‹ Mme de SévignéChapitre 68 sur 123 · CHEVALIER DU SAINT-ESPRIT · texte numérisé non relu

CHEVALIER DU SAINT-ESPRIT

[A Mme de Grignan] Paris. 5 décembre 1688.

Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier soixante-quatorze chevaliers du Saint- Esprit2, dont je vous envoie la liste. Comme il a fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre, et que vous allez recevoir cent mille compliments, des gens de meilleur esprit que moi vous conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse blesser aucun de vos camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de Louvois, et de lui dire que l'honneur qu'il vous a fait de demander de vos nouvelles à votre courrier vous met en droit de le remercier, et qu'aimant à croire, au sujet de la grâce que le roi vient de faire à M. de Grignan, qu'il y a contribué au moins de son approbation, vous lui en faites encore un remerciement. Vous tournerez cela mieux que je ne pourrais faire. Cette lettre sera sans préjudice de celle que doit écrire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui s'est passé.

1 Terme de blason; introduction dans l'écu de figures servant à distinguer les cadets d'une famille.

2 L'ordre du Saint-Esprit fut institué par Henri III, en 1578. Les chevaliers avaient pour insigne une croix d'or avec image du Saint-Esprit, suspendue à un large cordon bleu qui se portait en bandoulière. Il fallait avoir 35 ans pour y être admis et trois générations de noblesse paternelle.

LA FAMILLE ET LES AMIS 1 7t>

Le roi dit à M. lé Grand * : « Accommodez-vous pour le rang avec le comte de Soissons. » Vous remarquerez que le fils de M. le (irand est de la promotion, et que c'est une chose contre les règles ordinaires. Vous saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit, et qu'il avait trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs occasions : ainsi voilà qui esl décidé. M. le (irand parla donc à M. le comte de Soissons. Ils proposèrent de tirer au sort. « pourvu, dit le comte, que si vous gagnez je passe entre vous el votre fils ». M. le Grand ne l'a pas voulu; en sorte que 31. le comte de Soissons n'est point chevalier. Le roi demanda à M. de la Trémouille quel âge il avait: il dit qu'il avait trente-trois ans : le roi lui a fait grâce des deux ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la principauté, n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le premier des ducs, suivant le rang de son duché2. Le roi a parlé à M. de Souhise, et lui a dit qu'il lui offrait l'ordre ; mais ({ne, n'étant point duc, il irait après les ducs : M. de Souhise Ta remercié de cet honneur, et a demandé seulement qu'il fût fait mention, sur les registres de Tordre, et de l'offre et du refus, pour des raisons de famille : cela est accordé. Le roi dit tout haut : « On sera surpris de M. d'Hocquincourt, et lui le premier, car il ne m'en a jamais parlé; mais je ne dois point oublier que, quand son père quitta mon service, son fils se jeta dans Péronne, et défendit la ville contre son père8. » il y a bien de la honte dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été remplis, le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oublié. 11 redemanda la liste, il rassemhla le chapitre, el dit qu'il allait faire une chose contre l'ordre, parce

1 Le Grand écuyer de France : M. le comte d'Armagnac, Louis de Lorrains.

2 Les La Trémouille avaient le premier rang à la cour.

3 Quand le maréchal d'Hocquincourt tenta de livrer Péronne aux Espagnols en 1658, son fils défendit la ville contre lui.

qu'il y aurait cent et un chevaliers * ; mais qu'il croyait qu'on trouverait, comme lui, qu'il n'y avait pas moyen d'oublier M. de Sourdis, et qu'il méritait bien ce passe-droit : voilà un oubli bien obligeant. Ils furent donc tous nommés hier à Versailles. La cérémonie se fera le premier jour de l'an : le temps est court. Plusieurs sont dispensés de venir : vous serez peut-être du nombre. Le chevalier s'en va à Versailles pour remercier Sa Majesté.

[A Mmc de Grignan] Paris, 0 décembre 1688.

... Le chevalier, qui en vérité est un homme admirable en toutes choses, est revenu de Versailles. Il a remercié le roi ; tout cela s'est passé à merveille. Vous prendrez votre cordon bleu le 2 janvier, au beau milieu de la Provence, où vous commandez et où il n'y a que vous et M. d'Arles, votre oncle. Cette distinction et ce souvenir de Sa Majesté, lorsque vous y pensez le moins, sont infiniment agréables ; les compliments même qu'on vous en fait de tous côtés ne sont point comme on en fait à d'autres ; on a beau dire : « Ah, celui-ci ! ah, celui-là ! » je dis à moi-même là-dessus ce que je dis souvent sur beaucoup d'autres choses : « Ce qui est bon est bon. » Vous ne perdez rien ; et quand on songe à ceux qui sont au désespoir, on se trouve fort heureux d'avoir été dans le souvenir d'un maître qui considère les services qu'on lui rend, et qu'on lui veut rendre, et par soi, et par ses enfants. Je vous avoue que je sens fort cette joie, sans en faire semblant. Le chevalier a envie de l'envoyer dire ce soir à Claie à notre marquis, qui n'y sera pas insensible. Il veut aussi vous envoyer votre cordon bleu avec deux Saint-Esprit, parce que le temps presse. Il croit que vous avez à Grignan la croix de votre grand-père 2 :

1 L'ordre ne devait compter que 100 chevaliers.

2 Le bisaïeul de M. de Grignan avait été chevalier de l'Ordre.

si cola n'était pas, vous seriez embarrassée. J'avoue que si le chevalier ne m'avait prévenue, je vous aurais fait cet agréable et léger présent; mais je lui cède en toutes choses. La grâce est tout entière par la permission de ne point venir. Je suis chargée de cent compliments : À11UJ de Lcsdiguières fort joliment, Mœc de Mouci, Mme de Lavardin, M. de Ilarlay, et je ne sais combien d'autres, que je ne puis nommer, car ce sont des listes, comme quand vous gagnâtes votre procès.

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