MARIE-BLANCHE
[A Mm* de Grignan] 23 décembre 1071.
... .le m'amuse à votre fille; vous lïcn faites pas grand cas, mais nous vous le rendons bien : on m'embrasse, on méconnaît, on me crie, on m'appelle. Je suis maman tout court; et de celle de Provence, pas un mot.
[A J/"" de Grignan] Paria, 15 janvier 1072.
Enfin il se trouve que Mlle d'Adhémar est la consolation de ma vieillesse : je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle, comme elle m'embrasse. Elle n'est point belle, mais elle est aimable ; elle a un son de voix charmant; elle est blanche, elle est nette: enfin je l'aime.
A Mm* de Grignan} Paris, i mai 1072.
Nous me dites que la beauté de votre fils diminue,
1 11 n'est question ici que des petites-filles de M"'e de Sévignc et non des autres filles du comte de Grignan : Louise-Catherine et Françoise-Julie.
- Née à Paris eu 1070, Marie-Blanche resta avec sa grand'mèrc, lorsque de Grignan partit pour la Provence. Elle entra de bonne heure au convenu pour n'en plus yjrtir .
M LDAME DE SE VIGNE t [2
et que son mérite augmente; j'ai regret à sa beauté, et je me réjouis qu'il aime le vin : voilà un petit brin de Bretagne et de Bourgogne, qui fera un fort bel effet, avec la sagesse des Grignan. Votre fille est tout le contraire : sa beauté augmente et son mérite diminue. Je vous assure qu'elle est fort jolie, et qu'elle est opiniâtre comme un petit démon ; elle a ses petites volontés et ses petits desseins : elle me divertit extrêmement. Son teint est admirable ; ses yeux sont bleus, ses cheveux noirs, son nez ni beau ni laid ; son menton, ses joues, son tour de visage, très parfaits; je ne dis rien de sa bouche, elle s'accommodera ; le son de sa voix est joli : Mme de Coulanges trouvait qu'il pouvait fort bien passer par sa bouche.
[A Mmc de Grignan] Paris, 20 mai LOT:!.
Mme du Puy-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant : elle dit que c'est hasarder, et làdessus je rends les armes. Je ne voudrais pas mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait; je lui ai fait couper les eheveux; elle est coiffée hurluberlu, cette coiffure est faite pour elle : son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable. Elle fait cent petites choses : elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point; je m'y amuse dos heures entières; je ne veux point que cela meure. Je vous le disais l'autre jour : je ne sais point comme l'on fait pour ne point aimer sa fille.
[A M** de Grujnan) Paris, Il juillet 1G72.
... Je n'aime que trop la petite Grignan : je l'ai donc ôtée de Livry, contre toutes mes résolutions : elle est cent fois mieux ici. Elle a commencé à me faire trouver
que j'avais bien fait, elle a eu depuis son retour une
très jolie petite-vérole volante, dont elle n'a point du tout été malade : ce que le petit Pecquet1 a traité en deux visites aurait fait un grand embarras, si elle avait été à Livry. Vous me demanderez si je l'ai toujours vue, je vous dirai qu'oui, je ne l'ai point abandonnée ; je suis pour le mauvais air, comme vous êtes pour les précipices; il y a des gens avec qui je ne le crains pas. Enfin je la laisse2 en parfaite santé au milieu de toutes sortes de secours. Mmc du Puy-du-FoU et Pecquet la sèvreront à la lin d'août; et comme la nourrice est une femme attachée à son mari, à ses enfants, à ses vendanges et à tout son ménage, Mmc du P uydu-Fou m'a promis de me donner une femme pour avoir soin de ma petite, quand la nourrice ne sera plus auprès d'elle. Cette femme sera aidée de Marie que la petite aime et connaît fort, et la bonne mère Jeanne fera toujours leur petit ménage; M. de Coulanges et Mme de Sanzei en auront un soin extrême, en sorte que nous en aurons l'esprit en repos. J'ai été fort approuvée de l'avoir ramenée ici; Livry n'est pas trop bon sans moi pour ces sortes de gens-là.
[A Mm* de Grignan] Paris, G mai 1G7G.
J'ai le cœur serré de ma petite-fille3, elle sera au désespoir de vous avoir quittée, et d'être, comme vous dites, en prison. J'admire comment j'eus le courage de vous y mettre; la pensée de vous voir souvent et de vous en tirer me lit résoudre à cette barbarie, qui était trouvée alors une bonne conduite et une chose nécessaire à votre éducation. Enfin il faut suivre les règles de la Providence, qui nous destine comme il lui plait.
1 Célèbre analomislo qui fut le médecin de Fouquet.
- Mmc de Sé\igné allait partir pour la Provence.
; Elle venait d'entrer comme élè\c die/. Les Pilles de Sainte-Marie a .\i\.
[A A7mc de Grignân] Moulins, 17 mai 1076.
