MONSIEUR DE GRIGNAN A LA GOUTTE
[A Mm> de Grir/nan] Aux Rochers, 14 août 1680.
Je suis enfin dans le repos de mes bois, et dans cette abstinence et ce silence que j'ai tant souhaités. Je quittai lundi ce tourbillon, passant tous ceux que j'ai jamais vus ; car, comme il était plus resserré, il en était plus violent. Je trouvai ici votre lettre, qui me mit doublement en peine, et pour ce pauvre comte, et pour vous ; car votre santé n'est pas en état de soutenir ses douleurs. Ce qui remet un peu, c'est que je vois que vous avez tiré votre épingle du jeu; ce n'est plus une question de savoir si la piqûre est dans l'épingle, ou dans le bras de M. de Grignan : les médecins ont décidé ; mais je vois que, pendant qu'avec beaucoup d'esprit et de complaisance ils appellent son mal arthritis en grec, vous le nommez grossièrement la goutte en français. Vous me contez fort plaisamment le martyre que vos soins lui firent souffrir, et avec quelle hardiesse vous allâtes lui appliquer votre eau de la reine de Hongrie : c'était précisément ce qu'il ne fallait point faire ; c'est la plus mauvaise chose aux nerfs attaqués des douleurs de la goutte ou du
rhumatisme ; car ce sont des frères, et ce dernier a seulement une brisure1 de cadet, parce qu'il ne revient pas comme cette cruelle goutte: mais pour l'humeur et les douleurs, c'est la même étoffe. Vous fûtes donc l'injuste exécutrice de la juste volonté de Dieu. Je souhaite de tout mon cœur que ce mal commencé si bizarrement, et si fort comme le mien, n'ait point de suite ; je l'espère, car je ne me fusse pas promenée le lendemain sur la plus belle terrasse du monde.