XI. — NOUVELLES INQUIETUDES POUR LA SANTÉ DE M™ DE GRIGNAN
[A M. de Coulanges] Grignan, 15 octobre 1C05.
Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes; mais je vous dispense de lire mes lettres: elles ne valent rien du tout1. Je défie tous vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en pouvoir rien faire de bon ; ainsi, laissez-les là; aussi bien, je parle à notre duchesse de certaines petites affaires peu divertissantes. Ce que vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de nous envoyer, par quelque subtil enchantement, tout le sang, toute la force, toute la santé, toute la joie que vous avez de trop, pour en faire une transfusion dans la machine de ma fille. Il y a trois mois qu'elle est accablée d'une sorte de maladie, qu'on dit qui n'est point dangereuse et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je m'en meurs, et je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les mauvaises nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier étata été: si violent qu'il en a fallu venir à une saignée du bras étrange remède! qui fait répandre du sang quand il n'y
1 Mmc de Sévigné était en Provence, auprès de sa fille, depuis le mois de mai lfi94. On voit qu'à cette époque AIme de Grignan fut de nouveau très malade.
en a déjà que trop de répandu; c'est brûler la bougie par les deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait; car, au milieu de son extrême faiblesse et de son changement, rien n'est égal à son courage et à sa patience. Si nous pouvions reprendre des lorces, nous prendrions bien vite le chemin de Paris : c'est ce que nous souhaitons; et alors nous vous présenterions la marquise de Grignan, que vous devez déjà commencer de connaître, sur la parole de M. le duc de Chaulnes, qui a fort galamment forcé sa porte, et qui en a fait un fort joli portrait. Cependant, mon cher cousin, conserveznous une sorte d'amitié, quelque indignes que nous en soyons par notre tristesse : il faut aimer ses amis avec leurs défauts. C'en est un grand que d'être malade : Dieu vous en préserve, mon aimable. J'écris à Mmc de Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point ; car le moyen de n'être pas aussi malade par l'esprit que l'est dans sa personne cette Comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux ? Mme de Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans de pareils embarras : je m'en plains respectueusement à la Providence '.
1 La Providence écoula les plaintes de la marquise : M"1C de Sévigné mourut en avril 1696, neuf ans à peu près avant la comtesse.