. M. le chevalier m'a chargé du récit de notre victoire, et. à cinq heures et demie, nous irons ensemble remercier nos présidents, le doyen, et quelques autres qui se sont signalés. Si vous voulez, ma très chère, que je vous parle sérieusement de M. le chevalier de Grignan, c'est que de bonne foi vous lui avez des obligations infinies : rien n'est égal à l'étendue de ses soins, de sa vigilance, de ses vues ; à la force, à la puissance de ses sollicitations ; à la chaleur qu'il inspire à ses amis, pour les faire entrer dans nos intérêts; à la considération qu'on a pour lui personnellement ; aux peines qu'il prend, dont Dieu le récompense par une bonne santé. Enfin, ma fille, nous nous trouvons si bien et si heureux de vous rendre quelque service, que nous voulons faire un livre, qui aura pour titre : Les peines légères et salutaires de V Amitié. Nous le ferions imprimer, sans que nous craignions de ruiner le libraire par le pou de débit, tant il est vrai que peu de gens sont persuadés de cotte vérité. Vous ne pouvez donc trop aimer ni trop remercier le chevalier. Je ne sais comment je pourrai vous parler d'autre chose aujourd'hui (pie de <•<>( évangile du jour1.
1 M. d'Àiguebonne \it repousser sa demande en requête civile par le Parlement au mois d'août 1690, comme elle l'avait été déjà par le grand Con- ^oil .