... J'ai le cœur serré de nia chère petite; la pauvre enfant, la voilà donc placée ! Elle a bien dissimulé sa petite douleur; je la plains, si vous l'aimez, et si elle vous aime autant que nous nous aimions. Mais vous avez un courage qui vous sert toujours dans les occasions : Dieu m'eût bien favorisée de m'en donner un pareil.
[A M""* de GritjHan] Aux Rochers, 'J juin 1680.
... Plût à Dieu que j'eusse à Vitré mes pauvres filles de Sainte-Marie1 ! Je n'aime point vos baragouines d'Aix. Pour moi, je mettrais la petite avec sa tante-: elle serait abbesse quelque jour. Cette place est toute propre aux vocations un peu. équivoques : on accorde la gloire et les plaisirs. Vous êtes plus à portée de juger sur cela que personne du monde. L'abbaye pourrait être si petite, le pays si détestable, que vous feriez mal de l'y mettre; mais si cela n'est pas, il me semble en gros qu'elle serait mille fois mieux là qu'à Aix, où vous n'irez plus3. C'est une enfant entièrement perdue, et que vous ne verrez plus, puisque M. de Vendôme sera gouverneur: elle se désespérera. On a mille consolations dans une abbaye ; on peut aller avec sa tante voir quelquefois la maison paternelle ; on va aux eaux; on est la nièce de Madame; enfin il me semble que cela vaut mieux.
1 11 s'agit de religieuses de Nantes.
- M"1C d'Adhcinar de Monteil, sœur du comte, était abbesse à Aubenas.
a On espérait alors le retour de M. de Grignan à Paris.
PAULINE l
[A Mmc de Grignan] Livry, 10 juillet 1677«
... Je voudrais bien voir ce petit marquis; mais j'aimerais bien à patronner les grosses joues de Pauline. .Mi : que je la crois jolie. Je vous assure qu'elle vous ressemblera : une tête blonde, frisée naturellement; t une agréable chose. Aimez, aimez-la, ma fille : vous avez ass^z aimé votre mère; ce qui reste à faire ne vous donnera que l'ennui; que craignez-vous? Ne vous contraignez point, laissez un peu aller votre cœur de ce côté-là? Je suis persuadée que cela vous divertira extrêmement.
[A J/mc de Grignan] Livry, 21 juillet I < , 7 7 .
Aimez, aimez Pauline ; donnez-vous cet amusement : ne vous martyrisez point à vous ôter cette petite personne : que craignez-vous? Vous ne laisserez pas de la mettre au couvent pour quelques années, quand vous le jugerez nécessaire. Tàtez, tàlez un peu de l'amour maternel : on doit le trouver assez salé quand c'est un choix du cœur, et (pie ce choix regarde une créature aimable. Je vois d'ici cette petite: elle vous ressemblera, malgré la marque de l'ouvrier. Il esi vrai que ce nez est une étrange affaire2, mais il se rajustera, H jo vous réponds que Pauline sera belle.
[A M™ de Grignan] Livry, 23 juillet I'.::.
Je crois M. de Grignan avec vous. Je lui fais mille complimenta sur toutes ses prospérités : je sais
1 Pauline, qui devint marquise do Simiane. Elle fut toujours la préférée i grand'mère.
- Bile avait le nez peu gracieux... comme son père.
comme on le reçoit en Provence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup. Je lui recommande Pauline, et le prie de la défendre contre votre philosophie. Ne vous ôtez point tous deux ce joli amusement : hélas ! a-t-on si souvent des plaisirs à choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut point se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une fois : Aimez, aimez, Pauline, aimez sa grâce extrême*.
[A Mmc de Grignari] Livry, C octobre 1070.
... Mais parlons de Pauline : l'aimable, la jolie petite créature ! Hélas ! ai-je été jamais si jolie qu'elle? on dit que je l'étais beaucoup. Je suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi : je sais bien qu'il n'est pas besoin de cela ; mais enfin j'en ai une joie sensible. Vous me la dépeignez charmante, et je crois précisément tout ce que vous m'en dites. Je suis étonnée qu'elle ne soit pas devenue sotte et ricaneuse dans ce couvent: ah! que vous avez bien fait de l'en retirer! Gardez-la, ma fille; ne vous privez pas de ce plaisir; la Providence en aura soin. Ne lui dites-vous pas qu'elle a une bonne2*! Serait-il bien possible que je trouvasse encore de la place pour aimer, et de nouveaux attachements? Je vous conseille de ne vous point défendre de la tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier au Béarn.
\A Mme de Grignan] Livry, 2 novembre J679.
... J'admire la lettre de Pauline : est-ce de son écriture? Non! mais pour son style, il est aisé à reconnaître : la jolie enfant ! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de vos lettres ; je ne serai
1 Parodie d'un vers de Thésée, opéra de Quinault. - Une « bonne maman », une grand'mère.
consolée de ne la pas voir que par les nouveaux attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire réponse.
[A M""' Je Grignari] Paris, 2G octobre 1688.
