LA PRISE D'ORANGE
[A Mm* de Grignan] 4 décembre 1073.
Me voilà toute soulagée de n'avoir plus Orange sur le cœur ; c'était une augmentation par-dessus ce que j'ai accoutumé de penser, qui m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre du syndicat : je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après avoir gagné votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tardé à commencer l'autre. Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on avait pour être informé du l)on succès de ce beau siège, et on en parlait dans le rang des nouvelles. J'embrasse le vainqueur d'Orange, et je ne lui ferais point d'autre compliment que de l'assurer ici que j'ai une véritable joie que celle petite aventure ait pris un tour aussi heureux ; je désire le même succès à tous ses desseins, et l'embrasse de tout mon cœur. C'est une chose agréable que l'attachement et l'amour de toute la noblesse pour lui : il y a très peu de gens qui pussent faire voir une si belle suile pour une si légère semonce. M. de la Garde vient de partir pour savoir un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange; il est chargé de toutes nos
1 .M. de Grignan avait déjà élé marié deux lois En 1673, pour se venger du stalhouder de Hollande, le fameux Guillaume Loni3 XIV lit conquérir sa principauté par .M. de Grignan. Un voit comment la marquise célèbre ce modeste exploit.
instructions, et, sur le tout, de son bon esprit et de son affection pour vous. D'Hacqueville me mande qu'il conseille à M. de Grignan d'écrire au roi : il serait à souhaiter que, par effet de magie, cette lettre fût déjà entre les mains de M. de Pomponne ou de La Garde ; car je ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire du syndic 1 s'est fortifiée dans ma tète par l'absence du siège d'Orange.
[A Mmt de Grignan] Paris, 8 décembre 1073.
L'affaire d'Orange fait ici un bruit très agréable pour M, de Grignan : cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement qu'on a pour lui, cette grande dépense, cet heureux succès — car voilà tout — tout cela fait honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à son souper : « Orange est pris ; Grignan avait sept cents gentilshommes avec lui ; on a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le troisième jour : je suis fort content de Grignan. » On m'a rapporté ce discours, que la Garde sait encore mieux que moi. Pour notre archevêque de Reims, je ne sais à qui il en avait. La Garde lui pensa parler de la dépense : « Bon ! dit-il, de la dépense ! voilà toujours comme on dit : on aime à se plaindre. — Mais, monsieur, lui dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser, avec tant de noblesse qui était venue pour l'amour de lui. — Dites pour le service du roi. — Monsieur, répliqua-t-on, il est vrai ; mais il n'y avait point d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, à l'occasion du service du roi, que toute cette assemblée s'est faite. » Enfin, ma fille, cela n'est rien : vous savez que d'ailleurs il est très bon ami ; mais il y a des jours où la bile domine, et ces jours-là sont malheureux.
1 11 s*a^issait de faire nommer svndic en Provence M. de Buous.
[A .1/"" de Grignati] Paris, Il décembre 1673.
.lai trouvé votre siège d'Orange fort étalé à la cour : le roi en avait parlé agréablement, et on trouva très beau que, sans ordre du roi, et seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents gentilhommes à cette occasion : car le roi ayant dit sept cents, tout le monde dit sept cent*. On ajoute qu'il y avait deux cents litières : et de rire ! mais on croit sérieusement qu'il y a peu de gouverneurs qui puissent avoir une pareille suite.