‹ Mme de SévignéChapitre 63 sur 123 · X. — ENNUIS D'ARGENT · texte numérisé non relu

X. — ENNUIS D'ARGENT

[A Mmc de Grignari] Aux Rochers, 22 janvier 1090.

Mon Dieu, que votreiétat est violent! qu'il est pressant! et que j'y entre tout entière avec une véritable douleur ! Mais, ma fille, que les souhaits sont faibles et fades, dans de pareilles occasions ! et qu'il est inutile de vous dire que si j'avais encore, comme j'ai eu, quelque somme portative qui dépendît de moi. elle serait bientôt à vous! Je me trouve en petit volume, accablée et menacée de mes petits créanciers, et je ne sais même si je pourrai les contenter, comme je l'espérais; car je me trouve suffoquée par l'obligation de payer tout à l'heure cinq mille francs de lods et ventes des terres de Mmo d'Acigné, que j'ai achetées, pour n'en pas payer dix, si j'attendais encore deux ans. Ainsi, me voilà; mais ce n'est que pour vous dire la douleur que me donne mon extrême impossibilité. Votre frère m'a paru sensible à votre peine, et je suis sûre qu'il ferait mieux son devoir que vos riches prélats, si le temps était comme autrefois, c'est-à-dire qu'on trouvât à emprunter. Il veut vous parler luimême, et vous dire comme il pense sur ce qui vous regarde. Je lui ai fait voir aussi l'embarras où se trouve assurément votre jeune colonel ; il m'en avait parlé le premier, il y a quelque temps, plaignant et regrettant, tout comme nous, que M. le chevalier ne conduisît point ses premières années; rien n'eût été si bon qu'un tel maître. Enfin, ma très chère, il n'y a que Dieu qui puisse arrêter une si grande quantité de choses fâcheuses dans les bornes de la résignation où vous me paraissez.

1 Les Grignans étaient fort dépensiers et ils comptaient trop sur l'obligeance de la marquise. Un jour vint, après le mariage de son fils, où elle ne put leur venir en aide : ce furent de cruels embarras.

[A Mm9 de Grifjnan] Aux Rochers, 1er février 1690.

Nous voici dans un vilain train de neiges, de pluies et de vents terribles ; mais au sortir de ces tempêtes nous trouverons de grands jours et de beaux jours. Ce qui tue, c'est que le temps a beau courir bien vite, et trop vite, vous ne sauriez attraper vos revenus. Bon Dieu ! quel horrible mécompte : 90 et 91, et tant que les yeux peuvent aller1 ! Jamais il ne fut telle dissipation : on est quelquefois dérangé ; mais de s'abîmer et de s'enfoncer à perte de vue, c'est ce qui ne devrait point arriver. On ne saurait parler de loin sur un tel sujet, car il faudrait des réponses; mais on peut bien en soupirer, et quelque douleur qu'on en ressente, on ne voudrait pas vivre dans l'ignorance : il me faut, comme vous dites, la carte et la clef de vos sentiments; il faut que j'entre dans vos peines, l'amitié le veut ainsi . Je comprends combien l'unique remède, qui peut vous être bon, est mauvais, et pour vos affaires de la cour, et pour votre réputation dans la province : vous savez mieux qu'un autre que ce n'est point ainsi qu'il faudrait faire sa charge, si on pouvait faire autrement, et que ce n'est point en se cachant dans son château que l'on passerait l'hiver tout entier, sans voir par où l'on pourrait en sortir. Vous êtes bien heureuse, comme vous disiez l'autre jour, que malheurs de vos pauvres amis adoucissent les vôtres : c'est un grand soulagement que d'en pouvoir parler, que de s'en consoler ensemble ; mais je sens fort bien que dans l'état où vous êtes, il est entièrement impossible de lire; c'est aussi en badinant que je vous tourmente la-dessus : le moyen, en effet, de uperdes règnes passés, quand on souffre actuellement des maux sensibles? Je connais cet état; on relit

1 M. de Grignan avait dû sacrifier deux années des revenus de sa cliaiiro pour arranger ses affaires. Il fallut passer I hiver de 1690-1091 dans la sofitude du château >l<' Grignan.

vingt fois la même page; et je vous assure que bien que mon fils lise parfaitement, j'ai de si grandes distractions, et je fais de si fréquents voyages en Provence, qu'il ne m'est nullement difficile de savoir ceux que vous feriez, si vous vouliez vous opiniâtrer à quelque lecture. Tout ce que j'admire, c'est que Dieu vous conserve votre santé parmi tant de peines accablantes.

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