Vous me faites un joli portrait de Pauline, je la reconnais ; elle n'est point changée, comme disait M. de Grignan. Voilà une fort aimable petite personne, et fort aisée à aimer. Elle vous adore; et au milieu delà joie de vous voir, sa soumission à vos volontés, si vous décidez gu'elle vous quitte, me fait une pitié et une peine extrêmes; j'admire le pouvoir qu'elle a sur elle. Pour moi, je jouirais de cette jolie petite société, qui doit vous faire un amusement et une occupation ; je la ferais travailler, lire de bonnes choses1, mais point trop simples; je raisonnerais avec elle, je verrais de quoi elle est capable, et je lui parlerais avec amitié et avec confiance; jamais vous ne serez embarrassée de cette enfant ; au contraire, elle pourra vous être utile : enfin, j'en jouirais, et ne me ferais point le martyre, au milieu de tous ceux dont la vie est pleine, de m'ôter cette consolation.
\ M** de Grir/nan] Paris, 28 février 1689.
Parlons un peu de Pauline, cette petite grande
fille, tout aimable, toute jolie; je n'eusse jamais cru que son humeur eût été farouche, je la croyais toute de miel. Mais, mon enfant, ne vous rebutez point; elle a de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-même; elle vont plaire : il ne faut que cela pour se corriger, < t je vous assure que ce n'est point dans l'enfance qu'on se corrige, c'est quand on a de la raison ; I amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à celle-là. Entreprenez donc de lui parler
1 On verra an chapitre des Opinions littéraires quelles lectures recommandait la marquise,
raison., et sans colère, sans la gronder, sans l'humilier, car cela révolte ; et je vous réponds que vous en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire d'honneur, et même une affaire de conscience ; apprenez-lui à être habile ; c'est un grand point que d'avoir de l'esprit et du goût comme elle en a.
[A Mme de Grignan] Aux Rochers, 1er juin 1689.
Pauline est trop heureuse d'être votre secrétaire ; elle apprend comme je vous ai dit, à penser, à tourner ses pensées, en voyant comme vous lui faites tourner les vôtres ; elle apprend la langue française, que la plupart des femmes ne savent pas; vous prenez la peine de lui expliquer des mots qu'elle n'entendrait jamais ; et, en l'instruisant de tant de choses, vous faites si bien qu'elle soulage votre tète et la mienne, car mon esprit est en repos quand vous y êtes : l'ennui de dicter n'est point comparable à la contrainte d'écrire. Continuez donc une si bonne instruction pour votre fille, et un si grand soulagement pour vous et pour moi.
[A Mmt de Grignan] Aux Rochers, 1G octobre 1689.
J'aime tout à fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline; elles lui conviennent fort e1 m'ont fait comprendre sa sorte d'agrément, bridé pourtant par des gens qui ont un peu mis leur nez mal à propos ; si ce Comte avait voulu ne donner que ses yeux et sa belle taille, et vous laisser le soin de tout le reste, Pauline aurait « brûlé le monde1 ». Cet excès eût été embarrassant : ce joli mélange est mille fois mieux, et fait assurément une aimable créature. Sa vivacité ressemble a la vôtre: votre esprit « dérobait
1 C'est ce qu'avait dit Tréville de M,m de Grignan, lorsqu'elle avait fait ses débuis à la onur.
tout ». comme vous dites du sien : voilà une louange que j'aime. Elle saura l'italien dans un moment, avec une maîtresse meilleure que n'était la vôtre. Vous méritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que vous voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me parait fort digne de votre amitié.
[A Mmt de Grignan] Aux Rochers, 18 décembre 1G89.
Je me doutais bien que M. du Plessis vous surprendrait derrière M. de Vins : je vous attendais là pour être attrappéc; mais la barbe faite, avec de grosses boites crottées est un désassortiment tout à fait ridicule. Il m'écrit de Grignan; il est charmé de vos bontés, de vos grandeurs, et de l'agrément de votre petite Pauline. Ah ! que toute sa personne est assaisonnée ! que sa physionomie est spirituelle ! que sa vivacité lui sied bien ! que ses yeux sont jolis, bleus avec des paupières noires! une taille libre, adroite; pour moi, je la crois touchante ou piquante, je ne sais pas bien lequel : je vous prie de me le dire.
[A 3Imc de Grignan] Aux Rochers, R février 1G90
Mon Dieu ! que Pauline est jolie ! qu'elle est
plaisante ! que sa petite vivacité, que je vois d'ici, est aimable ei divertissante ! Sans vouloir louer la qualité (N> contrefaire, il faut avouer que c'est la chose du monde qui réjouit le plus parfaitement: comme je suis persuadée que Pauline n'en fera point un mauvais usage, et que ce plaisir no sera que pour sa famille, je suis fort aise qu'elle ait ce talent, et j'espère bien en avoir ma part, toujours sous-entendu « si Dieu lo voul l ».
I tuline épousa lo marquis de Simiane en 1095. C'est elle qui publia la première édition des lettres de sa erand'mère.